sylvain thévoz

18/05/2015

Le romantisme est mort, vive la baise

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Une simple lettre d'amour, dernier livre de Yann Moix est un titre mensonger, ou tronqué. Rien de simple dans cette lettre titrée "roman" sur la page de garde. Quant à l'amour, il a les formes tordues, cyniques, perverses, de Yann Moix qui se jette à confesse, racontant ce qu'il a fait subir à la femme qu'il a aimé il y a de cela quelques années; qu'il a prétendu aimer plutôt, avouant au final n'avoir toujours aimé que lui... et  martyrisé toutes les autres.

Il y a de l'ironie dans ce titre. Mais qui peut dire ce qu'est l'amour et ce qu'il n'est pas? Yann Moix nous met au défi du jugement. Récit d'un séducteur ou d'un salopard, des deux? On pense au film de Steve MacQueen : Shame, dérive d'un homme accro au sexe et baignant dans le jus de son obsession.

Le narcissisme se referme sur lui-même en même temps que s'ouvre le livre. Sur les pages se dévoile un Don Juan de l'époque de Tumblr et Lovoo qui invoque des rendez-vous fictifs à 3h du matin pour renvoyer ses maîtresses, faisant un tour du pâté de maison pour les éconduire avant de retourner seul se coucher pour ne pas s'encombrer du corps de l'autre. A l'époque où l'on n'écrit plus de lettre d'amours, où l'on tweete et baise comme l'on respire (vraiment?) Yann Moix fait le récit de sa gestion industrielle du cul et de son apparente neutralité émotionnelle derrière l'abattage sans fin. Il en dresse le catalogue, textuellement, et le déploie dans le récit d'une passion. 

   

L'écriture est directe. Elle assène des uppercuts puis nous endort avec des formules bouffies : "nous sommes perdus pour les autres parce que nous sommes perdus pour nous mêmes" ou "j'ai ressenti l'obligation d'y aller. Non pour te rendre heureuse, toi, mais pour me rendre, moi, moins malheureux." Etc., Yann Moix empile les poncifs et les phrases redondantes sur l'amour, le couple, la fidélité; apparaît à la fois blessé que le romantisme se soit effondré... et acharné à le raser net.

 

Le romantisme est mort, vive la baise, ou : journal d'un romantique désabusé. Ce livre est l'ambivalence même entre le désir d'aimer et la radicale volonté d'en constater l'impossibilité. On le classera dans une bibliothèque entre Baudelaire et Lui magazine. C'est sa place. Entre Beigbeder et Michel Blanc. Tout ado le mettra sous ses posters héroïques de footeux. Triste image de la masculinité. 

Ce livre fera bondir n'importe quel-le- féministe tant l'image de la femme et le rapport à celle-ci déployé par Yann Moix est écoeurant d'abus et de faux-semblants. Objet sexuel ou potiche romantique,voilà les deux cases où se déploient l'imaginaire de Yann Moix pour envisager l'autre. "Les femmes" ne peuvent en sortir. Il les y réduit au silence, les séduit, les baise, puis passe à la suivante. On en vient à rêver d'une confrontation Despentes - Moix, qu'elle le rosse.

Yann Moix avoue tout, confesse tout, reconnaît tout. Le moralisme est mort, vive l'abus.

Faute avouée est-elle à moitié pardonnée? -Il faudrait demander à celle à qui s'adresse ce livre-. Il nous semble plutôt qu'elle s'y fait re-baiser, tant Moix, au final, exerce le pouvoir, raconte l'histoire à sa sauce, et s'il y apparaît démoniaque, s'y donne finalement le beau rôle: celui du passionné, du fou, de la tête brulée. Figure romantique déchue, encore, mais consciente de l'être... le devenant donc plus encore. Yann Moix, un post-romantique onaniste.    

Yann Moix énerve, écoeure, fatigue, se narcissise à bloc. En même temps, il intéresse. Par sa langue encore, qui passe de la boursouflure au scalpel, de la loghorrée à la concision, qui ose tout... même l'inutile.

On est piqué, interpellé. Pas d'ennui, de la surprise. L'auteur stimule par l'abjection et son cynisme. Par quelque chose aussi qui ressemble à une sincérité touchante, une mise à nu ( ou est-ce une mise en scène perverse?).

Peut-on croire à ce que Moix confesse? ou applique-t-il à ses lecteurs les mêmes recettes qui fonctionnent avec ses proies sexuelles : séduction/détachement/ provocation/consommation?  Yann Moix : roi du striptease, s'ausculte. Roi de la manipulation, il joue avec les mots et pose devant le lecteur sa carrière de tordu, ses faits d'arme d'obsédé, son catalogue de pervers. Il faut le lire, mais peut-on le croire? Bien entendu que l'on peut... au risque de se faire baiser.

Qui pourra lui jeter la première critique ? Qui pourra clamer : c'est dégueulasse, l'homme n'est pas cela, Yann Moix est un porc ? On le sent, le bonhomme jouira encore de la distinction singulière de la fange.

Il renverse le syllogisme en paralogique, et tout se tord:  "C'est sans doute pour continuer à pouvoir t'aimer que je nous interromps."

Si l'on extrapole, on arrive à la mégalomanie perverse prétendant à l'universalité : 

Yann Moix ne sait pas aimer. Or tous les hommes sont Yann Moix, donc les hommes ne savent pas aimer.

ou :

Les hommes sont mortels. Les porcs sont mortels. Les hommes sont donc des porcs.

 

La paralogique est un enfermement. Comme Yann Moix capte ses proies sexuelles, de la même manière il hameçonne son lecteur.

Au final, une simple histoire d'amour apparaît en miroir inversé des magazines "féminins" mais dans la même catégorie, celle où les Hommes viennent de Mars et les Femmes de Venus. Il trace les mêmes frontières au couple : la reproduction du modèle ou son blasphème. Au lieu d'un quizz en bas de page, on a droit à la confession finale de l'auteur en forme de bavasse nihiliste et larmoyante "Quand tu ne remueras plus, c'est que je ne remuerai plus. En attendant, je suis ce mort qui respire."

Même s'il prétend au désespoir et en joue, Moix n'a pas la noirceur bouleversante d'un Edouard Levé ni la verve d'un Sade... pour preuve il deviendra à la rentrée animateur chez Ruquier.

Le romantisme est mort, vive la baise.

La littérature est un exhibitionnisme, elle se prolonge à la télé...

Tu peux te relever du divan, Yann, vérifier tes ventes.

La séance de dédicaces est terminée.

 

 

Yann Moix, une simple histoire d'amour, éditions Grasset, 2015, 143p.


10:52 Publié dans Air du temps | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : yann moix, féminisme, femme, homme, couple, fidélité, littérature | |  Facebook |  Imprimer | | |

02/12/2012

Du mariage du sexe de l'homme de la femme de la famille et de l'onanisme politique.

Le mariage, d'essence divine ou sacralisant l'union exclusive d'un homme et d'une femme est mort. Il ne suffit plus, ne tient plus, n'est plus la digue qui assurait la durabilité et la reproduction contre vents et marées. Il n'est plus adapté aux amours, aux désirs, aux élans, aux besoins et aux formes actuelles de faire lien. Car on fait des gamins par éprouvette, par touchette, par pipette, et que l'on soit hétéro homo ou bi, ne change rien à l'affaire. Pour un projet d'enfant, la mère seule suffit. On lance un spermatozoïde sur un ovule par désir et de plus en plus par des rampes de lancement qui sont prothétiques. Ce geste désirant n'a pas besoin d'être porté par un phallus. Seulement, le droit retarde. Tous et toutes ne sont pas encore égaux pour le faire et s'en voir reconnaître la possibilité. Au nom de quoi? 


Ceux qui nient le droit au mariage pour les homosexuel-le-s, au nom d'un naturel hétérosexuel, sont à la pointe du débat d'arrière-garde. Car que l'on soit hétéro homo ou bi ne change rien aux liens et aux besoins d'une juste équité dans la reconnaissance de leur durabilité. Le fait est que l'on ne se marie plus pour la vie, mais pour faire du divorce une relation à long terme. Le mariage est désormais une garantie supplémentaire de faire lien dans la séparation. Il faut bien se marier pour réussir son divorce. Pas de jugement moral là, au contraire, ça bouge! Mais un constat de la nouvelle plasticité des liens et de leurs multiples possibles. Et pourtant, si le mariage a été désacralisé au XVIIIe, il sent encore l'encens.


L'institution mariage n'est plus up to date, elle est désuète, à rénover ou dynamiter. Après cinq ans de mariage, 50% de divorce. Les paires durables ou les mères mariées sont de fait devenus exception, source d'admiration ou d'idéalisation, pour ne pas dire de mythe. Nous sommes corps et âmes dans le temps des polygamies effectives, des choix affectifs à double-clic, plutôt que dans celui des signatures à la vie à la mort sur les parchemins. Le défi est doncde rénover ce qui peut l'être et de remplacer ce qui est mort. Ce qui se traduit concrètement par : mariage pour toutes et tous, ou alors, abrogation du mariage, source d'inégalité sociale.

 

Le mariage, la famille, l'hétérosexualité sont des constructions politiques. Aucun naturalisme là-dedans. Le mariage n'était d'abord que religieux, avec interdiction du divorce. John Milton (doctrine et discipline du divorce, 1644), a institué le droit de divorcer, acte fondateur de la conjugalité moderne. Et c'est grâce à la révolution française que le droit de se marier à la mairie a été inscrit. Le mariage c'est de la pâte à modeler. Il est politique, plastique et doit continuer d'évoluer, que ce soit sur les question de genre mais aussi du nombre de personnes qu'il lie. Si le mariage a encore un avenir, ce sera en incluant la diversité. Il sera de fait polygame, polyandre, comme l'est la société qu'il sert, assemblera 2, 3, 5 personnes ensemble, ou deviendra, de fait, une pièce de musée, vénérée par certains certes, mais à côté des mouvements sociaux de compositions décompositions et recompositions des liens. La famille ne tient plus seulement du couple mais de la meute, des parentalités partagées, des co-parentalités, des homo-parentalités et des mono-parentalités. Le mariage doit être actualisée et en rendre compte, la plupart des pays d'Europe l'ont compris, par encore la Suisse. Onanisme politique? 


13:20 Publié dans Air du temps | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : mariage, homme, femme, sexe, famille, politique, suisse, droits, lgbtiq | |  Facebook |  Imprimer | | |