sylvain thévoz

05/11/2013

Une nuit à la rue avec les roms

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Eric Roset, photographe, réalise un livre sur les roms. Nous passons la nuit avec lui. Premier arrêt derrière un bâtiment public. Une dizaine de roms dorment là, tapis de mousse sur le gravier, ou plutôt: essaient. 21h, à peine le temps d'échanger quelques mots arrivent deux gendarmes -lampes torches sur les visages- qui intiment l'ordre à tout le groupe de dégager "Dégagez". Et pour aller où ? -N’importe où mais pas là. « Dégagez » c’est un mot que les roms connaissent très, très bien. Toujours bouger, pour aller.. nulle part. Alors dix, quinze, vingt fois par jours, si ce n’est plus, ils « dégagent », obéissent à l'illégalité de ces éloignements forcés. La police use à répétition de la contrainte pour obliger les personnes précaires à se déplacer sans cesse. Parmi les personnes précaires, elle en cible arbitrairement certains. La police a ses têtes de turc et les roms ont le profil. ils s’exécutent respectueusement, se déplacent, évitent le conflit. Ils racontent que certains policiers leur demandent d’aller à un endroit, d’où sont chassés d’autres roms au même moment pour aller là où ils se trouvent. Les groupes se croisent et se retrouvent en quelque sorte encerclé par deux polices qui leur demandent d’aller là où les autres doivent en dégager. Kafkaïen. Inutilité de mettre des personnes en mouvement, sans rien proposer d’autre qu'un harcèlement répétitif. Mobilisation des forces de police à vide qui seraient bien mieux utilisées à faire, par exemple, respecter le code de la route, verbaliser ceux qui le transgressent, mettent leur vie ou celles d’autres en danger; des forces de police qui seraient par exemple plus utiles en protégeant les citoyen-ne-s contre les nuisances sonores, la criminalité. Notre police, dans cette situation, est payée pour faire la chasse aux pauvres. Et l’argent du contribuable sert là à activer un déplacement sans fin, sans résultats. Cette situation en devient presque risible tellement elle est absurde. Combien de policiers engagés en plus cette année? 19, rien qu'en ville, et combien au canton? Cela fait cher la chasse aux pauvres. Et si on investissait plutôt dans le social, la santé, l'éducation maintenant, d'une manière plus durable?

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21h10, le temps d'enrouler les matelas, les couvrir de plastique, et c’est le début de la marche. Nous croisons un deuxième groupe délogé qui cherche un autre abri, sautons dans le tram. Regards de mépris, une jeune femme se moque. Si nous nous taisons, on ne nous identifie pas. Par le fait d’être avec eux, nous y sommes assimilés. Les apparences et les préjugés s’enclenchent très vite. Sac de couchage, sac plastique, on devient vite un moins-que-rien. Supporter ce regard est une expérience. Entendre ce qui se dit, un choc. 

La marche nous amène dans le préau d'une école, complètement désert à cette heure. La pluie menace. Les roms racontent les abus de droit quotidiens de la part des services de police. Ils citent : l’argent confisqué, les téléphones ramassés, les affaires saisies et jetées à la benne par la voirie, le fait d’être fréquemment embarqués au poste pour y être retenu. Demande-t-on aux jeunes qui font des fêtes dans l'espace public, par exemple rue des Acacias, de bouger ? Non. Est-ce que les corps de police demanderaient à des jeunes de se déplacer d’un banc pour aller marcher plus loin, ou à deux amoureux qui s'embrassent ? Non, jamais. Alors pourquoi cela est-il fait avec les roms, au nom de quoi ?

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Ils aimeraient juste qu’on les laisse dormir un peu, en paix. Ils nettoient le lieu où ils dorment en partant. Ils ont compris que leur survie était à ce prix. Ils se font discret, veulent dormir et si possible travailler, est-ce un crime? Ils sont pourtant l’objet d'un harcèlement constant, fréquents coups de pieds pour les réveiller, et occasionnels sprayages de nuit pour les faire « dégager ». C’est leur quotidien, sans qu’ils n’aient commis aucuns délits. Si certains policiers font leur travail avec respect (c’est à dire, leur demandent de dégager sans violences supplémentaires), d’autres non. Insultes, mépris, intimidation, confiscations. Les roms peuvent donner les jours, les heures: ça c’est passé ici et là. On partage le thé, un peu de vin que l’on a amené. La fatigue se fait sentir. Encore quelques histoires et on va essayer de dormir. 

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23h30, à peine le temps de dérouler les matelas, trois policiers municipaux arrivent et sans ménagement, exigent que nous dégagions. Les roms commencent à plier bagage. Il est illégal de nous évacuer d'un espace public, sans que nous ayons commis quoi que ce soit de répréhensible et sans nous donner aucune raison. Nous contestons. Les policiers sont décontenancés, affirment que c'est un espace privé, enfin.. qui appartient au Département de l’instruction publique, enfin... « Dégagez! ». Ils deviennent nerveux, demandent qu'Eric Roset arrête de prendre des photos. Ils ne semblent pas très au clair sur l’espace dans lequel ils interviennent, au nom de quoi. Reçoivent-ils des ordres ? Ils disent ne faire qu'appliquer les directives comme des enfants pris en faute. Mais quelles directives ? Ils l'ignorent ou le gardent pour eux comme un secret et continuent de pointer leur lampe torche sur les visages en mettant la pression : « bon, maintenant il faut dégager ». Le préau est désert, silencieux. Bouger mais pour aller où ? C’est absurde, il va pleuvoir. « Vous dégagez» Puis, menace à peine voilée: "Vous refusez donc de quitter les lieux" qui semble lourde de conséquences funestes. Brrrrrr. Une image nous revient en tête des films américains, ou au moins dans la fiction, le policier lit à la personne qu’il arrête ses droits. Ici, non. Trois policiers que les roms craignent parce qu’ils les connaissent pour leur donner des coups et du spray et les forcent, de jour comme de nuit, qu'il pleuve ou qu'il vente, à quitter un abri où ils n’importunent finalement personne pour tourner en rond dans la ville et se faire chasser ainsi par d’autres patrouilles de police, en pure perte. 

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Nous cédons. Par crainte que notre opposition coûte cher aux roms en représailles, quittons les lieux. Nous tournons en rond. Arrêt proche d'un arrêt de bus, mais impossible de dormir devant ce bâtiment. Le concierge évacue lui aussi. Une heure passe, la pluie menace de plus en plus. Nous rebroussons chemin vers le préau de l'école, y déroulons à nouveau les matelas. Il est deux heures du matin. La nuit passera ainsi, rythmée par les cris des jeunes qui boivent dans le parc, des ombres passantes. En veilles, réveils en sursaut, et sans retour de la police à cet endroit. C'est dire si leur intervention a porté ses fruit...
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A l’aube, le concierge arrive. Il ne parle pas. En levant son téléphone, il montre simplement qu’il appelle la police. Cela devient pavlovien. Nous replions les matelas, direction la plaine de Plainpalais pour un café que les roms ne veulent pas prendre dans un bistrot de la place par crainte d’en être chassés et pour ne pas créer de problèmes. Nous prenons des cafés à l’emporter et les buvons sur un banc. D’autres sans-abris arrivent. Il y a l’Armée du salut (environ 80 places), mais le Canton ne fait rien pour accueillir les personnes sans domicile fixe. On se salue, on hésite à se poser. Chacun-e- prend des nouvelles d'un tel ou une telle. Les roms reconnaissent Eric qui continue de prendre des photos. Il leur promet de les leur envoyer par la suite. Des couples prennent la pose. Genève en arrière-plan.   

7h15, une nouvelle journée commence… on se prend aussi à guetter la police, comme si nous étions devenus des criminels. Une voiture de police tourne à l’angle de la rue… on le pressent, il va falloir dégager… on bouge, on recommence à marcher. Buna ziua. Bonne journée!   

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09/11/2012

Notre état anti-rom

643911_10151279628801826_706181630_n.jpgLa dernière recommandation du Conseil de l'Europe aux Etats membres votée le 12 septembre porte sur la médiation comme moyen efficace de promouvoir le respect des droits de l'homme et l'intégration sociale des roms. Que dit-elle? Tout d'abord, elle reconnaît que les roms, depuis plus de cinq siècles, font face à travers l'Europe à une discrimination, un rejet et une marginalisation généralisée qui touchent tous les domaines de leurs vies, et que le recours à la médiation peut être utile pour améliorer leur intégration, leur accès aux services publics. 

Le Conseil de l'Europe recommande donc à ses membres, (dont la Suisse est le 17e), d'élaborer et mettre en oeuvre des politiques efficaces en faveur de l'intégration des roms ; de mettre en place un dispositif de médiation efficace et de qualité avec les communautés roms, et concevoir des évaluations participatives permettant aux membres de cette communauté d'exprimer leurs besoins et de participer activement à l'élaboration de solutions les mieux adaptées. Conséquent, le conseil de l'Europe a mis sur pied un système de formation pour des médiateurs roms. Toute personne qui en fait la demande peut être formée gratuitement à la médiation dans plus de 15 pays participants. Pourtant, la Suisse refuse, jusqu'à aujourd'hui, d'en faire partie. Pourquoi? http://www.coe-romed.org/

Du coup, je me pose quatre questions :

Pourquoi Isabelle Rochat, alors qu'elle était à la tête du département de la police a interdit tout programme sur les roms et prohibé au Bureau d'intégration des étrangers (BIE) de développer tout programme en lien avec cette population ?

Que va faire Pierre Maudet désormais chef du département de la sécurité pour améliorer l'intégration des roms? Quel sera son nouveau mot d'ordre pour le Bureau d'Intégration des Etrangers? Enfin, quel a été l'efficacité des mesures de nettoyage des campements des bords de l'Arve et de l'interdiction de mendier en Ville pour résoudre d'une manière pérenne les problèmes d'adaptation de cette population européenne?

Pourquoi la ville de Genève impose-t-elle des quotas aux roms pour l'accès à l'abri de la protection civile ainsi qu'aux lieux de distribution de repas chauds et gratuits? Au risque de quoi laisse-t-elle dormir des femmes enceintes et des enfants sur son territoire alors qu'il gèle la nuit et que le seul abri de la protection civile ne sera ouvert que le 15 novembre prochain?

Enfin, et, plus fondamentalement, pourquoi la Suisse qui paie son écôt comme membre du Conseil de l'Europe, n'en reçoit pas les bénéfices en ne faisant pas partie de ce programme de médiation concernant les roms, à tel point que les personnes qui souhaitent se former à la médiation (payée par le Conseil de l'Europe) doivent aller se faire former en France? La Suisse cotise donc pour faire partie d'un club dont elle refuse les avantages....

Avec des réponses claires de la part des pouvoirs fédéraux, cantonaux, municipaux, à ces questions nous aurons, il me semble, quelques pistes nouvelles afin d'améliorer la situation des roms en Suisse en général et à Genève en particulier. En tous les cas, nous aurons fait un pas pour sortir du tabou de notre état anti-rom, dont l'une des conséquences directe est qu'une femme enceinte de 6 mois "dort" sous les ponts le long de l'Arve avec d'autres personnes dans l'indifférence générale malgré les interpellations d'une conseillère municipale et de l'association Mesemrom. Probablement qu'à 4h du matin, la police viendra les faire dégager, comme cela fût le cas il y a trois jours, ce genre d'intervention étant pour l'instant la seule réponse qu'articule Genève face à la question de la présence et de l'intégration des roms sur son territoire.

17:27 Publié dans Genève | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : suisse, état, rom, genève, maudet, rochat, conseil de l'europe, discrimination | |  Facebook |  Imprimer | | |

16/06/2012

Lettre ouverte aux faux-derches (de la municipalité de Lausanne)

Cher collège de la municipalité de Lausanne. Dans votre contre-projet à l'initiative populaire du Parti libéral Radical "Stop à la mendicité par métier"  de janvier 2011 rendu publique cette semaine, vous incarnez parfaitement la posture des faux-derches. Je m'explique. Dans votre contre-projet hypocritement appelé "restreindre la mendicité sans criminaliser la pauvreté", de 27 pages, vous vous proposez non pas d'interdire la mendicité mais d'en limiter la pratique. Les mendiants, je vous cite: "n'auront ainsi plus le droit de prendre à partie les passants, de s'accompagner de mineurs et d'être insistants envers la population. Il leur sera également interdit de se poster à certains endroits considérés comme délicats: où la manipulation d'argent peut induire un certain sentiment d'insécurité (marchés, proximité des horodateurs, des distributeurs d'argent ou des arrêts de transports public, etc., );  où les passants souhaitent de la quiétude (parcs publics, place de jeux, cimetière, lieux de culte -ben ouais, faut pas déranger les croyants avec la misère quand ils sortent de prière- etc.,) ; où le libre accès aux domaines publics et privé est freiné par la présence des mendiants (débarcadère, quais, commerces, administrations publiques, musées, à l'intérieur des magasins, commerces, cinémas, ainsi qu'à moins de 5 mètres de leurs entrées respectives et sur les terrasses, etc., )" On appréciera à sa juste valeur les etc., qui jalonnent votre texte et étendent indéfiniment l'extension de l'interdiction. Comme si celle-ci n'était pas déjà suffisamment exhaustive, ne laissant aux mendiants que les pissotières et les banlieues désertes pour faire appel à la solidarité de leur prochain. Vous correspondez, en cela, à la définition des faux-derches, car vous barrez l'usage public aux mendiants tout en jurant vos grands Dieux de ne pas vouloir bannir la mendicité. Ce n'est donc pas un contre-projet que le vôtre mais le projet affiné, prolongé, de la droite que vous proposez et vous retirez aux personnes démunies l'exercice d'un des droits humains le plus nu: celui de solliciter autrui pour obtenir librement son aide.

 

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18:58 Publié dans Humeur | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : mendicité, rom, genève, lausanne | |  Facebook |  Imprimer | | |