sylvain thévoz

02/04/2017

Au-delà du voile

En voyage en Iran, quand je demande aux femmes ce qu’elles pensent du voile dont le port est obligatoire, la réponse oscille entre : on en est très fières, ou : ce n’est pas très important, ce qui compte pour nous c’est l’égalité des droits, de pouvoir nous marier avec qui l’on veut, avoir un bon travail.

Globalement, elles comprennent que ce thème questionne en Europe, et demandent pourquoi. Elles trouvent que c’est un point mineur. Pourquoi certains les perçoivent comme asservies ou soumises parce qu’elles portent un bout de tissu à géométrie variable, plutôt utile pour séduire, suivant sa longueur et sa position sur la tête, dévoilant mèches ou cheveux décolorés, voire une jolie tresse à l’arrière de la tête? L’essentiel serait d’avoir des droits politiques et un gouvernement qui les respecte. L'essentiel n'est pas le voile. 

D’autres ne parlent pas. Elles n’ont pas d’opinion sur ce sujet. Mais ce silence et cette retenue laissent penser aussi qu’elles ne se sentent pas tout à fait libre ou en confiance pour exprimer leur point de vue.

Les plus enhardies pourraient répondre du tac au tac : mais qui êtes-vous pour nous donner des leçons ? Les femmes, en occident, sont-elles si libérées, alors qu'elles dépensent des centaines de dollars pour s’habiller, mettre des vernis sur les ongles, les enlever à l’acétone, ajoutant de la graisse de chat sur les lèvres, s’ébouillantant à la vapeur pour s’ouvrir les pores, s’arracher des poils à la cire pour coller à la mode et être toujours moins payée pour des boulots moins considérés ?

En occident, les femmes seraient émancipées ? Et parce qu’en Iran, les femmes mettent un carré de tissus sur la tête comme elles le veulent, se riant ici et là des gardiennes de la foi et des mégères de l’ordre, elles seraient cataloguées comme soumises ? Dans les rues de Téhéran ou d'Isphahan, le voile se porte sur un large spectre par la championne de Taekwondo tatouée aux cheveux blonds décolorés, passant par l’étudiante en design urbain aux cheveux ondulés, à la surveillante des mœurs dont l'œil unique dépasse de son tchador noué comme un garrot à son cou.    

Le maquillage est ici porté avec allégresse. La chirurgie esthétique bat des records ; nez refaits et chirurgies intimes dans les chambres des docteurs. Il n’y a pas lieu d’idéaliser. Les mécanismes de domination seraient plutôt cumulatifs. Mais il serait intéressant de voir les statistiques si l’on veut vraiment comparer et savoir de quoi l'on parle si l'on cherche à évaluer l'égalité entre hommes et femmes.

En Europe, certaines s’épuisent à courir seules dans des fitness sur des tapis, se serrent à bloc la ceinture à l’approche de l’été. Est-ce par plaisir du sport et pour s’affirmer dans un corps émancipé, ou pour correspondre pile-poil à des critères de beauté, souvent cadenassés par un ordre masculin et mercantile dominant ? Redoubler d’ardeur et de sueur pour être soi-même quand on s’approche en tous points du zénith des canons des magazines de mode, que ce climax esthétique durera tout au plus quelques années avant la décrépitude de l’âge et l’angoisse qui l’accompagne... quelle sinistre forme d’émancipation.

 

Bien sûr, en Iran, comme ailleurs, ce que signifie être une femme, son devenir, est une balance délicate de pouvoirs entre ce que la société exige et ce que chaque femme désire, ce que la société autorise ou condamne. Comme homme, il est toujours délicat de se positionner sur ce sujet. Mais quoi : demeurer silencieux serait préférable ?

Le voile, pour revenir à notre sujet, relève aussi de tout autre chose. Il demeure l’expression d’une foi, d’une singularité, et d’une appartenance. Plutôt que de juger et condamner, il serait positif de croiser les points de vue, d’ouvrir la discussion, et de s’intéresser vraiment à ce que les femmes qui le portent ou le refusent en disent. Ce n’est bien sûr pas du tout la même chose de porter un voile en Europe ou en Iran, ni d’être une femme ou un homme se positionnant sur ce sujet.

Quoi qu’il en soit, il serait bon de sortir des discours dogmatiques binaires opposant domination à affirmation de soi. Le dernier mot, sur ce sujet, revient à celles qui le portent ou ont fait le choix de s’en passer, et de respecter leur choix, dans le degré de liberté qu’elles affirment. Pour le reste, une certaine retenue dans le jugement serait bienvenu.  

Il y a plusieurs manières d’être voilée. Il y a des voiles d’ignorance, de honte, de soumission et d’arrogance. Certains sont visibles, d’autres non. Il y a aussi des voiles qui protègent, émancipent et libèrent, des voiles imposés et des voiles qu’on s’impose.

Pour comprendre, le dialogue et l’échange sont incontournables, afin de saisir, si l’on veut parler de domination, les ressorts qui la sous-tendent, la manière dont elle s’exerce, et les stratégies développées pour y résister, et qui eux sont universels. 

Pour conclure, avant de prétendre libérer l’autre, il est utile d’avoir déjà mis un pied hors de ses propres schèmes de domination. Le féminisme réalise cet effort de compréhension et d’effort sur soi. Les courants qui court-circuitent cette démarche me semblent porteurs d’un fanatisme et d’une présomption égale à ce qu’ils projettent sur un morceau de tissu qui, au final, dévoile bien plus l’identité des intolérant-e-s et ignorant-e-s, qu’il ne dissimule celle de quiconque.

09:32 Publié dans Air du temps, Humeur | Lien permanent | Commentaires (22) | Tags : voile, islam, féminisme | |  Facebook |  Imprimer | | |

19/07/2013

Hisser les voiles

51VLHXIPiiL._.jpgDans un livre sorti en juin 2013, Iskashato (collectif autonome temporaire dont le nom signifie en Somali: des gens qui mettent en commun effort, savoir-faire et moyens de production dans le but de créer ou transformer et de partager égalitairement") s'intéresse aux gardes-côtes somaliens. Déconstruisant la thèse qui veut que "les pirates somaliens seraient des figures maléfiques qui menaceraient le bien-être des consommateurs occidentaux en perturbant les importations de pétrole et de marchandises produites dans les pays à très bas salaires", Iskashato renverse la perspective et redonne une image moins idéologique des pirates somaliens. Anciens pêcheurs, crèves la faim, laissés pour compte, ils luttent de fait contre ceux qui exploitent les zones maritimes par des méthodes industrielles, stockent des déchets toxiques dans l'océan, et font transiter environ 45 porte-conteneurs et supertankers par jours sous leur nez dans le golfe d'Aden. Protégé désormais par une armada de navires de guerre internationaux, configurant un droit international au fur et à mesure, et l'adaptant aux besoins, le golfe est devenu une zone d'exercice militaire et le pirate un communis hostis omnium, un ennemi commun à tous (Cicéron) tout comme les islamiste radicaux, les narcotrafiquants, les terroristes: une figure de l'effroi.

Mais les somaliens qui prennent les armes pour s'attaquer aux bateaux de transit sont avant tout des patriotes et des "exclus qui veulent leur part du gâteau, des pauvres qui résistent et ne veulent pas crever pour que la middle class mondiale puisse gaspiller avec un enthousiasme suicidaire les ressources de la terre et de la mère nourricière";  ça, c'est dit.

Le grand mérite de ce livre féroce et engagé, au moment de partir en vacances, avec du bon kérozène à bas prix en soute ou du gras pétrole en réservoir, est de nous rappeler que les  prix décidés à Genève par les négociants de pétrole et spéculateurs de céréales (TNK-BP, Rosneft, Lukoil via sa filiale Litasco, Vitol, Total, Glencore, Trafigura, Louis Dreyfus, Mercuria, Gunvor, Neste Oil, Noble Group, Sucafina, Bunge, etc.,) se font sur le dos des peuples et contribuent à destabiliser des régions entières. Et que ceux qui se paient une respectabilité ici via du charity business ou du sponsoring peu coûteux, seraient bien inspirés de la rechercher et l'éprouver là-bas, en Somalie, en Irak, en Lybie...

Et puis surtout, car c'est aussi l'une des mérites du pirate: il est de nous renvoyer à nos bases, pour ne pas dire au bercail. Ceux qui se font ici de la publicité en lançant des polémiques sur la question du voile ne feraient-ils pas bien de se poser la question de leur cohérence quand l'argent du pétrole enrichit des régimes féodaux islamistes? Quand certains, sur nos terres, veulent dévoiler les femmes musulmanes, c'est un acte partiarcal et dominant de propriétaire terrien. Après, ils peuvent bien sauter sur leurs pétrolettes, les bougres, l'air de rien, pour faire le tour de ce qu'ils pensent leur domaine, histoire de pomper un peu plus de brut des monarchies islamistes du golfe, n'y cherchez pas cohérence, il n'y en a pas. 

Mais si vous voulez vraiment soutenir l'imposition du voile la plus brutale sur des femmes, continuez à remplir jusqu'à la gueule les réservoirs de vos bagnoles. Et pour un bon soutien à des régimes inégaux et racistes, continuez à prendre le petit n'avion pour le joli week-end ou partir en croisière sur de jolis bateaux en Mer rouge. Et bons baisers de Bahrein, du Qatar et des Emirats-Arabes-unis! Oui, bons baisers langoureux des monarchies islamistes du golfe aux islamophobes motorisés de tous poils, mais de grâce qu'ils nous épargnent la morale hypocrite du voile à l'école. 

Si la Somalie est une capitale de pirates, alors Genève doit nécessairement être un repaire de truands. Et puisque les pirates Somaliens défendent leur souveraineté, Genève doit elle se poser la question de son développement, sur le dos de qui il se fait et avec quelles complicités. Si la globalisation n'est pas un vain mot, les enjeux mondiaux ne pourront être traités que localement. Alors, peut-être qu'il faut s'attaquer aux fossoyeurs écologiques et aux requins de la finance qui ont leur port d'attache dans la rade en toute impunité et prospèrent au détriment de peuples entiers.

  

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13/07/2013

Pour une laïcité curieuse

Au nom du principe de la séparation des pouvoirs religieux et politique, certains veulent effacer le religieux de l’espace public, et prétendent que ce dernier n’y a pas droit de cité. La laïcité rigide est souvent portée par des prêtres agnostiques plus croyants que tout autres. En laïcité rigide, l’espace public est sacralisé. Il faut cacher les vitraux, ne pas rénover les églises, retirer tout signe religieux de l’espace public, interdire les chants comme « il est né le divin enfant ». La laïcité rigide se cache derrière un discours d’émancipation pour imposer une loi, celle de l’appauvrissement d’un passé, d'une culture d'ouverture, et d'un futur. Quoi, des musulmans qui jeûnent et se promènent ventre vide dans l'espace public? C'est une atteinte à la laïcité, cela devrait être interdit. On n'est est pas loin de ce genre de positions....

La laïcité rigide a des allergies. Elle est une posture, un principe, qui se décline comme se récite un rosaire, en répétant le même acte et martellant une même rengaine ,sans chercher à s’interroger sur la situation de l’autre, son légitime désir de croire et d’exercer sa croyance dans un espace laïc accueillant. Interdire, bannir, condamner, c'est la logique de ceux qui veulent une laïcité rigide. C'est celle de monsieur Weiss qui veut lancer une loi pour interdire le port du voile à l'école. Comme s'il n'y avait rien de plus urgent et important à faire? Dites, monsieur Weiss, cela concerne combien de personnes votre projet de projet de loi ?  Le Tribunal Fédéral vient lui rendre un avis de droit autorisant le port du voile à l'école pour deux jeunes femmes, évaluant que le leur interdire était "une ingérance dans la liberté religieuse". Voilà pour le droit.

Bien entendu, il était innapproprié de réserver spécifiquement un espace de prière pour des groupes chrétiens et musulmans à l'Hepia (Haute école du paysage, d’ingénierie et d’architecture) à Genève. Le Conseil d'Etat a fort judicieusement corrigé le tir en ouvrant ce lieu à toute personne qui en ferait la demande et pour toute activité de réunion ou individuelle. Il ne doit pas y avoir de lieux publics réservés exclusivement à des groupes de prière. Mais faire de l’école un lieu où l’enseignement du fait religieux n’aurait pas sa place et où des espaces pour la prière ne pourraient y être aménagés serait excessif. Il y a bien des salons de prières  dans des aéroports, et alors?  La Constitution garantit le libre exercice du culte et la liberté religieuse de chacun-e-.  

Les tenants de la laïcité rigide voient du religieux partout. Quand des femmes se baignent en burkini dans une piscine ils en font une question religieuse. Or, il s’agit d’une question vestimentaire et de l'application d’un règlement. Est-ce que les plongeurs peuvent mettre leur tenue de néoprène ? Les cours de sauvetage autorisent-ils les apprenants à se jeter tout habillé dans la piscine ? Oui ? Alors pourquoi discriminer des femmes qui porteraient un tissu spécialement adapté pour la baignade ?

Les tenants de la laïcité rigide se tiennent par la barbiche avec les hérauts d’une religiosité offensive. Au-dessus d’eux se tient le droit républicain constitutionnel de chacun-e-  d’exercer sa foi en toute quiétude et dans le respect absolu des croyances ou non-croyances de l’autre.   

Je suis pour une laïcité ouverte, qui respecte la liberté de chacun-e, place le droit au-dessus des peurs et des stigmatisations des minorités et donne à notre République le droit à chacun-e de vivre selon ses croyances dans l'espace public. C'est une certaine idée de la liberté qui est en jeu.  

 

 

23:21 Publié dans Genève | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : voile, interdiction, laïcité | |  Facebook |  Imprimer | | |