sylvain thévoz

04/12/2017

Oui j’aime la Nati, le Maggi, Henri Dès, et puis quoi ?

J’ai fait mon école de recrue. Je mange du Toblerone, j’aime skier, et je ne fais pas que du schuss, je sais même godiller. Oui, j’ai appris l’allemand comme première langue nationale à l’école. Je suis fan de la Nati, je peux citer Dürrenmatt, Frisch et Hodler et connais Morgarten, l’histoire de la mère Royaume. Oui, j’ai écouté Henri Dès gamin, etc., Et puis quoi? Quand cessera-t-on de diviser le monde en deux : les natifs et les autres? Séparer ceux qui seraient nés au bled et les autres, comme s'il y avait un critère d'autorité qui enlève à celui qui n'a pas été biberonné à l'ovomaltine depuis tout petit tout regard constructif et positif pour notre société.

L'évolution des taux de natalité de la population suisse - on s’est bien éloigné du taux des années 60, où il y avait encore 2,5 enfants par femme, ou du début du siècle (3.8 enfants par femme)- conduisent à rendre notre société dépendante des migrations pour se renouveler. Aujourd’hui, le taux de natalité seul n’assure plus le remplacement de la population. Et tant mieux. Que l'on soit né ici ou ailleurs, ce qui importe, c'est ce à quoi l'on adhère et ce pour quoi l'on s'engage. Il n'y a pas de rentes de situation. Les mouvements migratoires sont essentiels et une chance pour la Suisse, une ressource vitale pour notre pays. Ils impliquent un brassage des références et des populations. Et c'est tant mieux.

Oui le monde change, c’est inéluctable et cela implique de s'adapter. Le fait d’appartenir à telle ou telle nationalité ou telle ou telle religion ne fait pas d’un autre humain, européen souvent - puisque c’est d'Europe que l'on migre majoritairement en Suisse-, des aliens. Cette classification administrative des humains en catégorie détruit ce qui est et à toujours été la richesse de la Suisse : sa souplesse et sa capacité de mettre ensemble des gens pour travailler à un but commun, et tirer le meilleur de chacun-e.

L’enjeu est donc de savoir comment accompagner les changements et en saisir les opportunités plutôt que de faire de tel détail, de tel ou tel chiffre, un condensé essentiel, pour faire passer des examens de suissitude absurde à telle ou telle personne soupçonnée de ne pas être suffisamment "suisse"... sans bien savoir ce que cela au final représente.

Etre Suisse c'est aussi endosser le fait d'habiter le dernier pays d'Europe qui permet de baffer ses enfants, avoir l'un des taux de violence domestique les plus élevé d'Europe, et des parlementaires fédéraux conservateurs confondant droit de vote et droit de cuissage. Il faut donc assumer que "la suissitude" est aussi, à elle seule, sans besoin de personne, productrice de violences, et d'abus. Selon ce joli tag sur un mur de la ville "étrangers ne nous laissez pas seuls", c'est de l'autre, de l'extérieur, de la confrontation des idées et de l'évolution de notre pays qu'une société plus équitable naîtra et que l'on sortira de la tentation de l'entre-soi fermenté. 

Comment paierons nous les retraites, quels seront les nouveaux emplois du futur? Quel sera enfin le système de soin qui ne nourrira pas les assureurs au dépens des assurés? Comment taxerons-nous les grandes fortunes pour renforcer la redistribution des richesses, lutterons contre le poison de l’optimisation fiscale? Et lutterons-nous contre le banditisme en col blanc des rois de l’évasion fiscale, conserverons des logements accessibles, pour se projeter dans une société ou l'économie des ressources est vitale?

Voilà des enjeux sur lesquels travailler ensemble plutôt que de surfer sur les angoisses de la peur de l'étranger. S'occuper de la couleur de peau de son voisin, de sa religion, n'est pas important, ni ne permettra de renforcer la Suisse solide et solidaire que nous voulons.

Alors oui j’aime le hockey sur glace, le biberli et la petite Arvine, et ne renâcle pas devant une raclette, et alors ? Ce n’est pas cela qui paiera nos retraites. 

Ne me dis pas d'où tu viens, mais plutôt comment tu souhaites t'engager pour le bien commun.

Car c'est cela, avant tout, qui m'intéresse. 

 

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www.sylvainthevoz.ch

15:40 Publié dans Air du temps, Humeur | Lien permanent | Commentaires (11) | Tags : identité, culture, suissitude, migration | |  Facebook |  Imprimer | | |

09/11/2013

Jure de dire la vérité toute la vérité tout le temps

Arriver en Israël. Longue file d’attente à l’aéroport Ben Gourion de Tel Aviv. Tu en as tellement entendu parler de cette arrivée, du pouvoir discrétionnaire qui fait que tu peux te retrouver durant 8h soumis à un entretien avec des membres de la sécurité que tu paranoïes un peu. Tu n’as pourtant rien à te reprocher. Tu viens en vacances en Israël, désireux de voir Jérusalem, les lieux saints, et bien entendu aussi aller en Cisjordanie, rencontrer les palestiniens qui vivent de l’autre côté du mur de séparation. Est-ce illégal ? Non.  

Tu vas voyager à Ramallah, à Bethléem? Bien entendu. Pourquoi, c'est mal? C'est déjà suspect pour l’état sécuritaire, et pourrait te valoir un petit détour par la « cabine d’essayage » et d’y rester un long moment en rade? Possible même que l’on te renvoie à la maison direct ? Peut-être. Paraît que ça se fait. C’est tout le pouvoir du pouvoir de laisser dans l’ambivalence peser sa force. Une règle de base de la domination : plus les règles seront floues, plus la possibilité d’arbitraire élargi, plus l’autocontrôle et la soumission seront grandes.

Si on te demande si tu vas dans les territoires occupés, tu diras non te recommandent tes amis. Ah non, tu diras oui, parce que tu es quand même invité pour 5 jours de festivités culturelles et sportives à Ramallah, et que c’est pour tes vacances. Tu ne vas pas mentir quand même? Pourquoi faudrait-il le cacher ? Après tout, Ramallah vaut bien Tel Aviv, il paraît que les shawarmas y sont même meilleurs.

Sous le regard du pouvoir

Tu doutes quand même. Ce pourrait-être une mauvaise réponse que de dire la vérité. Il vaudrait mieux ne pas tout dire, construire un récit plus «vendeur ». Bon, finalement, quoi que tu dises ce ne sera pas LA bonne réponse. Pas de garantie. Le pouvoir n'est pas entre tes mains. Te revient alors en tête ce débat sur les protections des données et la vidéosurveillance. L’argument de ceux qui disent que l’on n’a rien à craindre lorsque l’on n'a rien à cacher, et qu’il n’y a pas de soucis à être filmé ou fiché tant que l’on ne fait rien de « mal » est bidon. Longeant les couloirs de l’aéroport de Tel Aviv, tu te dis : ici et là je ne fais rien de répréhensible ou d’illégal, et pourtant, j’ai le sentiment de cacher quelque chose, et que cela pourrait m’être reproché. Comment est-ce possible ? C’est la société de contrôle, bien réelle qui t’est rentrée dans la moelle et le cerveau et tu l’as assimilée. A Genève, à New-York, Tel-Aviv ou Pékin, c’est la même logique en place, Celle du pouvoir et du contrôle, avec des degrés et des mise-en-scène différentes. Le pouvoir du pouvoir, c’est de faire porter à l’individu le poids de celui-ci. Dois-tu craindre l’œil tout puissant d’Israël, l'observer soigneusement, ou en parler à ton psy ? Les migrants africains qui doivent penser à  mentir comme toi à Ben Gourion ou à Cointrin n’ont pas de psy, eux, et pas de solution de retour. Ils sont autrement coincés que toi.

Dire oui dire non 

Tu penses à eux qui arrivent aux frontières et doivent construire des récits, aménager les vérités pour faire entendre aux fonctionnaires derrière les vitres ce qu’ils veulent entendre. Tu penses aussi à la petite commission des naturalisations du conseil municipal de la Ville de Genève. Comment, là, il faut se montrer plus suisse qu’un suisse à l’examinateur, étant entendu qu’être soi-même, ça risque d'être insuffisant suivant ce que pense l’examinateur de ce qu’être suisse veut dire. Perversité du système qui conduit l’autre à devoir coller à un modèle non-clairement signifié. Bon, si tu pouvais tout expliquer, tout irait mieux, Mais en même temps non, au contraire, plus il y aura de mots, d’interprétations, de complexités, moins tu seras compris ; plus la machine paranoïde sélective du pouvoir sera alimentée. Alors reste sobre : répondre par oui ou par non, c’est assez… si c’est possible… la file avance. 

La culture comme décodeur

Des images du film de Fernand Melgar, la Forteresse, ressurgissent. Les récits « vrais » ne sont pas toujours crus, ils sont pris pour des récits inventés par l’administration, alors que les récits construits, plus vrais que nature, passent mieux parfois. Accommodements stratégiques avec les contraintes de la parole et de la situation. Tu ne sais toujours pas ce que tu vas leur dire de ce que tu viens faire là…  parce que tu ne le sais pas vraiment toi-même finalement. La file avance. Un autre film surgit en tête : « Omar » de Hany Abu-Asad. La culture offre du matériel pour penser le réel. Ces films vus avant le voyage sont comme des décodeurs.  

Un couple de retraités suisses s’inquiète juste devant toi dans la file. Est-ce qu’ils vont être retenus, questionnés ? En riant tu leur dis d’être sage, et tout se passera bien. Clin d’œil, ils rient. Ils passent, après 10 bonnes minute. A ton tour, tu t’avances. Jolie douanière, yeux verts, elle te demande ce que tu viens faire en Israël, tu dis : voir Jérusalem, les lieux saints, la Mer Morte et Massada. Ce qui est vrai. Elle sourit. Tu as envie de lui faire une blague. Tu te retiens. Elle te sourit. Elle te donne ton visa d’entrée. Tu lui souris encore. L’attente du passage a duré 1 heure. Le passage : 3 minutes… seulement. Enfin, pour toi.

 

08:34 Publié dans Genève | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : israel, douane, vérité, migrants, identité, contrôle, pouvoir, territoires occupés | |  Facebook |  Imprimer | | |