sylvain thévoz

06/07/2018

Récit d’une radicalisation

IMG_E3042.JPGIl venait d’une famille normale, comme il y en a tant dans notre pays. Une enfance paisible, à l’abri du besoin, des peines et douleurs excessives. Une famille aimante et sécurisante. Une soeur un peu plus jeune, avec laquelle il a toujours eu une magnifique complicité. La religion ne l’intéressait pas du tout. Il n’a jamais fréquenté de lieu de culte. Ses parents ont toujours souhaité qu’à sa majorité il soit totalement libre de choisir (ou pas) la religion qui serait la sienne. Ils ne l’ont d’ailleurs jamais forcé. Ils n'étaient pas pour autant laxistes. Son père et sa mère avaient leur tronche et des idées bien arrêtées. On peut même dire que c’étaient des militants. Sa mère était engagée dans les années 80 dans le mouvement Touche pas à mon pote. Elle a toujours pensé que le racisme et le sexisme sont les plus grandes saloperies que l’humanité aie jamais engendré. Elle s’est battue toute sa vie pour la justice et l'égalité. Et maintenant...

Des parents comme les autres

Son père était maçon, un autodidacte aussi. Il lisait Libération et La Suisse. Le soir, il lisait des livres d'histoire. C’était un homme simple et droit. Jamais changé d’un pouce. Il prônait le respect du travail bien fait et de la parole donnée. La confiance dans le fait que si on se comporte bien, les gens se comportent correctement avec vous, et que ceux qui dérogent à cette règle paieront un jour d’une manière ou d’une autre (maladie, accident) leurs méfaits, car on ne peut faire souffrir les autres impunément. Il avait une forme de croyance, comme ça. Et maintenant...

Son père est resté maçon toute sa vie. A passé 50 ans, il a fondé sa propre boîte, engagé cinq personnes qu’il traite mieux que lui même, et pour lesquels on pourrait presque dire qu'il se sacrifie. Ok devenir patron, mais toujours assumer les responsabilités et égards dû à cette charge et respecter les gens.

Une enfance sans problèmes

Leur fils est né en 1990. Rien ne fut facile : pas de places de crèches, madame qui arrête de travailler pour s’occuper de lui à la maison. S’occuper des tâches ménagères et nettoyer la maison : le joug de la domination masculine ordinaire. Passée d’infirmière salariée à maman de jour bénévole pour ses enfants. Rapidement, ils découvrent que leur fils a quelque chose de spécial. Il reste seul de longues heures, où joue sans arrêt au foot avec ses amis. Enfin, peut être est-ce seulement après coup que l’on reconstitue tout ça afin de mieux comprendre ce qu'on a pu faire faux ou pas. Parce que, sur le moment, tout semblait normal. Personne n'aurait pu imaginer ce qui allait se passer...

Et si on l'avait su: qu’aurions-nous pu faire? Il ne faut pas accabler les parents, trop personnaliser ces trajectoires. Ce sont avant tout des drames politiques et sociaux. J’ai moi-même joué avec cet enfant. Il était pareil à tant d'autres gamins. Il était comme nous tous à son âge. Il aimait les vignettes Panini, que nous collectionnons à chaque mondial, les glaces à l’eau Rocket et les chicken nuggets. Et surtout, surtout, rouler très vite à vélo.

Quand j’ai appris ce qu’il est devenu ça m’a foutu un choc, comme à tous ceux qui l’ont connu

Je l'ai un peu perdu de vue à l'adolescence mais j'ai toujours entendu parler de lui. Tout semblait normal. Il suivait de bonnes études (payées par ses parents). Il ne manquait de rien. C’était pas l’abondance, mais en tout cas pas la misère. Je ne l’ai jamais entendu lever la voix sur quiconque, ou manquer de respect à une femme. Après, c’était pas un ange non plus. Quand il était ado, il a fait ses conneries. Plusieurs fois, il a roulé bourré, il aurait pu tuer des gens. Il a eu un retrait de permis. On a pensé que ça allait le calmer. Heureusement qu'il y avait sa famille autour, ça l'a aidé à se maintenir.

 

Et puis, ça a commencé à vriller...

Vers 19 ans, quelque chose a changé en lui. Il ne voulait pas reconnaître la loi ni l’autorité. Ses parents se sont inquiétés. On a essayé de discuter avec lui. Ce n’était plus possible. Ses parents ont fait le forcing pour l'inscrire à l’université, en sciences économiques. Il a accepté. Il lisait toujours plus de livres et s’isolait. Boire ne l’intéressait plus, ni voir ses amis, fêter ou danser. Il devenait rigoriste. Il a passé son bachelor et master, avec mention. Un étudiant brillant. Et pourtant...

 

Un voyage d'un an... et la radicalisation

Il a fait ce satané voyage qui l'a radicalement changé. Un an loin de chez lui. Si ses parents avaient su ce qui allait se passer, ils lui auraient confisqué son passeport, l’auraient sûrement empêché de partir. A son retour, personne ne l’a reconnu. C’était fini.

Il est revenu hautain et arrogant, a commencé méthodiquement à mettre en oeuvre son plan. Comme s’il avait subi un lavage de cerveaux. Il n’a pas agi seul. On a compris plus tard qu’il faisait partie d’un réseau et bénéficiait d’appuis. L’enquête de police aurait dû reconstituer les complicités et auditionner celles et ceux qui l’ont poussé sur cette voie. Malheureusement, personne n'a bougé. En apparence, tout était légal.

Il pouvait désormais passer à l'action. Il a été engagé comme trader dans une entreprise de négoces de céréales de Genève. Il a laissé alors pourrir dans des ports des navires chargés de blés quand les cours ne permettaient pas des bénéfices suffisamment luxuriants. La mort de centaines de milliers d’êtres humains en a découlé. Celui lui était égal. Endoctriné. 

Ses parents ont interpellé les politiques : comment a-t-il pu faire ce voyage d'un an à la City de Londres sans que personne ne s'en inquiète, ni qu'il y ait une cellule de déradicalisation à son retour? Pourquoi ne leur a-t-on rien dit, ni prévenu que leur fils allait devenir un tueur froid en col blanc? Désormais, il roule en Porsche Cayenne comme s’il était un roi du monde en se foutant bien du sort de ceux qu'il affame. Il est haï du 99% de l'humanité. Ses parents ont honte de lui.

Un cas parmi des centaines d'autres

Ses parents ont découvert que le destin de leur fils n’était pas unique. Il y a aujourd'hui des dizaines de jeunes hommes ou femmes qui ont le même destin que lui, perdant subitement leur identité et tout sens de l’empathie.

Radicalisés rapidement suite à un voyage, ou lors d’un camp prolongé où le maniement de produits financiers est enseigné, des techniques bien élaborée d’évasion fiscale, ils perdent rapidement tout contact avec la réalité.

Que faire?

Un voyage à la City. Le chemin vers la radicalisation. C’est chez nous, aujourd'hui, au sein de nos quartiers, dans nos familles, dans la tête de nos jeunes. Cette idéologie mortifère se répand et s'implante toujours plus. Faire du fric à tout prix en se foutant royalement des conséquences pour la vie d'autres êtres humains.

Deux parents dans la détresse. Une famille brisée. Ils n’arrivent plus à croire que c’est leur fils qui passe en voiture de luxe avec sa chemise blanche, l’air impeccable du salaud qui ne mesure plus la portée de ses actes et se contrefout de la mort qu’il répand autour de lui. 

Que faire ?

En parler autour de soi, afin que cela n'arrive pas à d'autres jeunes.

Dénoncer sans relâche les criminels qui entraînent toute une jeunesse au meurtre, et la complicité passive des autorités. 

 

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sylvainthevoz.ch

 

11:40 Publié dans Genève | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : radicalisation, voyage, jeunesse | |  Facebook |  Imprimer | | |

29/03/2017

Live music

La foule déambule, achète des glaces, se prend en photo, baguenaude, minaude presque. Dans le parc de cette grande ville, il fait beau. Vacances. On a envie de s’approcher des autres en curieux, en êtres hospitaliers qui se connaissent peu mais partagent une même curiosité. Malgré les difficultés de la langue, on arrive toujours à se faire comprendre. Il y a des écoliers, des étudiants, des docteurs. Avec l'aide des mains on arrive à communiquer.    

La foule est composée de gens qui viennent de partout. C’est un grand brassage. Certains viennent rendre visite à leurs proches - ils se réunissent une fois l’an à cette période- d’autres : touristes que l’on reconnaît à leur air un peu hagard et habillement singulier, ont effectué quelques heures d’avion pour venir ici. Tous vont au grand marché pour négocier quelques boîtes ouvragées, des bijoux ciselés, des herbes aromatiques ou des douceurs au miel pour ramener à leurs proches.

Un groupe s’est réuni derrière la fontaine. On s’en approche par curiosité. De son cœur, une musique s’élève. On se sent obligé de s’approcher, comme à la fête de la musique quand ça joue juste dans un coin. Le cercle est resserré. Des enfants sont assis au premier rang. Trois hommes sont posés dans l'herbe en tailleur, jouent: l’un du tambour qu’il serre sous le bras, les deux autres agitant des sortes d’hosties géantes où pendent des grelots. La main, agitée en variant rythme, tempo, porte la percussion. De ces trois-là, je veux dire qu’ils sont habités.

Trois autres hommes sont debout. Dès que quelqu’un veut filmer ou prendre une photo, ils placent leur corps devant l’appareil pour interrompre le film, s’en excusant presque, mais imposant cette mesure avec fermeté à tous ceux qui essaient de prendre une image. On se croirait dans une secte, une tribu aux rites étranges.

Le cercle grandit autour des musiciens. Dire que c’est beau, ce ne serait pas assez. Cette musique prend aux tripes, raccroche à quelque chose d’archaïque et profond. On revit la scène de la nuit des temps: des hommes frappent sur des peaux de bête, chantent des paroles mystérieuses pour des dieux, l’amour, les récoltes à venir ou la mort.

Ces musiciens, personne ne sait d’où ils sortent, ni à quoi ils jouent, pourtant personne ne s’en étonne. Avec leurs gueules d’hashshashins, de poètes, de musiciens errants ; de loubards ou de saints, ils sont au cœur de quelques chose qui rayonne. Ils font de ce moment unique un moment qui ne sera gravé nulle part, ni conservé sur aucun autre support que la mémoire de ceux qui y étaient et n’auraient bougé pour rien au monde. Le cercle grandit encore.  

Un homme aux cheveux gominés portant lunettes noires prend la parole. On ne comprend pas ce qu’il dit. On ne parle pas sa langue, pourtant on s’y sent lié. Après une longue tirade tressée d’alcool, il ouvre l’étui noir d’un instrument, tend au public cette sacoche pour y recevoir une obole : quelques billets bleus et verts chiffonnés, certains déchirés, re-scotchés, rapidement jetés.

La musique reprend. Le rythme est saccadé, hypnotique, et puissamment calme aussi. Les veilleurs, les vigiles, chantent en coeur. Un enfant danse, le public lui lance de l'argent. Il prend un billet dans sa bouche, en souriant, se déhanche. Rires. Les femmes sont présentes. Elles frappent des mains pendant que d’autres hommes chantent. Certains font les fiers, se prennent par l’épaule. Le centre du cercle fonctionne comme un aimant. Les enfants zigzaguent entre les adultes pour en être.

Un homme, à 50 mètres, ne pourrait deviner ce qui se passe là. Il penserait peut-être qu’un marchand a étalé au sol des lunettes de soleil ou des pendentifs, qu’une foule de chineurs se presse pour négocier des breloques.   

Un des vigiles n'a de cesse de tourner la tête de droite à gauche. Oui, c’est pour empêcher quiconque de filmer, mais son regard porte aussi plus loin, comme s’il cherchait de quelle direction allait venir le danger. Il surveille ses petits, tout proche, mais aussi ce qui peut venir de menaçant en lisère. Il a  le teint pâle, les yeux cernés. Un air de chouette chevêche, et demande tout à coup au public de s’asseoir, d'arrêter de taper dans les mains. Les deux premiers rangs s’exécutent. Les autres suivent mollement. Les musiciens continuent à jouer, comme si de rien n’était. Ni plus fort ni plus vite. Ils laissent simplement passer ce qu’ils ne peuvent retenir.

Pourquoi joueraient-ils dans une cave quand ce parc est si beau et le public attentif ?   

Un mouvement, un mot : police. Les musiciens serrent leurs instruments, filent en zigzaguant entre deux rangées. Un vigile va au-devant des hommes à moustache qui le regardent fixement, marchant droit sur lui, talkie-walkie à la main. Comme si parmi toute la foule, c’est à lui seul qu’ils en voulaient. Le public se disperse dans toutes les directions pour faire à nouveau partie de la foule. Quelques-uns restent autour du vigile pour l’appuyer, ou le dénoncer, qui sait….  

A quelques mètres, les marchands continuent de proposer leurs boîtes ouvragées, des bijoux ciselées, des herbes aromatiques et des douceurs au miel pour ceux qui en ramèneront à leurs proches.

Des touristes sourient presque bêtement, léchant des glaces à la vanille ou au safran en commentant le prix qu’ils ont payé, inquiets de savoir s’ils se sont fait arnaquer d'un ou deux francs...

 

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www.sylvainthevoz.ch

13:18 Publié dans Air du temps, Humeur, Littérature | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : musique, culture, voyage, politique | |  Facebook |  Imprimer | | |

08/05/2014

Prier au bout du ponton

 

2014-04-30 09.22.40.jpgJe suis venu simplement au bout de la jetée sur le ponton de bois et j’ai joint les mains. Je me suis assis le long de l’eau et j’ai regardé couler, dévider simplement ce qui ne s’arrête pas. Je suis monté sur une petite pierre et j’ai écrit sur un bout de bois, quelques mots, pas grand-chose, même pas le début d’une histoire, pas un poème non. J’ai écrit parce que l’eau le voulait, parce que le flot le murmurait, parce que quelque chose l’exigeait. Dans le ventre ? Dans le ventre. C’est souvent de là que ça monte.

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08:33 Publié dans Air du temps | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : genève, lac, voyage | |  Facebook |  Imprimer | | |