sylvain thévoz

06/08/2017

Un trou dans la langue

J'ai quelque chose à dire et je pense que personne ne veut entendre.  

Ou peut-être n’ai-je rien à dire mais je veux parler quand même.

J’ai peur de parler pour ne rien dire. Ou de parler pour personne. Ou que ce que je dise ne soit rien, ou bien trop long  à dire, et ne soit pas reçu. Alors, je me tais.  

J’ai quelque chose à exprimer. Mais j’ai peur que cela soit perçu comme une forme d’exhibitionnisme ou que je me découvre nu. Alors je garde ça pour moi. Le silence protège, en toutes circonstances. Tant pis si d’autres parlent pour moi. Je me tais.   

J’ai peur de ne pas être entendu. Et, si je suis bien entendu, de ne pas être compris. Et si je suis compris, mal compris pour sûr. Cela, entendu, je reste en périphérie.

D’autres parlent pour moi, ou plutôt contre moi 

Je me retrouve, comme enfant sur la grande plage, devant la grande vague. Sitôt passé le rouleau, avalé le sel, je dois traverser un mur d’eau, puis un autre et un autre, encore.  Je ne desserre pas les dents. Pas que je veux retenir les mots, non. Ils peuvent bien sortir tous seuls. Je serre les dents, parce que ce que je ne veux plus rien avaler du tout. Ni sel ni crème ni bois mouillé. Que cela soit bien clair. Que cela m’empêche d’articuler n’est pas grave. Ce qui va sortir, je voudrais, avant de le relâcher le mâcher encore, attendre encore, et que cela soit si fortement fort, et radicalement condensé, que cela ébranle jusqu’à la langue même.  

Je marche le long de la grande route, avec le sourire aux lèvres. C’était un sourire simple  qui annonce la couleur. Un sourire de circonstance, un sourire stratégique, de complaisance presque, comme les babines battantes d’un chien qui veut se montrer inoffensif, ou les lèvres d’une star de la mode sous les foudres des paparazzis. Je reste placide.       

Mais les gens ne comprennent que les mots. Le reste, ils l’interprètent, et mal.    

J’ai peur d’être jugé. Sur ma parole. Sur mon silence aussi. J’ai peur que les gens d’ici, sitôt que j’aurai parlé, ne me jugent. Et qu’une fois qu’ils m’aient jugé, ne me condamnent. Alors je n’essaie pas de formuler quoi que ce soit. Je veux bien être l’arabe du coin, le dealer de la forêt, le résidant des escaliers du viol, l’imbécile du bled. J’accepte.  

Je ne lutte pas contre les préjugés. Aucune parole, aucun mot ne peut les décaper. Il faudrait que quelqu’un d’en face s’engage. Il me faudrait des alliés. Qu’une armée entière sorte du silence. A tout le moins quelques tirailleurs. Je ne dis pas que tout le monde est pareil. Mais on entend souvent les mêmes.

Ceux d’en face sont hors de portée. Ils font tout pour se distinguer. Ils s’en foutent que leur monde soit étanche. Certains peuvent continuer à taper sur les vitres, ils regardent le paysage.

Si on s’organise, ils hurlent au communautarisme. Aimant leur certitude et leur sécurité par-dessus tout, ils ont la raison pour eux et leur communautarisme exclusif comme référence. Par définition, ma couleur de peau, ma gueule, mes fringues, me représentent. Je ne peux rien y redire. Alors je me tais.    

Ils regardent ma barbe et la couleur de ma peau. De mes yeux, de mon sourire, ils se foutent. S’ils pouvaient ajouter deux lignes à mon casier judiciaires ils le feraient. Ma résistance, ce sont mes yeux et mon sourire. 

Le dialogue était rompu avant même la prise de parole. Je ne comprends pas. Pourtant : même espèce, même bras, même cœur, même yeux, même appétit. Même croix dans le cœur, même promesse pour la poussière.  

On a beau être, si pas semblable, similaire: on ne se comprend pas. Cela, je ne le saisis pas. Je te jure frère, ça me rend dingue. Même avant les mots, on n’y arrive pas. La distinction, la différence, le snobisme c’est comme des murs invisibles. La langue a bon dos.

Le racisme est un mal cérébral, ou une atrophie cardiaque. Pourtant ils ont fait des apprentissages. Ce ne sont pas tous des cons non plus.    

Les gens d’ici parlent lentement et beaucoup, pour finalement ne pas dire grand-chose. Ils disent longtemps ce qu’ils font, combien ils travaillent beaucoup et s’écoutent parler longtemps. Entre eux. Combien  ils font de belles choses. Combien ils vont en faire d’autres encore et encore s’écoutent parler. Ils s’ennuient. Tu le vois à la manière dont ils jugent les autres. Profondément.

Quand ils parlent, c’est comme s’ils s’adressent à quelqu’un d’autre que la personne face à eux. Comme s’il y avait une caméra cachée. Là, quelqu’un va se lever pour applaudir, une maquilleuse va repoudrer un nez –mais non-. Il n’y a personne. Juste eux et eux. Et le silence. J’ai l’impression qu’ils parlent pour un auditoire, un stade. Leur but est de fixer une note. Et peu importe la pirouette. Subitement, les gens se lèvent. Ils ont inscrit des chiffres entre 1 et 10 sur un petit carton et ils les soulèvent, très fiers d’eux. 

Je marche le long de la forêt. Je vais à la laiterie. Dans ma tête, ça cause : du fleuve, de la traversée, des canots renversés et de la rame perdue en mer. Une main devant un visage. Et un visage de plus en plus grand. Et une main énorme. Et une grande citerne. Et ça cause en moi, et ça monte plus fort encore, et je me bouche les oreilles avant de m’asseoir sur la route, hébété, secoué comme frappé par la foudre. Et je reste comme ça. Sans mots dans la tempête, sans possibilité de crier ni de me taire avec l’envie de m’attacher à un mât, comme Ulysse.   

Dans le village, il y a le restaurant national, avec de  grands parasols jaunes Eichof. Les voitures se parquent devant et les gens de la région viennent manger des croûtes  et des beignets au fromage ou alors des filets de fera grillés avec un petit vin blanc fruité.

Je les regarde rire en buvant. Et boire en riant. Et quand ils se lèvent pour aller pisser, ils ne marchent plus tout à fait droit. Les géraniums sont bien posés sur le rebord des fenêtres. Les vitres sont propres. Il y a un chien attaché avec une chaîne devant la niche. Je regarde leur bouche surtout . Les corps ne m’intéressent pas. Juste la bouche. Et leur langue que je ne comprends pas. Quand quelqu’un rit très fort, je fais le même son. Je mime, j’imite, copie. Parfois, il y a quelqu’un qui se tourne vers moi et dit un mot rapide qui fait rire toute la terrasse. Alors je ris aussi avec eux, pour me faire accepter, devenir ami ami. Cela les fait rire encore plus fort. Alors subitement je ne ris plus, du tout.  

Je répète Addition, addition, un décit de rouge, un décit de rouge, patron patron patron dans mon coin sur ce banc, dans mon silence qui n’est pas du silence et dans mon étrangeté qui ne dérange personne. Ils ne font pas attention à moi. Je ne suis pas vraiment différent pour eux. Je suis, dans leur tête, ce qu’ils souhaitent que je sois, et dans leur langue, ce qu’ils ont défini pour moi. Ils m’assignent une place et désignent un second rôle.

Leur représentation, ils l’ont construite avec des mots, avec des petites briques et parfois deux gros blocs. Souvent, ce ne sont même pas leurs mots. Ce sont les mots d’autres et c’est avec cela qu’ils m’envisagent, qu’ils rient de moi ou qu’ils en ont peur. Ils cherchent une pureté ? Ils ne font qu'imiter. Je ne comprends pas. Je ne peux pas leur dire jusqu’à quel point je suis navré. Je n’ai pas les mots. Eux ils ont la langue avec eux, les manchettes de journaux, et parfois même une majorité de voix.

Mais je peux sourire.  Alors je souris. 

Dans ma solitude, produit de mon passé et de mes prières,  j’habite un espace plus chaleureux, plus habité que leurs regards qui ne me donnent rien, ne montrent rien de leur langue ou de leur désir curieux. Dans l’abri ils disent tu dois faire des efforts pour t’intégrer. Je me demande si chez eux on dit : tu dois faire des efforts pour intégrer. Mais je ne crois pas.

Je me réjouis de revenir un jour à Genève, chez moi.

Pour l’instant, je dois essayer de faire mon trou là-bas.  

11:49 Publié dans Air du temps, Genève, Humeur | Lien permanent | Commentaires (5) | Tags : accueil, migration, langue, littérature, intégration | |  Facebook |  Imprimer | | |

28/04/2014

Même pas lost in translation

HongKong27.04 099.JPGTu prends l'avion, l'avion te porte: 13h dans un sens, avec un petit plateau repas et l'attention fidèle des hôtesses. Tu prends le décalage qui va avec, la température moite. Tu prends la surprise: à l'arrivée, ce n'est jamais ce à quoi tu t'attends. Enfin, sauf si tu as pris soin de ne t'attendre à rien, ou alors le moins possible. Alors seulement, tu pourrais être surpris, quoi que.... l'inverse est aussi vrai. Je ne sais plus, déjà. A l'arrivée, ce n'est jamais ce à quoi tu t'attends, c'est peut-être d'ailleurs pour ça que tu y vas. Quand tu sauras où tu vas, tu chercheras à aller ailleurs, n'est-ce pas. Pourquoi?

 

Bribes et brindilles du voyage

Tu discutes en attendant l'avion. Tu discutes dans l'avion, tu discutes dans le bus qui te mène à un autre avion. Tu ramasses des bribes de récit. Cette femme va visiter sa mère malade à Manille. Elle te donne des brindilles d'une histoire que tu connais déjà. Il est difficile d'en rendre compte autrement que comme ça: par des mots. Si elle la racontait avec les siens, tu ne comprendrais rien. Elle essaie de te faire comprendre. Elle dit: c'est grand, ça va vite, c'est cher, ça change tout le temps, le commerce est roi. Tu traduis. Tu ne la crois qu'à moitié. C'est la surface pour toi : des clichés. Ton expérience sera autre, forcément. Tu oses: Il paraît que cela sent le riz pourri, le jasmin et l'encens? - Non, ce n'est pas vrai. Cela sent la ville, la vitesse et les gaz d'échappement. Et la vanille? C'est une illusion de l'air conditionné.

HongKong27.04 035.JPGC'est comment ici?

C'est beaucoup moins pollué qu'en Chine et la vue sur les tours est imprenable. Ah, parce que ce n'est pas la Chine? Non. Enfin, si, un petit peu. Les gens sont gentils, mais moins qu'à Taïwan. Il y a moins de touristes, vous comprenez, les gens ne sont donc pas blasés. Par contre, c'est très sûr, vous pouvez laisser votre sac sur un banc, vous le retrouverez intact, avec tout dedans. Taïwan, vous devriez quand même y aller, c'est magnifique. Vous restez combien de temps? 8 jours. Ah, non, c'est trop court. Allez à Macao plutôt, vous ne serez pas dépaysé. Elle ne te demande ni ton adresse mail, ni ton nom pour te trouver sur facebook, ou twitter. Il est encore possible de faire une belle rencontre qui n'aura pas de suite; juste un moment suspendu dans les airs, un souvenir en rappel de temps en temps.    

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09/09/2012

La langue de ma Constitution

images.jpgComment va ma nouvelle constitution? Si une nouvelle constitution est l'adoption symbolique d'un nouveau corps social, avant de revêtir une nouvelle peau, je voulais la soumettre à une auscultation attentive des contours et organes qu'elle contient. Serait-elle bonne? Serait-elle mauvaise? Pire ou meilleure que l'ancienne? Comment la lire? Avant que le peuple ne choisisse son contenant fondamental -14 octobre-, ça méritait un examen individuel. Nul n'est prophète en son pays. Les intérêts biaisent le regard. Sur l'exemple des lettres persanes de Montesquieu, je devais trouver mon persan à moi, un étranger au serail, qui pourrait voir ce corps avec distance et un peu d'ironie.

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