sylvain thévoz

03/11/2017

Le christianisme n’est pas né à Interlaken

Certains partis politiques font de l'islamophobie le moteur de leur politique. Ils stigmatisent une religion dont, en Suisse, 5% de la population se réclame. Cette excitation panique autour d'une religion particulière est négative. Elle fabrique un islam uniforme, sans différence culturelles et cultuelles, alors que ces dernières sont nombreuses. Les musulman-e-s de Suisse sont pour moitié des confédérés, pour le reste européens, principalement originaires des Balkans. La réalité est bien éloignée des fantasmes sur la burka et les songes orientalistes.

Disposer d'une diversité religieuse est une chance et une potentielle source d'enrichissement. Encore faut-il être motivé à la valoriser. Plus de 400 communautés religieuses résident à Genève. 13 communautés musulmanes ont été recensées, appartenant à quatre courants différents.[1] Du dialogue interreligieux et des invitations à la rencontre naissent des liens forts qui permettent de lutter contre le repli sur soi et/ou les certitudes nombrilistes. C'est notamment le sens de la démarche de la plateforme interreligieuse (PFIR) dont il faut saluer les actions et les initiatives, et qui fêtera le 6 novembre prochain ses 25 ans d'existence.[2]

Il faut avoir fort peu confiance dans nos traditions et nos institutions pour faire sienne la théorie du grand remplacement qui amalgame islam et étranger et les conjugue pour en faire une menace. Craindre l'islam parce qu'il serait un produit extérieur à nos valeurs, c'est oublier que le christianisme n'est pas né à Interlaken. Pourtant, il a modelé l'histoire de notre pays, en a marqué le langage et l'histoire et, pour le meilleur et pour le pire, diront certains, en a nourri et alimenté (et continue de nourrir et alimenter) la vie spirituelle et sociale. Jusqu'au point d'ailleurs, où certains le lient étroitement à notre identité. Pourtant, le christianisme non plus n'est pas homogène, ni soustrait aux dérives sectaires et mortifères. Faut-il rappeler ici les propos homophobes de l'évêque de Coire, ou les positions anti-avortement de certains courants? Or, malgré ces extrémistes, sa reconnaissance n'est pas remise en cause. Sa place évolue et son rôle change, sous la poussée et en dialogue avec les changements sociaux. Pourquoi en serait-il autrement pour d'autres religions ?

Les différentes formes de l'islam sont présentes en Suisse depuis des siècles. Si l'on veut vraiment en régler les pratiques, il faudra entamer sérieusement sa reconnaissance institutionnelle, et donc en accepter les formes et les manifestations  comme composant une religion officielle, celle de l'islam en Suisse. Cela permettra d'encadrer les formations, donner une place et un véritable statut à cette religion. Finalement, tout comme le christianisme, l'islam n'est pas né à Interlaken, pourtant il en suit le même chemin, et a pleinement droit à sa place en Suisse.

Au final, l'inquiétude ne vient pas de l'autre mais du doute sur ce qui nous rassemble véritablement et des engagements communs pour lesquels nous sommes prêts à nous mobiliser et nous engager collectivement. C'est là-dessus que nous avons à travailler, ensemble, plutôt que de donner du crédit politique à ceux qui fantasment un Islam hégémonique qui va les manger tout cru. Ces fantasmes sont si massivement injectés dans la réalité d'ailleurs, qu'il faut regretter qu'ils rendent l'islam finalement toujours plus sexy pour celles et ceux qui se cherchent, sont exclus, en quête de quelque chose de plus fort que ce qui leur est proposé ailleurs. Il faut arrêter d'alimenter ces fantasmes et avancer résolument sur les thèmes sociaux, de salaire équitable, de congé paternité, de fiscalité juste, de respect des travailleuses et travailleurs, de la reconnaissance du travail et du soin aux autres, d'écologie, etc.

Au final, taper sur les minorités, les musulman-e-s, ne fera pas de la Suisse que nous aimons un pays en quoi que ce soit plus fort, mais simplement plus discriminant, donc plus inégalitaire et finalement socialement plus violent. Plutôt que de lutter contre quelque chose qui n'existe pas, engageons-nous pour renforcer une Suisse plurielle, accueillante, exigeante, détricotant les clichés sur qui sont les autres, pour affirmer plutôt ce que nous voulons atteindre: un idéal de justice sociale et sa concrétisation dans la lutte pour une prospérité partagée. Par le respect du droit, et de la loi, qui inclut le choix de croire ou de ne pas croire, mais surtout de vivre et laisser vivre les autres, qu'ils soient nés ou non à Interlaken.    

 

[1] http://info-religions-geneve.ch/

[2] http://www.interreligieux.ch/

 

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08/10/2016

Croyant-e-s de toutes les croyances unissez-vous

_DSC0225.jpgCroyant-e-s de toutes les croyances unissez-vous. La phrase m’est venue en tête lorsque la revue Choisir[1] m'a proposé d’écrire un petit texte sur l’articulation entre le politique et le religieux. Mais comment avancer sur ce terrain délicat? Les débats brûlants et mal-menés autour du thème de la laïcité, de l’islamophobie rampante ; les traumatismes envers un christianisme dévoyé, un temps religion d’Etat dans l’oubli de ses racines ; l’horreur du terrorisme, le visage répugnant de certains mouvements se réclamant d’un islam politique, laissent en effet très peu d’espace pour un dialogue fécond concernant la place de la religion en politique et l’emplacement du politique en religion.

Pire, ces débats, reliquats, ont acculé la religion dans une représentation désuète ou destructrice.

Mon royaume n’est pas de ce monde  

« Si mon royaume était de ce monde, mes serviteurs auraient combattus pour moi afin que je ne fusse pas livré aux Juifs. Mais maintenant, mon royaume n’est point d’ici-bas. (Jean 18, 36). Faut-il que les croyants s’inspirent de cette phrase pour rendre les armes et abandonner ce monde à ses tracas, ses nécessaires conflictualités, et affirmer que la foi et le désir de spiritualité n’ont rien à voir avec l'engagement dans le monde ?

Si le royaume promis n’est pas de ce monde, pourquoi le croyant se salirait les mains, ou la soutane, ici-bas? Lutter contre les injustices ne serait pas une aspiration essentielle. La foi serait alors une petite histoire personnelle et intime, une abstention prudente, un recueillement ayant pour objectif la perfection de soi, avec à peine une condamnation chaste et molle des injustices par-ci par-là, et basta.

Arrivé à ce renoncement, pousser jusqu’à en faire une marque honteuse retirée de l’espace public, ou une trace triste longeant les murs, ne demanderait qu’un pas. Que resterait-il alors, dans cette posture, de la radicalité des évangiles et de la démesure du message de foi, appelant à lutter contre les injustices sociales (parce que ce que vous faites au plus petit vous le faites à lui-même, Mathieu 25:40); et en un mot se dépasser soi-même en allant vers l'autre plutôt que se centrer sur soi en le niant. 

 

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Esprit es-tu là ?

Tout l’exemple chrétien invite à approfondir l’amour de Dieu. Pas à le claironner (Mais toi, quand tu fais ton aumône, que ta main gauche ne sache point ce que fait ta droite. Mathieu 6:3), ni à éviter honteusement de l’affirmer par des actes et des engagements. Au nom de quoi, ou plutôt en vertu de quelles trahisons, le croyant abandonnerait-il le terrain aux violents et aux corrompus, aux pouvoirs politiques quels qu’ils soient, pour laisser en friche et sans relais la parole libératrice du Christ, de Moïse, de Mahomet et des prophètes ? Inspiration vivace à lutter contre toutes les formes d’oppressions.

Certains ont affirmé que le Christ était le premier des révolutionnaires. Les théologies de la libération ont allié marxisme et foi pour lutter contre les pires dictatures, la jeunesse ouvrière chrétienne (JOC), les jeunes chrétiens combattants (JCC) et les mouvements de résistances aux totalitarismes ont combattu sur le terrain politique. Dietrich Bonhoeffer, Simone Weil, Edith Stein, martyrs de la résistance.

Eh quoi, il existerait des chrétien-ne-s pour accepter l’injustice du monde tel qu’il est ? Des chrétien-ne-s qui, en toute conscience, détourneraient la tête devant les violations du droit, les abus et les violences, la destruction planifiée, organisée de l’humain et de  l’écosystème, sans s’engager? Et ils prétendraient être en accord avec la parole de celui dont ils revendiquent le nom ?

 

Séparer le pouvoir de l’Etat… du pouvoir de l'abus

Simone Weil, dans Formes de l’amour implicite de Dieu a cette phrase extrêmement forte : « Tant qu’il y aura du malheur dans la vie sociale, tant que l’aumône légale ou privée et le châtiment seront inévitables, la séparation entre les institutions civiles et la vie religieuse sera un crime. L’idée laïque prise en elle-même est toute à fait fausse. »[2]

Idée agrandie qu'à de la religion Simone la mystique. Dans une société où le pouvoir de l’argent domine, où les inégalités sociales s’accroissent, où la laideur et la vulgarité, tentation de salir et rabaisser accroissent leur emprise, où la discrimination envers les plus précaires est récurrente,  se défier des croyant-e-s et tenir des discours sur la religion datant d’il y a 3 siècles est étonnant et ne semble pas être la première des urgences sociales.

La prétendue neutralité confessionnelle de l’Etat serait de fait un mariage de l’Etat et du néolibéralisme, et parfois avec les ressources les plus crapuleuses du management conduisant à la gestion de l’humain comme une boîte de conserve. L'idolâtrie a décidément de nombreux visages. Ce n’est pas du religieux que vient la plus grande menace pour la société. Le religieux semble plutôt un commode épouvantail pour faire diversion. L'essentiel du combat revient avant tout à séparer le pouvoir de l’Etat du… pouvoir de l'abus;  pas de la croyance ou de l’engouement pour la justice sociale.

Aujourd’hui, la laïcité tient un rôle de cache-sexe étriqué, qui dissimule les pires boursouflures de la compétition, du cynisme et de la reproduction des inégalités ; l’appétence des chiffres, des cadres économiques et des abus de ceux-ci.

L’homme serait réduit à être un dominant ou un dominé, un producteur ou un déchet, sans égard pour sa vie intérieure et sensible ? L’humain deviendrait une matière aussi insignifiante que du sable ou de la cendre, avec la bénédiction toute laïque des fossoyeurs au pouvoir ? Qui pourrait assister à cela sans réagir et s’engager ?

 

_DSC4078.jpgLe politique ne survivra pas sans l’esprit

Hindou, musulman, juïf, chrétien, baha’i,  peu importe. Peu importe qu'ils portent le voile ou non, consomment du porc, du pain sans levain ou pas, plutôt le soir ou le matin, le vendredi ou le dimanche. La seule chose qui compte, c’est si de savoir qui rejoint la règle d’or : ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas que l’on te fasse ou : fais à autrui ce que tu voudrais que l'on te fasse, et refuser à tout pouvoir, quel qu’il soit, d’user de la violence et de la force pour s’imposer au détriment de la justice sociale.

Croyant-e-s de toutes les croyances, unissez-vous : contre la ségrégation, la domination, la réduction de l’humain à un rouage inerte d’une machine de production, à la négation de sa part spirituelle, unique, miraculeuse : vitale affirmation du souffle, de l'inspiration. A la mort de l'esprit.

 

Je crois donc je lutte

Le croyant dira : je crois, je prie. Je prie, donc je lutte.

Croire, c’est être invité-e dans ce monde, et invité à le changer.

C’est nécessairement avoir une dimension engagée, politique, tout en reconnaissant que l'humain n'a pas le dernier mot sur l'histoire.

Le croyant ne se résigne pas à faire de la religion un petit carré spiritualiste ayant pour vocation de commenter des états d’âme. Les barricades, les arènes politiques et l’espace public sont des lieux d’expression comme d’autres, où refuser tous les abus de droit, qu’ils soient économiques, institutionnels, langagiers ou administratifs.

Tout espace, social, politique, doit être investi, sans aucune retenue ou timidité.  

Car si son royaume n’est pas de ce monde, à tout le moins, des humains vivent ici-bas. 

Et la justice sociale réclame des actes, des engagements... pas seulement des prières.

 

 

PHOTOS ERIC ROSET

www.eric-roset.ch

 

[1] https://www.choisir.ch

[2] in Attentes de Dieu, La Colombe, éditions du Vieux colombier 1950, repris in Simone Weil, Oeuvres, Quarto Gallimard, 2003, p.730.

 

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12/09/2016

Fêter l'Aïd-el-Kébir à Genève

IMG_7647.JPGL'Aïd-el-Kébir est la fête la plus importante de l'Islam. Elle marque le commencement de la fête du pèlerinage à la Mecque (hadj) pour trois jours, et rappelle le geste d'Ibrahim d'obéissance à Dieu. Dans le Coran, mais aussi dans la Torah ou l'Ancien testament, Ibrahim-Abraham accepte de sacrifier son fils (Ismaël-Isaac) à Dieu. Toutefois, Dieu, au dernier moment, remplace l'enfant par un mouton. Le mouton servira d'offrande sacrificielle, pas l'enfant. Les trois grands monothéismes récusent le sacrifice humain.

 

L'accueil et le lien

Ce lundi matin, la hall1 de Palexpo se remplit doucement. Il est 7h et des centaines de personnes convergent pour fêter l’Aïd ensemble. Toutes origines, nationalités, professions, sexes et classes sociales sont réunis pour prier. Il est touchant de voir les costumes traditionnels côtoyer les costards serrés, les jeunes en casquettes et les aîné-e-s appuyé-e-s sur leur canne se rassembler épaule contre épaule, pieds contre pieds, pour s'aligner ensemble devant Dieu.

On accède par deux escalators à la hall 1. Et si la sécurité indique aux femmes d'aller d’un côté et aux hommes de l'autre, la plupart montent alors par les escaliers pour ne pas être séparés. Et puis, de toute façon, quand ils repartiront, tous seront ensemble. La foule, compacte, la rencontre et la fête se jouent des prescriptions. Et plus tard encore, après la prière, à Balexert, quand on se retrouvera à la Migros pour le petit-déjeuner, tout le monde sera mélangé, donc… 

 

Fête religieuse, fête sociale

On se salue, on se retrouve, on prend des nouvelles des uns et des autres. Il est touchant de découvrir la force de cette communauté genevoise. Jour de fête! Certains ont déjà prévu une sortie à Yvoire, une ballade au Salève, ou de flâner sur les quais en famille, avant le repas du soir, pour lequel le mouton, a bien sûr été commandé.

Le prêche de l’imam : une condamnation ferme de ceux qui, au nom de l’Islam, commettent des atrocités, et plongent ainsi la communauté dans l’opprobre. Un rappel que pour ceux qui volent, escroquent, se comportent mal avec les autres, la valeur de leur prière devant Dieu est nulle... 

Les anciens se souviennent des fêtes de l’Aïd à la mosquée. Celle-ci était devenue trop petite par rapport à la taille de l'événement. Fêter l'Aïd là-bas était bien plus chaleureux que dans ce hangar anonyme, et avec un supplément d'âme... mais que faire? Une femme se rappelle qu’avec ses deux filles, elle se tenait avec l'une sous elle et l’autre dessus – pas évident pour prier-. 

 

Ne pas longer les murs

Rien de tel aujourd’hui. La hall 1 peut accueillir des milliers de personnes. Ils sont peut-être 3'000 ou 3'500 ce matin. Moitié moins que l'année passée, quand l'Aïd tombait un dimanche. Travail, contraintes, difficulté  de prendre du temps sur les obligations professionnelles... Mais finalement le chiffre importe peu, c’est se retrouver ensemble et se recueillir qui compte. L'accueil est chaleureux, chacun-e rappelle l’importance pour la communauté de ne pas se cacher ou avoir honte, mais se montrer telle que l'on est et d'accueillir ceux qui se rapprochent, afin de mieux s'en faire connaître.

Peut-être faudrait-il envisager une autre mosquée, et pourquoi pas des imams suisses qui connaissent mieux la réalité culturelle d'ici, avec des femmes qui géreraient la mosquée ? A discuter, ici et là, on entend le bouillonnement de la communauté. Les forces progressistes sont bien présentes, et ne demandent qu'à s'exprimer.

 

Genève, sa diversité est sa richesse culturelle

Parlant, rencontrant l'une ou l'autre, on prend conscience que ce sont le dialogue, les liens et ponts construits qui nous rapprochent et permettent de vivre ensemble, avec nos différences, nos points communs et même parfois des désaccords, mais jamais en s'ignorant ou se niant les uns les autres. 

La grandeur de Genève, sa prospérité, c'est de permettre cela, de rejouer chaque jour la rencontre quand chacun ose faire un pas vers l'autre, un petit bout du chemin, et respecter les différences.

La fierté de Genève, c'est l'affirmation confiante d'un avenir commun; affirmation à entretenir et renforcer sans cesse.

Rien de mieux qu'une fête pour se retrouver, être ensemble, mieux se connaître, et créer des liens.

Rien de tel, pour lutter contre la peur, l'ignorance et les préjugés, qu'une fête.

Et l'humaine, l'irréductible dignité de chacun-e d'affirmer qui il est, et en quoi il croit. 

 

 

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08/12/2015

Croire ou ne pas croire, telle n'est pas la question

Soyons tous à la place du Molard à Genève le mardi 8 décembre 2015 à 18h30, pour répandre la lumière et la bonté!  Des beignets, du vin chaud et une surprise pour chaque participant vous attendent avec une atmosphère chaleureuse et joyeuse, des chants, danses, et bien sur l'allumage de la Ménorah la plus haute de toute la Suisse! C'est par cet appel que, tant sur Facebook que sur son site internet [1], l'association Habad Genève "the center of jewish life in Geneva" annonce l'événement de Hannouca - la fête des lumières- au coeur de la cité de Calvin. 

 

Ayant contacté le 2 décembre Messieurs Guillaume Barazzone et Rémy Pagani afin d'avoir de plus amples informations sur la tenue de cet évènement et son autorisation par la Ville de Genève, je n'ai reçu, à ce jour, aucune réponse. Diable, le religieux serait-il si sulfureux qu'il rend nos conseillers administratifs mutiques? Dommage, parce qu'il n'y a pas là de quoi être mal à l'aise.  

 

L'expression religieuse a pleinement sa place dans l'espace public

Je me réjouis de voir allumée à Genève la plus haute Menorah de Suisse, de la tenue d'un événement festif et joyeux. Aux laïcards qui auraient l'idée saugrenue de s'étonner d'un tel événement dans l'espace public, je souhaite rappeler que le nouveau projet de loi sur la laïcité de l'Etat autorise, dans son article 7, la tenue de manifestations religieuses cultuelles et non cultuelles sur le domaine public. Rappeler aussi que la Ville de Genève s'était vue condamner par un tribunal administratif de première instance au début de l'année 2015 pour avoir interdit des stands religieux à Genève.[2]

Je soulève toutefois avec un brin d'ironie le "deux poids deux mesures" de tous les intolérants, tous ceux qui prétendent s'insurger contre le religieux mais que l'on entend glapir à orientation variable suivant quelle religion est impliquée. Ceux-là même que l'on a tant entendu critiquer le fait que la Ville de Genève entretienne ses bâtiments historiques portant une croix; ou les autres, les islamophobes notoires, qui stigmatisent la religion musulmane tout entière dès qu'ils voient un voile ou qu'un fichier S est découvert à moins de cent kilomètres de chez eux. Ceux-là montrent que leur interprétation de la laïcité est une instrumentalisation maniaque éloignée du droit, visant uniquement à stigmatiser telle ou telle tradition, culture, en la caricaturant.

Quand certains détournent la religion pour des visées terroristes, d'autres en font de même avec la "laïcité" pour des visées totalitaires et liberticides au mépris du droit et de nos traditions démocratiques. 

 

Libérer la liberté d'expression

Partager ses convictions publiquement fait partie intégrante d'une liberté inscrite dans la Constitution suisse (article 15). L'article 9 de la Convention européenne des droits de l'homme intitulé "liberté de pensée, de conscience et de religion" oblige les Etats parties à la Convention à respecter et protéger ces libertés.

Il me semble important, en ces temps troublés, de montée de psychose et d'intolérance, où certaines femmes se font insulter parce qu'elles portent le voile, se le font arracher en sortant du bus à Genève, et renoncent à porter plainte, de rappeler cet article 9  : "toute personne a droit à la liberté de pensée, de conscience et de religion. Chacun a le droit de changer de religion ou de conviction et a la liberté de manifester sa religion, individuellement ou collectivement, en public ou en privé. Toutes les croyances reconnues sont protégées par ce droit. L’un des enjeux modernes du respect de la liberté de pensée, de conscience et de religion réside, tant au niveau international que national, dans la montée de l’intolérance religieuse..." 

Cet été, la Ville de Genève avait autorisé la tenue d'une rupture du jeûne du ramadan sur la place de la Navigation [3]. Sans plainte dans le quartier, à la satisfaction des habitants, trouvant utile d'avoir participé à cet événement et pouvant découvrir, loin des fantasmes et de la paranoïa, l'expression ouverte et simple d'un phénomène religieux. Cet événement a crée des liens entre les jeunes et les aînés.

 

Le péril de la stigmatisation

Aujourd'hui, le péril n'est pas dans le religieux, il est dans les extrémistes de tout bord, les forcenés, les intégristes, qu'ils soient laïques, islamophobes ou antisémites, ne voulant pas établir un rapport équilibré au religieux, à l'autre, mais le stigmatisant pour l'isoler et le nier.

Aujourd'hui, le péril n'est pas dans le religieux, il est dans le défi du vivre ensemble.

Le fait religieux doit être accueilli, sans fantasmes, sans paranoïa, sans délire sécuritaire, mais avec une volonté relationnelle forte, et le désir de vivre ensemble, dans la diversité et le respect du droit et de chacun.

 

Considérer le fait religieux face à face

Les autorités doivent aujourd'hui prendre réellement conscience que le religieux doit être exprimé, expliqué, afin de faire baisser la peur panique qu'il suscite. Et le droit rappelé, encore, toujours: rien que le droit.

Cela demande des moyens et une volonté politique, car rien ne tombera du ciel. 

Il faut ici particulièrement louer les actions du Bureau d'intégration des étrangers(BIE), actif sur le champ de ces questions, depuis de nombreuses années. Le BIE permet aux différents acteurs de se réunir, partager leurs pratiques, et s'impliquer dans des projets concrets (semaine d'actions contre le racisme) en soutenant avec pédagogie, des entreprises qui visent à construire l'avenir et le vivre ensemble plutôt que le rejet et la haine de l'autre.

Islamophobes, terroristes : même visées

Madame Vallette, dans son dernier billet,[4]  prise au piège de son islamophobie crasse,  fait la preuve de son ignorance du fait religieux et de son intolérance face à tout ce qui symbolise la religion musulmane en s'en prenant à un colloque sur le voile qui avait lieu à l'université et à l'exposition de photographique de Denis Ponté "Face à elle" au théâtre Saint-Gervais. [5] Elle en profite aussi, au passage, pour attaquer un service de l'état au lance-flamme.

Au moment où l'ignorance bat son plein et où l'obscurantisme nous menace, madame Vallette montre qu'il n'y a pas besoin de porter la barbe et la kalachnikov pour se donner mission de supprimer la Culture, le dialogue et les services de l'Etat .   

La bêtise nous menace. La bêtise est sur nous. Elle fait un travail de sape radical.

Le respect du droit, l'établissement de la justice sociale, un rapport à l'acte de croire ou de ne pas croire respectueux de l'autre dans l'observation pleine et entière de nos constitutions est le cap qu'il nous faut tenir ; le défi à relever afin de ne pas alimenter les discours de haine et de dissension.

Croire ou ne pas croire, telle n'est pas la question.

Le respect plein et entier du droit et de l'autre, oui.

   

 

 

 

[1]http://www.habadgeneve.ch/templates/articlecco_cdo/aid/20...

 

[2]http://www.rts.ch/info/regions/geneve/6644216-l-interdict...

[3] http://www.tdg.ch/geneve/actu-genevoise/rupture-jeune-org...

[4]http://boulevarddelislamisme.blog.tdg.ch/archive/2015/12/...

[5] http://www.saintgervais.ch/programme/detail/face-a-elle

 

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04/02/2015

Barazzone plus sectaire que les sectes?

Le Conseiller administratif Barazzone a décidé de refuser aux stands faisant de l’information spirituelle ou religieuse l’usage de l’espace public en Ville de Genève.[1] Après avoir lancé avec succès les Food trucks, consommation à l'emporter de nourritures et boissons, il a donc décidé d'interdire l’usage de l’espace public aux entités « quelles qu’elles soient, faisant la promotion d’activités de type religieux ou spirituel ». Cette décision est –euphémisme- pour le moins surprenante. Elle est même extrêmement grave et contrevient aux principes 3 et 25 de la Constitution Genevoise. Il ne serait pas étonnant d’ailleurs que cette décision soit attaquée en justice.

Expression oui, prosélytisme non

Quelle mouche a bien pu piquer Monsieur Barazzone, du parti démocrate chrétien tout de même, de s’en prendre d’une manière aussi radicale à la liberté d’expression dont le drapeau a pourtant été hissé bien haut après les attentats sanglants contre Charlie hebdo. Serait-ce que la tenue de stand contrevient à quelque législation que ce soit ? Non. La Loi sur le culte extérieur (LCExt C4 10 ) du 28 août 1875 rappelle l’interdiction, article 1, de toute célébration de culte, procession ou cérémonie religieuse sur la voie publique. Mais le stand d’information n’est pas mentionné et ne peut y être assimilé.

De plus, le rapport du groupe de travail sur la laïcité mandaté par le Conseil d'Etat n’a jamais envisagé cette mesure.[2] La page 36-37 de ce rapport doit absolument être lue, et visiblement Monsieur Barazzone a oublié de le faire : « Si le fait de diffuser dans l’espace public les éléments de sa foi est un acte, non seulement légitime, mais encore protégé par la Convention européenne des droits de l’Homme, il n’en demeure pas moins qu’intervenant dans ce même espace public, le harcèlement de tiers, en vue de les convaincre d’adhérer à cette foi, contrevient à l’ordre public. La jurisprudence du Tribunal fédéral permet aux autorités compétentes de distinguer entre la diffusion légitime et le prosélytisme invasif. Selon cette jurisprudence, chacun a le droit d’exprimer ses convictions à un ou plusieurs tiers dans l’espace public ; en revanche, si son ou ses interlocuteurs les rejettent ou refusent d’entrer en discussion, celui qui veut convaincre doit s’abstenir d’insister." Ce qu'il faut retenir : l'expression religieuse n'est pas la même chose que le prosélytisme. L'une est protégé par la Convention européenne des droits de l'Homme et la loi, l'autre est condamné.  Monsieur Barazzone, visiblement, a souhaité mettre les deux dans le même sac et les confond. Ces questions sont extrêmement sensibles. Elles doivent être traitées au cas par cas, pas dans le cadre d'une interdiction générale. 

Vous allez définir comment le spirituel ?

Maintenant, si l’on essaie de suivre un bout le choix du magistrat, on aurait envie de lui demander :  pouvez-vous me définir ce qu’est le religieux, le spirituel ? Pouvez-vous en donner une définition et une limite pratique ? Cela lui sera très difficile. C’en serait donc fini des pubs pour le yoga ou les stands d’information de bouddhisme ou de méditation zen et la location de petits espaces pour les scouts dont les buts et l’esprit peuvent être assimilés à une spiritualité ? Le risque d’arbitraire est immense, et on bascule ici dans son règne en prônant l'interdiction. 

Je regrette pour ma part fortement que les stands spirituels ou religieux se voient arbitrairement privés de leur liberté d’expression. C'est une atteinte à la Constitution et je crains fortement que cette diabolisation ne fasse le lit d’extrémismes. La décision de Monsieur Barazzone est-elle de lutter contre les dérives sectaires? Cette interdiction arbitraire les renforcera d'autant.

Interdire l'accès public a tous les groupes proposant la promotion "d'activités de type religieux ou spirituel" n’ouvre pas, dans ce cas, à un débat sur la laïcité mais sur la liberté d'expression et de pensées. Une bataille aussi mal engagée et menée de cette manière encourage l’arbitraire et décrédibilise les autorités.

C'est toujours, au final, une bien mauvaise manière de lutter contre les sectes en se montrant plus sectaires qu'elles.

Monsieur Barazzone pouvez-vous s'il vous plaît revenir sur terre ?

-ou à tout le moins commencer par choisir entre votre mandat d'élu de Genève ou de Berne, parce qu'à trop faire le conseiller administratif à temps partiel, et le communicant cumulard, cette affaire d'usage d'espace public laisse craindre une volatilité dans le suivi de vos dossiers et un risque pour l'état de droit -




[1] http://www.20min.ch/ro/news/geneve/story/Le-proselytisme-religieux-banni-des-rues-genevoises-28765234

[2] http://www.ge.ch/dse/doc/news/141111_Laicite_ComPannexes.pdf

16:58 Publié dans Genève | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : religion, espace public, sectes, barazzone | |  Facebook |  Imprimer | | |