sylvain thévoz

08/08/2018

L'anonyme et le génocide du parc La Grange

IMG_4319.jpgTa connerie est sans limite, toi, qui a fait deux croix ciblées sur deux visages de survivants du génocide du Rwanda au parc Lagrange, Genève, en ce mois d'août. 

Mais elle montre aussi, à revers, et malgré toi, toute la beauté et la force de ces photos, et le profond travail de Lana Mesic, qui nous oblige à réfléchir à la violence, au pardon et aux raisons profondes de ceux-ci.

 

 

Tu es passé devant cette photo et as choisi de l'attaquer en faisant deux croix noires sur deux visages noirs. Tu n'as sûrement pas compris qu'il s'agissait là d'un bourreau et d'une victime, que ces deux-là, plus de 20 ans après le génocide du Rwanda, nous donnaient, par leur geste et leur présence, par le fait d'avoir accepté de se retrouver ensemble, une incroyable et troublante leçon de vie.

 

Des croix, au Rwanda, il y en a eu environ 800'000 entre avril et juillet 1994, mais tu l'ignorais peut-être. Tu as pensé qu'il fallait ajouter les deux tiennes. Ou alors tu n'as pensé à rien. Hannah Arendt a beaucoup parlé de la banalité du mal. Le mal qui peut être à la fois banal et extrême, alors que seul le bien est radical... mais tout ça pour toi c'est peut-être comme du chinois quand tu tiens, puissant, ton petit feutre dans ta petite main.

 

Avant ce travail, l'artiste Lana Mesic dit qu'elle n'avait jamais touché la main d'assassins. Par cette série de photos,  elle montre les survivant.e.s et les agresseurs, côte à côte, s'embrassant, buvant ensemble, l'un debout, l'autre assis. Par ses photographies, elle rend compte de la proximité tissé avec celles et ceux qu'elle a choisi d'immortaliser. Elle nous permet de réfléchir à ce que signifie vivre côte à côte, après un génocide, avec les bourreaux de ses proches, avec ceux qui ont attenté à votre vie, et toujours avec les morts qui bien que morts, continuent d'être présents, et de peupler les mémoires.

Tu es passé à côté de ces portraits et tu as fait deux croix sur deux visages. Je me répète peut-être, mais je n'arrive pas à comprendre pourquoi. Par racisme, bêtise, ennui, volonté de nuire, méchanceté, inconscience? Plutôt que de chercher sans réponse les raisons stupides qui t'ont mené, je constate que malgré toi tu as réalisé une sorte de nouvelle oeuvre.

Oui. Malgré ta bêtise nihiliste, tu as crée une sorte d'égalité forcée entre le bourreau et la victime d'hier, qui se retrouvent encore presque davantage unis, soumis à ta même brutale stupidité. Ils deviennent des égaux, et toi seul, en intervenant, tu te distingues. Tu montres que le mal n'est jamais fixé sur une seule figure, mais qu'il la dépasse sans cesse, que ses racines sont si nombreuses et anonymes, qu'elles sont partout. Toi aussi, l'anonyme, tu joues ton rôle. 

Peut-être, certains diront que ce n'est rien. Juste deux croix noires sur une affiche rouge. Qu'il y a beaucoup de petites nuisances urbaines, petits tags et déchets divers, et qu'il ne faut pas monter sur ses grands chevaux pour si peu. Peut-être, oui, il y en aura ici pour dire cela et invoquer le hasard et demander de banaliser toute cela, hausser les épaules et regarder ailleurs.   

Moi, je n'y crois pas. Il y avait beaucoup d'affiches à griffonner. Pourquoi celle-là?

Que tu t'arrêtes pour biffer deux visages, dans un parc paisible d'un lieu de paix, montes bien haut ton bras, peut-être à la verticale pour, presque sur la pointe de tes pieds, être bien certain de barrer ces visages, comme pour les supprimer, cela ne devrait pas laisser indifférent. 

Je me demande si je te connais, si tu habites le quartier, es l'un de mes voisins.

Je me demande ce que j'aurais fait si je t'avais vu faire.

Comment je t'aurais traité. 

Et s'il y a eu des témoins, s'ils se sont tu ou ont essayé de t'interpeller.

Toi, passant anonyme, et sans visage.  

 

 

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https://www.lanamesic.com/work

 

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www.sylvainthevoz.ch  

 

08:14 Publié dans Genève | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : génocide, rwanda, la grange, mémoire, banalisation | |  Facebook |  Imprimer | | |

28/11/2016

Témoigner pour la vie

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A la fondation Michalski, à Montricher, il y a cette incroyable bibliothèque, ces alvéoles pour écrivains en résidence. Là, tout est neuf, de bois et de pierre, bien ancré au pied du Jura, dans le calme et la sérénité, avec un magnifique auditoire creusé dans la bonne terre vaudoise. Un hommage vivant à la culture, aux lettres, et à la civilisation. Trois hommes sont réunis là pour faire mémoire, 20 ans après, du plus long siège de l’histoire de la guerre moderne : celui de Sarajevo (avril 1992-février 1996). Le correspondant de guerre, photographe, Patrick Chauvel, le journaliste de guerre, documentariste, Rémy Ourdan, et l’écrivain Vélibor Čolić.

 

 

 

Le siège /Opsada

chauvel,ourdan colic,sarajevo,guerre,journalistes,culture,mémoire,témoignerCes trois ont traversé et survécu à la guerre. Velibor s’est engagé dans l’armée bosniaque avant de la quitter en jetant sa kalachnikov dans la rivière - il avait peur que s’il la cassait seulement, il soit possible de la réparer pour l'utiliser à nouveau-  Patrick Chauvel, et Rémy Ourdan ont vécu de l'intérieur le siège de Sarajevo et présentent leur film: Le Siège ( The Siege/ Opsada, 2016),[1] imbrication d’images d’époque, de photographies de Chauvel,[2] et des témoignages de celles et ceux qui ont survécu au siège.

Ce film bouleversant montre les Sarajéviens comme résistants, pas comme victimes, pousse à réfléchir sur ce qui leur a permis de tenir dans les pires moments. Les voix racontent l’épreuve, l’horreur de la guerre, les snipers ; ces moments où il faut choisir entre manger sa pomme tout seul dans son coin ou la partager à plusieurs, ce que les gens révèlent d’eux-mêmes dans les moments de péril ultime. Il en ressort une incroyable énergie de vie et de résistance au milieu de l’horreur et du dégoût total. 

 

index3.jpgCulture comme résistance

Montrer les spectacles montés dans les caves, le concert de musique classique dans les cendres de la bibliothèque de Sarajevo, le concours de miss ville assiégée, ces mille et une ironies, blagues, graphismes subversifs, résistances psychiques à la mort qui planait, les doigts d’honneur fait aux snipers. Entendre le choix de cette infirmière qui, au début du siège, allait quitter sa ville, puis demande à descendre du bus, pour y retourner, car on avait besoin d’elle dedans.

Voir cette petite fille courir avec son petit chat dans les bras sous les tirs des snipers. Faire mémoire de tous ceux qui allaient au péril de leur vie chercher un blessé au milieu d’une rue, ou juste du pain au marché. La guerre dans ce qu’elle a de banal, quotidien, de dévoreuse de vie à laquelle il fallait opposer un surplus de vie.  

   

index1.jpgUn film pour rendre hommage

Ce film est une descente abyssale dans une ville en guerre. Une guerre qui arrive du jour au lendemain dans un espace de paix, multiculturel et pluri confessionnel.

Tous le disent : on n’aurait jamais pensé qu’il y aurait la guerre. Et puis, du jour au lendemain, il y a les chars devant toi et les tirs de mortiers. Ce moment surréaliste où ce qui n’arrive qu’aux autres, t’arrive à toi, et que tu es coincé. Et il faut choisir : résister ou mourir, se terrer dans un coin ou affronter.  

Il  y a quelque chose de psychotique dans le récit de ce siège qui commence du jour au lendemain et s’arrêtera de même lorsque la communauté internationale se décidera à frapper les positions hautes des serbes. En une nuit, et un ciel zébré d’éclairs, le calvaire de la cité s’arrêtera. Il aura duré 4 ans, laissé 11'541 victimes sur le carreau, des milliers de blessés. Certains disent que l’arrêt du siège fut un événement tellement surréaliste et qu’il laissa les gens désemparés. Pourquoi ne pas avoir frappé plus tôt, pourquoi si tardivement seulement ? Avec le sentiment d’avoir été soumis à une sorte d’expérience d’enfermement perverse et ultime.

 

La travail de dire

Čolić,[3] Ourdan, Chauvel, parlent de leur travail. De la nécessité de témoigner, d’être comme des petits bruits dans l’oreille des indifférents pour les empêcher de dormir tranquille. Ils sont tenus par l’impératif de raconter. Pourquoi ? D’abord pour ceux rencontrés sur place, pour que leur parole soit portée plus loin, pour qu’au drame ne s’ajoute pas l’indifférence, et à l’indifférence l’oubli.

Parce qu’il y a l’histoire, parce qu’il faut garder trace. Parce qu’ainsi la mémoire, les générations futures, auront accès à ce qui s’est passé. Chauvel rappelle l’exécution d’un jeune homme. Ce dernier était ratatiné contre un mur. Au moment où il a vu l’objectif du photographe, il s’est redressé, a rassemblé ses forces pour prendre une pose fière et digne.. avant de mourir.

Ceux qui crient crient. Les messagers portent les messages. Comment écoutent ceux qui entendent ? 

Aujourd’hui, à Alep assiégée, les troupes du régime syrien reprennent les quartiers est de la ville. Plusieurs milliers d’habitants fuient sous les tirs, dans la nuit de l'hiver. 

 

Jusqu'à quel niveau d’indifférence peut-on aller sans se perdre ?

Fin du film, fin du débat. Čolić raconte une dernière anecdote.  Un suisse avait demandé à l’écrivain argentin Ernesto Sabato, pourquoi l’Amérique latine avait une histoire si chahutée, et la Suisse si peu. L’écrivain argentin répondit : le jour ou Guillaume Tell a raté son fils, la Suisse a perdu sa grande occasion d’avoir une mythologie dramatique.

Que faisons-nous de ce drame d’être dans un pays en paix, stable, heureux et prospère, alors qu’à quelques milliers de kilomètres des humains sont assiégés et humiliés ? Jusqu'à quel point le sentiment d’impuissance empêche-t-il de s'organiser et agir?

Jusqu’à quel point peut-on encore se dissocier de ce qui a été vécu à Sarajevo, ce qui se déroule désormais à Alep, faire comme si notre univers, clos, s’arrêtait aux collines verdoyantes de Montricher, aux premières neiges sur les Alpes.  

Une question lancinante: si nous renonçons à agir là-bas, comment redoublerons-nous d'efforts pour accueillir ici ceux qui sortent de l'enfer,  nous sont tellement semblables, qu’il est parfois difficile de les regarder en face sans honte ? 

  

 

[1] http://www.remyourdan.com/

[2] http://www.fonds-patrickchauvel.com/

[3] http://www.lemonde.fr/livres/article/2016/06/16/velibor-colic-l-illettre-qui-visait-le-goncourt_4951458_3260.html

 

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