sylvain thévoz

02/09/2015

Ni pour le meilleur ni pour le pire (réflexions sur le mariage)

 

L'office fédéral de la statistique nous avertit : 42 couples sur 100 sont voués à l'échec, si le comportement actuel par rapport au divorce ne change pas dans le futur.[1] Diable, mais comment changer le rapport au divorce. En voilà un problème de société, ça cogite sec à Berne...

 

Le PDC n'a pas trouvé la parade. Le "parti de la famille" doit constater son échec. Non seulement il ne sait plus trop ce qu'est la famille, mais par dépit se replie frileusement sur une définition limitée. Le mariage, ce serait l'union d'un homme et d'une femme, basta. Quel manque de créativité, et surtout, de réactivité par rapport aux nouvelles manières de faire famille aujourd'hui. D'autres (UDC) voient des mariages blancs partout, ou des mariages inféconds même quand ceux-ci portent déjà des enfants. Ils veulent défendre la forteresse mariage comme ils isolent la Suisse. La commission juridique du Conseil des Etats elle, vient tout juste d'autoriser le mariage homosexuel par 7 voix contre 5.[2] Voilà enfin une décision qui va dans la bonne direction. 

 

Certains proposent des "solutions" qui n'ont rien à envier au parti démocrate chrétien : si vous n'avez pas réussi votre mariage, réussissez votre divorce! Bof, à tout prendre, on préférerait quand même réussir son union.

Il reste la tentation des aventures extra-maritales, commerciales ou non.  Ashley Madison, spécialisé dans l'offre aux mariés, avec son slogan " la vie est courte, tentez l'aventure", ne convainc pas. Vivre caché n'est pas particulièrement sexy. Et quand la double vie est révélée à tous par un piratage de données, quel ridicule.

Mais, si on ne peut pas changer le rapport au divorce, autant changer le rapport au mariage, non? 

Ce qui sauvera le mariage ? Sa désacralisation et son ouverture à toutes et tous afin de donner à chacun.e l'exercice de ses droits, à l'union, à l'adoption et à la procréation.  

 

Mariages flashs

En 2013, Genève est deuxième concernant le taux brut de divorce pour mille habitants (2.6) et bonne dernière concernant la durée de vie moyenne d'un mariage : 13.5 années.

 

Globalement, au niveau Suisse, la durée de vie d'un mariage progresse de 14,5 à 14.7 années. Explications ? Le divorce menace avant tout les premières années de mariage. Bref, ce n'est ni pour le meilleur ni pour le pire que l'on se quitte, mais en général parce que l'on a n'a pas eu le temps d'expérimenter l'un ou l'autre.

 

Fait nouveau, un nombre croissant de couples divorcent après de longues années en commun. Les couples divorçant après 30 ans ou plus de mariage représentent désormais 8,2% en 2013 contre 3% de tous les divorces prononcés en 1970.

 

Pour résumer, il est de plus en plus dur de durer longtemps dans le mariage. Peut-être aussi parce que l'on dure de plus en plus longtemps... dans la vie? Lorsque l'on a vécu le pire le meilleur avec la même personne, que les enfants seront grands, l'hypothèque payée, on se dit qu'il est temps de tenter autre chose. Bref, si le cadre du mariage a été éprouvé...  pourquoi ne pas expérimenter le divorce pour continuer à aimer. 

 

Mariage pour toutes et tous :en avant  !

Et si plutôt que de réussir son mariage ou son divorce l'ambition, peu importe son orientation sexuelle, son âge, le fait d'avoir des enfants ou non, était de bien réussir à aimer? L'office fédéral de la statistique a-t-il un avis là-dessus?

En tout cas, aujourd'hui : en avant pour le mariage pour toutes et tous, belle manière de rénover cette vénérable institution pour l'adapter à notre société.

Ni pour le meilleur, ni pour le pire.

Simplement, par égalité de traitement.

Et pour mettre le mariage à la page, plutôt qu'à la porte.    

 

 

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www.sylvainthevoz.ch

 

 

[1]http://www.bfs.admin.ch/bfs/portal/fr/index/themen/01/06/blank/key/06.html

[2]http://www.20min.ch/ro/news/suisse/story/27827293

09:20 Publié dans Air du temps, Genève, Humeur | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : mariage, suisse, droits, lgbtiqh | |  Facebook |  Imprimer | | |

23/02/2015

Gabrielle : Un roman pour gouines et pédés?

11016737_10153033937396826_6569304457252711471_n.jpgGenève-Calvingrad, c'est le pôle Nord de l'amour. Britney compensait avec de petites soirées fondue qu'elle passait avec elle-même.


Gabrielle d'Agnès Vannouvong est, à mes yeux, Le livre de ce début d'année. Sorti en janvier au Mercure de France, il parle d'amour, entre deux femmes et deux hommes, du désir d'enfants et de ses difficultés quand la quarantaine approche et que l'on aime quelqu'un du même sexe. Mais encore: de diversité, d'identités fluctuantes et affirmées, de désirs, de familles, de rage, de rejets et d'angoisse, sur fond de mariage pour tous et de manifestations contre le droit d'aimer qui l'on veut comme l'on veut; de la peur de vieillir, et de l'envie de créer de nouvelles formes à l'amour avec adoption ou PMA (procréation médicalement assistée)... et pourquoi pas?


Un roman ogive

Ce bouquin a une force et une gnaque pop qui ferait presque passer Virginie Despentes pour une rockeuse monomaniaque jouant sur une Gibson à une corde.

Vannouvong va vite. Vannouvong va fort. A toute bombe, elle déconstruit et construit dans un même mouvement. Au rythme d'un TGV à 360km/H et d'étreintes amoureuse: la sensualité, la sensibilité qui se dégagent du livre érotisent le pouls. La langue tranchante, incarnée, rappelle les embruns de Maylis de Kerangal, sauf qu'au lieu de sentir les ports, les corniches et le Havre, la cavalcade est résolument urbaine. Filant entre Paris, Genève, Avignon, Zurich, l'héroïne, Gabrielle, universitaire cosmopolite, vit une vie trépidante sur fond techno avec, dans ses oreilles, la nostalgie des tubes de Françoise Hardy en dub-stereo, et de Daniel Balavoine au transistor, accompagnant une réflexion sur la possibilité de l'amour dans une époque impossible.


Genève- Zurich : miroir tendu  

Gabrielle déboule à la street parade de Zurich. Son regard sur la ville : "Zurich la traîtresse, entasse l'argent sale, le trou noir des offshore, la convulsion financière qui transite entre les îles Caïmans et le Liechtenstein. Zurich, la blanche, couche avec le fric des nazis, les rues ignorent la couleur du papier gras, l'odeur de la pisse miséreuse."

Son regard sur ceux qui y habitent: "Les citoyens, bien éduqués trop peu révoltés, boivent depuis l'enfance des biberons Nestlé parfumés à la poudre d'or. Ceux qui rêvent de révolte vont voir du pays. Toujours, ils reviennent dans les vertes collines qui surplombent la prairie du Grütli, au-dessus du lac des Quatre-Cantons".

Fritz Zorn a trouvé sa descendance, elle déboule de Genève en Intercity. Rien n'a-t-il donc changé en Helvétie depuis Zorn? La description de la jeunesse dorée de la Goldküste sous MDMA est décapante. Genève n'est pas en reste, mais lieu de l'étreinte amoureuse, la cité de Calvin y est décrite sous des jours plus sensuels. Lecteur, on s'y promène et retrouve touriste de sa propre cité. Genève-Calvingrad, c'est le pôle Nord de l'amour. 


Les histoires d'amour finissent mal....

Gabrielle quand elle ne bouge pas, vit à Paris. A Genève, elle enseigne, et tombe raide dingue d'Hortense, universitaire, de vingt ans son aînée qui a une fille. L'idéologie : une famille, c'est papa-maman point barre, a du plomb dans l'aile, clair. Deleuze rappelait qu'il écrivait pour... (ceux qui n'ont pas de voix). Vannouvong, à travers Gabrielle, écrit pour "des corps mutants, des paumés aux identités fluctuantes, moitié rock, moitié punk, des étoiles, des trav, des prostitués, des types en perruque blonde, des tantes-mâles ou des folles, des marlous, des macs à la tronche tordue, des fétichistes qui s'abreuvent de pain de mie pisseux, trempé dans les toilettes, des Lola, des divas, des Divine, des honteuses planquées derrière des lunettes fumées, des filles perchées sur des talons aiguilles qui blessent les chevilles et les pieds jusqu'au bleu et au sang."

Elle écrit pour l'amour, aventure impossible à une époque où "on est plus amoureux de son smartphone que de son partenaire", où le couple qui dure et le fait de vieillir à deux semble un idéal ou un horizon devenu inatteignable pour beaucoup et où ceux qui tiennent le coup, le temps passant, ne font plus vraiment envie. Pourquoi, même au temps de l'amour débutant, en vient-on à fredonner inconsciemment les Rita Mistuko ou Brigitte Fontaine?


Etre maman ou papa ; quoi d'illégal ? 

Comment avoir un enfant quand on est femme aimant une femme ? - Rencontrer un couple gay et avancer vers la coparentalité, vu que les lois retardent et que la réalité l'impose et l'établit. Alors Gabrielle bricole, crée. Quand on aime, on résiste, on invente. Ce roman est un geste politique, pour l'adoption, la PMA, pour le droit de s'aimer, pour l'égalité des droits, pour une reconsidération des catégories censées englober le privé du public, le désir et l'amour. Roman d'une époque désenchantée ancré dans le désir et le devenir, refusant de céder à la dépression, Gabrielle, dans sa forme romanesque, permet de mettre de la poésie, de la sensualité, de la chaire, sur des débats essentiels et de les envisager autrement qu'à l'Assemblée Nationale ou au sein d'une assemblée de fachos de l'Opus Dei.


Gabrielle: un roman pour gouines et pédés?

Non. Un roman libérateur, émancipateur, qui fait la nique à tous les empêcheurs de s'aimer, à tous les castrateurs, conservateurs de l'ordre établi, les terrorisés et terroristes des moeurs; un roman qui fait le lien avec force entre les mouvements émancipateurs gays des années 70, les écritures d'Hervé Guibert, de Genet, de Grisélidis, de Pasolini, coeur explosé, écrasé sous les roues d'une bagnole sur une plage d'Ostie en 1975 et qui voit poindre là une suivance. 


Un roman jouissif

Ce roman innervé d'un jus et d'une essence vitale décille les yeux dessale la langue. Il confirme que : Vannouvong, Giard, Despentes, une génération de femmes à l'écriture sensuelle et puissante a pris ses quartiers au présent et s'est levée pour raconter les désirs, les sexualités, aérer l'air du temps d'un souffle chaud, engagé, ravageur et vivifiant. 

   

Agnès Vannouvong, Gabrielle, Mercure de France, 2015, 196p.

11:36 Publié dans Air du temps | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : vannouvong, gabrielle, lgbtiqh, genève, paris, mariage pour tous, pma | |  Facebook |  Imprimer | | |