sylvain thévoz

17/04/2017

A quel prix jouer au football ?

Mardi, Dortmund. Trois bombes explosent sur le passage du bus des joueurs allemands. Une quatrième bombe n'ayant pas explosée est retrouvée par la suite. Bilan : un joueur blessé.[1] Le choc de découvrir des joueurs pris pour cibles de cinglés ou de terroristes, et que la dimension sportive, festive, du sport, est totalement renversée pour être utilisée comme une caisse de résonance médiatique. Aucune revendication n'est posée. Pas de messages, ni de pistes sur les auteurs de l'attentat. Le match Dortmund-Monaco est alors reporté au lendemain. Et les joueurs allemands, 24h après avoir failli sauter dans un attentat, sont priés de remonter leurs chaussettes, mettre leurs shorts, et retourner divertir les foules, en s'accommodant de leurs traumatismes.

Jeudi, Lyon. Le match européen entre les français de Lyon et les turcs de Besiktas débute avec 45mn de retard. Les supporters de Lyon ont envahi le terrain pour y trouver refuge suite à des bombardements de projectiles par des supporters adverses.[2] L'avant-match avait déjà été émaillé de bagarres. De nombreux supporters sont venus au match sans billets. N'ayant pu entrer, ils ont commis des violences. Des femmes, des enfants ont été pris à parti. Bilan : 12 interpellations et 7 blessés légers. Le match débute avec des joueurs qui font cercle ensemble pour appeler au calme. Les impératifs de l'argent et du calendrier poussant à maintenir le match malgré une atmosphère de guérilla.

Dimanche, Bastia. Des supporters du club Corse entrent sur le terrain et s'en prennent au joueurs.  L'entame du match est lancée quand même, sur pression des présidents, et malgré les avis des joueurs et des entraîneurs. A la mi-temps, nouveaux incidents, le match est définitivement annulé. [3]A l'issue du match aller, l'entraîneur corse avait menacé : «Après, il va falloir venir chez nous. Il ne faut pas avoir la grippe. Quand il faudra venir à Bastia, il ne faudra pas avoir la grippe, ni la gastro. Parce que cela va se régler comme d'habitude, comme des hommes, comme des Corses et voilà».[4] Comme des hommes, c'est-à-dire : par la violence?

Dimanche, les supporters de Saint-Etienne et de Bordeaux sont interdits  de se rendre respectivement à Marseille et à Nantes. [5],[6]. En cause, les risques de violences et le manque d'effectifs des policiers liés à la période de Pâques, et surtout les passifs entre les supporters de ces clubs faisant redouter des violences. L'état d'urgence a beau dos, la violence est chronique. Jouer au football devient, bien plus qu'un jeu, un exercice de gestion du risque et des foules, pour éviter que les supporters se croisent, même en dehors des stades, même loin des matchs, avec des joueurs qui devront bientôt se déplacer en bus blindés pour que leur sécurité soit assurée. Un vrai casse-tête.

Samedi, en Suisse, le bus du Servette FC s'est fait caillasser sur une air d'autoroute près de Zürich par des supporters du ... FC Sion [7] ! Des joueurs professionnels sont donc pris à parti uniquement en fonction d'une appartenance et d'une couleur de maillot... Le FC Sion a émis un communiqué pour se distancer des violences et les condamner. Salutaire. Communiqué toutefois peu repris dans la presse et sur les réseaux sociaux.

A quel prix faut-il jouer au football ?

N'importe quel abruti peut-il donc mettre un maillot d'une équipe et prétendre en son nom insulter, caillasser, ou bastonner en toute impunité?

Quels sont les rôles de modèles, et les messages que font passer les dirigeants, les joueurs, les présidents ?

Comment épurer le football de la violence gratuite et de la culture viriliste, machiste, homophobe ayant encore de beaux jours à venir si des campagnes plus énergiques ne sont pas menées?

Cela fait des années que ces questions sont sur la table. On devrait aller plus loin, par exemple, en instaurant une taxe sur les transferts pour alimenter des fonds de prévention, et surtout que de nouveaux messages plus positifs soient transmis en marge des matchs par les responsables de ce sport. Quels messages sont donnés aux jeunes au-delà de la gagne à tout prix? Il ne s'agit pas que du football, le hockey est touché aussi. 

A chaque match, des sommes faramineuses sont dépensées par les collectivités pour sécuriser les lieux. Est-ce un bon investissement de mettre le plus gros de l'investissement sur des forces policières pour contenir les fauteurs de troubles alors que les violences ont lieu de plus en plus en marge du match ? Ne faudrait-il pas travailler avec plus de moyens sur la prévention et l'éducation en s'appuyant sur les clubs et les ultras ?

On aimerait entendre davantage le rappel au fair-play et les moyens que les clubs engagent pour lutter contre les violences. S'ils n'ont pas ces moyens, les collectivités publiques doivent les aider. Au final, ce sera toujours moins cher que de mobiliser des cars entiers de policiers les soirs de matchs.

 

25 mai : une finale de coupe de suisse à Genève entre flics et vandales ?

Le 25 mai prochain, la finale de la coupe de Suisse aura lieu à Genève entre le FC Sion et le FC Bâle, équipes dont les supporters respectifs n'ont pour le moins pas la meilleure réputation de Suisse.

Si, pour certains, la question est déjà: de combien de billets disposera-t-on?[8] Pour d'autres, le compte à rebours pour la baston a commencé. Le traditionnel match entre vandales et policiers aura-t-il lieu ?

La vraie question à poser est celle de la prévention et du contact avec les clubs afin que ce match soit une fête, pas une nouvelle occasion d'éructations et de violences par des gens qui n'ont rien à voir avec le sport. A quel prix jouer au football ? Pas à celui de la peur en tous cas.

Et s'il est bien commode de dire, par déni ou pour se dédouaner, que le football n'est que le reflet de la société, il est urgent que cette société prenne acte du reflet sale que le football lui tend, et agisse, pas uniquement par la répression, mais surtout par la prévention et l'éducation, afin d'assainir durablement la situation et passer de nouveaux messages que ceux de la société capitaliste du spectacle et de la domination, créatrice de violences et d'inégalités. 

 

[1] http://www.lemonde.fr/ligue-des-champions/live/2017/04/11...

[2]  http://www.ouest-france.fr/sport/football/ligue-europa/ligue-europa-lyon-besiktas-retour-sur-les-incidents-d-avant-match-4928916

[3]http://sport24.lefigaro.fr/football/ligue-1/actualites/ba...

[4] http://sport24.lefigaro.fr/football/ligue-1/actualites/ba...

[5] http://france3-regions.francetvinfo.fr/provence-alpes-cot...

[6] http://www.sudouest.fr/2017/04/10/les-supporters-des-giro...

[7] http://www.tdg.ch/sports/sfc/agression-servette-fc-dernie...

[8] http://www.lenouvelliste.ch/dossiers/fc-sion/articles/fin...

09:19 Publié dans Humeur | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : football, sport, violences, matchs, société, spectacle, capitalisme | |  Facebook |  Imprimer | | |

20/02/2017

Toxicité des rapports de domination

634007338.jpgLe 2 février, le jeune Théo, 22 ans, passionné de foot, animateur pour les jeunes, était violé à Aulnay-sous-bois. Un policier introduisait sa matraque dans son anus lors d'une interpellation. 

Des vidéos de surveillance corroborent les propos de Théo. Le policier se défend en prétextant un geste "accidentel", voulant simplement faire fléchir le jeune homme pour le mettre à terre. Le rapport médical est explicite. Il parle d'une plaie longitudinale sur près de 10cm de profondeur du canal anal et du bas rectum qui justifie deux mois d'arrêt complet de travail. Le 16 février, un reportage d'envoyé spécial retrace l'ensemble des faits, et donne la parole à Théo.[1]  

Aujourd'hui, quatre policiers sont mis en examen. L'un pour viol, les trois autres pour violences.

Justice pour Théo

Le viol est encore marqué par la honte sociale et un silence oppressant. On n'a pas vu de hashtag #jesuistheo. Il y a des violences qui cherchent à humilier et rabaisser l'être jusqu'à l'isoler. Cela illustre aussi combien il est difficile de s'identifier, dans sa chaire, au viol... et c'est justement le rôle du tabou : figer les chaînes des reconnaissances et des empathies.  

Mais un cri de ralliement a été lancé : justice pour Théo, repris jusque dans des travées de stades de football allemand. L'indignation grandit, l'écoeurement devant le viol et les violences policières. Au moment où Théo est toujours hospitalisé, dans l'incapacité de se lever, se déplacer, avec une poche pour faire ses besoins, la première justice à rendre ne serait-elle pas déjà de nommer ce qui s'est passé avec des mots clairs? Or, ce qui frappe c'est la difficulté à entendre le mot explicite de viol (qu'il soit présumé ou non) de la bouche des politiques, des journalistes.

 

Les euphémismes hallucinants

On peut entendre, lire, du boulanger au ministre en passant par les journalistes, les mots suivants : acte de barbarie, brutale interpellation, l'accident, l'événement, l'humiliation, la bavure, l'acte dément, le dérapage... En fait, mille et un mots pour dire ce qu'il s'est passé, mais sans le dire vraiment, pour évoquer quelque chose de "dégueulasse", tout en euphémisant et donc trahissant ce qui s'est déroulé.

Un viol avec une matraque sur un jeune homme de 22 ans.

Est-ce parce que l'acte est si violent qu'il doit être passé sous silence ? Ou parce que le tabou d'une violence sexuelle sur un homme est tenace et ne peut être dépassé ? 

En Suisse, on ne peut pas violer un homme

En Suisse, pour rappel, le viol d'un homme n'existe pas dans le code pénal, puisque l'article 190 considère uniquement comme viol la contrainte sur une personne de sexe féminin à subir l'acte sexuel. Un homme ne peut lui être soumis qu'à des contraintes sexuelles et la peine en est subséquemment plus faible. En cas de viol la sanction est obligatoirement une peine privative de liberté d'un an au minimum, de dix ans au maximum. En cas de contrainte sexuelle, la sanction est une peine privative de liberté de dix ans au maximum... ou une peine pécuniaire.[2]

Théo n'est pas un cas isolé ou un accident. Il est le révélateur brutal de violences, de tabous, et de silences complices. Le décalage entre la manière dont il nomme ce qu'il a subi, et la manière dont le pouvoir policier, politique ou médiatique le décrit nous interpelle sur les rapports de domination à l'oeuvre et les tabous qui persistent.

Toxicité des rapports de domination

Il nous appartient de nous opposer à toutes les violences, tacitement ou implicitement institutionnelles, qui se portent encore majoritairement sur les femmes, mais également sur des hommes, en dénonçant les cocktails toxiques composés de sexisme, de racisme, d'homophobie, et traquer, au quotidien, tabous, silences et ambivalences, qui les perpétuent.

La toxicité des rapports de domination est d'autant plus forte qu'elle se prétend inodore et incolore.

Et personne ne peut prétendre en être immunisé, tant que les viols et violences ne sont pas nommés comme tel... et politiquement, socialement, condamnés.  

 

[1] http://television.telerama.fr/television/regardez-l-enquete-d-envoye-special-sur-les-abattoirs,154261.php

[2] https://francoischarlet.ch/2014/le-viol-dun-homme-nexiste-pas-en-droit-suisse/

11:55 Publié dans Air du temps, Humeur | Lien permanent | Commentaires (11) | Tags : violences, discriminations, viol, théo | |  Facebook |  Imprimer | | |

11/10/2013

Notre police (le roux, le gros, le frisé)

 

Ils dorment dans les parcs. On les réveille à 6h juste avant que les premiers travailleurs ne passent. Les voir à l’aube agglutinés comme des grappes les uns aux autres pour se tenir chaud, c’est intolérable. Ils doivent disparaître maintenant. Marcher.

 

Cette femme, tu la vois à Plainpalais. Elle a une lèvre recousue et elle dit : j’étais assise dans la rue quand un homme est venu vers moi et m’a donné un coup de poing au visage, sans rien dire. Cette femme a un fichu sur la tête, elle pourrait être ta grand-mère. Elle doit bien savoir faire les tartes aux pommes. Là, elle bégaie. Elle a le dessus de la lèvre recousue. Un homme l’a frappé en pleine rue, insulté avant de partir. Personne n’a rien dit. Personne ne l’a arrêté.

 

Ceux-là décrivent « le roux » un policier qu’ils fuient dès qu’il approche. Il les rackette, leur prend leurs sous, le téléphone et l’argent qu’ils ont sur eux. Saisies illégales. Ils disent qu’il y a le roux mais il y en a d’autres aussi. Il y a le gros et le frisé. Ils les craignent, les fuient. Quand ils les voient arriver ils courent même. Ils passent leur journée à guetter si ces policiers viennent, des journées à les éviter. Ils ne font rien d’illégal. Ils sont dans la rue, c’est tout.

 

Il y a quatre groupes de personnes autour de quatre tables et des bancs. Les agents municipaux, les gris, ne s’intéressent qu’à un seul groupe et leur demandent de bouger. On ne sait pas pourquoi. Ils les recroisent plus tard dans la journée et toujours leur demandent de s’en aller. Pourquoi les oblige-t-on à bouger sans cesse ?

 

Il y a un homme qui porte un matelas. On lui demande de le laisser par terre et de s’en aller.

 

Sous le pont il fait froid. Ils arrivent dans la nuit. Ils sont habillés comme s’ils allaient traiter des parasites, ou sulfater la vigne. Ils aspergent les matelas de spray ou alors quand ils mettent les moyens. Ils amènent une benne à ordure et y jettent les jouets des enfants, les matelas, les sacs en plastique, tous ce qui se trouve là. Médicaments, vêtements, tout y passe, sans distinction. Il y a dans un sac une déclaration des droits de l’homme. Elle passe à la benne à ordure elle aussi.

 

Un homme dit : ils ont pris mon matelas et l’ont jeté dans l’Arve. Ils ont rigolé en le regardant couler.

 

Et puis un, et puis deux, et puis trois femmes témoignent que la police les a emmenés en voiture et laissé loin de Genève le long de l’autoroute. Débrouillez-vous pour revenir à pieds, et si possible ne revenez pas, ou mieux : allez à Lausanne, ils sont accueillants là-bas. Ici on ne veut plus vous voir. On les traite comme des chiens. On espère s’en débarrasser ainsi.

 

La police emploie les mêmes techniques de brimades, d’humiliations contraires aux droits de l’homme que les polices roumaines, hongroises, bulgares. Est-ce à cela que servent les échanges internationaux entre services de police ?

 

« Il y en a qui sont parfois un peu trop virils, mais ils font bien leur travail » - La hiérarchie -

 

Ils accueillent un policier originaire du pays des personnes qu’ils chassent et ils apprennent avec lui comment faire avec « eux ».

 

Il y a un policier qui rit. Il est si familier et jovial qu’il doit avoir le même visage quand il joue au ballon dans le préau avec son fils. Mais il est dans la rue et demande à une femme au sol de dégager de là en riant avec son copain de patrouille, les deux mains à la taille, les doigts bien posés sur son ceinturon.

 

Une lampe électrique braquée sur les yeux au milieu de la nuit. D’un mouvement et d’un mot sec il comprend qu'il ne doit absolument pas rester sous le pont au bas de la forêt où personne ne passe.

 

Il y a un policier. Il prend l’homme par les épaules et le pousse. Il n’a pas le droit de faire cela, rien ne le justifie. Il le fait quand même. Il le pousse ainsi un petit peu pour le faire dégager. Et un peu plus fort si l’autre résiste.

 

Le regard en dit long. On ne devrait pas regarder un homme ainsi. Et quand c’est une vieille ou un homme plié sur sa canne, c’est pire encore. Le policier les force à marcher d'un mouvement du menton, appuyé par la main.

 

L’homme a l’uniforme bien propre. Il a pris un bon petit déjeuner, il est en forme pour commencer sa journée. Il exige de l’homme qui dort sur son matelas de se lever et de bouger. S’il ne le fait pas, il menace de frapper en touchant du doigt sa matraque, tout doucement.

 

Tu as remarqué, les rues sont plus propres, il y a moins de mendiants et de gens qui salissent l’espace public depuis quelque temps.

Genève, 11 octobre 2013.

 

09:50 Publié dans Genève | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : police, droits de l'homme, violences, espace public, genève, roms, social, pauvretés | |  Facebook |  Imprimer | | |

28/12/2012

Bang Bang

Depuis la folie meurtrière de Newtown, elle est entrée dans les cerveaux, la question fiévreuse portée par l'industrie médiatique : quand est-ce que cela nous arrivera ici. Dans la veillée d'arme du tsunami meurtrier, certains guettent des signes, nerveux. La propagation de la panique (Miguel D.Norambuena) fait son chemin dans les esprits. Oubliez votre cartable dans une rue, la rue est évacué, votre cartable explosé. Faites péter un ballon dans la rue, quatre personnes se couchent à terre. Ecrivez sur facebok "je vais faire un massacre LOL", les flics sonnent à votre porte, alors que vous vous prépariez à aller jouer aux quilles. La panique prend racine, elle se visse dans les têtes, comprime les poumons. L'air qui se respire ne permet plus de ne pas prendre au sérieux ce qui pourrait faire croire au pire. Dans le doute: alarme générale. Pour tout, pour rien. Comme des rats de laboratoires soumis à un stress constant, la parano du pire entretient son coûteux appareil sécuritaire. A la présomption de vie bonne et confiante se subsitue la présomption criminelle et violente biberonnée par les amplificateurs médiatiques qui se régalent de confiture rouge.... allô police bobo, je sais pas ce que tu m'as fait suis plus safe.

Suite à Newtown, des autorités scolaires et des polices helvètes sont montées fissa au créneau. La ville de Zürich a annoncé des investissements de plusieurs millions pour un système d'alerte unifié. Il manquerait des hauts-parleurs, des systèmes bloquants les portes. Elle s'est vantée de la mise en place d'un logiciel d'analyse des risques: 30 questions permettent d'évaluer si un jour un élève fera usage de la violence. Programme, programme, dis-moi qui est le plus dingo. Tout élève est désormais un tueur potentiel. A force de fantasmer le carnage on peut se poser la question sur l'attente inconsciente d'en voir surgir un...

Nous voilà donc arrivés à un temps de l'histoire où la peur est devenue panique. Où ce qui garantissait notre sécurité commune: la certitude d'une vie commune et d'une protection entre pairs, s'étiole et où le fait de vivre ensemble n'est plus une garantie que l'autre, c'est-à-dire, l'inconnu, potentiellement autistiquement arrimé uniquement à son ordinateur, son téléphone portable et son antidépresseur, n'est pas une menace mortelle. Pour y faire face, l'escalade sécuritaire est promue antidote. Vous voulez quelques millions pour de nouvelles portes blindées et des gilets pare-balles, des caméras? Si pour avoir la paix il faut y mettre le prix, allez, on casse la tirelire. Un garde armé devant chaque école? Oui, pourquoi pas. On va se rassurer à coups de caméras, se régaler de portes bloquantes, d'APM 24/24 sans bien sûr toucher au sacro-saint service militaire et aux armes d'ordonnance à la maison; celles-là on les garde sous l'oreiller, pour le cas où. Et des avions supersoniques sur nos têtes? Oui, oui, c'est bon. Et s'il y a un petit malin pour sortir l'argument comme quoi cela va booster l'économie, il faudra bien policer à blanc l'espace public, car notre sécurité le vaut bien.

Mais pourquoi mon adolescent me regarde-t-il avec ce drôle d'air? Pourquoi la menace me semble-t-elle avant tout intérieure, et pourquoi, concrètement, les policiers sont-ils dans le voisinage? Demandez-leur, ils vous le diront: pour des jeunes dans un parc, des voisins qui font du bruit, un homme qui marche seul à minuit dans la zone villa, pour un arabe ou un black assis sur un pas de porte. Allô police bobo ou le blues du gendarme. 9 fois sur 10, la police, quand elle ne tourne pas en rond dans le vide, est réclamée pour des tâches de conciergerie de gardiennage, de pouponnage, dans une société du cran où le gendarme est devenu avant tout le gardien des angoisses et le doudou des faillites relationnelles ; deus-ex-machina d'un espace social remplacé par des écrans et des interfaces tactiles. 

Nous voilà arrivés à un temps de l'histoire où des alarmes toujours plus sophistiquées et coûteuses ne nous protègeront plus de rien. Dans un état de guerre économique où la guerre des places s'ajoute à la guerre des classes, où l'épuisement guette, les derniers mécanismes inhibants de contrôle social qui faisaient aux bêtes humaines retourner la violence contre eux, et se jeter sous un train ou du haut d'un pont, menacent de céder à la tentation de se lancer dans la rue armés d'un flingue.

Ceux qui attaquent le service public, vident les espaces de leur dimension commune, remplacent partout l'homme par la machine et le témoin par l'automate, le texte par l'annonce publicitaire, et créent des champs urbains minéralisés au nom de la rentabilité, faisant tenir à l'humain un rôle subalterne ou décérébré, ceux là, quand ils attaquent en plus les budgets et les ressources sociales qui créent du lien : les financements d'écoles, d'hôpitaux, des travailleurs sociaux, des maisons de quartier, des crèches, des concierges, sont alors les porte-flingues qui huilent et arment les tireurs de demain.

Une logique de sécurité préventive viserait d'abord à se prémunir contre ces porte-flingues et leurs attaques préméditées contre l'espace social, le tissus, le lien, la transmission et cohésion sociale, garants de la sécurité collective. Assurer cette sécurité là ne coûterait pas des millions d'ailleurs... ni même la corde pour les pendre, ces sicaires.

 

22:14 Publié dans Air du temps | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : newtown, suisse, violences, social, écoles | |  Facebook |  Imprimer | | |