sylvain thévoz

20/11/2015

Touche pas à mon Etat

Suite aux attaques de Paris de vendredi passé, les services publics sont en première ligne, et montrent, s'il en était besoin, ce qui nous permet de vivre et survivre ensemble, ce qui fait le liant dans nos sociétés. 

La police, les pompiers, les ambulanciers, les psychologues, les bénévoles coordonnés par des travailleurs sociaux, les douaniers, la Mairie de Paris, les radios publiques, les médecins, les infirmières, les pompes funèbres, les experts, les consultants, les spécialistes, formés dans des universités, tous en premier ligne, tous au service de la population. Ceux qui travaillent en amont, les puéricultrices, les artistes, les éducatrices, les enseignants, les matons, les juges, les gardiens de la loi, tous et toutes: au  service de la population.  

Ces services, c'est l'Etat, qui se positionne, affirme, protège, pare au plus pressé, travaille et évite que la catastrophe ne se transforme en apocalypse. 

 

Touche pas à mon Etat ! 

Ces services, c'est tout ce qui, pour les petits soldats du libéralisme, "coûte cher" et ne rapporte rien ; tout ce qui, alors que nous nous balançons au-dessus de l'abime, voir que nous y avons déjà un pied, nous retient par le col. 

Vous vous demandez parfois à quoi servent les impôts? A nourrir, éduquer, protéger, soigner, entretenir, choyer, et protéger.

Vous vous demandez parfois à quoi servent les impôts? A préserver le vivre ensemble. A établir un Etat que les tenant de l'austérité et du libéralisme forcenés veulent mettre à bas.

 

Est-ce que Mac Do nous protègera des attaques terroristes?

Est-ce que Procter & Gamble, UBS, Crédit Suisse, les patrons du trading et de la finance viendront ramasser ta maman sur le trottoir quand un connard l'y aura collé?

Non, selon le modèle américain, et les normes du management contemporain, ils l'enjamberont pour aller travailler, parce que ce n'est pas rentable de ramasser les mamans au sol.   

Il est choquant qu'aujourd'hui, des entreprises ayant quitté la France pour venir s'établir en Suisse, n'y paient pas d'impôts, s'y trouvent à l'aise, en sécurité, bien content d'être ici, à l'oeil et en sécurité, pendant que d'autres se font canarder, que des ressources qui devraient être alloués pour lutter contre le terrorisme, l'insécurité, en France et en Suisse, se trouvent évacués pour engraisser des actionnaires.

Il est choquant que la droite veuille une transparence totale sur les citoyens (Lrens), et protège par des lois spéciales l'opacité des circuits financiers depuis des décennies (secret bancaire, forfaits fiscaux), se faisant l'allié objectif des terroristes, d'Oussama Ben Laden à Daech.

Il est choquant que malgré le péril, la droite la plus bête du monde, veuille encore dégommer l'Etat.  

 

Le terrorisme est le visage ultralibéral de la guerre économique

J'ai été éberlué d'entendre le patron d'un des cafés mitraillé de Paris, motiver ses employés à reprendre le travail le lundi suivant la canarde, comme s'il s'était agi là d'un événement mineur : allez hop les gars on y retourne... on va pas se laisser abattre. Il y avait une part d'héroïsme là-dedans, de résistance, oui. Mais il y avait aussi une part de folie, l'impossibilité de freiner, se réparer, se recueillir, soutenue par la tyrannie du travail.

Comme le déni du hamster dans sa roue, une frénésie : la terrible violence économique, celle qui fait renvoyer sur une terrasse celui qui a failli y claquer 4 jours avant, en lui demandant de sourire, pour satisfaire le client, comme il faut, comme avant.

 

L'Etat garant du vivre ensemble

Vers qui se tournent les citoyen-ne-s alors que le trouillomètre est à zéro ?

Vers  l'Etat et ses services, garants de l'ordre, de la sécurité, d'un enseignement de qualité, avec de lieux culturels diversifié, permettant les échanges sociaux, de proposer aux cerveaux autre chose que la merde djihadiste ou consumériste se trouvant sur internet et en abondance sur les écrans des gamins avec des décapitations à la pelle et une boucherie continue.  

 

Qui, hormis l'Etat, sera un antidote à la propagande djihadiste ? 

Alors que la tempête est sur nous, l'Etat prévient, balise, encadre, éduque, encourage, et punit au besoin.

Aujourd'hui, cet Etat nous protège. La droite libérale veut le casser en bradant par des cadeaux fiscaux, le juste prix d'établissement en Suisse pour des entreprises, en bousillant des associations, un savoir faire et savoir être, en coupant dans les effectifs des fonctionnaires, en ne payant pas les acteurs culturels qui créent du lien social et luttent à leur échelle contre les forces de destruction, etc.

Moins d'Etat c'est moins de service, de protection, et plus d'insécurité. 

 

Tu préfères que la dette augmente ou te faire shooter un matin par un djihadiste?

Faire, comme s'en gausse la droite, des annonces de coupe sur les budgets 2016 pour le Canton de Genève et la Ville de Genève au nom de la dette, c'est, de la part de la droite la plus bête du monde, une déclaration de guerre.

C'est pour elle se ferait l'alliée objectif des terroristes et des forces de destruction. 

C'est aussi ridicule et bête que la RTS qui annonce 250 licenciements, et coupe des émissions littéraires (Entre les lignes, index.php?id=855) et religieuses (rts-fache-supprimant-emissions-religieuses) sur ses ondes. Alors que nous n'avons jamais eu autant besoin de créer du sens, de comprendre le monde que nous habitons, de construire un vivre ensemble, bousiller ce qui fait notre culture et notre lien social est un acte suicidaire, donc terroriste. 

 

L'hydre à deux têtes

A l'hydre à deux têtes: djihadistes et droite libérale : alliés objectifs dans la destruction. 

A l'hydre à deux têtes, nous disons : ne touchez pas à notre Etat, ne touchez pas au vivre ensemble, ne touchez pas à nos cultures, nos musées, nos lieux d'enseignements.     

Nous refusons vos plans de destruction.

 

 

 

 

 

 

 

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14/11/2015

Résister à la terreur

Pleurer les morts, soutenir les vivants 


Mes pensées vont aux victimes, aux blessés, à tous ceux et toutes celles qui vivent dans leur corps et leurs esprits les violences d’hier soir à Paris, y ont perdu un proche, un ami, dans l'horreur absolue.

Mes pensées vont aux vivants, à ceux qui, aujourd’hui à Paris,  et partout ailleurs dans le monde, descendent dans la rue pour acheter leur pain, croisent leur voisin, iront à un rassemblement demain, avec l’angoisse que cela pète encore, ne sachant plus trop qui ils vont croiser, où rôde le danger, à qui ils parlent ; à tous ceux et celles qui devront résister à la méfiance, à la peur, au règne de l’angoisse.

Mes pensées vont à tous ceux et toutes celles qui se feront désigner comme responsables, en raison d’une appartenance, d’un silence, d'une religion; à tous ceux qui refuseront de crier avec les loups, avec les chiens, à ceux qui refuseront la mort, le repli, la récupération et l'instrumentalisation.

Mes pensées vont, aux différents, aux silencieux, aux choqués, aux secoués, aux amoureux et aux enfants, aux doux et aux sidérés. 

A tous ceux et toutes celles qui aujourd'hui pleurent et résistent, allument une bougie, écrivent, travaillent, prient, plantent ou sèment pour d’autres, tournent les yeux au ciel, vers leur voisin : là où se trouveront toujours tous les possibles. 


Résister à l'intimidation massive

Attaquer simultanément et en 6 lieux différents dans Paris et proche du stade de France où se déroulait un match avec 80'000 personnes dont le président de la République, il fallait y penser. A un mois des fêtes de Noël, frapper pour terroriser, Il fallait y penser. Oui, il fallait y penser. Cela pour dire que : « les barbares », les « tueurs » sont, et c'est peut-être difficile à écrire, aussi des penseurs. Et cette pensée là, précisément, d'assassins, donne froid dans le dos, jusqu’à la moelle. Cette terreur n'est pas aveugle. Elle porte la trace d'une déclaration de guerre, avec la signature de l'Etat islamique à ce jour et avec une intention : nous entraîner dans sa spirale.  

Rien n’a été laissé au hasard. Attaquer le Bataclan, lieu culturel, de rassemblement, ravager des terrasses, cibler la rue, c’est attaquer le vivre ensemble, ébranler la racine du quotidien, le peuple. Il n’y a pas eu de tuerie aveugle. Il y a eu un choix du terrorisme comme arme d’intimidation massive. Après Charlie Hebdo, il y a 11 mois, c'est, ce vendredi 13 novembre, encore en France, pays des lumières, des cibles culturelles, symboliques, populaires qui ont été désignées et 132 personnes assassinées, 250 blessées. 

 

Tous et toutes des cibles
Face à cela, un fait s’impose aujourd’hui comme une brutale évidence. Nous sommes tous et toutes des cibles. L’Europe n’est plus, si elle pouvait encore se penser telle, une bulle isolée des tourments du monde, un îlot à l’abri de ce qui hier, aujourd’hui et demain, frappe, frappait et frappera à Beyrouth, à Nairobi, à Tripoli. Nous sommes dans le monde, immergés dans sa violence, et nous sommes désormais là pour tenter d’y vivre, non pas comme avant, mais comme après, en résistant. 

Tous et toutes des cibles? Passée la sidération, comment réagir ? Un constat : ceux qui appellent aujourd'hui aux fermetures des frontières, au renforcement des système de sécurité, essaient de nous faire croire que cela serait LA solution, ou désignent des boucs émissaires, sont dans la naïveté de l'angélisme viriliste. La France s'y est essayée après les attentats de Charlie Hebdo. Quel résultat aujourd'hui ? Il faut craindre que le terrorisme ne soit là pour durer. Robert Badinter le rappelait à propos cette semaine à Genève lors d'une conférence sur le terrorisme. La réponse doit être plus large qu'une délégation incantatoire au tout sécuritaire. Elle sera politique, policière, sociale, culturelle et dépassera forcément le cadre de nos frontières.     


Répondre au quotidien

Qu’elle doit être notre réponse face au carnage et à l’intimidation massive ? 

Le formidable élan qui rassemble les Français, les Européens, et le mouvement de solidarité dans le monde nous oblige à défendre notre vivre ensemble, à continuer d’aller au théâtre, au cinéma, au match de football, à ne pas fuir à Noël sur des îles ou des montagnes, mais à se rendre à Paris, à Tunis ou Beyrouth, à tisser des liens, partout, tout le temps.  

Parce que ce que veulent les terroristes, par leur méthode brutale et réfléchie d'intimidation massive, c'est nous fragmenter, nous replier, désunir, et nous rendre les uns aux autres suspicieux, paranoïaques et menaçants. 

Non, il ne s’agit pas de construire de nouveaux ilots sécurisés pour quelques happy few à l’abri, des archipels sécuritaires, en repoussant les terrorisables sur les marges, mais de vivre en résistants, avec cette menace qui nous désigne tous et toutes comme cibles, et en la refusant radicalement.

Aux islamistes radicaux, notre réponse doit être celle d'humanistes intégraux.

Nous ne resterons pas cloîtrés chez nous.

 

Mes pensées vont aux victimes, aux blessés, à tous ceux et toutes celles qui vivent dans leur corps et leurs esprits les violences d’hier soir à Paris, y ont perdu un proche, un ami, dans l'horreur absolue.

Mes pensées vont à tous ceux qui dans ce monde se lèvent le matin sous la menace des tueurs,

le soir pleurent ceux qui sont tombés sous leurs coups

se relèvent le lendemain.

 

 

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www.sylvainthevoz.ch

 

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23/02/2015

Gabrielle : Un roman pour gouines et pédés?

11016737_10153033937396826_6569304457252711471_n.jpgGenève-Calvingrad, c'est le pôle Nord de l'amour. Britney compensait avec de petites soirées fondue qu'elle passait avec elle-même.


Gabrielle d'Agnès Vannouvong est, à mes yeux, Le livre de ce début d'année. Sorti en janvier au Mercure de France, il parle d'amour, entre deux femmes et deux hommes, du désir d'enfants et de ses difficultés quand la quarantaine approche et que l'on aime quelqu'un du même sexe. Mais encore: de diversité, d'identités fluctuantes et affirmées, de désirs, de familles, de rage, de rejets et d'angoisse, sur fond de mariage pour tous et de manifestations contre le droit d'aimer qui l'on veut comme l'on veut; de la peur de vieillir, et de l'envie de créer de nouvelles formes à l'amour avec adoption ou PMA (procréation médicalement assistée)... et pourquoi pas?


Un roman ogive

Ce bouquin a une force et une gnaque pop qui ferait presque passer Virginie Despentes pour une rockeuse monomaniaque jouant sur une Gibson à une corde.

Vannouvong va vite. Vannouvong va fort. A toute bombe, elle déconstruit et construit dans un même mouvement. Au rythme d'un TGV à 360km/H et d'étreintes amoureuse: la sensualité, la sensibilité qui se dégagent du livre érotisent le pouls. La langue tranchante, incarnée, rappelle les embruns de Maylis de Kerangal, sauf qu'au lieu de sentir les ports, les corniches et le Havre, la cavalcade est résolument urbaine. Filant entre Paris, Genève, Avignon, Zurich, l'héroïne, Gabrielle, universitaire cosmopolite, vit une vie trépidante sur fond techno avec, dans ses oreilles, la nostalgie des tubes de Françoise Hardy en dub-stereo, et de Daniel Balavoine au transistor, accompagnant une réflexion sur la possibilité de l'amour dans une époque impossible.


Genève- Zurich : miroir tendu  

Gabrielle déboule à la street parade de Zurich. Son regard sur la ville : "Zurich la traîtresse, entasse l'argent sale, le trou noir des offshore, la convulsion financière qui transite entre les îles Caïmans et le Liechtenstein. Zurich, la blanche, couche avec le fric des nazis, les rues ignorent la couleur du papier gras, l'odeur de la pisse miséreuse."

Son regard sur ceux qui y habitent: "Les citoyens, bien éduqués trop peu révoltés, boivent depuis l'enfance des biberons Nestlé parfumés à la poudre d'or. Ceux qui rêvent de révolte vont voir du pays. Toujours, ils reviennent dans les vertes collines qui surplombent la prairie du Grütli, au-dessus du lac des Quatre-Cantons".

Fritz Zorn a trouvé sa descendance, elle déboule de Genève en Intercity. Rien n'a-t-il donc changé en Helvétie depuis Zorn? La description de la jeunesse dorée de la Goldküste sous MDMA est décapante. Genève n'est pas en reste, mais lieu de l'étreinte amoureuse, la cité de Calvin y est décrite sous des jours plus sensuels. Lecteur, on s'y promène et retrouve touriste de sa propre cité. Genève-Calvingrad, c'est le pôle Nord de l'amour. 


Les histoires d'amour finissent mal....

Gabrielle quand elle ne bouge pas, vit à Paris. A Genève, elle enseigne, et tombe raide dingue d'Hortense, universitaire, de vingt ans son aînée qui a une fille. L'idéologie : une famille, c'est papa-maman point barre, a du plomb dans l'aile, clair. Deleuze rappelait qu'il écrivait pour... (ceux qui n'ont pas de voix). Vannouvong, à travers Gabrielle, écrit pour "des corps mutants, des paumés aux identités fluctuantes, moitié rock, moitié punk, des étoiles, des trav, des prostitués, des types en perruque blonde, des tantes-mâles ou des folles, des marlous, des macs à la tronche tordue, des fétichistes qui s'abreuvent de pain de mie pisseux, trempé dans les toilettes, des Lola, des divas, des Divine, des honteuses planquées derrière des lunettes fumées, des filles perchées sur des talons aiguilles qui blessent les chevilles et les pieds jusqu'au bleu et au sang."

Elle écrit pour l'amour, aventure impossible à une époque où "on est plus amoureux de son smartphone que de son partenaire", où le couple qui dure et le fait de vieillir à deux semble un idéal ou un horizon devenu inatteignable pour beaucoup et où ceux qui tiennent le coup, le temps passant, ne font plus vraiment envie. Pourquoi, même au temps de l'amour débutant, en vient-on à fredonner inconsciemment les Rita Mistuko ou Brigitte Fontaine?


Etre maman ou papa ; quoi d'illégal ? 

Comment avoir un enfant quand on est femme aimant une femme ? - Rencontrer un couple gay et avancer vers la coparentalité, vu que les lois retardent et que la réalité l'impose et l'établit. Alors Gabrielle bricole, crée. Quand on aime, on résiste, on invente. Ce roman est un geste politique, pour l'adoption, la PMA, pour le droit de s'aimer, pour l'égalité des droits, pour une reconsidération des catégories censées englober le privé du public, le désir et l'amour. Roman d'une époque désenchantée ancré dans le désir et le devenir, refusant de céder à la dépression, Gabrielle, dans sa forme romanesque, permet de mettre de la poésie, de la sensualité, de la chaire, sur des débats essentiels et de les envisager autrement qu'à l'Assemblée Nationale ou au sein d'une assemblée de fachos de l'Opus Dei.


Gabrielle: un roman pour gouines et pédés?

Non. Un roman libérateur, émancipateur, qui fait la nique à tous les empêcheurs de s'aimer, à tous les castrateurs, conservateurs de l'ordre établi, les terrorisés et terroristes des moeurs; un roman qui fait le lien avec force entre les mouvements émancipateurs gays des années 70, les écritures d'Hervé Guibert, de Genet, de Grisélidis, de Pasolini, coeur explosé, écrasé sous les roues d'une bagnole sur une plage d'Ostie en 1975 et qui voit poindre là une suivance. 


Un roman jouissif

Ce roman innervé d'un jus et d'une essence vitale décille les yeux dessale la langue. Il confirme que : Vannouvong, Giard, Despentes, une génération de femmes à l'écriture sensuelle et puissante a pris ses quartiers au présent et s'est levée pour raconter les désirs, les sexualités, aérer l'air du temps d'un souffle chaud, engagé, ravageur et vivifiant. 

   

Agnès Vannouvong, Gabrielle, Mercure de France, 2015, 196p.

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15/01/2015

Etre ou ne pas être Charlie... telle n'est pas la question

charlie hebdo,être ou ne pas être,terroristes,parisDire je suis ou je ne suis pas Charlie est la dernière "question" que les dramatiques événements de la semaine passée à Paris semblent avoir produits. Cette question nous fait encore retomber dans un essentialisme crasse et un choix binaire inutile. Tu en es ou tu n'en es pas? Sans que l'on sache vraiment ce que cette appartenance recouvre, ce qu'engage ce cri: "Je suis Charlie" (devenu pour certain déjà un business, pour d'autres un outil de récupération politique, voir même une marque de cynisme ou d'hypocrisie, pour d'autres encore: le rappel d'un humanisme et d'une tendresse).   

Quoi, il y aurait donc d'un côté ceux qui sont Charlie et de l'autre ceux qui ne le sont pas? Quelle farce, et quelles divisions est-on en train de créer encore, à partir de bons sentiments et d'une volonté légitime de s'identifier à une cause?   


L'ennemi ne porte pas la barbe, l'ennemi c'est la peur  

L'enjeu n'est évidemment pas d'être ou de ne pas être Charlie. Il est, d'une manière urgente, de refuser de se trouver piégé dans des identités uniques ou d'y enfermer l'autre; d'éviter précisément de se trouver avec des Charlie d'un côté et des non-Charlie de l'autre, des musulmans ici, des chrétiens là, des athées plus loin, des homos à la marge, des hétéros au centre; des femme collées aux marmots, des homme rangés au boulot, barbares terroristes séparés des bons humanistes, monde figé et cliché des vignettes d'Epinal. L'ennemi ne porte pas la barbe, l'ennemi, c'est la peur. Il existe aussi des fondamentalismes pseudo-démocratiques, comment les révéler?    

On pourrait multiplier ces exemples d'identités rigides et crispée avec bien souvent un drapeau qui le surplombe: Charlie pour les uns, Dieudonné pour les autres, la République-raison-d'Etat- pour les plus flagorneurs. Or, nous avons plus que jamais besoin de souplesse, d'appartenances multiples, et de ne pas réduire l'entier de l'individu à l'une ou l'autre de ses parties, au risque que cette gigantesque opération de réduction finisse par faire de nous les uns pour les autres des bourreaux, des victimes ou... des moutons cherchant des yeux un sauveur, quel qu'il soit.    

L'extrême vitesse des évènements de la semaine passée a poussé un grand nombre de citoyen-ne-s à descendre dans la rue avec un slogan d'appartenance: "Je suis Charlie". Mais qui rassemble exclut dans un même mouvement lorsqu'il ne le fait pas au nom de valeurs auxquelles chacun-e- peut s'identifier. "Liberté d'expression" ne s'avère pas être un slogan au-dessus de tout soupçon, puisque ceux qui crient aujourd'hui "Je suis Charlie Coulibaly" ne font rire personne et se retrouvent inculpés d'apologie de terrorisme, ce qui en montre les limites. "Tu ne tueras point" pourrait en être un. Mais comment justifier alors les assassinats légalisés de l'armée française ? 

charlie hebdo,être ou ne pas être,terroristes,parisDu tout politique au tout polémique

Les polémiques enclenchées depuis une semaine sont incessantes, des plus sérieuses aux plus triviales. Un florilège : Jeannette Bougrab était-elle la compagne de Charb? Fallait-il accepter la présence ou non des chefs d'état lors de la manifestation de rassemblement, un pigeon a-t-il vraiment chié sur Hollande ? Est-ce un phallus que Luz a dessiné sur le prophète? La liberté d'expression est-elle une liberté d'outrager? Fallait-il inculper Dieudonné? etc., etc.,

Le temps du deuil n'existe plus. Il se dessine un monde obscène où tout peut donc doit être montré. Si dans les années 60 tout était politique, aujourd'hui tout est polémique. Au passage, polémique vient du grec polemos : la guerre. La course au scoop ou à la vente en est concomitante. Il faut presser le jus de tout événement... puis en trouver un autre, quitte parfois à l'inventer ou s'y déchirer.  

Touche pas à mon prophète, touche pas à mes martyrs

Dans les années 80, la foule descendait dans la rue avec "Touche pas à mon pote" comme slogan. Faut-il en déduire que l'on est passé des engouements altruistes aux manifestations grégaires? Que l'on descendait à un moment pour l'autre et que maintenant on descend contre lui (Pegida en Allemagne), au nom des prophètes ou des martyrs seulement (de la liberté de blasphème ou de son interdiction) ? - Non. Ce serait trop simpliste de l'énoncer comme cela. Cela raconte pourtant indéniablement quelque chose de l'air du temps.

Si je suis ou je ne suis pas Charlie n'est pas la question, si la voie de la polémique n'est qu'une impasse ou une machine à jus médiatique,  quelles sont les questions qui doivent nous mobiliser désormais pour ne pas céder à la peur, crever d'insécurité ou d'isolement sécuritaire ?

Il y a un élément d'espoir aujourd'hui, c'est celui qui fait jaillir de cet électrochoc social un rapport à l'autre différent créant et imaginant des rapports plutôt que des isolats; qui pousse à aller visiter les synagogues, découvrir les mosquées, ouvrir les portes du dialogue, s'intéresser à ses voisins, tisser des liens avec les barbus, les jaunes, les verts; et là où la peur est la plus forte, qui fait redoubler d'intérêt et de curiosité.

Si le tout sécuritaire l'emporte alors nous sommes foutus. Un durcissement et une rigidité accrue de notre société avec des budgets toujours plus grands pour les polices sera avant tout un constat d'échec et de défaite source d'insécurités plus grandes. Il ne me sera d'aucun secours de recevoir un Charlie Hebdo doré aux feuilles de la légion d'honneur dans une boîte aux lettre sous surveillance avec des caméras à l'entrée de mon immeuble et des flics plein les rues, je sursauterais alors si quelqu'un me suit dans la rue...

Ce n'est pas cette société là qui est désirable.

Je suis un être de désir, non de refus, de peur ou de haine.    

 

Dessins : Géraldine Puig

17:13 Publié dans Air du temps | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : charlie hebdo, être ou ne pas être, terroristes, paris | |  Facebook |  Imprimer | | |