sylvain thévoz

15/06/2015

(D)ébauche du père

 

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Le calendrier des saints laïques est bien ordonnée : Mandela, JFK, Gandhi, celui des religieux aussi : Mère Teresa, l'abbé Pierre sont parés d'honneurs, sans parler de celui des révolutionnaires : Ché Guevara en tête. Il est un homme qui pourrait revendiquer une place hors catégories et pourtant dans toutes celles-ci, c'est Jean Sénac, à côté de Pasolini, Antonin Artaud et Jean Genet.

 

 

Un saint roulé dans le sable et carbonisé.  

Jean Sénac est né en 1926 à Béni Saf, petit port de l'ouest algérien, d'une mère d'origine espagnole et d'un père inconnu. Il grandit à Oran, dans la pauvreté et un milieu multiculturel et religieux. Je suis né arabe, espagnol, berbère, juif, français. Je suis né mozabite et bâtisseur de minarets, fils de grande tente et gazelle des steppes. Il naît sans père, du viol de sa mère.

Très vite il se tourne vers l'écriture, entame une correspondance passionnée avec Camus. Proche de René Char, il fonde la revue Soleil, publie les poètes Kateb Yacine, Mohamed Dib, Mouloud Feraoun, s'engage corps et âme pour la révolution algérienne. Il entre en résistance par la langue, devient un chantre de la révolution avant que celle-ci ne le rejette à la fin des années 60, lui, le bâtard, l'occidental. Il vit alors dans une cave comme un reclus et place, martyrisé, à demi fou, la poésie en premier lieu, animant une émission de radio : Poésie sur tous les fronts. Il est de ceux qui répondent à la violence par le pouvoir du langage et son incantation, ouvre les identités à la pluralité.

Pied noir solaire, de souche transcendante, pour lui l'algérien n'est pas qu'un arabe musulman, mais aussi un homosexuel chrétien, un animal, un poète, révolutionnaire mystique, animiste, berbère, combattant dans la langue et l'érotisme les pouvoirs dominants d'où qu'ils viennent.   

 

jean sénac,poésie,révolution,père,algérieJean Sénac fonde le front homosexuel d'action révolutionnaire, vit d'amours clandestins et multiples; fréquente voyous et brigands la nuit. L'extrême droite française le combat, il est le symbole de ce que redoute les fachos: la féminité, l'affaiblissement des moeurs, une contamination du nord par le sud. Les nationalistes algériens l'isolent : trop différent, trop singulier pour correspondre aux images de la nouvelle propagande. L'homme signe ses lettres d'un soleil à cinq branches, symbole de fraternité. Il meurt mystérieusement assassiné le 30 août 1973 à Alger. 

 

jean sénac,poésie,révolution,père,algérieSon héritage n'est précédé d'aucun testament

Dans ébauche du père, publié comme la plupart de ses écrits à titre posthume, Jean Sénac propose d'en finir avec l'enfance. Il ne fait pourtant que réifier la figure du père, l'adoré, le manquant, le troué. Il lui règle son compte, il lui érige une stèle, l'embrasse de la bouche à la bouche, comme un chien.

Dans une langue solaire et crue, Sénac travaille un roman-poème, autobiographique et troué, où il se dévide et compose, plaçant dans le corps, le plaisir, le noyau de la résistance aux oppressions, avec une revendication forte de pouvoir habiter ce monde tel qu'il est, comme un animal, un souffle, une prière.

Dimension archaïque et mystique de la langue; ébauche du père: débauche d'énergie et cri puissant. Parfums, odeurs, incarnation forte de la langue. Odeur de lait, de café, un peu d'urine secouée, et d'eau de cologne. Bonnes odeurs du matin. Et le soleil partout. Dehors. Dans la cour. Car on n'avait pas encore ouvert les volets. On est projeté dans le port, dans la rue, les venelles du souk, sous le soleil, dans le soleil même. On n'a rien ouvert encore.

 

Jean Sénac figure actuelle   

Dans la période actuelle, alors que les exclusions et les intolérances vont grandissantes, Jean Sénac, fils bâtard du viol et de l'abandon, transmet une autre image de l'appartenance, celle que l'on se choisit, et non celle à laquelle on se trouve assignée.

La patrie c'est l'endroit où l'on est bien. L'endroit où votre corps est le mieux encastré. Où les pores respirent. Où vos paroles s'ouvrent. Où vos mensonges eux-mêmes n'ont pas peur. Je suis né algérien. Il m'a fallu tourner en tous sens dans les siècles pour redevenir algérien et ne plus avoir de comptes à rendre à ceux qui me parlent d'autres cieux.

Dans la période d'aseptisation actuelle et d'uniformisation généralisée, de construction de ghettos de la pensée, et de sériation des êtres humains, Jean Sénac, libertaire, fou furieux, transgresseur solaire, est un saint inspirant. Un démon qui plonge ses racines multiples pour aller chercher eau, sel, lumière, et sable, au plus profond de la Méditerranée, les passer au tamis du langage pour construire des individualités debout, dressées contre les pouvoirs d'oppression.

jean sénac,poésie,révolution,père,algérieJe suis né, dit Sénac, pour qu'un petit enfant pauvre d'Oran puisse dresser un jour sa voix contre ses maîtres, les maîtres de tous les préjugés et de toutes les contraintes, pour qu'il puisse patauger avec ses sandales trouées dans les larmes de sa mère, pour qu'il élève une barricade de cris intolérables comme un condamnation, un remords, un appel.

Je suis né, dit Sénac, pour que tous les Pères d'Europe, viennent sur ma langue bavarde et contestée recueillir une dernière fois l'écume de leur bave et leurs petites splendeurs, s'enivrer de leur honte et de leurs fausses flammes, avant que tout s'effondre, que s'éveille la fleur des continents proscrits, et que sur nos déchets, naisse enfin l'HOMME HEUREUX. 

 

Jean Sénac, dans le calendrier des saints a une place de père ; dans la débauche et sa folle création il constitue une famille. celle que l'on choisit, que l'on élit, la famille enfin que l'on se transmet, faisant fi de la génétique, des passeport biométriques et de la langue morte qui traîne par terre ou dans les vitrines lubrifiées des magasins.

 

 

 

Jean Sénac, ébauche du père, roman Gallimard, 1989

 

 

http://www.revues-plurielles.org/_uploads/pdf/4/algerie_litterature_action.pdf

http://www.les-lettres-francaises.fr/2012/06/quel-soleil-chavire-ta-langue/

10:17 Publié dans Air du temps | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : jean sénac, poésie, révolution, père, algérie | |  Facebook |  Imprimer | | |

19/08/2012

Prier pour les Pussy

2011-piss-christ.jpgComment prendre le maquis avec les Pussy Riots ? Par la communion de prière. C’est Patrice Duret, qui m’en a glissé l’idée et la première prière : Fini l’homme fort / Pussy se libère / Elle détient les clés. Prière laïque, prière inspirée ou silencieuse, tout est bon dans la prière, du moment que cela vient du cœur. La prière n’est pas un mouvement hygiénique à effectuer dans un confessionnal, ou un mouvement de reptation sur un parquet d’église, elle est un murmure quotidien, invocation vers le Tout Autre. Elle peut être une gueulante, un cri du cœur : « Eli Eli lama sabachthani. Mon Dieu, mon Dieu pourquoi m’as-tu abandonné », en voilà une sacrée prière, les tripes à l’air sur le bois, il y a plus de deux mille ans, et ça résonne encore, fort.

 

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13:13 Publié dans Air du temps | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : pussy riots, christianisme, mystique, révolution, poutine | |  Facebook |  Imprimer | | |

10/02/2011

Faire sauter le coffre des dictateurs.


Solidaire et responsable des luttes en cours dans les pays sous dictature.


Le courage et l'héroïsme des peuples Tunisiens et Egyptiens nous élève et nous rend responsable. Nous dénonçons la 'real politik' et l’attentisme qui conduit aujourd’hui au pourrissement en Egypte place Tahrir pour cause d'atermoiements. Moubarak, comme Ben Ali, doit quitter le pays comme son peuple le réclame et la Suisse user de son influence internationale pour l’y pousser. Il y avait avant une guerre invisible, il y a maintenant un conflit remarquable, pourtant rien n'a encore changé. Le maintien du président Moubarak n’est pas nécessaire à la poursuite d’un processus de réforme ; au contraire, il l’entrave et y jette un soupçon intenable. Condamner les violences, par conséquence, ce serait en quelque sorte valider un système de dictature silencieux qui tue et opprime. Il ne faut pas condamner les violences en cours, mais bien la complicité des voix qui appellent à leur fin sans un véritable retrait du tyran. Comme l’écrit Naguib Mahfouz, prix Nobel egyptien de littérature: "Pourquoi s'obstiner à dénoncer nos craintes et nos angoisses? Ne pourrait-on pas oublier l'avenir? - Et pourquoi donc? Serais-tu par hasard un adversaire de la paix et de la stabilité? - Lorsque l'on a la corde au cou, quoi de plus naturel que de redouter la stabilité?" Dans les temps de changement, le retour à l’identique n’est plus possible. Revenir à « comme c’était avant » est une mauvaise utopie, conservatrice. Il faut maintenant aller à « comme ce sera après ». Les gouvernances européennes et la Suisse ne semblent pourtant pas en avoir pleinement pris conscience et jouent, par manque de courage, un jeu dangereux et anti-démocratique.

 

Des partis de Gauche, à Genève, fidèles à l’histoire de leurs partis, née des luttes sociales et d’un engagement auprès des opprimés, témoignent de leurs sympathies et de leurs soutiens aux côtés des Tunisiens, Egyptiens de Genève et d’aileurs. Ils se rendent solidaires de leur lutte, en manifestant, en mobilisant. Ces partis, dans un souci de cohérence, ici, ailleurs, appuient toutes les propositions destinées à l’amélioration du sort des peuples. Il faut saluer l’enthousiasme avec lequel les rues de Genève se sont emplies ces dernières semaines de cris de joie et d’appel à la poursuite des processus démocratique en cours.


Aujourd’hui, en Egypte, la liberté de presse est totalement menacée par le régime, de nombreux journalistes occidentaux ont subi des violences par la police secrète. Nous avons tous vu les images de violences, les voyous payés par des hommes d'affaires proches du gouvernement attaquer les manifestants. Les criminels que la police a relaché de prisons ont effectué des ratonades. Les journalistes égyptiens ont aussi payé au prix fort la répression. La révolution en cours a déjà réalisé certaines victoires, mais il y a tant de choses à faire encore. L’Egypte, pour cela, a besoin du soutien de tous, toutes. Il est important de continuer à manifester pour soutenir la cause du peuple égyptien et celles de tous les peuples opprimés dans le monde. La liberté de témoigner.

 

Nous voyons dans ces révolte des révoltes puissantes, signe que les temps changent. La base des révoltes egyptiennes comme tunisiennes sont laïques, communistes et socialistes. Les frères musulmans ont rejoint les manifestations, mais ils n’en représentent qu'une partie parmi beaucoup d'autres. La tentation de peindre le diable sur la muraille en jouant, comme le dictateur le fait, sa carte personnelle contre celle de l’islamisme ou du chaos est une manipulation crasse. Voilà trop longtemps que la Suisse et les pays Européens acceptent ce poker menteur et offrent du crédit à ce macabre casino. Depuis 2004, le peuple est en lutte contre un capitalisme sauvage qui a fait de 40% du peuple une population pauvre. Sur la place Tahrir (libération) des gens luttent et meurent pour une révolution qui est malgré tout, et toutes proportion gardées, aussi la nôtre. Parce que les gains sociaux ne s’obtiennent que suite à la lutte. Parce que se taire, c’est se rendre complice des régimes tyranniques et être agents de compromissions.


Aujourd’hui, en Egypte, la situation semble bloquée. Rien n'est encore assuré. Le pouvoir veut gagner du temps, demande que les manifestations s'arrêtent pour commencer à négocier. Evidemment, personne n'a confiance dans ces paroles. Mais puisque le Parlement est toujours là, il semble aisé de changer immédiatement quelques articles dans la Constitution lorsque le dictateur sera renversé. La transition serait alors assurée par de grandes figures, comme Baradei ou Amr Moussa. Aujourd’hui, le peuple egyptien a vraiment besoin d'un soutien de l'extérieur qui lui fait défaut, afin d’en terminer non seulement avec son géolier mais surtout avec le système qui l'a entretenu. Nous répondons à cet appel et nous engageons à lutter pour que les luttes sociales, ici, avec les moyens qui sont les notres, aboutissent à un monde plus juste.

19:43 Publié dans Air du temps | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : egypte, justice sociale., révolution | |  Facebook |  Imprimer | | |