sylvain thévoz

05/08/2015

La capote et le territoire

download10.jpgMercredi

J’ai dans mon sac une pierre prise dans un bas pour cogner. Des talons aiguilles dans les yeux, je t’assure, ça fait mal.

Tu me vois, je suis là, à une et à deux et à trois heures du matin, dans la nuit dans le froid, tout l’hiver parfois. Mais je suis ailleurs en même temps, beaucoup plus loin qu’ici.

Ce que j’expose n’est pas ce que je suis, qui je suis est à l’abri bien loin.  Je me répète peut-être. Peut-être que je t’ennuie… qui je suis n’est pas celle que tu vois.

Qui je suis ne travaille pas après minuit, ne mets jamais de bas.    

Il y a plein de prostitués dans les boîtes d’assurance et les banques.

Je suis travailleuse du sexe.

Ce n’est pas parce que je travaille avec mon corps que je suis à vendre. Je facture un service, c'est à prendre ou à laisser. Ce n’est pas ma personne que je solde. Cela, les mecs ils ne le comprennent pas. Pour que leur fantasme fonctionne, il faut le leur laisser croire. Je suis une comédienne. Life is a stage. Je vais aller voir la pièce de Devanthéry à l’Orangerie cette semaine : to be or not to be. Shakespeare. Ça m'intéresse.

Je parle le moins possible. Je reste toujours le plus neutre possible. Comme cela, les hommes peuvent projeter tout ce qu’ils veulent, remplir ma corbeille vide de leurs joies, leurs colères, d’impatiences et leurs fleurs.

Je facture un fantasme. Ils paient sa réalisation.

Je travaille avec mon sexe. C’est dans ce trou que je fore. Par ce terrier, dans l’abri de verre, que je me construis, en ressors. J’essaie de comprendre ceux qui viennent me prendre. Tu ne peux pas savoir combien j’ai appris sur le trottoir. Ni comme les gens aiment salir, raconter des ragots et te déverser leurs ordures.

Je n’aimerais pas que mon fils apprenne que je travaille dans la rue. C’est la dernière chose que je veux voir. J’aurais trop honte. L’argent que je gagne, c’est durement. Je paie mes impôts, comme tout le monde, je cotise pour ma retraite. Il y a de la place pour tout le monde ici, mais le prix à payer est salé. Tu dois t’exposer, tu peux choisir ce que tu mets en vitrine. Tu n’en sors pas inchangé. Tu dois te vendre. Toi seule évalues ce que tu donnes et pour combien tu l’abandonnes.  

Le territoire, c’est vital.

Les filles, les nouvelles, sont de plus en plus jeunes. Elles s’en foutent de casser les prix. Pour deux fois rien tu baises. Pour quarante balles, elles font tout maintenant. Pour presque rien, un rapport complet. Moi, j’ai des enfants à nourrir, leur éducation à payer. En vieillissant, tu dois aussi t’occuper plus de toi. Les dents, les yeux, les seins.

download.jpgElles, elles cassent le marché. Elles se mettent dans le coin là-bas et si tu les fais chier, leur mac rapplique. C'est difficile dehors, tu vois. La semaine passée, la chinoise s’est fait bastonner. Elle n’est pas encore revenue. Même le plus petit bout de trottoir c'est un enjeu, du moment qu'il est bien exposé.

Les filles savent très bien où se mettre, où il faut aller, ne pas s’arrêter. J'ai trouvé une chaise dans la rue. Je l’ai accrochée à un soupirail avec un cadenas. Je fais 1234 pour le sécuriser. Comme cela, la nuit, quand j'ai mal aux jambes, souhaite m’asseoir, je le fais tranquillement. Cela devient mon salon et je regarde passer ceux qui me regardent m'asseoir. 

Parfois on fait fausse route. On ne pensait pas lâcher autant, ni être rattrapées par le temps. C’est ainsi. Des filles vieillissent mal. L’occasionnel a duré. Elles ne savent plus mordre. Elles sont foutues. Elles ne peuvent plus dire non. 

 

Photographies: Tous droits réservés Eric Roset www.eric-roset.ch

 

Texte écrit suite à un travail sur le boulevard des Tranchées avec les travailleuses du sexe pour l'association Aspasie, la rédaction de son journal Mots de Passe.


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31/07/2015

Genève, la nuit

ArwmX5efpF4D43iODWRfhV7Rn-SMyHgaGRUDMkwdAUM.jpgVendredi.

J’ai été violée par mon premier mec.

Mon corps ne m’appartient plus. Ce qui est dedans n’est plus à moi. Il n’y a plus rien de protégé. Plus rien à soustraire, plus rien à préserver.

J’en parle toujours comme s’il s’agissait d’une autre. Comme si c’était arrivé à une femme qui est ma meilleure amie. Parfois je regarde les plaques des rues et je les récite, ça m’empêche de trop penser : rue Jean Sénebier, boulevard Helvétique, rue de l’Athénée, rue François d’Ivernois, puis je recommence dans l’autre sens rue François d’Ivernois, Ferdinand Hodler, rue de l’Athénée, boulevard Helvétique, rue Jean Sénebier. Des mecs que des mecs, tout le temps.

J’exige toujours la capote. Les mecs sont des tarés. En baisant, ils essaient de l’enlever, de te mettre sans protection, à nu. Avec un mec derrière moi, je garde toujours un doigt à la base de son sexe, pas qu’il l’enlève. Quand je tourne le dos je regarde par-dessus moi.

A l’intérieur, à l’intérieur de moi je fais des signes de croix.

Dieu est toujours là quand je travaille.  

Dieu est toujours là quand je baise.

 

Je me protège du mieux que je peux.

Toutes les filles te diront ça, mais tu verras, après, pour le fric, pour un soir, parce qu’elles font confiance, parce qu’elles en ont marre, elles vont risquer leur corps et leur santé.

Moi, je mets les choses au clair. Ce sont les lois du marché qui veulent ça. Le tarif, la durée, où on va et comment : tout est posé d’entrée. Je ne laisse rien au hasard.

Je suis douce, ferme, et polie.

Le client est roi. Mais il ne doit jamais me prendre pour une conne.

Je rentre dans sa voiture. C’est son territoire. Quand je suis embarquée, je prie.

 

yycE4FdUubLTNZmN-MtkVM4KO23_o7ILFgX3aT7FEUE.jpgC’est sur le trottoir, exposée, que je me sens le plus en sécurité. Car il y a les collègues qui travaillent, je connais chaque coin du boulevard, la petite rampe qui monte d’un côté, et redescend de l’autre, les balustrades en ferronnerie rouillée où s’adosser. C’est un lieu que j’ai appris à apprivoiser.  Il m’est devenu en quelque sorte familier.

Dire que je l’aime ce serait trop dire, mais je l’ai apprivoisé. Ou peut-être est-ce l'inverse en fait. Je ne sais pas. Genève, la nuit, pour moi, c'est comme cela.

Voilà tout.

 

Photographies: Tous droits réservés Eric Roset www.eric-roset.ch

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