sylvain thévoz

29/03/2018

Passer à l'Action

csm_ACTIONS_logo_low_e88433c644.pngLa maison de quartier des Eaux-Vives m’a proposé de participer au projet Actions de Yan Duyvendak[1]. Ce projet de théâtre action a pour objectif de constituer une arène démocratique où des acteurs différents : requérants d’asile, politiques, fonctionnaires, travailleurs sociaux, sont réunis et ouvrent en présence d'un public le débat de la migration durant presque deux heures.[2]

Je ne savais pas à quoi je m’engageais, mais j’ai accepté, immédiatement. D’abord parce que j’habite à quelques centaines de mètres du foyer Frank Thomas, qui accueille des requérants d’asile, et que la maison de quartier me semblait être un lieu parfait pour ouvrir ce genre de débat, ensuite parce que la question de la migration, les conditions pratiques avec lesquelles sont accueilli.e.s celles et ceux qui arrivent à Genève est primordiale, et l’urgence d’en débattre manifeste.

Mais surtout, parce que si l’on parle de migrations et de migrant.e.s, quand est-ce que concrètement l’on s’en parle, face à face, et cherchons ensemble des solutions pour réduire les distances entre nos vies, contenir le rythme de celles-ci qui repousse certains dans les marges de l'indifférence. 

Participer à Actions était une bonne manière d’élever le niveau de conscience politique et éthique concernant la responsabilité envers autrui pour faire émerger des moyens concrets, ensemble, pour améliorer concrètement les situations de vie de, celles et ceux qui sont accueilli.e.s, et la compréhension de celles et ceux à qui il revient d'accueillir.

  

index.jpgUne méthode de travail

Le projet Actions est efficace. Il propose, à l’aide des outils du théâtre (production, dramaturgie, direction), un cadre pour poser et faire avancer un débat dynamique. Il permet, à l’image du dispositif des chaises placées en cercles concentriques, de progresser d’une manière circulaire, sans tomber dans l’opposition ou les contradictions conduisant aux blocage usuels.

La puissance de ce projet est celui de contraindre à croiser les divers points de vue, sans attribuer à quiconque de monopole de la parole ni céder à la tentation d’un locuteur tout puissant. Cela permet ainsi à chacun.e de s’exprimer de là où il, elle, se trouve et mettre ainsi le spectateur face à un déroulement qui, certes est un spectacle, mais plus réel que la réalité, est surtout une sorte de condensé de celle-ci.

Celui qui participe réalise alors que, s’il est un spectateur, il est profondément, comme humain, un acteur responsable. Il est alors amené, à la fin de la soirée, à s’engager, en remplissant une fiche sur laquelle il va poser ses propositions, ses disponibilités, pour réaliser des actions concrètes.

 

C'est le face à face qui nous change

Participer à Actions m’a permis de mieux comprendre la situation des migrant.e.s. Lorsque l’on est confronté à la parole de l’autre, à son corps et son visage, on ne peut s’y dérober. Les fantasmes ou les allégories sur les migrant.e.s disparaissent sous la force du témoignage de celles et ceux qui se lèvent pour parler de leur vécu. Elles nomment alors l’incompréhension, les blocages de la langue, l’éloignement, la souffrance, le rapport kafkaïen aux règles et règlements, le sentiment d’avoir quitté une prison pour une autre, et l’inhumanité des mécanismes administratifs.

Ces paroles sont de celles qui transpercent. Le dispositif d’Actions permet de constater que chacun.e, selon là où il est placé, fait de son mieux (ou au moins pire). Autant le travailleur de l’Hospice général que le fonctionnaire du bureau de l’intégration des étrangers assument leur position, qui est loin d’être simple, et jouent leur rôle, au sens propre comme au sens figuré.

Il n’y a pas ici des victimes et des bourreaux, des situations binaires, mais des humains embarqués dans une histoire.

D’une manière complexe, et peut-être tragique, nous sommes au final toutes et tous placés dans un système qui, à partir de notre place dans celui-ci, oriente nos conduites et nos paroles, limite nos choix ou les oriente. Vous avez beau faire le même voyage en autobus, selon que vous êtes assis ou debout, ou avec quelqu’un qui vous écrase le pied, ce ne sera clairement pas le même trajet. Qui refuserait de soulever son pied si on lui disait clairement qu'il pèse sur celui d'un autre?

 

Pas une posture morale, mais un chemin éthique

Nous sommes responsables des systèmes que nous constituons et donc alimentons, passivement ou activement. Il s’agit donc de mieux comprendre les enjeux structurels et collectifs pour les changer concrètement.

Si nous bénéficions de la force des systèmes, pourquoi leur donner tant de puissance quand ces derniers contraignent fortement d’autres êtres humains ? Nous sommes responsables des alliances que nous tissons avec celles et ceux qui subissent le plus durement des inégalités. Qu’est-ce qui fait que nous nous sentons liés, ou pas, à la souffrance d’autrui? 

Le projet Actions permet de passer d’une position distante et/ou indifférente à une position responsable. Ce projet place chacun.e devant le visage d’autrui et oblige, comme l’énonçait le philosophe Lévinas, à y percevoir au-delà d'une simple image ou reflet, une existence et une exigence, celle de mon entière responsabilité envers cet autre comme moi-même. Et donc, selon ses paroles, ses attentes, ses besoins et les miens, de passer rapidement à l’action pour ne pas être spectateur et ultimement complice des injustices, mais bel et bien un acteur engagé et responsable.     

 

 

[1] https://www.youtube.com/watch?v=BQjvtdEZcqI

[2] http://www.duyvendak.com/index.php?/performances/actions/

17:40 Publié dans Genève | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : théatre, actions, duyvendak, migrants, genève | |  Facebook |  Imprimer | | |

09/09/2013

Bâtie: public pointu ou provincial?

Salaud de public. Il a payé, et il se croit tout permis. Il est venu assister à la représentation de Boris Charmatz et Anne Teresa de Keersemaeker au Bâtiment des forces motrices dans le cadre du festival de la Bâtie et alors que la pièce s'ouvre par un long solo de violon Partita n° 2 en ré mineur de Bach qui donne son nom à la pièce, certains toussotent, se raclent déjà la gorge. Ah, les barbares, les bouseux, les culs-terreux. Mais chhhuuuuuut font les autres. Est-ce parce que la radicalité de la proposition en ce lieu passe moins bien qu'à ciel ouvert dans la cour d'honneur d'Avignon? Toujours est-il que les ingrat-e-s, qui ont payé pour voir et se retrouvent plongé dans le noir, trépignent sur place et le font savoir. Ils ne voient pas entrer les deux danseurs qui se déplacent dans la pénombre - pas sûr, de toute façon, au-delà du 15e rang, qu'ils puissent les distinguer encore- Alors si aux premiers rangs on communie, au-delà on expie- Ce spectacle est-il produit pour ceux qui ont pu se projeter devant le plus rapidement possible? L'émotion semble bien passer dans un rayon de 25 mètres autour de la scène, pour les initiés. Au-delà: bye bye, on regardera le spectacle à la télé la prochaine fois. 

Bon, ça courate en rond un petit moment, Anne essaie de rattraper Boris, Boris court après Anne, Anne fait du Boris, Boris s'adapte au système d'Anne. Anne vole, Boris tombe et nous, nous on observe. Enfin, on a quand même un peu le tournis. Certains salauds continuent de faire du bruit. La pièce manque de souffle, mais c'est normal, c'est minimal, c'est fait pour. Le salaud de public se sent un peu floué -il se sent tenu d'applaudir au milieu de la pièce - Mais c'est trop tôt, ils n'ont rien compris les bougres-. Les artistes prennent leur pied. Et nous: quoi? La pièce n'est pas achevée, ça fait tout juste 35 minutes qu'on y est. Pour certains cela semble déjà être long, ils le font savoir. Grrrrrr on se croirait à la Praille.

Coup de théâtre, une corde du violon, lâche au désespoir du violoniste - mince ma corde, je n'ai pas de violon en rab- sûr alors qu'il va se faire virer par Anne et qu'elle ne lui pardonnera jamais d'avoir fauté à ce moment là- Mais non, Anne n'est pas comme ça, n'est pas si vache. Même au tour de France, les champions ont les pneus qui crèvent, Anne le sait bien. Pourquoi cela n'arriverait-il pas aux artistes, même aux meilleurs? Pas besoin de faire cette tête là. On continue. Allez hop. On sait bien que la pièce ne doit pas se terminer maintenant, on a compris. Comment vont-ils se sortir de l'imprévu nos artistes?

Certains hésitent à applaudir -non, non, non, chuuuuuut, arrêtez- c'est si fragile. Anne et Boris nous  jettent un petit intermède improvisé comme un os à des chiens, allez battez-vous avec cela pendant que l'on attend que notre violoniste sorte des cordes. Petits pas de danse pour faire patienter, quelques jabs et mouvements de kung-fu, pieds jetés ; si vous avez l'impression de vous ennuyer, c'est normal, parce que tout ATDK-BC que l'on soit, ça nous perturbe aussi tout ça. On vous le fait d'ailleurs savoir. #tête d'enterrement #regards dépités #toomuchistoomuch. 

Et ce salaud de public, jamais capable de recevoir religieusement l'obole culturelle, se racle encore la gorge. Ne peut-il pas juste s'en aller silencieusement quand ils s'ennuie, sans trop le faire savoir? On pense alors revivre l'enfer de Castellucci en 2008 où les contraintes de la scène du Forum Meyrin avaient fait partir en fumée une partie de la pièce lui retirant toute puissance en plombant sérieusement le budget du festival. On en vient alors à se demander s'il est bien raisonnable de programmer à Genève des pièces crées avant tout pour la cour d'honneur du festival d'Avignon. Et si vraiment tout est transposable; si se payer des stars (et si possible plus cher qu'ailleurs) n'est finalement pas l'aboutissement absolu des villes de Province, et de leur rêve à toutes: faire venir un peu après tout le monde des artistes en se posant comme à la pointe. Rampling à la Comédie, tu iras voir? Moi j'avais adoré Cantat dans les Trachiniennes, je retournerai bien voir ma 21e pièce de Wajdi Mouawad... ouais ouais trop bien ! La culture, quand c'est fait par des stars, c'est un peu... pour des stars aussi, et nous en sommes. Johnny Halliday jouant Molière, chiche, on l'achète? Y'aura du monde, c'est clair, et une bonne couverture presse. 

Il faut se demander si faire des resucées du festival d'Avignon (Öhrn, Lauwers, Charmatz, Keersemaeker, Quesne cette année) permet au public provincial d'accéder à ce qui se fait de mieux sur les scènes d'Europe, ou juste de se la péter le temps d'une soirée en pensant se la jouer pointu. Et si, sans salle de dimension ambitieuse, sans salle dotée d'une véritable âme, Genève peut avoir cette ambition. Parce que le théâtre se fait quand même avant tout dans des lieux. Et dans des lieux qui ont une résonnance, une âme. On ne dépose pas n'importe quel objet culturel n'importe où. Entre le théâtre du loup et le Grand Théâtre où on cuit sur place, l'Association pour la danse contemporaine casée dans une école, la Comédie où ça sent le vieux et le BFM ou l'on se pense à l'Arena, c'est pas gagné d'avance. Salaud de public? Faut le comprendre, même si Antigel l'a habitué à aller visiter des piscines et des salles de gym en trouvant ça trendy, c'est quand même bien aussi d'habiter de véritables espaces culturels.   

Anne et Boris dansent encore. Ils font un dernier petit tour en rond et nous lancent un biscuit en rab' pour s'excuser du désagrément de la corde qui a sauté. J'ai décroché, c'est vrai, mea culpa. Anne envoie des bisous volants au public qui se lève et applaudit, moitié en transe, moitié transi, moitié soumis, moitié parti. Boris sourit.

Et on termine par un grand salut dans un émouvant moment de communion. Salut les artistes. Salut le public. Et vive la Bâtie.

 

 

 

11:13 Publié dans Genève | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : bâtie, festival, théâtre, charmatz, keersemaeker, danse, culture | |  Facebook |  Imprimer | | |