sylvain thévoz

17/04/2016

La poésie est une langue de résistance

On m'a posé une question  : la poésie a-t-elle à voir avec le sacré ?[1]

Pour ma part, je vois plutôt la poésie du côté de la résistance que du sacré, de la transgression plutôt que de la vénération. Le sacré serait un espace trop précautionneux, presque ouaté, dans un présent trouble et tendu. La révérence et la sainteté ne me semblent pas aptes à répondre à ce qui nous secoue. Elles ne comblent pas la nécessité d’une parole qui se déploie libre au milieu du chahut, du chaos -pas pour les résoudre et les régler, non-, pour y faire entendre un son autre que les cliquetis monomaniaque des claviers et vaincre l’autisme des casques audio.

La poésie n'est pas l'opium du peuple mais son éphédrine.

Il faut relire  les carnets clandestins du philologue Victor Klemperer: "LTI (lingua tertii imperii), la langue du IIIe Reich" qui s'ouvre par ces mots de Franz Rosenzweig: "la langue est plus que le sang". Ce livre écrit entre 1933 et 1945, publié tardivement en Allemagne en 1995 seulement, analyse les manipulation de la langue par les nazis, comment l'emprise et la destruction ont commencé dans celle-ci. 

Mais si l'emprise et la destruction commencent là, c'est bien de là aussi que peut prendre forme la résistance la plus forte.

La poésie est un acte de résistance
Que la poésie soit une respiration, un soulagement ou un poing levé, oui. Qu’elle puise son énergie au silencieux, au dissimulé, d’évidence. Que l’intime y ait sa part et la sensibilité la nourrisse: clairement. Elle est en cela un lieu de résistance à la vitesse, à la bêtise et à la vulgarité, au discours économique, et à sa force de frappe ; à l’abêtissement par matraquage médiatique ou conformiste. Pourquoi avons-nous faibli jusque dans la langue? La parole a été colonisée par les nababs du bankable. Avant d’être un lieu de vénération, la poésie est un haut-lieu de résistance. La domination du langage "d'implementation, de gouvernance, de sur-sécurisation" doit être subverti. 

La langue qui échappe au discours de l'efficience
Cette résistance dans la langue fait-elle alors de l’écriture poétique un domaine relevant du sacré ? La conduit-elle au religieux ? Non. Voilà longtemps aussi que le sacré et le religieux, tels que nous les entendons, ont cédé dedans la colle de l’engluement. Pourtant, dans la poésie, quelque chose d’un ordre mystérieux et innomé trouve refuge. Qu’un silence s’installe entre deux voyelles, que claque le bris de quelques consonnes, c’est un miracle déjà. Et que dans ces assemblages de paille et de débris, ces nids et terriers, il y ait la vie, se disant avec des moyens pauvres et une nécessité vitale, c’est le signe indéniable d’une puissance, fortifiante.

Bienvenue la parole vivifiée
De la poésie découle une émotion sensible nous immergeant dans une langue neuve, et pourtant donnée et reconnaissable de toujours. Serait-ce qu’elle nous préexiste ? Bienvenue à l’écriture sensible, à l’écriture fragile. Que l’on ne se presse pas trop à lui refermer au museau le couvercle des catégories, des classifications, des chapelles, en l’appelant : écriture du sacré, écriture religieuse ou spirituelle, ou Dieu sait quoi encore. Ne l’organisons pas trop vite en salons ou festival, ne cherchons pas à la rentabiliser. Laissons-la gambader sur les pages, les murs, les écrans, dans les bouches et les corps. Laissons-la à son lent travail d’être et de devenir. Dit-on d’une herbe qu’elle est religieuse ou spirituelle ? Le dit-on d’un toit de tuile ou du bras d’une rivière, du vent et de la pierre ? Pourquoi ferions-nous alors entrer de force un poème qui est présent simplement, agencement de sons, de lettres et de souffles, dans les carcans de la convenance ou de formes identifiables? Pourquoi devrions-nous dire, toujours, comme des enfants : c’est toi qui l’a dit, alors c’est toi qui l’est ? 

Ni carcans ni arcanes

La poésie se sauve sur les sentiers de traverse et évite les assemblées et maison que l’on prépare pour elle. Elle est surprise et effacement, sur le mode ce que Dubuffet énonçait pour l’Art brut. Il est beau de sentir que la graine poétique pousse dans des terres autres que celles des champs ratissés, abondamment traités, et qu’elle refuse de produire une plante standardisée bonne à l'ingestion de masse, dans des sillons gravés. Il est merveilleux de ressentir que la poésie croît dans des terres arides, ingrates, des terres libres ou dont plus personne ne veut, bradées pour deux francs six sous au marché, ou offertes à pleines brassées à qui veut bien les aménager par petits groupes.

Poésie: Sacrilège !
La poésie se nourrit de la différence, de la singularité, de l’intime, de l’unique et de l’éphémère. Elle est, en époque de standardisation, une transgression, une résistance, face au dogme dominant. Elle refuse la rentabilité, la capitalisation du vivant, la standardisation généralisée.

Les premiers hommes se sont nommés ainsi parce qu’ils fleurissaient leurs tombes, couvraient des grottes de pigments de couleurs.

C’est l’acte poétique qui fonde l’humanité, pas sa technologie.

Tout poème est une graine ou une liane.

 

 

[1] http://www.poesieromande.ch/wordpress/

 

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www.sylvainthevoz.ch

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08/04/2015

Dis-moi comment tu nommes ta ville je te dirai qui tu es

La Ville de Lausanne a annoncé que la station de métro "Ouchy" sera rebaptisée "Ouchy-Olympique" afin de marquer le centième anniversaire de l'installation du Comité international olympique (CIO) à Lausanne. Cette décision a été validée par les autorités cantonales et communales. La nouvelle dénomination entrerait en vigueur lors du passage à l'horaire 2016 des transports publics. Bravo les vaudois !

Renommer c'est réinterpréter

Et à Genève? Les choses ne bougent pas, ou si peu. Certes, il est utile de garder une continuité dans l'appellation des lieux (pour les habitant.e.s, les services de secours, les touristes, les commerçants, etc.,) certes les réimpressions des plans, des papiers à lettre, des cartes de visites sont coûteuses, toutefois il serait intéressant de proposer une mise à jour des noms de rues de la ville de Genève afin que toutes les générations puissent s'y identifier. Qui sait : si les noms de la Ville nous ressemblaient un peu plus, peut-être l'identification à la ville serait-elle plus forte et celle-ci plus respectée ? Et si plutôt que d'envisager notre ville en regardant dans le rétroviseur on regardait plutôt vers son présent, ça irait aussi mieux.

Dépasser les archaïsmes

Aujourd'hui, c'est le Conseil d'Etat qui décide des appellation de rue. Ce dernier a une position frileuse et conservatrice. Au milieu des années 90, le conseil administratif de la ville de Genève a décidé, lui, pour des raisons de stabilité de ne plus modifier les noms de rues. Et si, 25 ans plus tard, on ouvrait à nouveau le dossier? 

Globalement, notre rapport aux noms, qu'ils soient de rue ou concernant les bâtiments, est un rapport marqué par le conservatisme, l'indifférence ou la neutralité. Parce qu'un grand nombre de ces noms ont pris la poussière et ne représentent plus grand chose et que nommer c'est choisir aussi, pourquoi  ne pas y repenser?  

Des noms comme  : Pictet de Bock, Goetz-Monnin, Hugo de Senger littéralement, ne nous parlent guère. Pire, on passe devant des noms peu fréquentables portant le poids d'une histoire patriarcale valorisant les faits de guerre et la grande "histoire" au détriment de personnes et de valeurs rejetées dans l'ombre. Ici est mis en valeur un bourreau (rue Tabazan) là un anthropologue (rue Emile Yung) ayant exhibé des "nègres" pour, dans le plus pur style racialiste de l'époque, prétendre en tirer des caractéristiques universelles. Plus loin, on remarque le buste d'un admirateur de Pétain loué pour son écriture. Les femmes sont les grandes absentes des rues. On valorise ainsi le sexisme ordinaire. Les femmes à la maison, les hommes à l'affiche.

Dis-moi comment tu nommes ta Ville, je te dirai qui tu es....


Le langage est une force

Une mise à jour est nécessaire. En effet, les noms de notre ville sont perclus d'officiers et de bourgeois du 19e siècle. Ce ne sont plus des exemples ni des références pour les générations actuelles. Du passé faisons table rase, oui, en effet, mais surtout: plutôt que des vieilles références, proposons-en des nouvelles, plus inspirantes et inclusives. 

Ce ne sont pas les idées qui manquent. Avec l'aide d'historiens et d'une commission composées de citoyen.ne.s, il serait possible de dépoussiérer Genève du passé de ces "grands hommes" qui, avec le recul, même s'ils marquent des étapes de notre histoire, sont désormais des boulets que nous devons tirer. Pourquoi ne pas s'alléger et ranger aux archives les vieux conseillers d'Etat et politiciens du 19e pour des personnalités plus inspirantes, énergisantes et contemporaines ? 

La proposition est peut-être iconoclaste, mais si Lausanne peut le faire, ancrant des noms de rues, de places reflétant un présent, pourquoi ne pas le réaliser aussi dans notre chère Ville?

Il faudra pour cela vaincre l'inertie de certains et la peur du changement des autres mais au final, l'image de notre ville et son dynamisme s'en trouveront revitalisé.

Dis-moi comment tu nommes ta Ville, je te dirai qui tu es

... et même peut-être ce que tu es appelé à devenir.


 

 

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10/10/2012

Gaston fou roillé

Il disait je suis l'affreux, le mouton noir le fils de l'ouvrier et de la servante, enfant perdu, mauvais garçon. Oscillant entre l'argot et une langue travaillée, entre le refus des bourgeois et l'oubli de sa classe, il a avancé sur un fil, le beatnik de la Broye, pécheur de tanches. Il disait: je suis un martyre un dérangeant, un dérangé. Il vivait au Lieu qui est une jolie place pour être, à la vallée de Joux, entre le Chenit et le Sentier, proche du jour comme du jouir. J'écris il vivait, car il a changé d'espace, le millitant le révolté, l'élu du Parti Ouvrier Populaire, éloigné de l'enseignement pour raisons politiques; le renégat, non-renonçant, étendu sous une bannière gauchiste, entendu sous une autre, forcené social. Main tendue poings fermé, dans Cherpillod, j'entends charpie, billlot, entends ruclon, bétaillère, raisinée, ruches, galetas, salée au sucre, petit blanc du Lavaux... et la bise noire désormais. Donner, recevoir, échanger: des mots, des coups. Mort, Cherpillod, vraiment? Morts Chappaz, Haldas, Yvette Z'graggen, Monique Laederach, encore? Têtes chercheuses des lettres romandes, l'ayant fait vrombir à plein moteur sur leur gauche, là où le coeur se loge, dans une langue vernaculaire, celle du combat du peuple des cafés et des stades, des théâtres, des collèges, des parlements, de toutes des arènes de paroles, généreuses, granuleuses... grivoises aussi. Ecrevisses aux pâtes grêles, voix qui portent.

Dans ce temps où les lieux de parole collective sont attaqués, menacés, contestés par l'hégémonie du langage opérationnel, programmatique, efficace; ou l'écran fait véritablement obstacle, ou dire c'est pour faire et faire pour se taire, il disait, le poète que prendre la parole à la place d'autrui était non seulement risqué mais scandaleux. Chacun sa voix. Chacun son souffle. Mais chacun pour tous. Son parti place l'écriture au rang de patrimoine muséal, et le public avant le peuple, il choisit d'aller se faire élire ailleurs. Cherpillod, chêne brûlé, Gaston for ever, pour ne pas dire foudroyé. Fou roillé, dingue, illuminé, irradié d'une folie révolutionnaire aurait dit: les balbutiements de la gauche sont un problème orthophonique. Quand on a des cristaux dans l'oreille, ça peut conduire au vertige, on doit alors se jeter violemment contre un mur. Et ça passe. Pour bien entendre et bien dire, il faut des oreilles et une langue propre. Gaston en a donné une, fondamentale, elle appelle la tradition, socle où rebondir.  Elle est aussi foudre ou benzine, produit inflammable tombé d'un ciel bleu pâle hautement incendiaire.        

16:03 Publié dans Air du temps | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : cherpillod, politique, langage, poésie | |  Facebook |  Imprimer | | |