sylvain thévoz

20/12/2016

Alleluia Noël : apnée ou respiration?

noël,fêteNous ne nous laisserons pas emporter par la dépression, par les déflagrations. Cela a beau péter de tous côté, donner l'impression que c'est la fin du monde, la fin de l'histoire, qu'il n'y aura plus rien après notre prochain souffle - hé surprise tu es encore là toi?- nous ne nous laisserons pas tomber.

L'après vient, il est en gestation, maintenant, dépend de nos engagements, nos grandes petites mains, plongées dans le mystère du miracle d'être, du devenir gigotant avec, dans notre tube gastrique, en gestation dans la soupe primordiale colorée de milliers de calories tourbillonnantes, pour gérer l'angoisse post-brexit, post-trumpiste, pré-lepensite ou que sais-je : la farouche volonté d'être.

La farouche volonté d'aimer, de se tromper, d'oser, de recommencer, de lutter, d'écrire, de perdre, de recommencer encore, de témoigner, d'être jugé... et de s'en foutre. 

Patrick Chauvel[1] quand il rentrait de reportage de guerre, tentait de se poser et de ne pas repartir immédiatement. Mais il était tellement out, en décalage entre deux mondes, à distance d'un vol de l'horreur et ramené parmi les vivants, qu'il échouait, envoyait bouler les chauffeurs de taxi qui ne savaient pas ce que c'était que Viêt-Nam ou Liban et se relançait à nouveau, sur d'autres terrains.   

Ce n'est pas la catastrophe qui l'emportera, ni le double gras de la dinde aux marrons, ou la charité. Il y a une voie large entre se gaver de gras ou grogner sous les gravats, avec quelque chose de la distance à l'événement et l'engagement, pour ne pas se réfugier dans le quant-à- soi, la dépression, ou l'impuissance. Il y a mille manière de résister, de dire non. On se laissera pas bouffer la tête, ronger l'os par le cancer du renoncement.

Mille façons aussi de s'organiser, d'accroître la beauté, comme cet homme qui passe doucement de la musique à la radio le soir, choisissant des airs décalés, de jazz ou de rumba, et ouvre les fenêtres de l'esprit comme un petit calendrier de l'Avent.

Comme cette femme qui griffonne des textes sur les tables des cafés et répète d'un air inspiré à tous ceux qui lui offrent un verre : tu dois lire Le dernier testament de Ben Zion Avrohom de James Frey, tu verras un Christ déglingué revenant tel un clodo dans le New-York d'aujourd'hui... tu dois lire Antonin Artaud ou Michaux, écrire tout ce qui te passe par la tête, limer toutes tes pensées, pour faire briller une autre densité, une autre lumière.  

Ces journées ou s'emboutissent sur ton écran un assassinat, une fusillade, des bombardements et des naufrages - comme si c'était quelque chose d'aussi banal qu'une liste de commissions; où tu te retrouves scotché comme un batracien devant la dureté du monde, et en même temps, où tout atteste de sa dématérialisation, car rien n'empêchera le sprint radical, décisif, forcené et bouillant vers... les cadeaux de Noël.

S'y ajoute, nécessairement le temps des rétrospectives, des hommages, des bilans, des retours en arrière, et des fleurs déposées sur les tombes. Et puisque c'est la fête des familles, c'est donc nécessairement celle de ceux qui n'en font plus partie, l'ont quitté ou glissé au-dehors. Et tu brasses tout cela, faisant mémoire par un mantra silencieux des noms disparus ou présents à jamais.  

Alleluia Noël : apnée ou respiration ?

Sur le fil ou sous la flamme, vivre est encore une fête. 

 

 

 [1] Patrick Chauvel, rapporteur de guerre, Editions J'ai lu, 2004. 

 

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25/12/2015

Jésus à Champ-Dollon

Lève-toi, prends le petit enfant et sa mère, fuis en Egypte et restes y jusqu'à ce que je te parle, car Hérode va rechercher le petit enfant pour le faire mourir. (Matthieu 2,10)

Ainsi commence la vie de Jésus selon l'évangile, par une fuite dans la nuit loin de la terreur et d'un empereur voulant le supprimer... puis le retour de cet enfant sur la terre qui l'a vu naître lorsque cet empereur meurt.

Que l'on ait retenu de Noël les cadeaux, les rois mages et la fête de l'abondance, une trace de la joie et de l'allégresse est une chose, mais pourquoi escamoter la dimension politique, marginale et menacée de la naissance de Jésus ? La précarité de sa naissance, qui place d'entrée son existence sous le signe de miracles successifs (comme un petit enfant qui survivrait au naufrage d'une embarcation en Méditerranée).

Cadeau de Noël

Je réfléchissais à cela dans un train pour rejoindre mes parents dans un petit village vaudois. A Gland, le long de la voie ferrée et des baraquements : une trentaine de migrants assis attendaient le train ou n'attendaient rien, ils étaient là.

Dans le wagon, de mon côté, deux vieux, mari et femme, qui regardaient ces hommes comme si tout à coup ce qu'ils voyaient parfois à la télévision avaient rejoint leur réalité, sans qu'il ne me soit possible de savoir ce qu'ils en pensaient vraiment.

Au jour de Noël, à travers le petit écran d'une vitre de verre feuilletée, deux réalités instantanées, croisement fugace. Une question me vient alors : comment les rapprocher, les mettre en lien, ces deux mondes-là? Alors que ni la langue, ni l'histoire, ne les rapproche, et que pourtant ils sont appelés à vivre ensemble, cohabiter, partager les mêmes gares, les mêmes trains, les mêmes nourritures?   

Après quelques minutes d'arrêt, le train est reparti. Les deux anciens, avec leur panier de victuailles et leur sac "île de la Réunion" dans une direction. Les migrants immobiles, demeurant le long des voies ferrées.

C'était mon cadeau de Noël.

Seuls ceux qui ne veulent pas comprendre ne comprendront pas.

 

Jésus étranger à la prétendue "Civilisation judéo-chrétienne"

Je crois Jésus, réfugié politique, étranger à ceux qui parlent de la société judéo-chrétienne, des "valeurs chrétiennes", voulant les travestir et circonscrire à un territoire, une aire géographique, les instrumentalisant pour rejeter tout ce qui ébranle et conteste leurs certitudes et conforts.

Je crois à Jésus, réfugié politique, va-nu pied, migrant, dépossédé, ami des humbles, des doux et opprimés; de sa naissance à sa mort, pourchassé, prisonnier, condamné puis mis à mort, traçant un chemin de Noël à Pâques, sur l'arc d'une trajectoire radicalement étrangère à tout discours sur la prétendue "société judéo-chrétienne" légitimant en fait une société fermée, anti-évangélique et anti-chrétienne.

Je crois à Jésus, assis au bord d'un quai à Gland, prêt à accueillir celui qui descendra du train, dans l'ouverture, toujours.

Je crois à Jésus, bébé emmené dans les bras d'une femme, passant une frontière à Vallorbe ou au Tessin.

Je crois à Jésus, sorti quelque part de Syrie par son père qui s'est levé, pour fuir la mort et répondre à la vie.

Je crois aujourd'hui Jésus, musulman, chrétien, juif ou athée. 

Je crois à Jésus, adolescent, Dieu incarné, désigné du statut de non entrée en matière (NEM), souriant le long d'une voie ferrée.

Je crois à Jésus arrivant à Genève Ville de refuge et dormant sous les ponts, avec les roms déplacés d'une rue à l'autre par les bâtons tactiques.

Je crois Jésus à Champ-Dollon.

 

 

Joyeux Noël. 

 

 

 

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27/12/2014

Un pape avec du peps

Je faisais, j'avoue, partie des sceptiques lors de l'accession au pouvoir de Jorge Mario Bergoglio au rang de pape en mars 2013. Je percevais le pape François comme un prêtre ayant raté le train de la théologie de la libération, en tous les cas, toujours marqué une distance avec le mouvement de lutte pour la liberté et la dignité humaine en Amérique latine; avait même passivement plutôt lutté contre [1]. Le mouvement de la théologie de la libération, par sa fameuse méthodologie empirique  : voir / juger / agir, engageait l'évangile à changer le monde, et n'esquivait pas les enjeux politiques de celui-ci.

Je croyais donc le pape François destiné à être un pape de plus dans la longue lignée de papes conservateurs, réactionnaires,racoleurs, demeurant au service d'une église et oubliant d'être au service du monde, servant avant tout la perpétuation des rentes de situation et la popularité mièvre des icônes.

L'écho sur-médiatique donné au nouveau pape n'était pas rassurant. J'y voyais avant tout une machine de promotion de ce qui est inoffensif, charitable, et donc fidèle à une image très consensuelle de la foi et de la fonction d'un pape de décoration que l'on sort de la napthaline à Noël ou à Pâques. Plus les médias tournent autour d'un objet, plus il est insipide en général (ça doit bien se trouver quelque part dans les Evangiles d'ailleurs). 

Un message à la Curie qui secoue l'encensoir 

Entendre les voeux de Noël du pape à la Curie m'a fait reconsidérer mon point de vue sur François [2] . Parce qu'enfin un homme dit ses quinze vérités aux membres d'une institution en panne de renouvellement et de discours spirituel. Enfin, un pape met le doigt sur les travers de l'institution ecclésiale et sur ces vieux messieurs confits dans leurs fonctions. Pertinence et puissance sont bien présents dans la description minutieuse, par le pape, des maux qui rouillent l'église.

Prenant assise auprès des pères du désert, faisant ce qui, pour un marxiste, est une autocritique, ce qu'Edgar Morin a si bien réussi à faire [3], dressant un catalogue des maladies spirituelles auxquelles est sujette l'institution et ceux qui la font vivre, le pape porte une charge universelle qui va au-delà de l'église et peut-être appliquée à toute institution où l'appétit du pouvoir l'emporte sur les idées; où l'usage de celui-ci l'emporte sur le service; où l'abus de puissance étouffe ceux que le pouvoir est censé servir, s'en trouvant accaparé par quelques happy fous. 

Que dit François ? Il dénonce 15 maladies spirituelles

François dénonce la Curie comme un corps porté aux maux quand il ne prend pas soin des maladies qu'il génère. Ceux-ci sont au nombre de 15. La maladie de ceux qui se transforment en patron et se pensent supérieurs à tous ;  la pathologie du pouvoir qui découle du narcissisme ; la maladie de ceux qui ont un coeur de pierre et se cachent derrière des papiers, devenant des bureaucrates coupés de leur sensibilité ; la maladie du fonctionnalisme et de la planification minutieuse poussant à devenir des petits comptables frustrés. L'alzheimer spirituel conduisant à la dépendance. La schizophrénie existentielle, recours à une double vie pour combler la vacuité spirituelle; le terrorisme des ragots,  conduisant à céder à la rivalité ou à la vantardise; le carriérisme et l'opportunisme; l'indifférence aux autres. La maladie du visage funéraire, consistant à poser sur son visage un masque de sérieux pour toujours bien montrer que l'on est archi occupé ou important). La maladie de vouloir toujours plus de biens matériels, l'avidité, celle des cercles fermés, qui mettent l'appartenance à un groupe au-dessus de celle du corps social; la recherche du profit mondain, de prestige par la calomnie et la médisance d'autres.

Il faut écouter comment il décortique ces maladies, avec quels mots précis, soigneusement choisis il les évalue; et combien ces mots peuvent s'appliquer très bien à bon nombre d'institutions laïques, sociales, culturelles, politiques.


Un François chasse l'autre

Je suis chrétien, je ne suis pas catholique. Je suis socialiste. J'ai soutenu et voté François Hollande. Je me suis réjouis de son accession au pouvoir, le défendant jusqu'à ce que la lâcheté de sa position durant l'agression israélienne sur Gaza soit la goutte finale qui me fasse lâcher prise.

Aujourd'hui, des deux François, il est piquant de constater que celui dont je doutais le plus me semble le plus à même de relever les défis et avoir un regard critique et radical sur le monde. Celui que je soutenais tout d'abord me paraît réduit à gérer l'urgence au mieux et patauger dans un bourbier médiatique et politique, dans lequel il est au mieux condamné à surnager, au pire à couler à pic, dans un exercice d'impuissance qui frise le ridicule ou la contrition.   

Le pape François donne du peps, oui, une énergie concrète pour repenser un monde moins corrompu où le pouvoir ne serait plus accaparé par des groupes auto-suffisants et égocentrés. Si le mot éco-socialisme a été beaucoup utilisé, celui de socialisme spirituel doit  être repensé, en étant plus attentif aux développement, en Amérique latine, à partir de la théologie de la libération, des mouvements de libération et d'émancipation de catégories entières de population et de balance de pouvoirs modifiés.   

La véritable révolution à venir sera socialo-spirituelle. Cette révolution intime et intérieure, doit être menée sur les barricades de l'éthique et de la conscience en plus de la lutte pour l'amélioration des conditions matérielles d'existence. Si elle échoue, on assistera comme annoncé à l'apocalypse écologique, migratoire, ou guerrière... what else?  

 

Les 15 maladies de la Curie selon François :

Se croire immortel, immunisé ou indispensable.

Trop travailler.

S'endurcir spirituellement ou mentalement.

Trop planifier.

Travailler dans la confusion, sans coordination.

L'Alzheimer spirituel.

Céder à la rivalité ou à la vantardise.

La schizophrénie existentielle (recourir à une double vie pour combler sa vacuité spirituelle).

Le terrorisme des ragots.

Le carriérisme et l'opportunisme.

L'indifférence aux autres (par ruse ou jalousie).

Avoir un « visage funéraire » (pessimisme, sévérité dans les traits).

Vouloir toujours plus de biens matériels.

La formation de « cercles fermés » qui se veulent plus forts que l'ensemble.

La recherche du prestige (par la calomnie et la discréditation des autres).



[1]  http://www.courrierinternational.com/article/2013/03/14/jorge-bergoglio-n-est-pas-le-pape-des-pauvres

[2]https://www.youtube.com/watch?v=LsFwjtIoVJw&spfreload=10

[3] Edgar Morin, Autocritique, Seuil, "Points essais", 1994 (Nouvelle édition)

20:58 Publié dans Air du temps | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : curie, pape, françois, noël | |  Facebook |  Imprimer | | |

24/12/2014

Fêter Noël comme il se doit

Glisser vite entre deux voitures. Passer tout juste. Farter ses lattes. Prendre l'arbalète du bout des doigts. Et le caddie. Appuyer sur les freins. Acheter 6 litres de lait, un pack de miel. Virage des caisses. Retirer le clou de la chambre à air, poser sur la fuite son doigt. Marcher tout droit sans regarder à gauche ni à droite. Hémorragie d'apéros. Devenir bulles. L'ivresse est triste dans la ville. Signaler à l'ami le drôle de sourire qu'il porte depuis des lustres. Retirer les coquilles la paille de ses yeux. Nettoyer ses lunettes. Dépoussiérer la crèche. Retourner dormir sous la couette. Faire bon usage des trous de souris. De l'étoile pour bergers et de la graisse. Aller voir Sade à Bodmer. 


Il 

Changer de perspective. Choisir radicalement entre le désir et la névrose. Inviter son voisin à monter sur le toit. Fuir le marchand de sable. Guet-apens pour Morphée. Un paquet de tuiles. Le collabo intime cherche la correction politique pour accroître son emprise. Roberto Zucco. Nourrir les moineaux et le renard de lard. Refuser le graphisme de plus, le diagramme de trop, l'administrateur supplémentaire. La petite musique qui sort du ventre en plastique. Joli logo du père Noël. Casser les prix. Roter la dinde. Les vers de terre jouent leur part dans les glissements de terrain. Libérer les animaux. Dire non, niet, pas plus loin. Ou encore. Dans toutes les langues, faire du silence un chant d'église. Et la famille? Et le sujet? Faire bon usage des trous de souris; des sabots gris des moutons. 

 

est né

La caserne de pompiers est en alerte. Allumer toutes les bougies. Poser son doigt devant la bouche. Ses lèvres sur l'orifice. Dire chuuuuut très bas. Dernier trait du calendrier. Allelouhia. Slalomer sur la piste entre briques de verre et bouchons de muscat. Marcher ou pas. Penser aux piquets de plastique. A Ingemar Stenmark, à Nabilla, au sprint de Mario Colonna. Recevoir les voeux de Noël du président, vice-président, conseiller d'Etat, d'Ueli Maurer du pape et d'Obama. Voir passer la charrette remplie de têtes et de bras. Murmurer tout bas ce qui ne se crie pas. Pourquoi les fous foncent dans la foule? Pourquoi la foule sur le foie gras? Se relever au milieu de la nuit. Le sapin bien en place. Tout va. Tout va.


le divin

Faire et refaire la grève. Occuper le vide entre les lignes. Zapper tous les best-off 2014, compilations, montages toxiques, rembobinages, remémorations et diverses propaganda. Faire diversion. Arrêter la petite musique. Tirer sur la corde des cadeaux jusqu'à ce que vienne le costume du père Noël et de tous les papas. Tenir bon la ficelle. Ne pas lâcher. Effacer les traces comme un indien. Préparer l'embuscade. Ne rien planifier pour le 31. Faire bon usage des nids d'aigle. 


enfin

Refuser la trêve, récuser la pause. Puisque tout continue, attaquer par le flanc. La dent crénelée. Le langage codé. L'incisive devant. On se comprend. Passer à une autre vitesse. Approfondir le souffle. Ne pas se prêter au jeu. Ne pas demander d'intérêts. Sourire seulement intérieurement. Un sauveur vous est né: à Bethléem ou à Gaza? Dans l'étable, à l'usine, le dernier i-phone 6. Grossir la file d'attente? Pour aller où? Boycotter Morisod, TF1, la soupe tiède de la RTS. Entrer en dissidence. Aller dans les bois. Hululer pour la chouette. 

Anticiper le temps des bonnes résolutions, des cerises, des défaites, des cabanes accueillantes. Et sur le seuil. 

Et dans l'hiver

Et dans la joie   

Fêter Noël

Comme il se doit.

 

 

 

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07/01/2014

Mon beau sapin roi... du bitume

download.jpgJ'ai été l'objet de toutes les attentions. Vous m'avez choisi, soupesé les branches, jaugé la taille, bien miré la pointe, gratté un peu le tronc même, pour voir ma robustesse, ou juste par curiosité. Vous n'avez pas négocié le prix, non. Vous me vouliez tellement, vous brûliez d'impatience; que je vienne de Pologne de France ou d'Allemagne peu importe. Vous me vouliez tout de suite. Les enfants criaient tout autour, les acheteurs se pressaient, il fallait faire vite, m'emporter, me ramener à la maison. Hop ni une ni deux me voilà empaqueté, jamais filet ne me fut plus doux. Hop vous me roulez vous me déposez dans votre coffre, n'appuyez pas trop sur ma tête, non. Vous prenez soin de mettre une petite cordelette pour que je ne touche pas le sol, un peu de papier journal sous mes pieds, presque une couverture tiens...

Roi du salon

Avec quel soin vous me déballez, avec quelle délicatesse me transportez! Avec quels égards me faites passer les portes pour que je ne me brise pas une branche... vous ramassez même mes aiguilles qui tombent par terre. Quelle délicatesse. Merci. Vous évaluez longuement ma place. Ici, là? Non, plutôt ici, dans le coin. Vous éloignez le chat, dépoussiérez la place. J'étais le roi des forêts, je suis maintenant le roi du salon! Les enfants se précipitent, m'étreignent, me caressent. Oui, je pique un peu, c'est vrai, mais cela ne les effraie pas, je suis le lien avec le père Noël, j'ai le Mana.  J'abriterai les cadeaux, tout tourne autour de moi. La magie: je l'a transmets. Les enfants se fraient un passage sous mes branches, se bagarrent pour mettre les santons sous moi. Les adultes se chamaillent pour la crèche; croyants, incroyants, peu importe, ils m'encensent. Les boules? ça se bouscule pour les suspendre. On éloigne les bougies, on fait très attention qu'elles ne m'effleurent pas! Et puis ça y est, je suis décoré: guirlandes d'or autour du cou, cascades de perles d'argent sur le dos, je brille, je luis, rayonne dans le noir. On me veille, me couve du regard, on se lève même la nuit pour me voir. 

Noël : le début de la fin

Le 24 décembre c'est l'avalanche des cadeaux, on en empile des montagnes à mes pieds, ça monte, ça monte, cela va-t-il me submerger? Rubans tissus et velours noirs. Tout ça pour moi? Oui! Toujours un mot gentil - il est sublime ce sapin- merci! oh magnifique cette décoration - merci, merci oui je la porte bien - j'en rougis de plaisir, clignote même. Quand le repas de Noël tourne à l'aigre c'est vers moi que l'on se tourne pour se ressourcer. Mon bôôôôô sapin roi des fôôôôôôrets, la petite fille espiège qui chante, me fait frémir la colonne, j'en perds quelques épines, et voilà c'est le début de la fin. Entre deux coupes de champagne que l'on oriente vers moi, sous les vivas, avoir perdu quelques aiguilles est suspect. On ne me le pardonnera pas.

Tenir jusqu'à nouvel An 

On me regarde désormais du coin de l'oeil, mes jours sont comptés, je le sais. J'y laisserai l'écorce, mais avant ou après Nouvel an? Je résiste, ne plie pas, tiendrai le plus longtemps, mais le chat peut désormais se faire les griffes sur moi. Je décline doucement, décatis, parures retirées. J'aurai préféré que l'on me brûle; en finir d'un coup sec, que mon bois serve à la cheminée: dans une dernière flambée réchauffer la famille qui m'avait adopté. Mais ceux qui m'ont protégé du chat veulent me livrer aux chiens. Je vais me faire uriner dessus, ça se sent. On me fera passer par la fenêtre, me précipitera de l'étage pour que mes épines ne salissent pas la cage d'escalier; on me sciera dans un coin. Sordide. Patatras. Je voisine dorénavant avec les vieilles machines à laver, les chaises cassées, parmi les cageots, les emballages de cadeaux roulés.

Roi du bitume

Si j'étais roi de la forêt, roi du salon, je suis désormais le roi... du bitume. Mais quand vous me croiserez ces jours, abandonné dans la rue, délaissé sur des camarades d'infortune, ne déprimez pas, n'en perdez pas le moral. Je trône à tous les coins de rue. Je domine la situation, offre mon échine pour les chiens. Bon, j'aurais quand même bien aimé aussi partager la galette des rois.... Mais ce qui appartient à la forêt retourne à la forêt. Les journées rallongent désormais! Hâtez juste le mouvement, ramassez-moi vite, que je retourne au compost, à la terre, et qui sait dans quelques années je serai de retour dans votre salon, plus lumineux que jamais pour écouter vos jolis chants.

La vie est un éternel recommencement, pour les sapins comme pour les Hommes.

Voilà ma benne.

Je dois y aller.

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24/12/2013

Pourquoi encore fêter Noël ?

Pourquoi encore fêter Noël... aujourd'hui? On pourrait après tout le fêter demain ou après-demain. Le 24 décembre n'est rien d'autre qu'une date arbitraire. Jésus n'est certainement pas né un 24 décembre et certainement pas il y a 2013 ans. Et puis, enfin, pourquoi le fêter tout court? Jésus n'est peut-être pas né du tout, et si c'était le cas, faut-il vraiment s'en réjouir? Le Christianisme semble en Europe un monument en décrépitude; le temps de la foi et de la religion semblent appartenir au passé. L'engouement pour la fête sonne creux, à moins que nous ne fêtions désormais un Noël dé-christianisé, ce qui est possible aussi, mais alors: nettoyons les vieux chants et inventons de nouveaux rites. Il y a encore trop de christianisme dans notre fête commerciale. Et puis, si le Christianisme rime si peu avec fête, avec quoi résonne-t-il? -Avec accueil et recueillement peut-être-. Mais qu'accueille-t-on au juste et en quoi se recueille-t-on alors?

Fêter Noël, pour quoi faire?

Pour célébrer une ancienne fête religieuse dont on ne sait plus trop ce qu'elle veut dire; révérer un fétiche à la messe de minuit; la récupération chrétienne arbitraire d'un passage au solstice d'hiver; s'adonner à l'orgie commerciale? Pour célébrer la famille, les amis, se couvrir de cadeaux ? - Tant de gens sont seuls pourtant, et tant ne se font plus de cadeaux- Noël: une guerre froide? La célébration des solitudes plutôt que des solidarités, des isolations forcées tout autant que les retrouvailles? Je ne fête pas Noël, mais je m'approche comme une bête, un animal, en rampant d'une baraque en torchis ou un couple fugitif a mis bas un enfant destiné à la mort. Et c'est peut-être cela que j'accueille: un témoignage inédit sur la bête humaine.

Je ne fête pas Noël

Je ne fête pas la trêve, l'ennui, le morne moment symbolique à passer, mais je m'arrête devant le mystère qui demeure cloué en moi et continue de m'agiter : comment se fait-il qu'ils disent qu'au début était la parole, et qu'ils y croient; que tout soit parti de là, d'une parole, et d'une foi, et puisse être incarné, sans la chaire mais dans la chaire, puisque Joseph l'a toujours affirmé: je ne l'ai pas touchée ; et sa femme l'a répété: il n'aurait pas osé me tripoter; comment se fait-il alors qu'au début il y ait quelque chose plutôt que rien et que ce quelque chose soit avant tout nommé ? Que de cela il soit fait mémoire et mémoire, encore, alors que l'on a, semble-t-il, tout oublié?

Je fête l'éveil

Et si Noël me semble toujours attaché à "antan", comme la boue colle aux souliers crottés, j'essaie de m'en défaire. Et si Noël semble toujours placé dans le temps, lointain, dans le domaine des : il était une fois et des contes de fées, des Noëls de l'enfance, la naissance du petit Jésus (Yeshoua le va-nu-pied) n'est pas relégable au rang de mythe Disney, il y entre la poudre de la révolution. Il y a cette phrase bouleversante de l'évangile de Jean que des générations de moines ont écrit en tremblant: Au commencement était la Parole, et la Parole était avec Dieu, et la Parole était Dieu. Après cela, tu peux bien ouvrir tes huîtres et réajuster le sapin. Denner ferme à 19h, il est encore temps d'aller acheter une bonne bouteille de blanc. Noël est un récit de l'origine qui raconte quelque chose d'intemporel qui te place à la fois devant ta vie, devant ta mort, le dépassement des deux, et te plante aujourd'hui devant une étable vide et nettoyée.      

Noël a-venir

Noël parfois me semble aussi éloigné dans le temps, que la planète Mars l'est dans l'espace, à tel point qu'il semble ne plus signifier grand chose ici et maintenant. Et pourtant, en même temps, il y a cette parole simple de l'évangile de Jean : Celui qui vient après moi m'a précédé, car il était avant moi. Et avec cela, la temporalité prend un monumental coup dans la mâchoire, l'espérance est relancée. Noël est a-venir, pas à célébrer comme une messe mortuaire. Noël n'est pas encore arrivé. Noël est cela qui vient, les naissances à venir, annonce une résurrection à Pâques, comme la tienne quand tu seras tombé et que la mort sera enfin derrière toi.  

Je ne fête pas Noël, je le mâchonne.

Je ne fête pas Noël, je le rumine.

Je ne fête pas Noël, je m'y enfonce malgré tout, avec des bougies, des spectres, des co-naissances et quelques bêtes amies. Et je me dis qu'au final, c'est-à-dire au tout début, à l'origine, c'est peut-être Noël, la naissance d'un petit bonhomme, qui fête l'Homme, et que je n'ai que cela à recueillir: l'accueil de celui qui est venu pour rapprocher Dieu des Hommes et que ceux-ci ont rejeté de la même manière que la lumière luit dans les ténèbres, et que les ténèbres n'ont point reçue. Combat de tous les jours, quête quotidienne pour en être, sur la frontière, sur la limite.  

Je te souhaite, ami voisin humain, frère, soeur, prochain, dans la lumière comme dans la nuit, un Noël intense.

Et s'il est aussi joyeux, alors tant mieux, je m'en réjouis.

 

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26/12/2012

De l’abri de la bergerie à la boulangerie bombardée

Joyeux anniversaire, Christ. Les représentations que l’on se fait de toi n’ont guère changées, barbe claire, yeux bleus, tu es vieux, plus de 2000 ans paraît-il, et pourtant, tu es né hier. Que sont deux siècles à l’échelle de l’univers et de l'éternité ? Un vent... et ce monde change si vite. Tu me diras peut-être que rien ne change. Vanité des vanités, tout est vanité, et quel avantage revient-il à l’homme de toute la peine qu’il se donne sous le soleil ? Mais tu as la part belle désormais : tu es au musée Grévin des mystiques, rendu intemporel. Ce ne sont pas les quelques curés laïcs qui passent à télé-noël pour louer des projets de charité opportuns qui te ramèneront sur le devant de la scène. Tu es passé du retrait au retard en 200 ans à peine, à moins que tu n'en sois l'avenir. Combien de temps encore avant ton avènement?

Serais-tu né aujourd’hui, tu n’aurais pour sûr pas vu le jour entre le souffle de l’âne et les cuisses du bœuf mais entre un i-phone et une play-station sous les lumières d’une couveuse électrique. Tu aurais risqué le Ritalin à ta cinquième année, pour sûr l’école en REP ou le terrain vague. Si tu avais revisité Bethléem, tu aurais été bercé entre un check-point et un mur barbelé. Ton père aurait été absent : service militaire ; ta mère t'aurait probablement accouché en prison. Tu aurais vagi dans un abri antiatomique, ou dans les ruines d’une boulangerie bombardée. Comme tu le vois, notre humanité a progressé à pas de géants pendant ton absence. Ce ne sont pas les feux d’artifices qui manquent sur la planète. Joyeux anniversaire, Christ. On te rajoute une bougie.

Chaque événement chasse l’autre. Toi, tu es poussé hors-jeu. On vend des églises, on en détruit d’autres. Tant mieux peut-être, elles étaient vides. Pas sûr que tu t’y plaisais beaucoup non plus. Tu ne fais plus rêver. Tu sembles presque un peu has-been. Christ, produit dépassé ? Excessivement ésotérique, rebelle, politiquement incorrect pour être monnayable. A l’ère du tout jetable, du remplaçable, qu’est-ce que ça vaut un message pour l’éternité ? L’homo oeconomicus occidental est résolu à se passer de toi. Le père Noël t’a supplanté, les crèches nous restent sur les bras. Seuls les sapins bios produits en Pologne ou à Taïwan résistent au froid.  

Le spirituel est devenu surnuméraire. L’i-phone irremplaçable. Tu likes ?

Fukushima est un souvenir médiatique inodore et incolore. Tchernobyl appartient à l’histoire et Hiroshima à l’antiquité déjà. Ça turbine sec ici-bas, ça mouline et surchauffe. Tu sens l'odeur de plastique brûlé qui monte vers toi? Les contractions s’accélèrent de ce qui semble être l’enfantement monstrueux d’une planète éventrée. Le nucléaire se fissure sous nos pieds. 2 milliards d’humains boivent une eau saumâtre dans des flaques quand ils en trouvent. Des banksters font et défont des fortunes en un clic ou en perdent tout autant en le doublant. Notre idéal de société est  le casino où se  joue à quitte ou double du blé, de l'orge, nos déchets nucléaires et des microtechniques militaires à dérivés humanitaires. Si tu as le temps, feuillettes le petit livre de Baudoin de Bodinat : « La vie sur terre, réflexion sur le peu d’avenir que contient le temps où nous sommes », ou « l’insurrection qui vient »  du comité invisible, j’aimerai bien ton avis là-dessus.

Joyeux anniversaire Christ. Merci pour la liberté laissée. De l’abri de la bergerie à la barbarie programmée, on a fait un sacré bout de chemin dans notre humanité. Y'a de quoi être fier et se taper sur l'épaule. Ne te sens pas obligé de revenir, on se débrouille très bien sans toi ici-bas, pas de soucis. Le pain et le vin de la messe, sont devenus chair et sang pour vrai, pétrin de farine et de larmes, ici, ici et là et là encore. Pas besoin de google earth pour mettre le doigt dessus. Personne pour crier au miracle, alors on baisse la tête et on continue de remplir nos bagnoles de mélasses fossiles. Le patron de la Fédération des Entreprises Romandes exhibe son smartphone, très fier : voilà le sommet auquel notre société est capable d’arriver. Ah bon. Dis, pour ton prochain anniversaire, tu préfères quoi : un cartable blindé, un nouvel abattement fiscal ou un i-phone-6 ?

Joyeux anniversaire Christ. Ne reviens pas trop vite, ici on gère. La croissance ne va pas si mal, on annonce une embellie sur le front des affaires et notre humanité crie par une ouverture franche tirée au botox bordées de dents radioactives : avant nous le déluge, la barbarie est à venir, on saura bien la prendre de vitesse avant qu'il ne soit trop tard.