sylvain thévoz

30/03/2017

Au premier abord

Il faut imaginer un couple d’iraniens arrivant en touriste à Genève pour quelques jours. Et des genevois qui leur proposeraient immédiatement, après les salutations d’usage, et de joyeuses propositions de selfies, de venir partager le temps d’un soir un repas chez eux, puis de rester dormir pour la nuit, et si leur cœur leur en dit, de jouer à des jeux de cartes ou de dés à n’en plus finir, avec une petite raclette à partager, tout simplement. Pour leur faire plaisir, ils seraient même allés chercher un peu d’eau de rose ou de cardamone, afin d'agrémenter leur thé, pensant que cela leur rappellerait leur pays : délicate attention.   

Il faut imaginer notre couple d’iraniens se faisant interpeller sans cesse par des Genevois curieux leur demandant : que pensez-vous de nous, de notre gouvernement, quel regard portez-vous sur nous ? Quelles sont les raisons qui vous portent à la défiance, lesquelles au rapprochement ? Pour nous, les peuples c’est une chose, les gouvernements une autre. Et vous : qu’en pensez-vous ? Des enfants viendraient tester leur anglais et aussi leurs rudiments de farsi, des étudiants diraient fièrement : je fais des études d’anthropologie, je rêve d’aller étudier à Shiraz pour mieux connaître vos traditions.    

Il faut imaginer des Genevois curieux, sans jugements, s’intéressant fièrement au regard que porte l’autre sur eux, essayant de mettre en avant ce qu’ils connaissent de la culture de l'autre, par exemple, en vrac : Persépolis, la révolution de 1979, la culture ancestrale des dattes, l'inégalé savoir-faire iranien en matière de tapis. Et… ah oui, cette équipe nationale de football avec ce fameux Ali Daei, quel buteur ! L’équipe nationale se qualifiera sûrement pour la prochaine coupe du monde en Russie, avec la Suisse on espère !

Quelques généralités bien sûr, des clichés aussi, voire des erreurs manifestes. Certains penseront que les perses sont des arabes, pas des chiites mais des sunnites. Ils auront autant de peine à situer Qom ou Kerbala sur une carte qu’ils seraient choqués qu’un perse ne puisse pointer Paris ou Marseille sur une mappemonde, ou confonde Switzerland avec Sweden, quand pour eux le Kurdistan est uniquement une affaire interne turque.  

Ils se souviendront de quelques vieilles images de la guerre Iran-Irak du début des années 80 jusqu’à la fin de celles-ci -plus d’un million de morts- mais auront la retenue de ne pas trop insister dessus, se rappelant vaguement le rôle que l’Europe y a joué, armant Saddam Hussein jusqu’aux dents, pour le lâcher sur son voisin. Ils n’auront pas forcément envie qu’on leur rappelle les têtes des martyres qui jalonnent sur des kilomètres les entrée des villes perses avec les bouilles de bambins et d’adolescents s’étant fait démembrer dans les tranchées d’Abadan.

On préférera évoquer Winkelried et Guillaume Tell, en  rappelant les épopées de Nicolas Bouvier et son usage du monde, les lacis de la route de la soie, ou que la Mésopotamie a été le berceau de l’humanité et la Perse son biberon, que de nombreux Suisses : Anne-Marie Schwarzenbach, Ella Maillart ont traversé ce pays charnière pour aller en Orient, et l’ont loué.   

Il faut imaginer les Genevois s’interrogeant sur les coutumes de leurs hôtes : pourquoi les femmes mettent le voile chez eux, que pensent-il d’un pays de 8 millions d’habitants : est-il plus facile à gouverner qu’un de 80, sachant que la population de la Suisse entière n’atteint pas la moitié de celle de Téhéran… comment survivre au désert, irriguer la terre ? Il faut imaginer ces Genevois habité d’une curiosité discrète, et d’une modestie simple devant la culture de l’autre.

Il faut imaginer notre couple d’iraniens assailli de questions sur les quais du Mont-Blanc, esquissant des réponses politiques, sportives, religieuses, jusqu’à se perdre entre les bains des Pâquis et la gare de Cornavin, jusqu'à ce qu’un inconnu, toute affaire cessante, n'abandonne son programme de l'heure suivante pour les remettre sur le bon chemin, les accompagnant sans rien attendre en retour, au temps nécessaire de l'hospitalité. 

Oui, il faut imaginer les Genevois accueillants, comme des iraniens quand on arrive chez eux.   

 

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www.sylvainthevoz.ch

20:22 Publié dans Humeur | Lien permanent | Commentaires (4) | Tags : iran, tourisme, hopitalité, accueil, culture | |  Facebook |  Imprimer | | |

15/09/2014

Nos voisins sont fantastiques (Lyon)

Un week-end à l'étranger, ça aide à revenir chez soi avec d'autres idées et nourri de nouvelles idées. Un week-end à Lyon, voisine d’à peine 150km, que traverse le même fleuve qu'à Genève, surprend toujours. Pourquoi ces deux villes ne sont-elles pas plus liées ; pourquoi les idées ne circulent pas plus encore et les collaborations ne sont-elles pas plus nombreuses? Raison historiques ? Rivalités marchandes? Peur de l’étranger ou résistance culturelles? Les frontières sont bien présentes dans les têtes encore, les corps. Nos voisins, à l’est comme à l’ouest, au nord comme au sud, font des choses fantastiques. Et s'y on s'en inspirait un peu plus?   

677189-des-danseurs-participent-au-10e-defile-de-la-biennale-de-la-danse-considere-comme-la-plus-grande-par.jpgBiennale de la danse

A Lyon s’ouvrait ce week-end la biennale de la danse (du 10 au 30 septembre) [1] La biennale, ce sont  de nombreux projets à destination des amateurs comme des professionnels. Parmi les événements gratuits :des ciné-bals pour danser entre amis, en famille et voisins…  Ce dimanche, c'était l'ouverture de la biennale avec un grand défilé sous le soleil de septembre.  Plus de 300'000 personnes dans les rues pour voir défiler plus de 4'500 danseurs, professionnels, amateurs, de tout âge, horizons. Splendide! Une fête populaire, gratuite, avec rassemblement final sur la place Bellecour colorée, remplie de vie. Impossible de ne pas danser sur place, et même entamer quelques pas avec son voisin. [2]

photo.JPGLes pots de terre résistent

Quelques centaines de mètres plus loin, les potiers de France étaient réunis pour leur foire annuelle géante dans le vieux Lyon.[3] Sur le parvis de l’église Saint-Jean, pots, vases et sculptures exposés dans une diversité et créativité étonnante. Beauté de l’artisanat et de ses 140 producteurs. Et en avant pour dépoussiérer les clichés de ce qu’est un potier: plus punk et cinglé que tout ce que l'on peut imaginer. Un crieur animait la foule, l'invitant à écouter des poètes lire leurs textes sur le thème de la terre ; à déposer leurs propres poèmes, déclarations citoyennes dans une boîte pour les lire ensuite : sous l’égide du « Ministère des rapports humains », fondé dans la rue à son initiative. Rires généraux, applaudissements nourris, avant que ne surgisse une fanfare déglinguée faisant jonction avec les danseurs de la biennale.   

images.jpgL’art public : Rive de Saône

Quand la foule devient trop dense, on s’évade le long de la Saône et du Rhône et s’émerveille des nouveaux aménagements des quais de Saône. D’habiles pontons bordent le fleuve, permettent aux passants de longer l’eau avec des itinéraires ponctués d’interventions artistiques.[4] Treize artistes contemporains  ont construit, au fil de l’eau des interventions faisant écho à l’environnement, à un contexte singulier, à des usages et une histoire liée aux méandres du fleuve. Manière agréable de flâner et de faire de l'exercice à l'air pur. On peut même désormais rejoindre le Rhône depuis la Saône sans avoir à lutter avec les voitures. Comment?    

index.jpgUn tunnel pour vélos et piétons uniquement

Désormais, c'est un long tunnel réservé uniquement aux piétons et cyclistes qui traverse[5] la colline de Croix-Rousse. Inauguré en décembre 2013, c’est alors une "première mondiale" selon la municipalité. Long de près de 2 km ce tunnel est animé de vidéos avec effets sonores. Traverser ce conduit, c’est vivre une expérience esthétique et visuelle forte. A l’heure de l’obésité générale, l’incitatif à se bouger devient vital, et l’expérience artistique une manière stimulante de sortir de chez soi et encore: gratuitement. Lors de l’inauguration, Gérard Collomb, maire de la ville l'affirmait : "C'est une première mondiale et nous serons, comme pour la fête des Lumières, bientôt imités". Le rapport à la ville est ici pensé à la fois d’une manière pratique, mais aussi culturelle, esthétique, pour que le  plaisir de se déplacer et la qualité de vie s’unissent; pour que les habitants soient pleinement pris en compte dans les aménagements urbains, et surtout vivent l’environnement comme une expérience enrichissante, envoûtante, plutôt que contraignante. La beauté et l'expérience esthétique, participative, doivent prendre toujours plus de place dans l'espace public.   

Certes, il n’y en a pas des comme nous, Genève c'est unique. En même temps, quand on découvre ce que nos voisins réalisent, on se dit que c'est peut-être dommage que l'on soit unique à ce point. Et s'il n'y en a pas des comme nous, il nous manque peut-être parfois un peu de l'inspiration des autres. Et l'on serait peut-être bien inspiré d'aller voir ailleurs si l'on ne s'y trouve pas, quelque part, en devenir.

Prochaine visite: Lausanne ou Fribourg, j'hésite encore.  

Nos voisins sont fantastiques.



[1] http://www.labiennaledelyon.com/fr/danse/

[2] http://www.liberation.fr/societe/2014/09/14/lyon-fete-le-10e-defile-de-sa-biennale-de-la-danse_1100510

[3]http://www.monweekendalyon.com/evenements/foires-salons/les-tupiniers-du-vieux-lyon#.VBbczRAQVI0

[4] http://www.lesrivesdesaone.com/le-projet/lart-public/

[5] http://tempsreel.nouvelobs.com/societe/20131205.AFP4350/a-lyon-ouverture-d-un-tunnel-pour-pietons-velos-et-bus-une-premiere-mondiale.html

14:15 Publié dans Air du temps | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : lyon, tourisme, espace public, culture | |  Facebook |  Imprimer | | |