sylvain thévoz

10/04/2017

Décalages de Pâques

décalages,poésie,littérature

Dire, c'est décaper.

C'est être décentré par le décalage entre ce qui est montré et ce qui est vécu, ce qui est articulé et ce qui est mâché; entre ce qui est cherché et trouvé, ce qui est mis sur la porte et ce que les invités y lisent, ce qui est commandé et ce qui est livré, entre le départ du mot et le temps qu'il prend pour passer, d'une bouche à une oreille, et qui sait: avec l'écoute... 

 

 

Rien ne suppose que quoi que ce soit puisse être lisse harmonieux, à tout le moins audible. Et rien ne laisse croire qu'une traduction puisse se passer sans ratures, raccrocs, reprises, rehaussement. En un mot : sans dialogue...       

Dire vient, par défaut, en boitant bas, avec un manque de moyens et un refus du masque, pour amplifier l'écho du monde. Non pour établir quoi que ce soit, s'afficher ou glorifier, mais pour entrer dans l'intime et le fragile dans un mouvement qui ressemble à celui des vents, de déplacements sans véritable progression, refusant d'envisager autre chose que de glisser, encore, et de ce mouvement, se miniaturiser et se déployer à la fois.    

Dire, pourtant, c'est agir dans ce décalage entre ce qui est nommé et ce qui se tait, entre l'agir et le penser, la courbe et l'arrivée; entre le son et le souffle, là où se trouve encore logé le soupir ou le bégaiement. 

 

Décalages entre la réalité des êtres, profondeur et complexité, et les images que l'on s'en fait; les petites cages et cadres serrés.

Décalages entre l'être et l'objet, entre ce qui les rend absolument distinct. Et résistance à toutes les forces qui cherchent à les confondre.

Décalages entre les bouts de soi et le soi entier, entre un mot et la phrase. Entre l'immédiateté du vouloir et la part du phrasé, entre une victoire ou la défaite, le désir et la contrainte.

Décalages poussant à exprimer, tout simplement, ce qui n'a pas de nom et ne peut en avoir, ce qui invite à prendre et à laisser et qui, sitôt désigné, à peine effleuré, repart ailleurs, d'un bond, comme un animal de la forêt se glisse hors du faisceau des phares.

Décalage entre le bond et le surgissement, entre ce qui est dit et ce qui appelle, encore.

Décalages entre les palmes et le sang des rameaux.

Décalages.

Conditions de l'être. 

 

 

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21/08/2016

Heureux ou pas, Europa

Pas l'Europe économique[1], l'Europe politique, pas l’Europe technocratique, l’Europe mécanique, pas l’Europe des clics, du toc du fric. Pas l’Europe forteresse, des cimetières marins, cales sèches. Pas l’Europe des bourses, des blocs, des pieds d’argile avec jolies baskets, des bunkers et frontières. Pas l’Europe sans fenêtres, sans passe partout. Pas l’Europe des routes barrées, barbelés et centres de tri, sans champs de luzerne et de blé. Pas l’Europe des lieux de rétention, des satellites sans soleils, des usines de viande, de la jungle de Calais, et au cœur : plus rien.[2]

Pas l’Europe des pinèdes coupées, des vallées sans issues, des chiens à trois pattes, des lignes à grande vitesse, des rondins retournés. Pas l’Europe sans antennes mystiques, sans tiges souples et bourgeons. Pas d’Europe sans horizon, pas d’horizon sans ascendance, pas d’ascendance sans recueillement. Pas d’Europe sans désir commun, pas de désir sans amour, pas de lumière sans regard intérieur. Pas l’Europe du néant, sans base ou sommet, balançoires libres.    

Pas l’Europe des cœurs cuits. Pas l’Europe des mineurs sans accompagnants, des docteurs qui font le ménage, des ménagères abusées. Pas l’Europe centralisée, aux étoiles effilées, aux étoles étourdies, sans Erri De Luca. Pas l’Europe des écrans, des oiseaux nucléaires, des graphiques abstraits.

Pas l’Europe fin de siècle, négationniste, du c’était mieux avant, maintenant on retourne en arrière. Pas l’Europe du reflux. Pas l’Europe néocoloniale, style 2035 qui répète cent ans après, du balais.

Pas l’Europe suprématiste, neurasthénique, sexiste. Pas l’Europe lepéniste, capitaliste, productiviste. Pas l’Europe antisémite, islamophobe, raciste, de l’inimité et du repli. Pas l’Europe matérialiste et brutale, nationaliste, du bug du rot de l’UDC, de la colique, à la presse anémique.

Pas l’Europe qui bégaie. Pas l’Europe militaire, va-t-en guerre donc ailleurs, aux œillères, effrayée, épileptique. Pas l’Europe des tiques, de la meute et mimétiste, des hamsters, des ghettos.

Pas l’Europe de la bouffe lyophilisée, des cartons renversés, des abattoirs glauques, des centres commerciaux et des gares de triage : casinos et cloisonnements. Pas l’Europe qui répète et s’enraie. Pas d’Europe sans ciel bleu, sans merles et guirlandes. Pas d’Europe sans heureux, pas d’heureux sans Europa, pas d’Europe sans changement de rythme, sans Char ou Eluard. Pas d’Europe sans poésie, sans rêve et nuits fleuries, sans graines et sans semis, sans Pavese Pessoa Pasolini, sans héritage ou futur. Pas d’Europe au présent, sans le souffle, amis.


Pour l’Europe du oui, de l’esprit et du cœur. Pour l’Europe du rythme inspiré, du partage et du risque naïf. Pour la gentillesse puissante, la tendresse des bêtes, les cadenas ouverts.

Pour le sel sous les pieds, pour l’huile dans les paumes, le don sans partage. Pour l’Europe des paroles sensibles, des murmures à l’accueil, l’Europe des livres, des bibles, des Corans, des rouleaux de méditation et portes ouvertes.

Pour l’Europe d'Ernst Bloch, colorée et métisse. Pour l’Europe des lynx, des abeilles et des ours. Pour l’Europe de la ruche, humaniste. Pour l’Europe créative qui débute au pollen, à la craie. Pour l’Europe de l’amour, des ermites, du silence, des refuges et des ponts.

Pour l’Europe passionnelle, sensuelle. Pour Europa ou pas, la large joie. Pour le cri primal, les sangles levées et la bride abattue, l’Europe échevelée.

Pour l’Europe des chamois sur la neige, des cairns et cailloux retournés. Pour l’Europe des bisses, des racines et des sèves, des saisons et poussées, des épis et brioches braisées.

Pour l’Europe des levains, des matsoths et kebbés, des ressources et des fleuves. Pour l’Europe solidaire, pour l’union des clochers, minarets, synagogues et cabanes hauts perchés.

Pour l’Europe communion, au respect de chaque nom.

Pour l’Europe solaire, ceintures en peau de bête, bras-dessus bras-dessous et bals musette. Pour l’Europe des mies de pain, des mains nues, des hérons cendrés, du refrain des marées. Pour l’Europe de l’intranquille et du chant, du ressac des courants, du désir de chêne.

Pour l’Europe du risque, du souffle et du troc. Pour l’Europe des braises, du braille et des guides. Pour les pièces retournées, la mendicité large et l’échange des fous. Pour le bonheur simple.

Pas d’Europe sans ciel bleu, sans merles ni guirlandes. Pas d’Europe sans heureux, pas d’heureux sans Europa, pas d’Europe sans changement de rythme, sans Char ou Eluard. Pas d’Europe sans poésie, sans rêve et nuits fleuries, sans graines et sans semis, sans Pavese Pessoa Pasolini, sans héritage ou futur.

Pas d’Europe au présent, sans le souffle, amis.

                                                  

                                                                                                    Sylvain Thévoz

 

[1] Texte paru dans  :Parler de l'Europe, en Suisse. Un projet de Art et Politique. Avec une mosaïque de contributions. Pour la Romandie : Heike Fiedler, Daniel de Roulet, Marina Skalova, Antonio Rodriguez, Silvia Ricci Lempen, Max Lobe, Eugene, etc.

http://marignano.ch/pagina.php?1,0,0,0,2016

 

[2]Zbigniew Preisner, Song for the unification of Europe

https://www.youtube.com/watch?v=gBcwcMFNvsA

 

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29/07/2016

Où va le feu ?

 

Pourquoi a-t-on tant de noms pour nommer les vents

et si peu pour les feux ?

 

IMG_0932.JPG

Que désire le feu du bois

Qu'a compris l'eau du feu?

 

  

Dans ces têtes un feu de savane.

Qui prends-tu pour exemple ?

 

 

 

Le sourcier cherche sa baguette

Un verre d'eau est déposé sur la forêt brûlée

Discours larmoyant paroles cassantes  

Le Canadair s'attarde sur les grillades du dimanche

Les caméras sont enfumées.

 

L'encre n'est pas encore sèche 

Ils en remettent pourtant une couche

Avant l'heure de tombée

Que disent les corps sans tête ?

(Be/headed, dans sa double acception: être décapité / être dirigé).

 

Chassez le Pokémon

il revient au galop.

 

Où va le feu qui vient

Et la flamme quand le feu est parti? 

 

La femme mijote dans sa rage

brûle son pot-au-feu 

6 mois au frais

qui menace la forêt? 

 

Un tel texte !

une forêt coupée pour 500 signes

espace compris.

 

Pourquoi les allumettes sont dans la poche 

faites de souffre et de bois pareillement

et allument indistinctement

la cuisinière pour manger et le feu cuisant ?

 

Qui se nourrit d'une seule main

de mie de feu et d'étincelles ? 

 

Pour le feu sauvage sur ta lèvre

le fruit frais d'un baiser

dit le Christ.

 

Dans la cendre ou le doré du pain 

avec l'âcre écoeurement le dégoût 

la pulsion du reviens-y 

...

c'est là je crois que le feu va.

 

 

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27/07/2016

D'où est parti le feu ?

 

D'où est parti le feu?

Quelle pente a-t-il remonté, quel fossé sauté, quelles brindilles l'ont fait pétiller, quel combustible a-t-il trouvé en chemin?

 

D'où est parti le feu?

De l'envie de se réchauffer ou de consumer.

De l'inconscience, de l'ignorance, du désir de nuire ou de la pure folie pyromane?

 

D'où vient la pure folie pyromane ?

Du bois dont elle se chauffe.

 

D'où vient ce bois ?

De feu le désir. 

 

Qui a lancé la cigarette, renversé le bidon, frotté sur les jantes, délaissé les papiers, basculé les poubelles, retourné la brouette, brusqué les cendres, soufflé sur les rubis, omis d'agir après le barbecue, s'est endormi.

Qui a juste pissé à côté, et n'a rien fait ?

 

Tout ce qui est rouge ne brûle pas.

Le coeur de la pastèque, le sirop de grenadine, les sorbets de framboises, sont ignifuges.

Mais l'engrais, l'ammoniaque, et le carbone sont explosifs.

 

Qui s'est moqué des pins et des mélèzes pour construire la route, établir sa villa, la piscine chlorée.

Qui a pompé la source, a fait craquer l'écorce, autorisé le trajet du trax ?

Qui s'est moqué de la forêt, a mis du bitume sur la mousse, de la résine sur ses tartines ?

Qui a dit: je ne tomberai pas dans le panneau, nos grands-pères sont morts, vive le pétrole, le nucléaire et le microprocesseur ?

 

Les abeilles ne pollinisent plus rien

La sécheresse est un signe

Qui se soucie des fourmis?

 

Un incendie est maîtrisé, un autre se prépare.

D'ailleurs ou du dedans.

 

Qu'est-ce qui épuise le feu. Qu'est-ce qui le nourrit. Qu'est-ce qui l'éblouit ?

Une brise. Un souffle. Tes lunettes.

Le trajet d'un orage. Un chien policier. Le silence profond.

 

Qui nettoiera la place, arrosera sous les arbres, nourrira les jeunes pousses?

Qui désherbera, donnera sépulture aux vieux cèdres, éclaircira la clairière, donnera un nom au ruisseau ?

 

Les oiseaux perdent des graines en vol

Les sangliers s'enivrent de nuit

Au printemps les vieux nids se rafistolent

Les racines tordues sont aussi des terriers

Le feu : fruit du travail des hommes

 

Toujours plus de pompiers.

Trop peu de gens pour prendre soin de la forêt.

 

 

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21/07/2016

Chrétienne, hermaphrodite, travailleuse du sexe

index.jpgCroyante et catholique pratiquante mais distante de tous dogmes romains, hermaphrodite et travailleuse du sexe, Claudette Plumey, bouleverse les catégories et touche par sa capacité à forte à assumer qui elle est. Dans La trace, dits et récits d'une hermaphrodite, elle se raconte. Retour sur sa naissance d'abord. Claudette est née au Maroc, à Meknès, avec deux sexes, à une époque et en un lieu où il ne se pratiquait heureusement pas d'opération forcée et de traitements hormonaux sur les enfants nés avec des organes sexuels indéterminés.

Marquées par les souvenirs des bombardements des forces alliées en 1942, la petite Claudette grandit alors dans une ambivalence de genre et avec des expériences sexuelles marquantes. "J'ai commencé à avoir mes premiers orgasmes avec une petite fille qui devait avoir douze ans. Elle s'appelait Mireille et je l'ai toujours dans mon coeur, car c'est avec elle que j'ai ressenti mes premiers émois." 

Vers douze ans, doutes sur son identité: suis-je une fille ou un garçon ? La réponse de sa mère est claire : "tu peux être fille, tu peux être garçon, c'est toi qui choisiras en grandissant". Et l'étonnement. Là où tous sont de l'un ou l'autre sexe, elle est des deux et préserve sa capacité de passer de l'un à l'autre. Le mot jonglage revient sans cesse au cours de ce livre qui mêle souvenirs et temporalités et dont le désir de se montrer dans une vérité nue est touchant. 

 

Jongler et lutter

Et en effet, Claudette depuis toute petite jongle, entre les genres et les amours. Son magnétisme l'a, à ses yeux, destinée aux jeux de l'amour, du désir et de la séduction. Elle découvre tôt les richesses sexuelles de son corps. Liée par amour à une femme, avec un désir de se prouver à elle même qu'elle est bien une femme et peut travailler dans un bordel - car il n'y a pas d'hommes qui y travaillent-  Elle fait le pas à Tanger, et commence, à 15 ans, à travailler au Sphinx, entre maison de passe select et maison d'abattage où "c'était cinq à dix clients toutes les heures. J'en ai eu jusqu'à cent cinquante en un jour. Ils se tenaient en file indienne d'une centaine de mètres devant la maison, dans le couloir, les escaliers, des Marocains, des Africains, des ouvriers."

Claudette raconte sa vie, dans la trace, sans rien cacher, glorifier ou justifier, quitte à choquer, à faire faire des hauts le coeur aux moralistes, aux prétendues féministes en assumant pleinement qui elle est, ce qu'elle a fait et désire, et les luttes qui continuent à la faire avancer. Aujourd'hui, près d'un enfant sur 2000 naît hermaphrodite.[1] Les mentalités ont-elles vraiment évoluées?

Les hauts les bas d'une existence engagée

Elle raconte d'un même mouvement les passes contre des liasses de dollars d'un pays inconnu, les chambres d'hôtel à 6 euros, la médiatisation extrême ou l'anonymat, les réceptions chez les ambassadeurs et son séjour en prison conséquence de sa lutte pour la création du canton du Jura. Elle accueille les récompenses reçues, les coups durs, et toujours les amours, qu'ils soient d'une nuit, d'une semaine ou d'une vie, traits marquants d'une existence menée tambour battant.

Le travail et le sport -Claudette pratique le vélo de compétition-  sont de formidables moteur de vie. Claudette rédige, dans La trace, une sorte de testament, où elle annonce, malgré les 4 cancers contre lesquels elle lutte, ses 5 opérations, un défi supplémentaire : "je vais avoir quatre-vingt ans et je vais m'attaquer au record mondial cycliste de l'heure sur piste dans la catégorie des quatre-vingts à quatre-vingt-quatre ans".

Claudette prépare un reportage sur ce record cycliste avec la participation de sa cancérologue et l'autorisation de l'hôpital d'Annecy afin de redonner espoir aux cancéreux afin de montrer que l'on peut sortir de cette maladie avec beaucoup de courage et de positivité. Elle pense que ce sera son dernier combat...  Ce projet sera monté avec Malika Gaudin-Delrieu, avec qui Claudette avait déjà travaillé sur une touchante série de portraits photos : la vie en rose. [2]

 

Présidente de l'associations ProCoRe (Prostitution Collectif de Réflexion), membre du comité d'Aspasie, présidente de l'ADTS (Association de Défense des Travailleuse du Sexe) : Claudette est une militante engagée depuis de nombreuses années dans la défense des droits humains. Elle lutte pour la reconnaissance du travail du sexe en tant que profession et continue de militer pour que, malgré des papiers qui disent "monsieur", elle puisse continuer de dire: "oui, je suis madame", sans honte, sans peur, et avec fierté. Sa vie est un exemple d'autodétermination et d'affirmation de soi.

 

Le film de Sylvie Cachin : Claudette[3] lui a rendu hommage en 2008. Il est à revoir absolument.

Le livre La trace[4] vient donner un éclairage supplémentaire aux diverses facettes de cette femme fascinante, qui invite à repenser genre, amour et sexualité, et comment ils s'articulent singulièrement pour chaque personne.

Claudette interviendra le 29 septembre prochain en marge du spectacle KKG King Kong Girl, création théâtrale sur la notion d’identité de genre et son ambivalence. [5]

 

[1] http://www.swissinfo.ch/fre/le-combat-des-hermaphrodites-...

[2]  http://www.featureshoot.com/2014/03/malika-gaudin-delrieu...

[3]Claudette, documentaire de Sylvie Cachin, documentaire, 65 mn, 2008, Lunafilm, Suisse.

[4]La trace, dites et récits d'une hermaphrodite, travailleuse du sexe, Claudette Plumey, Christine Delory-Momberger, Téraèdre éditions, Paris, 2016.

[5]https://edu.ge.ch/site/ecoleetculture/activite/kkg-king-k...

 

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06/07/2016

Gouffres et lucidité

Les-lueurs-COUV.jpgDans Les Lueurs, Matthieu Mégevand raconte la traversée d’un tunnel et ce qui a pu, par moment, briller dans celui-ci. Récit d’une maladie survenue à 21 ans et racontée dix ans après, sous forme d’anamnèse, ce travail de mémoire éclaire ce qui a été brutalement plongé dans le tumulte et l’obscurité. Ce récit touche juste par la manière dont il nomme le surgissement de la maladie, en contraste avec la jeunesse et l’insouciance ; et par la volonté, dans l’après-coup, de retrouver scrupuleusement ce qui s’est déroulé. «C’est à moi et à moi seul que je dois demander des comptes : revenir sur ce passé qui n’est même pas si lointain, qui est un passé d’adulte, mais que dix années ont suffi à élaguer, à tordre, à réduire en minuscules lueurs qui miroitent dans les ténèbres de l’oubli».

Sutures de la mémoire
Dans Les lueurs, Matthieu Mégevand ne cesse de travailler son passé. Il interroge les événements et ses émotions d’alors, pondérés par le rabot du temps et de l’oubli. Il réalise une mise à jour et se donne aussi, dix ans après l’événement traumatique, la liberté d’envisager ce qui aurait pu se passer si ... Et si l’annonce de la maladie n’avait pas été un lymphome de hodgkin ou cancer des ganglions, mais une banale grippe? Et si la chimiothérapie n’avait pas eu prise sur la maladie? Et s’il était mort plutôt que demeuré vivant ? Et si rien de tout cela n’était advenu?

Ce faisant, Matthieu Mégevand ouvre des possibilités de bifurcations et souligne l’extrême relativité de l’existence, interrogeant avec beaucoup de sensibilité, ce que vivre est. Sans forcer le trait, sans pathos, mais avec résolution, sobriété, il refait la traversée du tunnel dans l’autre sens, et nous entraîne vers le surgissement des lueurs.

Dire : un acte d’éclaircissement ?
Aidé par des cahiers noirs rédigés alors, ce travail de mémoire permet de réfléchir au statut de «la vérité», aux rôles que chacun joue dans l’existence, et ce que la parole incarne. Matthieu Mégevand ne triche pas. Il se met à poil comme on entre dans un scanner, affirme vouloir écarter tout enjolivement et mensonge. Il n’en rajoute pas... et d’ailleurs à quoi bon, le récit est en soi saisissant. Il s’agit de dire, simplement. Cette minutie et volonté se retrouvent au fil des pages. Par exemple, il ne se rappelle plus de la place que son amie d’alors jouait, ne la voit pas à des moments clés. Il le dit, simplement, nomme les trous, recompose les omissions d’alors. La disparition est création aussi, et le témoignage une possible réappropriation. Sans fards, il décrit son corps, soumis au médical, rendu passif. Ce corps qui acquiesce à tout, passager plutôt qu’acteur, balloté dans une existence dont la durée pourrait s’avérer brutalement réduite à néant.

Les lueurs est un récit saisissant qui révèle la force d’un homme de 31 ans se replaçant devant ce qui a failli l’emporter, ce qu’il en a oublié et retenu, et pourquoi, au final, il se souvient davantage, d’une histoire d’amour naissante, à défaut du jour d’annonce de sa rémission ; d’un livre de Nicolas Bouvier, d’un air de Yann Tiersen et de Lhasa de Sela, plutôt que de la ténacité de l’obscurité. Les lueurs : un hommage à la vie.

 

Matthieu Mégevand,
Les lueurs, récit
Lausanne, L’âge d’homme 2016, 190 p.

 

Ce texte est paru une première fois dans la revue choisir http://www.choisir.ch/arts-philosophie/livres/item/2594-h...

 

 

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08/06/2015

Florian Eglin: Solal ou le dandysme déglingué

florian_eglin_-_solal_aronowicz_couverture_la_baconniere.jpgComment ne pas tomber sous le charme de Solal Aronowicz, anti-héros, looser solaire de l'écrivain Florian Eglin qui promène sa carrure de dandy cruel dans le dernier roman du genevois?

Solal Aronowicz a quelque chose de lumineux en lui, on pense alors immédiatement et facilement au roman éponyme d'Albert Cohen, mais sitôt les premières pages avalées, on bascule plutôt dans un univers cinglant à la Kill Bill (Tarantino), piquant comme Old boys (Park Chan-wook), quand le chapitre de la torture à la perceuse rappelle l'arrachage de dents au marteau, voir Fight Club (David Fincher) alias hémoglobine mon amour, pour la jouissance des bastons, masochisme inclu: excès des coups donnés et reçus. C'est chaud devant.

Enfin, qu'Eglin me pardonne, car c'est un peu iconoclaste comme référence: un épisode de Benny Hill, quand Solal notre héros à un seul oeil, à force de s'imbiber de whiskies et de consumer ses cigares, se retrouve avec un troupeau de mecs vulgaires aux trousses disposés à le torturer à mort (il y manque juste la musique douce et la trépignation du gros chauve pour s'y retrouver, avec certes une dose de cruauté en plus mais l'humour britannique bien planté).

On passe du rire gras au silence glacé, comme dans un film de Hanneke : Funny Games par exemple; ou sur une note perverse et grandiose dans la lignée d'Orange mécanique. Mais diable, pourquoi toutes ces références cinématographiques? La force de l'écriture, sa générosité, la construction des chapitres en scénette, renvoie à une forte dimension visuelle. Solal pourrait être adaptée à Hollywood, il en a la gnaque et la violence, mais les amerloques n'y pigeraient que dalle. Le sens, la langue, le lieu : tout est un produit local, de la pierre d'Unspunnen aux masques du Lötschenthal, en passant par la cavalcade dans les cimetières genevois, le foutage de gueule du Conseil d'Etat et de l'UBS,  matraquage d'une assistance sociale à la rue. 

 

florian-eglin-cette-malediction-qui-ne-tombe-finalement-pas.jpgVous l'aurez compris : "une résistances à toute épreuve... faut-il s'en réjouir pour autant?" deuxième ouvrage d'une trilogie ouverte par le fulgurant " cette malédiction qui ne tombe finalement pas si mal" adéquatement sous-titré : roman brutal et improbable, n'est pas un roman fleur bleue, pas un roman pour midinette, pas un assemblage de 300 pages aisé à déglutir. Ce n'est pas un roman du 18e bien léché, c'est un roman estampillé 2014, comme on n'en avait pas lu depuis un moment et qui se réclame de son époque:  tarée, tassée, saturée. 

 

Un roman où ça se castagne d'une manière jubilatoire - et vas-y Solal, défonce-les!- et saigne par longs jets. Scène dantesque d'ouverture du livre où, sur la plaine de Plainpalais, notre Solal doté d'un seul oeil (et ouvre l'oeil Solal, et le bon! lui répète sa femme tout au long du bouquin), fend le crâne d'un avocat, espèce contre lequel il a de sérieux contentieux, avec aussi les politiciens, les flics et les banquiers. Il s'en prend aussi à une vieille, au sonotone mal réglé et l'estourbit derechef au pied de la pierre, monument aux morts de 32. Dégât collatéral, à moins que ce ne soit là encore un symbole de la Suisse : sa vieillesse, que l'auteur a souhaité dégommer.

Solal a du nerf. Les phrases sont longues et le souffle tient. Eglin pratique le name dropping comme d'autres larguent des troupes d'élite sur des territoires à conquérir. On pourrait s'en lasser, il n'en est rien. Comme tout est excessif, agrandi, ironique et subtilement décalé, on en redemande même. Plus c'est gros, mieux ça passe. Eglin arrive à faire des détours une trame et des digressions le centre. On est embarqué dans les délires éthyliques- mystiques- oniriques- de Solal le dandy déglingué qui nous parle tout du long en Je, d'un Je fort, drôle et complice, nous rendant camarade de beuverie, ou de boucherie, c'est selon. Et on s'y sent bien, car il éructe là le chaos, la luxuriance, et l'abondance d'un monde insensé sursaturé de significations, et de stupidité, définitivement trop tordu pour qu'un anti-héros foutraque renonce à s'en emparer. On s'en méfie un peu de ce Solal. Mais en attendant, on part avec lui, cahin-caha. Cette histoire est trop mal emmanchée pour bien se terminer, trop déglinguée pour que l'on renonce à en connaître la fin.  

Une histoire? On dirait plutôt: un écheveau brûlant, entortillé comme la mèche d'un cocktail molotov. Elle se déroule à Genève sur un rythme déjanté qui rappelle le roman du Maître et Marguerite de Boulgakov. Le décor est planté entre la Jonction et Plainpalais, si ce n'est dans la pure toute puissance imaginaire de l'auteur. Le délire mâtiné de considérations sociales et politiques va du souci de voter à l'enfermement d'être toujours joignables -foutus portables- a une sardonique critique du système scolaire. Toujours cela nous ramène au plus prosaïque des quotidiens, à sa fange cachée que Solal nous lance au visage. 

De digressions en fulgurances, Solal se cuite, Solal comme Colombo nous rend pote de sa femme, tabasse et se fait tabasser -encore- nous invite dans son club de messieurs, gros, oisifs et lâches, et se fait encore rosser pour une sombre histoire de mallette qu'il ne veut pas rendre. La langue est riche, forte. On aime, beaucoup, en vrac : mouron, ramdam, vau-l'eau, tripette, ratiches, cafignons, etc., l'argot qui tranche.

Les phrases d'Eglin nous ensuquent et font tanguer. Il écrit à la façon d'un boxeur, y allant doucement et longuement par un travail au corps, qui est son style, de sa patte folle, de sa danse de chat, avant d'asséner une série d'uppercuts bien placés.

Et ça fait mal ! Vous avez intérêt à avoir l'estomac bien accroché pour vous lancer dans ce bouquin.

Il y va loin et fort Solal, clochard céleste, baladant dans la Genève calviniste son caractère de juif errant émancipé, chiant au passage sur les fonds en déshérence, l'hygiénisme helvétique, sa neutralité. Les sujets qui fâchent sont enquillés et traités bien comme il faut, les uns après les autres. Bien helvétique et sytématique dans son délire, le bougre.  C'est évidemment trop gros pour ne pas être vrai. C'est ce qui est bon : ce ton, humour et ironie, une soif vengeresse, méchanceté drôle et grinçante.

Solal est un roman violent, mais d'une violence toute théâtrale, spectaculaire, que l'on devrait finalement plutôt rapprocher du catch que de la boxe. Il se donne à lire comme se déroule un spectacle ou un film en 3D, se dévoile dans sa langue unique avec ses multiples rappels, échos, en sous-titre; ses complicités tissées avec le lecteur.  

Roman drôle et violent, d'une puissance extatique, Solal Aronowicz nous rend à la liberté, celle de jouer avec le réel et de s'en détacher, sans être dupe de ce qui est à l'oeuvre dans le quotidien, ni le nier.

Un dandysme déglingué, lumineux. En un mot: éclairé. 

 

 

 

«Solal Aronowicz: Une résistance à toute épreuve… Faut-il s’en réjouir pour autant?» Florian Eglin, Ed. La Baconnière, 300 p.

 

 

 

 

 

 


 

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18/05/2015

Le romantisme est mort, vive la baise

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Une simple lettre d'amour, dernier livre de Yann Moix est un titre mensonger, ou tronqué. Rien de simple dans cette lettre titrée "roman" sur la page de garde. Quant à l'amour, il a les formes tordues, cyniques, perverses, de Yann Moix qui se jette à confesse, racontant ce qu'il a fait subir à la femme qu'il a aimé il y a de cela quelques années; qu'il a prétendu aimer plutôt, avouant au final n'avoir toujours aimé que lui... et  martyrisé toutes les autres.

Il y a de l'ironie dans ce titre. Mais qui peut dire ce qu'est l'amour et ce qu'il n'est pas? Yann Moix nous met au défi du jugement. Récit d'un séducteur ou d'un salopard, des deux? On pense au film de Steve MacQueen : Shame, dérive d'un homme accro au sexe et baignant dans le jus de son obsession.

Le narcissisme se referme sur lui-même en même temps que s'ouvre le livre. Sur les pages se dévoile un Don Juan de l'époque de Tumblr et Lovoo qui invoque des rendez-vous fictifs à 3h du matin pour renvoyer ses maîtresses, faisant un tour du pâté de maison pour les éconduire avant de retourner seul se coucher pour ne pas s'encombrer du corps de l'autre. A l'époque où l'on n'écrit plus de lettre d'amours, où l'on tweete et baise comme l'on respire (vraiment?) Yann Moix fait le récit de sa gestion industrielle du cul et de son apparente neutralité émotionnelle derrière l'abattage sans fin. Il en dresse le catalogue, textuellement, et le déploie dans le récit d'une passion. 

   

L'écriture est directe. Elle assène des uppercuts puis nous endort avec des formules bouffies : "nous sommes perdus pour les autres parce que nous sommes perdus pour nous mêmes" ou "j'ai ressenti l'obligation d'y aller. Non pour te rendre heureuse, toi, mais pour me rendre, moi, moins malheureux." Etc., Yann Moix empile les poncifs et les phrases redondantes sur l'amour, le couple, la fidélité; apparaît à la fois blessé que le romantisme se soit effondré... et acharné à le raser net.

 

Le romantisme est mort, vive la baise, ou : journal d'un romantique désabusé. Ce livre est l'ambivalence même entre le désir d'aimer et la radicale volonté d'en constater l'impossibilité. On le classera dans une bibliothèque entre Baudelaire et Lui magazine. C'est sa place. Entre Beigbeder et Michel Blanc. Tout ado le mettra sous ses posters héroïques de footeux. Triste image de la masculinité. 

Ce livre fera bondir n'importe quel-le- féministe tant l'image de la femme et le rapport à celle-ci déployé par Yann Moix est écoeurant d'abus et de faux-semblants. Objet sexuel ou potiche romantique,voilà les deux cases où se déploient l'imaginaire de Yann Moix pour envisager l'autre. "Les femmes" ne peuvent en sortir. Il les y réduit au silence, les séduit, les baise, puis passe à la suivante. On en vient à rêver d'une confrontation Despentes - Moix, qu'elle le rosse.

Yann Moix avoue tout, confesse tout, reconnaît tout. Le moralisme est mort, vive l'abus.

Faute avouée est-elle à moitié pardonnée? -Il faudrait demander à celle à qui s'adresse ce livre-. Il nous semble plutôt qu'elle s'y fait re-baiser, tant Moix, au final, exerce le pouvoir, raconte l'histoire à sa sauce, et s'il y apparaît démoniaque, s'y donne finalement le beau rôle: celui du passionné, du fou, de la tête brulée. Figure romantique déchue, encore, mais consciente de l'être... le devenant donc plus encore. Yann Moix, un post-romantique onaniste.    

Yann Moix énerve, écoeure, fatigue, se narcissise à bloc. En même temps, il intéresse. Par sa langue encore, qui passe de la boursouflure au scalpel, de la loghorrée à la concision, qui ose tout... même l'inutile.

On est piqué, interpellé. Pas d'ennui, de la surprise. L'auteur stimule par l'abjection et son cynisme. Par quelque chose aussi qui ressemble à une sincérité touchante, une mise à nu ( ou est-ce une mise en scène perverse?).

Peut-on croire à ce que Moix confesse? ou applique-t-il à ses lecteurs les mêmes recettes qui fonctionnent avec ses proies sexuelles : séduction/détachement/ provocation/consommation?  Yann Moix : roi du striptease, s'ausculte. Roi de la manipulation, il joue avec les mots et pose devant le lecteur sa carrière de tordu, ses faits d'arme d'obsédé, son catalogue de pervers. Il faut le lire, mais peut-on le croire? Bien entendu que l'on peut... au risque de se faire baiser.

Qui pourra lui jeter la première critique ? Qui pourra clamer : c'est dégueulasse, l'homme n'est pas cela, Yann Moix est un porc ? On le sent, le bonhomme jouira encore de la distinction singulière de la fange.

Il renverse le syllogisme en paralogique, et tout se tord:  "C'est sans doute pour continuer à pouvoir t'aimer que je nous interromps."

Si l'on extrapole, on arrive à la mégalomanie perverse prétendant à l'universalité : 

Yann Moix ne sait pas aimer. Or tous les hommes sont Yann Moix, donc les hommes ne savent pas aimer.

ou :

Les hommes sont mortels. Les porcs sont mortels. Les hommes sont donc des porcs.

 

La paralogique est un enfermement. Comme Yann Moix capte ses proies sexuelles, de la même manière il hameçonne son lecteur.

Au final, une simple histoire d'amour apparaît en miroir inversé des magazines "féminins" mais dans la même catégorie, celle où les Hommes viennent de Mars et les Femmes de Venus. Il trace les mêmes frontières au couple : la reproduction du modèle ou son blasphème. Au lieu d'un quizz en bas de page, on a droit à la confession finale de l'auteur en forme de bavasse nihiliste et larmoyante "Quand tu ne remueras plus, c'est que je ne remuerai plus. En attendant, je suis ce mort qui respire."

Même s'il prétend au désespoir et en joue, Moix n'a pas la noirceur bouleversante d'un Edouard Levé ni la verve d'un Sade... pour preuve il deviendra à la rentrée animateur chez Ruquier.

Le romantisme est mort, vive la baise.

La littérature est un exhibitionnisme, elle se prolonge à la télé...

Tu peux te relever du divan, Yann, vérifier tes ventes.

La séance de dédicaces est terminée.

 

 

Yann Moix, une simple histoire d'amour, éditions Grasset, 2015, 143p.


10:52 Publié dans Air du temps | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : yann moix, féminisme, femme, homme, couple, fidélité, littérature | |  Facebook |  Imprimer | | |

14/08/2013

Nathalie Chaix: Désir addict?

chaix1.jpgNathalie Chaix vit à Genève. Elle travaille dans le domaine de la culture, a publié trois romans, tous aux éditions Campiche (Orbe), trois romans vrais qui pèsent leur poids de désir, d’espace et d’invitation à entrer dans la splendeur et les affres des relations. Dans son premier livre, Exit Adonis (Prix Georges-Nicole 2007), l’auteure nous entraîne dans un mano a mano étourdissant entre une femme éprise d’un homme qui répond finalement à la fascination qu’il lui imprime par une présence énigmatique, effacée, puis son retrait. Elle, elle veut le quitter, elle désire cela, elle n’y parvient pas. On comprend pourquoi elle veut partir. On comprend pourquoi elle n’y parvient pas. Rôde le spectre d’un père absent, des fantômes. On ne s’enlise pas dans la psychologie ou l’analyse cérébrale de l’impuissance, non. On est ici placé dans le domaine du ressenti, des tripes, des morsures, de la machine désirante et du manque. On effleure, on palpe, ressent.

Elle est ainsi l’écriture étonnamment dépouillée et charnelle de Nathalie Chaix. On y éprouve une grande facilité à creuser des espaces, à se mouvoir, explorer, s’y abandonner. Exit Adonis est le récit d’une aliénation ; bref d’une « banale histoire d’amour », d’un empêchement à quitter et d’une impossibilité à être aimé : d’une contrainte. La tension qui traverse ce livre est relatée avec finesse et douceur, une pudeur de la souffrance qui la creuse encore plus dans ce que le personnage porte en elle pour dire l’insupportable. Le récit se construit sur 5 chapitres, autant d’années parcourues. Répétition amoureuse dans la traversée (lente) de la lassitude, des pics de plaisir et des gouffres de l'addiction (grave) au désir. Comment va-t-elle s’en sortir ? Comment peut-elle tant tenir alors qu’elle n’en peut plus ? Inconsciente ? Folle ?

Impossibilité à quitter entêtement à aimer

Dans Exit Adonis, le grand présent c’est l’absent : le père. Comment le mettre dehors ? L’héroïne ne parvient à rien d’autre qu’à répéter : impossible de quitter, entêtement à aimer. Freud marmonne dans sa barbe : éternel recommencement, ambivalence du lien, venez donc vous allonger ! Le vieux se marre. Vraiment ? Nathalie Chaix allonge ses phrases, c’est plus qu’assez. A un moment il y a la libération sans que l’on comprenne comment, l’héroïne a pu se sevrer, elle est passée ailleurs. Elle a quitté. A un moment cette répétition s’est biaisée pour que l’enfermement devienne une spirale et qu’il y ait une possibilité de sortie là où il n’y avait auparavant que l’impasse. Comment? Il faudrait y retourner pour voir…

Qu'est-ce qui vous manque?

Dans Il y a toujours un rêve qui veille (2010), deuxième roman, la famille s’agrandit, les femmes sont convoquées, la mère et la grand-mère invitées : sur-présence de la maternité. D’où vient l’enfant, comment viendra celui qui naît ? Des portraits d’hommes, de femmes, rythment l’ouvrage et répondent à une question simple : qu’est-ce qui vous manque ?  Et toujours l’absence équilibre toute présence. Celle du père, omniabsent, encore lui, jamais assez là, figure du trou, du vide que ne comble pas la nourriture, malgré l’abus.Non, rien ne comble le trou, que ce soit le trop-plein de sucre consommé avec culpabilité ou la quête de l’homme comprise avec douleur pour assouvir l’inassouvissable. Délectation des sucres sur la langue, orgie du sexe dans la bouche, mais très vite : retour au vide, au manque. Encore. Condamnée au bagne de ce qui manque.

N'est-ce pas toujours sur le fil du rasoir que l’on se meut dans les romans de Nathalie Chaix, là où l’on passe, à fleur de peau? Et là où tous les chameaux d’hommes passent, par le trou de l’aiguille, on va. Mais il faut être pauvre et nu pour comprendre la souffrance d’aimer, du manque d’amour. Si en apparence on vit la même chose, on ne vit pas la même chose, elle dit. C’est chaque fois un singulier pluriel. Un homme,  à l’ombre d’un père manquant, ne répond pas présent. Je suis amoureuse de toi elle dit sur tous les tons, ça permet de rejouer la partition : celle du père absent. Dans ce second opus ça fait mal encore, ça tabasse sec. L’homme aimé en a une autre, l’homme aimé ment, manque, manipule. Les femmes sont trahies. Les femmes sont baisées. Les femmes se font avoir ; ça cogne sexe.

Faut-il être une femme pour suivre l’auteure? Non. Même si parfois on a le sentiment de s’asseoir à une table avec ses ami-e-s proches pour papoter, tout se dire raconter, la voix de l’auteure est résolument plus fine, tendre, tranchante, que celle d’une fin de soirée un peu moelleuse presque mièvre. Ce qui en fait la pointe ? La finesse du trait sur ce qu’elle dit du désir féminin, dans ce désir féminin qui le creuse encore et exprime son devenir mystérieux.


Il y a encore un troisième roman, sorti l'année passée:  Grand Nu orange  (2012) Rejoue-t-il la loi de l'éternel recommencement?  La passion triste et impossible ? Allez-y pour voir alors que l'on bascule doucement vers la fin de l'été, vous m’en direz des nouvelles….. la chute est partout, et la sortie, marqué EXIT, dans une autre langue, excite.

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08:25 Publié dans Air du temps | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : littérature, nathalie chaix, genève, désir, féminin, père | |  Facebook |  Imprimer | | |