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  • Dans la jungle, sublime jungle

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    livre_affiche_2357.jpgAgnès Vannouvong, Après l'amour, nous avait touché avec Gabrielle[1]. Elle nous entraîne Dans la jungle avec son troisième roman.

    May a hérité d'une somme d'argent d'un ami mort, Stéphane, disparu en Thaïlande d'un accident de moto. Stéphane vivait vite, Stéphane vivait fort, sa disparition est un mystère, mais nullement une surprise.

    May décide d'utiliser la somme de  cet héritage pour se mettre en route et retrouver la trace de l'absent, chercher ses propres racines. Retour à sa terre d'origine entre Laos et Thaïlande, elle y emporte Sur la route de Kerouac mais aurait voulu avoir sous la main Voyage au bout de la nuit de Céline.

    Elle oscille entre désir, hasard et fatalité, a laissé famille et enfants pour partir. Elle a remisé sa vie d'avant. Une vie domestiquée, passée à s'oublier, à servir les autres. Son mari est désormais un ex. Elle a cinquante ans et depuis la ménopause, la baisse d'oestrogènes fait de son corps un terrain sensible... elle sait qu'elle n'est plus jeune. Elle sent que sa vie devient de plus en plus intérieure. Elle se réveille. Elle a si souvent fait contre mauvaise fortune bon coeur. C'est une femme qui se libère.

     

    Ce qui croît, entre la racine et les fruits

    Ce roman sensuel tient de l'origine et de l'accomplissement en même temps. Il porte deuil et renaissance, intériorité et extériorité, désir et ennui. Qu'est-ce que May retrouve, ou quitte, à l'autre bout de la terre? Elle parcourt son passé comme une étrangère... comme une intime aussi. La jungle n'a rien d'hospitalier. Milieu hostile où l'on ne survit pas seul. Elle contient pourtant une trouble familiarité. C'est en elle que May, ankylosée, retrouve le mouvement, découvre le plaisir du risque, des chairs, le sortie de l'hiver. L'eau est partout. Liquide amniotique, symbole de renaissance. La vie a un parfum doux et sucré. Les bouddhas la surplombent. Un nouveau ciel.

     

    Méandres des mémoires

    May est accompagnée dans sa quête par Say, guide attentionné qui l'oriente, figure de réassurance. Elle est remplie de questions et de doutes. Il fait silence. Elle glisse, pleure. Il s'inquiète. Elle s'affranchit. Il pense la perdre, elle n'est pas étonnée de le revoir. Comme si la confiance et le désir étaient les deux faces d'un même animal se balançant sur une branche. Comme si l'attente avait toujours besoin d'un autre pour se déployer. Comme si seul le mouvement comptait, s'il n'y avait que le point de fuite qui était promesse d'une quelconque complétude, ou le temps d'une étreinte, quand tous les crapauds gueulent plus forts et que les oiseaux de nuits scellent les retrouvailles... avant la séparation. 

    Dans la jungle ne reproduit pas une image d'Epinal ou Rousseauiste de la nature. Tout ici est périlleux, voilé, mais comme apaisé. On n'est pas au coeur des ténèbres comme avec Conrad. Les liens et les mots permettent de consolider une présence fragile, presque douce, dans un écosystème complexe. Mais par contraste, la Ville est brutale, sans pitié, cruelle, explicite et... mortelle.

    Ce n'est pas dans la jungle que l'on se perd, c'est en en sortant.  

     

    Un paysage à quatre saisons

    Roman du plaisir d'aller, de contempler; roman d'une quête intérieure et d'un émerveillement mélancolique, où le temps est un allié, Dans la jungle porte dans sa langue la saveur de l'affranchissement et la liberté de la découverte. May porte le nom d'un mois printanier et traverse jungle, village, ville et île, comme on traverse quatre saisons pour se retrouver au même endroit, mais définitivement changé.

    On sort de Dans la jungle (ou alors on ne fait qu'y entrer), un peu étourdi, sonné, comme on échoue sur une plage après avoir nagé trop longtemps et bu la tasse dans les vagues. Heureux, soulagé d'être encore en vie, conscient d'avoir échappé à une catastrophe de peu, de l'avoir contemplée à distance... déçu peut-être de n'être pas allé assez loin, vite, et impatient d'y retourner encore.

    On contemple alors celui qui est allé au bout du voyage, ce mystérieux Stéphane, sans savoir ce qui lui a empêché de faire retour;  sans connaître les non-dits qui lui ont permis de s'échapper, avec le sentiment que l'énigme demeure, que ce n'est pas la compréhension qui compte, mais le sens;  que ce qui est dit est moins important que ce qui est tu, et ce qui est révélé moins fort que ce qui se cache...

    comme dans la jungle. 

     

     

     

     

    Agnès Vannouvong, Dans la jungle, Editions Mercure de France, 2016, 113p.

    Sortie le 1e avril.

     

    [1] http://commecacestdit.blog.tdg.ch/tag/vannouvong 

     

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    www.sylvainthevoz.ch

     

  • Gabrielle : Un roman pour gouines et pédés?

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    11016737_10153033937396826_6569304457252711471_n.jpgGenève-Calvingrad, c'est le pôle Nord de l'amour. Britney compensait avec de petites soirées fondue qu'elle passait avec elle-même.


    Gabrielle d'Agnès Vannouvong est, à mes yeux, Le livre de ce début d'année. Sorti en janvier au Mercure de France, il parle d'amour, entre deux femmes et deux hommes, du désir d'enfants et de ses difficultés quand la quarantaine approche et que l'on aime quelqu'un du même sexe. Mais encore: de diversité, d'identités fluctuantes et affirmées, de désirs, de familles, de rage, de rejets et d'angoisse, sur fond de mariage pour tous et de manifestations contre le droit d'aimer qui l'on veut comme l'on veut; de la peur de vieillir, et de l'envie de créer de nouvelles formes à l'amour avec adoption ou PMA (procréation médicalement assistée)... et pourquoi pas?


    Un roman ogive

    Ce bouquin a une force et une gnaque pop qui ferait presque passer Virginie Despentes pour une rockeuse monomaniaque jouant sur une Gibson à une corde.

    Vannouvong va vite. Vannouvong va fort. A toute bombe, elle déconstruit et construit dans un même mouvement. Au rythme d'un TGV à 360km/H et d'étreintes amoureuse: la sensualité, la sensibilité qui se dégagent du livre érotisent le pouls. La langue tranchante, incarnée, rappelle les embruns de Maylis de Kerangal, sauf qu'au lieu de sentir les ports, les corniches et le Havre, la cavalcade est résolument urbaine. Filant entre Paris, Genève, Avignon, Zurich, l'héroïne, Gabrielle, universitaire cosmopolite, vit une vie trépidante sur fond techno avec, dans ses oreilles, la nostalgie des tubes de Françoise Hardy en dub-stereo, et de Daniel Balavoine au transistor, accompagnant une réflexion sur la possibilité de l'amour dans une époque impossible.


    Genève- Zurich : miroir tendu  

    Gabrielle déboule à la street parade de Zurich. Son regard sur la ville : "Zurich la traîtresse, entasse l'argent sale, le trou noir des offshore, la convulsion financière qui transite entre les îles Caïmans et le Liechtenstein. Zurich, la blanche, couche avec le fric des nazis, les rues ignorent la couleur du papier gras, l'odeur de la pisse miséreuse."

    Son regard sur ceux qui y habitent: "Les citoyens, bien éduqués trop peu révoltés, boivent depuis l'enfance des biberons Nestlé parfumés à la poudre d'or. Ceux qui rêvent de révolte vont voir du pays. Toujours, ils reviennent dans les vertes collines qui surplombent la prairie du Grütli, au-dessus du lac des Quatre-Cantons".

    Fritz Zorn a trouvé sa descendance, elle déboule de Genève en Intercity. Rien n'a-t-il donc changé en Helvétie depuis Zorn? La description de la jeunesse dorée de la Goldküste sous MDMA est décapante. Genève n'est pas en reste, mais lieu de l'étreinte amoureuse, la cité de Calvin y est décrite sous des jours plus sensuels. Lecteur, on s'y promène et retrouve touriste de sa propre cité. Genève-Calvingrad, c'est le pôle Nord de l'amour. 


    Les histoires d'amour finissent mal....

    Gabrielle quand elle ne bouge pas, vit à Paris. A Genève, elle enseigne, et tombe raide dingue d'Hortense, universitaire, de vingt ans son aînée qui a une fille. L'idéologie : une famille, c'est papa-maman point barre, a du plomb dans l'aile, clair. Deleuze rappelait qu'il écrivait pour... (ceux qui n'ont pas de voix). Vannouvong, à travers Gabrielle, écrit pour "des corps mutants, des paumés aux identités fluctuantes, moitié rock, moitié punk, des étoiles, des trav, des prostitués, des types en perruque blonde, des tantes-mâles ou des folles, des marlous, des macs à la tronche tordue, des fétichistes qui s'abreuvent de pain de mie pisseux, trempé dans les toilettes, des Lola, des divas, des Divine, des honteuses planquées derrière des lunettes fumées, des filles perchées sur des talons aiguilles qui blessent les chevilles et les pieds jusqu'au bleu et au sang."

    Elle écrit pour l'amour, aventure impossible à une époque où "on est plus amoureux de son smartphone que de son partenaire", où le couple qui dure et le fait de vieillir à deux semble un idéal ou un horizon devenu inatteignable pour beaucoup et où ceux qui tiennent le coup, le temps passant, ne font plus vraiment envie. Pourquoi, même au temps de l'amour débutant, en vient-on à fredonner inconsciemment les Rita Mistuko ou Brigitte Fontaine?


    Etre maman ou papa ; quoi d'illégal ? 

    Comment avoir un enfant quand on est femme aimant une femme ? - Rencontrer un couple gay et avancer vers la coparentalité, vu que les lois retardent et que la réalité l'impose et l'établit. Alors Gabrielle bricole, crée. Quand on aime, on résiste, on invente. Ce roman est un geste politique, pour l'adoption, la PMA, pour le droit de s'aimer, pour l'égalité des droits, pour une reconsidération des catégories censées englober le privé du public, le désir et l'amour. Roman d'une époque désenchantée ancré dans le désir et le devenir, refusant de céder à la dépression, Gabrielle, dans sa forme romanesque, permet de mettre de la poésie, de la sensualité, de la chaire, sur des débats essentiels et de les envisager autrement qu'à l'Assemblée Nationale ou au sein d'une assemblée de fachos de l'Opus Dei.


    Gabrielle: un roman pour gouines et pédés?

    Non. Un roman libérateur, émancipateur, qui fait la nique à tous les empêcheurs de s'aimer, à tous les castrateurs, conservateurs de l'ordre établi, les terrorisés et terroristes des moeurs; un roman qui fait le lien avec force entre les mouvements émancipateurs gays des années 70, les écritures d'Hervé Guibert, de Genet, de Grisélidis, de Pasolini, coeur explosé, écrasé sous les roues d'une bagnole sur une plage d'Ostie en 1975 et qui voit poindre là une suivance. 


    Un roman jouissif

    Ce roman innervé d'un jus et d'une essence vitale décille les yeux dessale la langue. Il confirme que : Vannouvong, Giard, Despentes, une génération de femmes à l'écriture sensuelle et puissante a pris ses quartiers au présent et s'est levée pour raconter les désirs, les sexualités, aérer l'air du temps d'un souffle chaud, engagé, ravageur et vivifiant. 

       

    Agnès Vannouvong, Gabrielle, Mercure de France, 2015, 196p.