sylvain thévoz

18/08/2014

BimBadaBoum, un festival où les enfants s'éclatent.

Les gens se demandent ce qu’ils peuvent faire en Suisse pour s’engager afin que cesse l’agression israélienne contre le peuple palestinien. Ils sont écoeurés par les bombes qui tombent sur les civils et l’usage de la force militaire contre des habitants sans défense. Que faire? Voilà une action concrète portée par BDS (Boycott Désinvestissement Sanctions contre Israël jusqu’à la fin de l’apartheid et de l’occupation en Palestine) Genève, qui peut concrètement accélérer la fin de l’agression israélienne contre le peuple palestinien.

download1.jpgBimBadaBoum

Le festival BimBadaBoum est un festival genevois pour enfant. Il est pensé comme un moment d’échange entre adultes et enfants. Il affiche sur son site ses valeurs : une attention à l’écologie et au recyclage, l’intergénérationnel, le multiculturalisme, la promotion des activités culturelles et le respect de l’autre. Il s'est tenu cette année du 14 au 17 août (www.bimbadaboum). Les intentions du festival sont louables. Un des partenaires principal du festival semble toutefois bien en décalage avec celles-ci. Il s’agit de l’entreprise Caterpillar. Cette entreprise est dénoncée depuis plusieurs années pour sa collaboration active avec l’armée israélienne dans les territoires palestiniens occupés. BDS Genève a écrit une lettre au président de l’association BimBadaBoum afin de l’enjoindre de cesser toute collaboration avec cette entreprise, proposé de le rencontrer,  afin de lui présenter la problématique particulière liée à l'entreprise Caterpillar. Cette lettre n'a pas reçu de réponse à ce jour.


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Bac à sable et mare de sang

C’est tout d’abord une mobilisation des parents qui a attiré l’attention de BDS-Genève sur cette situation. En effet, chaque été des parents, connaissant la responsabilité de Caterpillar dans les territoires occupés, s’étonnent que leurs enfants soient invités à jouer dans un bac à sable sur des camions jaunes marqué du signe Caterpillar dans un festival avec des visées aussi nobles que BimBadaBoum.

Pour rappel, la société Caterpillar fournit depuis les années 50 des bulldozers et pelleteuses à l’armée israélienne. Un modèle est spécialement blindé et outillé d’une mitrailleuse par Israel Military Industries Ltd, une entreprise d’Etat. Ce modèle, le bulldozer Caterpillar D9, est lui aussi fourni par Caterpillar. Des Caterpillar D9 sont actuellement présents aux côtés des chars et des batteries de l’artillerie israélienne dans l’offensive « bordure protectrice » qui se déroule à Gaza en ce mois de juillet et août 2014.[1] 

Le Caterpillar D9 est utilisé par l’armée israélienne pour démolir des maisons et ruiner des terres agricoles. Il a fait ses "preuves" dans la construction du mur de séparation en Cisjordanie, pour les infrastructures des colonies illégales israéliennes, routes, tunnels, etc., En mars 2011, six familles palestiniennes ont déposé une plainte pénale contre la filiale suisse du fabricant de machines de chantier Caterpillar. Motif: complicité de crime de guerre. Deux ONG, l'organisation TRIAL (Track Impunity Always- poursuivre l'impunité sans relâche), basée à Genève, et son homologie palestinien, Al-Haq (la vérité), ont soutenu la plainte contre Caterpillar Sàrl, dont le siège est à Genève.[2]

Certes, l'argent n'a peut-être pas d'odeur, mais quand ça pue, ça pue vraiment, et il est difficile de regarder ailleurs ou de faire comme si de rien n'était. 

Caterpillar et la destruction d’une culture

Des centaines de milliers d’arbres dont un grand nombre d’oliviers (environ 800'000 depuis 1967 dont plus de 550'000 entre 2000 et 2008[2] ) ont été arrachés par les véhicules de l’entreprise partenaire du festival BimBadaBoum ? De même, depuis 1967, plus de 28’000 bâtiments palestiniens ont été détruits par les forces d'occupation. Depuis le début des années 2000, entre 4'000 et 5'000 maisons palestiniennes ont été démolies dans le cadre d'opérations militaires et plus de 900 démolitions ont été ordonnées par l'administration civile israélienne.[3] 

Caterpillar, Bimbadaboum, festival, enfant, Israel, Palestine. Le 16 mars 2003, Rachel Corrie, une jeune femme pleine de vie, a été écrasée par un bulldozer Caterpillar, à Rafah (bande de Gaza), alors qu’elle se trouvait devant une maison qu’un bulldozer Caterpillar avait pour mission de raser[4].

En 2004, Jean Ziegler, Rapporteur spécial des Nations-Unies pour le droit à l'alimentation, a interpellé directement le directeur de Caterpillar pour lui demander de cesser ses ventes à l’armée israélienne. A ce jour, il ne lui a pas encore été répondu[5].

En 2012, le rapporteur spécial des Nations Unies  sur les Territoires palestiniens occupés, Richard Falk, a relevé que Caterpillar a été « publiquement critiqué » par des organisations religieuses et des ONG comme Amnesty International ou Human Rights Watch pour avoir fourni à l'État d'Israël du matériel, tel que bulldozers et engins de chantier, « utilisé pour démolir ou détruire des maisons, des écoles, des vergers, des oliveraies et des cultures palestiniens[6]».

Malgré ces interpellations, les engins de Caterpillar poursuivent leur oeuvre de destruction des biens palestiniens et de soutien à la colonisation et à l'Apartheid. L'attitude de Caterpillar face à ces interpellations depuis plus de 10 ans, a amené TIAA-CREF, un important fonds de pension (2012), et l'Église presbytérienne des Etats-Unis (2014), à désinvestir de cette entreprise[7].

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Une indignation citoyenne

BDS-Genève, sur l’impulsion des parents d’enfants fréquentant le festival BimBadaBoum, s’est décidé à écrire une lettre ouverte au président de l’association BimBadBoum, persuadé que ce dernier peut faire la différence.  En cessant immédiatement sa collaboration avec l’entreprise Caterpillar, il peut mettre fin au trouble  voisinage entre les valeurs environnementales et de tolérance que le festival BimBadaBoum souhaite promouvoir et l'action d’une entreprise impliquée dans des violations répétées des droits de l’homme, des crimes de guerre, et l’éradication planifiée de la surface de la terre d’une culture et de ses traditions millénaires. BDS-Genève a écrit une lettre ouverte le 11 août et demande à tout citoyen de bonne volonté de s’engager à la lire, la partager sur les réseaux sociaux, et y souscrire[8]

L'argent n'a pas d'odeur ? Pourtant quand ça pue, ça pue

Parce que le silence signifie la complicité, parce qu’il n’est pas désirable que des enfants jouent en Suisse sur les engins d’une entreprise directement responsable d’une entreprise de destruction planifiée d’enfants et d’une culture entière. Parce que les moyens d’agir existent et qu’ils peuvent être saisis. La solidarité entre citoyen-ne-s n’est pas un vain mot mais un moyen d’agir efficace et puissant qui a fait ses preuves tout au long de l’histoire. Pour ces raisons, ici même, à Genève, et partout où des entreprises responsables de la mort de peuple palestinien ont leur siège, nous devons les dénoncer et leur rendre la vie moins facile sans leur permettre de se redorer le blason facilement. 

Ici, à Genève comme partout où des entreprises soutiennent directement ou indirectement l’entreprise illégale de colonisation israélienne, il est possible de s'y opposer, demander des comptes et des explications, afin que celles-ci ne se poursuivent pas avec notre consentement leur oeuvre de destruction, mais soient stoppés par l'engagement citoyen.  

C'est au festival BimBadaBoum de se positionner désormais. Caterpillar se paie en l'état à peu de frais une image de compagnie proche des enfants alors qu'elle fait de l'argent en vendant du matériel qui en tue d'autres. BimBadaBoum veut-il vraiment cautionner et soutenir cette politique? Pour ma part, je pense que BimBadaBoum doit se prononcer et se repositionner avec un regain de cohérence.   



[1]Euronews, 6 août 2014, http://www.dailymotion.com/video/x22xt5x_israel-justifie-son-intervention-et-regrette-les-victimes-civiles_news?start=3  cf aussi Wikipedia, "IDF Caterpillar D9"  http://en.wikipedia.org/wiki/IDF_Caterpillar_D9


[2] http://www.amnesty.ch/fr/actuel/magazine/torture-9-11-un-tournant/israel-et-territoires-occupes-vers-la-fin-de-l2019impunite-des-entreprises

[3]Israël-Palestine. La Guerre des olives, Le Point, 2 décembre 2013  http://www.lepoint.fr/monde/israel-palestine-la-guerre-des-olives-02-12-2013-1763897_24.php

[4]The Israeli Committee Against House Demolitions, mars 2012  http://www.icahd.org/uk/node/458

[5]« Le jugement prononcé dans l'affaire Rachel Corrie illustre l'impunité de l'armée israélienne », Amnesty international, 29 août 2012  http://www.amnesty.org/fr/news/rachel-corrie-verdict-highlights-impunity-israeli-military-2012-08-29

[7]« Rapport du Rapporteur spécial sur la situation des Droits de l'homme dans les territoires palestiniens occupés depuis 1967 », Nations Unies: Assemblée générale, 19 septembre 2012  http://www.refworld.org/cgi-bin/texis/vtx/rwmain/opendocpdf.pdf?reldoc=y&docid=50a1099c2+&cd=1&hl=fr&ct=clnk&lr=lang_es|lang_it|lang_fr

[8]« BDS Victory: TIAA-CREF dumps CAT Stock », Jewish Voice for Peace, 21 juin 2012  https://jewishvoiceforpeace.org/blog/bds-victory-tiaa-cref-dumps-cat-stock ; Jewish Voice for Peace applauds Presbyterian Church USA's vote to divest from companies that profit from Israeli Occupation  http://jewishvoiceforpeace.org/blog/jewish-voice-for-peace-applauds-presbyterian-church-usa-s-vote-to-dive  - See more at: http://www.bds-info.ch/index.php/fr/home-fr/158-bds-fr/campagnes/bds-suisse/boycott-culturel-academique/883-festival-bimbadaboum-caterpillar-un-partenaire-non-recommendable#sthash.2xnKbP8N.dpuf

[9] http://www.bds-info.ch/data/docs/14_08_12_BDS_Lettre_ouverte_BimBadaBoum_Caterpillar.pdf

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09/09/2013

Bâtie: public pointu ou provincial?

Salaud de public. Il a payé, et il se croit tout permis. Il est venu assister à la représentation de Boris Charmatz et Anne Teresa de Keersemaeker au Bâtiment des forces motrices dans le cadre du festival de la Bâtie et alors que la pièce s'ouvre par un long solo de violon Partita n° 2 en ré mineur de Bach qui donne son nom à la pièce, certains toussotent, se raclent déjà la gorge. Ah, les barbares, les bouseux, les culs-terreux. Mais chhhuuuuuut font les autres. Est-ce parce que la radicalité de la proposition en ce lieu passe moins bien qu'à ciel ouvert dans la cour d'honneur d'Avignon? Toujours est-il que les ingrat-e-s, qui ont payé pour voir et se retrouvent plongé dans le noir, trépignent sur place et le font savoir. Ils ne voient pas entrer les deux danseurs qui se déplacent dans la pénombre - pas sûr, de toute façon, au-delà du 15e rang, qu'ils puissent les distinguer encore- Alors si aux premiers rangs on communie, au-delà on expie- Ce spectacle est-il produit pour ceux qui ont pu se projeter devant le plus rapidement possible? L'émotion semble bien passer dans un rayon de 25 mètres autour de la scène, pour les initiés. Au-delà: bye bye, on regardera le spectacle à la télé la prochaine fois. 

Bon, ça courate en rond un petit moment, Anne essaie de rattraper Boris, Boris court après Anne, Anne fait du Boris, Boris s'adapte au système d'Anne. Anne vole, Boris tombe et nous, nous on observe. Enfin, on a quand même un peu le tournis. Certains salauds continuent de faire du bruit. La pièce manque de souffle, mais c'est normal, c'est minimal, c'est fait pour. Le salaud de public se sent un peu floué -il se sent tenu d'applaudir au milieu de la pièce - Mais c'est trop tôt, ils n'ont rien compris les bougres-. Les artistes prennent leur pied. Et nous: quoi? La pièce n'est pas achevée, ça fait tout juste 35 minutes qu'on y est. Pour certains cela semble déjà être long, ils le font savoir. Grrrrrr on se croirait à la Praille.

Coup de théâtre, une corde du violon, lâche au désespoir du violoniste - mince ma corde, je n'ai pas de violon en rab- sûr alors qu'il va se faire virer par Anne et qu'elle ne lui pardonnera jamais d'avoir fauté à ce moment là- Mais non, Anne n'est pas comme ça, n'est pas si vache. Même au tour de France, les champions ont les pneus qui crèvent, Anne le sait bien. Pourquoi cela n'arriverait-il pas aux artistes, même aux meilleurs? Pas besoin de faire cette tête là. On continue. Allez hop. On sait bien que la pièce ne doit pas se terminer maintenant, on a compris. Comment vont-ils se sortir de l'imprévu nos artistes?

Certains hésitent à applaudir -non, non, non, chuuuuuut, arrêtez- c'est si fragile. Anne et Boris nous  jettent un petit intermède improvisé comme un os à des chiens, allez battez-vous avec cela pendant que l'on attend que notre violoniste sorte des cordes. Petits pas de danse pour faire patienter, quelques jabs et mouvements de kung-fu, pieds jetés ; si vous avez l'impression de vous ennuyer, c'est normal, parce que tout ATDK-BC que l'on soit, ça nous perturbe aussi tout ça. On vous le fait d'ailleurs savoir. #tête d'enterrement #regards dépités #toomuchistoomuch. 

Et ce salaud de public, jamais capable de recevoir religieusement l'obole culturelle, se racle encore la gorge. Ne peut-il pas juste s'en aller silencieusement quand ils s'ennuie, sans trop le faire savoir? On pense alors revivre l'enfer de Castellucci en 2008 où les contraintes de la scène du Forum Meyrin avaient fait partir en fumée une partie de la pièce lui retirant toute puissance en plombant sérieusement le budget du festival. On en vient alors à se demander s'il est bien raisonnable de programmer à Genève des pièces crées avant tout pour la cour d'honneur du festival d'Avignon. Et si vraiment tout est transposable; si se payer des stars (et si possible plus cher qu'ailleurs) n'est finalement pas l'aboutissement absolu des villes de Province, et de leur rêve à toutes: faire venir un peu après tout le monde des artistes en se posant comme à la pointe. Rampling à la Comédie, tu iras voir? Moi j'avais adoré Cantat dans les Trachiniennes, je retournerai bien voir ma 21e pièce de Wajdi Mouawad... ouais ouais trop bien ! La culture, quand c'est fait par des stars, c'est un peu... pour des stars aussi, et nous en sommes. Johnny Halliday jouant Molière, chiche, on l'achète? Y'aura du monde, c'est clair, et une bonne couverture presse. 

Il faut se demander si faire des resucées du festival d'Avignon (Öhrn, Lauwers, Charmatz, Keersemaeker, Quesne cette année) permet au public provincial d'accéder à ce qui se fait de mieux sur les scènes d'Europe, ou juste de se la péter le temps d'une soirée en pensant se la jouer pointu. Et si, sans salle de dimension ambitieuse, sans salle dotée d'une véritable âme, Genève peut avoir cette ambition. Parce que le théâtre se fait quand même avant tout dans des lieux. Et dans des lieux qui ont une résonnance, une âme. On ne dépose pas n'importe quel objet culturel n'importe où. Entre le théâtre du loup et le Grand Théâtre où on cuit sur place, l'Association pour la danse contemporaine casée dans une école, la Comédie où ça sent le vieux et le BFM ou l'on se pense à l'Arena, c'est pas gagné d'avance. Salaud de public? Faut le comprendre, même si Antigel l'a habitué à aller visiter des piscines et des salles de gym en trouvant ça trendy, c'est quand même bien aussi d'habiter de véritables espaces culturels.   

Anne et Boris dansent encore. Ils font un dernier petit tour en rond et nous lancent un biscuit en rab' pour s'excuser du désagrément de la corde qui a sauté. J'ai décroché, c'est vrai, mea culpa. Anne envoie des bisous volants au public qui se lève et applaudit, moitié en transe, moitié transi, moitié soumis, moitié parti. Boris sourit.

Et on termine par un grand salut dans un émouvant moment de communion. Salut les artistes. Salut le public. Et vive la Bâtie.

 

 

 

11:13 Publié dans Genève | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : bâtie, festival, théâtre, charmatz, keersemaeker, danse, culture | |  Facebook |  Imprimer | | |