sylvain thévoz

09/04/2018

La démocratie s'achète-t-elle?

politique,genève,élections,ploutocratie,medias,libertésC'est la question qui se pose en ouvrant un journal dominical qui offre une double page à un magistrat de droite pour qu'il y fasse sa publicité, sans aucune question critique ni remise en cause politique de la part de la journaliste. L'arrogance, encore elle, peut s'étaler, sans frein. A la question : votre réélection passera comme une lettre à la poste, c'est trop facile ? Réponse du magistrat : je regrette cette absence de campagne. La suffisance du pouvoir s'étale sans vergogne pour celui qui a mis un certain nombre de media à sa botte pour qu'ils lui servent de commodes publireportages.

Allez pourtant demander aux policiers ce qu'ils pensent de leur direction, et aux syndicats de l'action du chef... ce sera une autre tonalité que celle donnée dans ce publireportage. Il n'y a là pas un mot sur le bilan, pas un mot sur ce qui a été réellement fait en... 6 ans de pouvoir. Et c'est là une des fragilités de cet homme: être depuis bientôt 11 ans élu à un exécutif ou un autre à Genève, et donner pourtant toujours l'impression qu'il va enfin réaliser quelque chose, que le travail va débuter, qu'il est au coeur de l'action, sans que jamais l'on ne parle de véritable réalisation, sans que jamais on ne creuse vraiment ces chantiers reportés.

Une élection chasse l'autre, une ambition dépasse l'autre, mais avec quel bilan ? On a lu récemment le récit d'une tentative d'intimidation et de menaces envers un député de gauche qui se retrouve attaqué en justice pour avoir émis des critiques et questionné l'action du magistrat en question.[1]  Ces méthodes, on les a connue en Ville de Genève aussi. La menace, toujours, pour ceux qui défendent la démocratie.   

Influencer un vote en donnant une double page à un magistrat tout en en roustant d'autres à 7 jours d'un scrutin, ce n'est pas le reflet d'une démocratie sereine.

Permettez-moi donc ici de contre-balancer.

Je ne peux croire que les Genevois.e.s se laisseront rouler dans la farine, eux qui se font traiter d'anesthésiés par ce magistrat, qui valide au passage la question d'une journaliste comme quoi ils et elles seraient endormi.e.s dans leur confort.

Mais quel confort ? Depuis 6 mois que je bats la campagne et la rue, j'entends des gens qui, arrivés à la retraite, sont contraint.e.s de quitter Genève parce qu'ils n'arrivent plus à y vivre décemment. Ils laissent leurs enfants et petit-enfants derrière eux pour aller vivre ailleurs. Est-ce cela l'endormissement dans le confort ? Ou serait-ce plutôt le taux de plus de 5% de chômeurs à Genève -record national- et l'implacable exclusion des personnes de plus de 50 ans qui témoignent du calvaire et de l'humiliation de devoir faire des offres d'emploi et de se faire traiter comme des moins que rien après s'être fait virer comme des torchons?

Ce serait donc cela l'endormissement dans le confort? Celui de cet homme qui, dans la rue, me dit avoir fait mille, oui:  1000 offres d'emplois sans aucune réponse positive. Ou cet autre qui, à la retraite, continue de bosser sur des chantiers pour compléter sa maigre retraite, ou celles et ceux qui sont baladé.e.s d'emplois précaires en emplois précaires, tout en étant sommés de payer leurs primes d'assurances maladies? Ce serait cela l'endormissement? Ou serait-ce encore plutôt celui des 17% de jeunes de 25 ans qui n'ont ni diplôme ni formation professionnelle, des working-poor, de toutes celles et ceux qui sont à l'aide sociale quand bien même ils travaillent, étant encore malgré tout sous les barèmes du minimum vital? Il ne faut en effet jamais oublier que parmi les bénéficiaires de l'aide sociale, seuls 26% sont sans emploi, et parmi eux on compte les enfants, les malades! 

Aujourd'hui, ce n'est pas l'endormissement qui guette, c'est celui de la précarisation généralisée, à cause de politiques publiques qui favorisent les plus riches et le toc au détriment des travailleuses et travailleurs, des retraité.e.s et des jeunes.     

La démocratie s'achète-t-elle ? C'est la question qui nous sera posée ce dimanche 15 avril, et aucune autre. Tout au long de cette campagne, une bande politique, née de rien, s'est payée des pans entier de visibilité médiatique. Un groupement qui a déposé plus d'un million de francs sur la table pour s'offrir des espaces médiatiques et marteler sur un maximum de supports, d'écrans, de pages, un message qui se limite à : voter pour moi. Ils ont certes essayé de faire aboutir une initiative populaire qui promettait de raser gratis, mais elle a échoué, manquant de réunir le nombre de signatures prescrites. Cela illustre le manque d'ancrage et de militant.e.s. L'esbroufe, les effets de manche, et encore plus d'argent pour vendre une image, cela fonctionnera-t-il? Pas sûr du tout que l'argent permette de tout acheter.    

Pouvoir des media, pouvoir de l'argent et de l'intimidation : il est vital de se mobiliser contre ce nivellement par le bas, cette dénaturalisation de la démocratie, et de voter et faire voter sans relâche contre ces forces obscures, afin de renforcer une vraie démocratie, celle liée à des projets politiques, des débats de fond et de défense d'idées pour le bien collectif.  

La démocratie s'achète-t-elle ? Si celles et ceux qui en ont le pouvoir, les citoyennes et citoyens ne s'engagent pas pour sa défense, il est à craindre que oui. Réponse : dimanche 15 avril dès 12h.

Et d'ici là, à chacun.e. de faire un usage précieux de son  bulletin de vote pour lutter et contester l'hégémonie de l'argent, en votant pour l'Alternative.

A 7 jours du scrutin, seul 15% du corps électoral a voté...

 

[1]https://www.tdg.ch/geneve/actu-genevoise/Rumeurs-sur-des-ecoutes-deux-plaintes-sont-deposees/story/16751754

Photo : Eric Roset 

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www.sylvainthevoz.ch

 

 

08:32 Publié dans Genève, Humeur | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : politique, genève, élections, ploutocratie, medias, libertés | |  Facebook |  Imprimer | | |

22/04/2013

Deux hommes seuls


Etait-ce possible de ne pas suivre ce qui se passait à Boston? Etait-ce possible, même d'un oeil, de s'en éloigner, tant l'hystérie était forte, tant la construction du récit singeait celle d'un film à suspens? Après le journaliste "embedded" pour couvrir l'évènement, c'est désormais le spectateur qui est entraîné dans la construction du récit. C'est lui qui fait l'enquête, en décortique les éléments, signale à la police des indices, compare les photos. Il suit l'action en direct, il peut même l'influencer, entraver l'action de la police ou l'aider. Le télespect'acteur va vite alors regarder dans son arrière-cour si le terroriste ne s'y cache pas; ou s'il se vide de son sang dans son bateau rangé pour la belle saison. La réalité est devenu un mille feuilles. Le telespect'acteur regarde d'un oeil son écran et de l'autre par la fenêtre s'il voit passer en courant celui qui est sorti brusquement du cadre un fusil à la main.

Et moi, à distance, je regarde tout cela. 

Passez moi le pop-corn, ou alors c'est que je rêve.

Le terroriste est un intimiste. C'est nouveau? Il ne frappe pas le pouvoir politique où il se trouve, dans ses tours ou ses parlements, dans ses voitures blindées, mais là où il s'exerce. Il le frappe dans sa télé, sur la ligne d'arrivée du marathon, dans un théâtre public. La haute sécurité des périmètres protégés a rendu les lieux du quotidien des cibles par défaut. Dans une société de masse, le pouvoir, c'est... la masse. Qui d'autre? Mais la masse, c'est par définition... personne. Alors que le terroriste, lui, c'est quelqu'un, et il le prouve. Il peut la secouer la masse. Et de celle-ci tombent des êtres, qui deviennent subitement un peu tout le monde. Car c'est toi cet homme qui court sur le bitume, c'est moi ce passant ensanglanté, et c'est toi le monstre aussi, car c'est ton fils qui part en fumée sans que tu n'aies rien pu faire. 

Mais pourquoi une telle chasse à courre derrière deux hommes? Parce que, durant l'intervalle de quelques heures, le pouvoir a perdu le contrôle de la masse. Il ne savait plus qui l'habitait et ce qui la secouait. Et la masse ne savait plus qui elle hébergeait et donc qui elle était. La ville n'a pas été arrêtée pour retrouver deux individus mais pour l'empêcher de s'activer encore plus. Au final pourtant: deux hommes seuls, rien de plus. Vraiment?      

La réalité ressemble désormais tant à la fiction qu'elle en prend la trame, jusque dans l'indécence de la relégation des victimes au rang de résidus de l'actu. Les superstars médiatiques sont les hommes armés, police ou terroristes, et le télespectateur jouit de pouvoir suivre le script de l'histoire en temps réel. Images hypnotiques de verres soufflés au ralenti, secousses puis fumées grises qui se répandent sur la ligne d'arrivée d'une course populaire.  Echo avec le petit bruit de la canette de bière ouverte et du bip du micro-onde signalant le terme de la cuisson à air chaud - la tarte aux pommes congelée est prête! - La haie d'honneur aux policiers casqués ramenant les cornes et le corps d'un jeune homme à casquette montre que le socle a vacillé. Et les trophées tristes illustrent les hauts niveaux d'angoisse et la fragilité d'un système qui ne repose plus que sur sa capacité à générer du rêve de la fiction et du sport.... ou des ennemis à abattre.   

Deux hommes seuls, avec des clous, deux cocotte minute, ont fait fermer une ville d'un million d'habitant-e-s, en mettre plusieurs autres sur un pied de guerre et fait tanguer tout un pays.  Signe de l'extrême faiblesse d'une nation rongée par la violence d'un système qui roule depuis longtemps sur sa jante. Les Etats désunis d'Amérique n'ont jamais semblé aussi vulnérable. Ses forces de cohésion s'épuisent. Or, si ce qui a conduit à la violence n'est pas compris et modifié, qu'est-ce qui l'empêchera de réapparaître? Et qu'est-ce qui est en train de se passer pour que des hommes de moins de trente ans, français ici, américains là-bas, tirent ou fassent sauter à l'aveugle des bombes dans la foule, et avec une radicalité morbide, sans revendications, sans paroles, sans messages, sans destinataires baculent dans la mort avec une trouble résolution ?

THE END

Et l'Amérique entière, "comme un seul homme" parvenue à la fin de son talk-show, se leva pour applaudir la prouesse de ses forces de l'ordre. Fin d'un mauvais film, problème réglé, on va pouvoir continuer "comme avant". Vraiment? Que raconte, dans le fond, cette histoire, si ce n'est que cette séquence fait partie d'un récit plus large pour laquelle nous avons les images, et dont nous sommes les acteurs, mais à laquelle il nous manque la bande son.

 

22:11 Publié dans Air du temps | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : boston, terrorisme, medias, telespect'acteur | |  Facebook |  Imprimer | | |