sylvain thévoz

01/08/2018

La Suisse existe, comment vit-elle?

La Suisse existe, comment vit-elle ? Ses frontières sont solides, son franc suisse fait front, son espace aérien est bien défini, et son histoire peuplée de mythes avantageux qu'on exhibe une fois par an. Elle a tout ce qu'il faut : drapeau, lampions, langues nationales, représentation à l'ONU, son millionnaire au tennis, une équipe de football qui ne fait (presque) plus honte.

La Suisse existe, comment vit-elle ? Comment, jour après jour, démontre-t-elle qu'elle est plus qu'une somme économique, un assemblage politique ingénieux, et existe sur davantage que ses axiomes éprouvés, capitaliste et néo-protestants: dis-moi ce que tu consommes, je te dirai qui tu es; dis-moi ce que tu thésaurises, tu montreras ce que tu vaux, et arrive à dépasser les inégalités sociales qui placent dans notre pays 600'000 citoyen.ne.s en situation de pauvreté?

 
Je suisse-je donc je suis
Vous pouvez être rassuré.e.s, arrêtez de cogner sur celles et ceux : l'artiste Ben, la socialiste Ada Marra, et d'autres qui, avec une pointe d'humour et de provocation, soulèvent malicieusement le voile crispé de l'angoisse existentielle: suisse-je, donc je suisse? Chaque éruption de haine ou réaction paniquée ne fait que renforcer la pertinence piquante de leur propos: mais oui, la Suisse existe, pas besoin de sauter sur son valium. Ses vaches sont bien gardées, et Johann Schneider-Ammann a toujours le mot pour "rire".
 
Le niveau d'inquiétude identitaire et la forme de panique nationale ayant pris devant trois joueurs de foot mimant le symbole d'un volatile au mondial, se jugeant assez libre pour rappeler leurs multiples origines, prête à sourire. Il laisse toutefois percevoir, lorsque l'on retire du formol patriotique et du bric-à-brac composite des figures tutélaires fantasmées en voie de décomposition, que nos nouveaux héros sont plus métissés, créatifs et incontrôlables. Cela déplaît à certain.e.s. Dommage. Cela demandera un petit temps pour se mettre à jour, mais on y arrivera.
 
Pour paraphraser La Fontaine, selon que vous soyez puissants ou misérables, jeune ou vieux, suisse ou pas, les lois du marché vous rendront corvéables à merci. Vos droits seront plus ou moins respectés. En Suisse, 2% des plus riches possèdent autant que les 98% restants. Dans un pays où l'on est habitué à dire pardon avant de toucher quiconque, de rester à sa place et accepter son sort avant d'imaginer le changer; où malgré quatre langues nationales, une seule permet l'échange: l'anglais; et où les rapports de classes sont puissants et le vieillissement de la population un vecteur d'accroissement des inégalités ; où le sexisme, le racisme et l'homophobie sont profondément enracinés, voire érigés en modèle ici et là, où les campagnes ont encore un poids dément par rapport aux villes et imposent certains archaïsmes comme des normes nationale, autant que de regarder vers 1291 on devrait viser 2040. Un jour Shaqiri remplacera Guillaume Tell, et Lara Gut prendra le pas sur le général Guisan. C'est en route.
 
La Suisse se vit comme une forteresse dans la forteresse Europe. Or il n'y a pas de forteresse dans l'histoire qui n'aie tenu sans s'effondrer. Jusqu'à quand pourrons-nous nier les besoins et situations d'urgence des populations que les changements climatiques et les situations politiques mettent en danger de mort et obligent à se mettre en mouvement pour franchir la Méditerranée, au péril de leur vie. Bilan : plusieurs milliers de morts chaque année, une traversée toujours plus périlleuse et incertaine. Surtout, une fermeture des frontières voulues par les pays européens coinçant les migrant.e.s dans des espaces inhospitaliers et violents, les exposant à la torture, l'exploitation et la mort. S'étant mis en route vers ce qu'ils imaginaient des pays libres et accueillant, ils en sont rejetés. S'ils parviennent à s'y accrocher, ils y demeurent, marginalisés et relégués, sans possibilité de retour. Il ne faut pas imaginer Guillaume Tell en vacances au bord de la mer mais sur un canot pneumatique, s'efforçant de sauver son fils au risque de la noyade.
 
En 1918 la grève nationale exigeait que les femmes puissent voter et être élues (pour cela, il faudra attendre 1971), revendiquait la réduction de la semaine de travail à 48 heures, soit 6 journées de 8h), l'instauration d'une protection pour les travailleurs et travailleuses âgé.e.s et invalides, et proposait un impôt sur la fortune des gros contribuables pour éponger la dette publique. Il y a 100 ans, ce mouvement décisif plaçait la Suisse sur les rails d'un développement social luttant contre les injustices. Ce mouvement s'est poursuivi. Nous sommes les hériter.e.s des luttes du passé. Rien n'est tombé du ciel ni sans efforts. Hommage ici à celles et ceux qui ont construit les pans sociaux de ce pays et ont lutté pour y établir nos droits. Autant que 1291, nous fêtons aujourd'hui 1918.
 
A nous d'écrire la suite...

 

 

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01/08/2015

La Suisse est un muscle qui se travaille

C'est toujours un moment singulier que le 1er août, jour de fête nationale. Pas que je sois un fanatique du drapeau, ni que le nationalisme soit quelque chose que je valorise particulièrement, mais en ce jour, ce sont toujours des sentiments de gratitude et de reconnaissance, un rappel de l'incroyable chance de vivre en Suisse qui surgissent. 

Pourquoi ?

Nous vivons en paix, dans un pays serein, fort, qui permet à chacun, de chercher et d'occuper la place qui lui revient.

Malgré les tensions, les dissensions, et parfois les conflits (mais nous n'en arrivons généralement pas là, notre ADN y est réfractaire), nous faisons plus que partager un territoire, nous y vivons ensemble. 

Grâce à notre tradition, notre histoire et notre confiance, nous apprenons des crises et les surmontons.

Le débat, le dialogue, la volonté de servir le bien commun l'emportent encore sur les égoïsmes. Nous constituons une communauté qui se parle et agit pour le bien du plus grand nombre. 

 

1er août d'hier

Le 1er août, relève en partie de souvenirs heureux. Depuis l'enfance : s'émerveiller des feux de la fête nationale sur les montagnes; dans les villages, des lampions, du cor des alpes et les tartes aux noix des grands-parents jouant aux cartes; jappements du bouvier bernois, grésillement de la raclette fondue sur la pierre à l'alpage.

Le 1er août porte sa part de nostalgie et de retour vers les origines. Une forme de ressourcement aussi : ovomaltine froide et barre de ragusa. Le feu qui brûle, les amis rassemblés autour. C'est un moment fort, intemporel et rassembleur. Il fournit une combustion pour aller de l'avant. S'il n'existait pas il faudrait l'inventer... ce que nous avons d'ailleurs fait. Le copyright date de 1891 à l'occasion de la commémoration du 600e anniversaire du pacte de 1291.

Par ces feux, nous perpétuons ce que l'humain a fait depuis qu'il est : se réunir autour d'un feu, ériger un totem (symbole) manger et boire autour, se tenir chaud. Nous ne sommes pas différents des autres. La naissance de la Suisse date en fait de l'origine de l'humanité.

Un nationalisme bien pensé devrait être un humanisme curieux, pas un repli sur soi inquiet; pas un privilège de naissance ou administratif, mais un engagement envers une collectivité en lien avec d'autres.  

 

1er août d'aujourd'hui

Le 1er août, c'est avant tout un présent. Dans des pays voisins, les jours de fête nationale, on brûle aussi des bagnoles. Ici, et pour longtemps encore je l'espère, des morceaux de bois, comme le faisaient nos anciens. Et c'est un moment magique de voir, venant de différents lieux, aux origines multiples, des gamins lancer des fusées, et les différentes langues parlées autour des feux. 

Il m'a toujours semblé que le drapeau suisse à croix blanche, symbolisait la croisée des chemins. Là où certains veulent dessiner pour les quatre branches des impasses, j'y ai pour ma part toujours distingué au moins quatre ouvertures possibles, et des débouchés vers les quatre points cardinaux. Petit pays au centre de l'Europe, notre pays s'est développé par les échanges et s'est fortifié par son hospitalité. Un pays risquant l'ouverture, c'est sa nature.  

Un pays central, ouvert et responsable, qui s'exporte bien à l'étranger, et représente quelque chose de fort dans le monde. Le symbole de la croix rouge s'y confond même. Aujourd'hui, nous devons veiller à ce qu'il ne soit pas écorné, par le monde de l'économie, des multinationales helvétiques avides, qui par le profit absolu qu'elles poursuivent lui font du mal, ou par des tendances politiques autistes, qui stigmatisent l'étranger, les accords internationaux, et laissent entendre que barricadés derrière nos petites frontières, réfugiés dans le quant-à-soi, nous pourrions vivre mieux. C'est une erreur. Ce serait trahir notre histoire. Nous risquons surtout de devenir, aux yeux du monde, un pays égoïste voulant avant tout défendre ses privilèges. Et pour nous même, que l'usure, le refus de vivre et de nous dépasser, nous sclérosent.     

Et si notre croix suisse à quatre branche était un muscle ? Et si nous étions le sang qui bouge pour l'oxygéner. La Suisse : un organe ? C'est un coeur! Un coeur, c'est une pompe : ce sont deux artères, deux veines; un muscle, une circulation. C'est une puissance, une organisation. Mais c'est aussi plus que cela. Un souffle, une oxygénation, un rythme. Et si notre présent était d'amener du sang frais, pour en améliorer la circulation ?

Les conservateurs sont le signe d'un infarctus. Ils veulent figer dans le formol une Suisse qui avance au risque de la tuer. Les racistes? un mauvais cholestérol enkystant la Suisse, la rendant atrophiée et fragile. Quant aux rationalistes, économistes forcenés, ils pensent qu'une boîte en métal est identique à un coeur. 

 

1er août de demain

Le 1er août c'est aussi, et toujours, un moment pour se projeter dans l'avenir. Comment vivrons nous en 2016 et 2018 et 2020, et au-delà? Quels sont les caps que nous voulons nous donner? Qu'adviendra-t-il de notre pays? Comment évoluera-t-il ? Serais-je dans celui-ci une force d'oxygénation ou un corps inerte? Une force de développement ou de repli sur soi, un globule rouge ou un virus noir ? Ferais-je le choix du risque et de l'ouverture ou de l'enfermement et du dépérissement? 

Le 1er août mêle notre passé, notre présent et notre avenir, comme il mêle les langues, les origines diverses. Il permet, dans notre Confédération, de rappeler que s'il n'y en a pas des comme nous, nous constituons toutefois, genevois, vaudois, zurichois, etc., un tout.

De la même manière, si notre pays est singulier, il appartient à un ensemble plus vaste dont il dépend, et auquel il doit une grande partie de sa richesse et de ses succès, et envers lequel il a aussi des responsabilités. 

Le 1er août sera toujours pour moi un hommage à celles et ceux qui font la Suisse, qu'ils en aient le passeport ou non; s'engagent pour le vivre ensemble, au courage qu'il faut pour poursuivre cette aventure. Il sera toujours un moment de lutte contre les périls de fragmentation, de rejet et de repli sur soi qui nous guettent. Un temps de joie, flamboyant.

 

La Suisse est un muscle qui se travaille.

Le 1e août est un temps pour l'exercer. 

 


 

 

 

 

 

 

14:39 Publié dans Air du temps, Genève, Humeur | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : 1e août, fête nationale, suisse, communauté | |  Facebook |  Imprimer | | |

01/08/2013

IN CAQUELON WE TRUST

En préambule de la fin : Au nom de Dieu Tout-Puissant, je souhaite de très beaux feux du 1e août à tous les indiens de la réserve helvète.

On a vu des couscoussières péter, des marmites de bouillabaisses se fissurer, des poëlles à paëlla se briser, mais jamais au grand jamais un caquelon de fondue exploser. Cela pourrait-il arriver? Il y a-t-il un risque?  La réponse est non. Que cela explose, c'est impossible. 

Pourquoi? Parce qu'il n'y en a point comme nous. Le caquelon suisse est blindé, il n'explose jamais. A la limite, il implose, mais on ne va pas en parler ici (ce serait trop long à développer). Les casseroles sont au placard. Les sergents, les caporaux, les capitaines veillent au grain. Notre armée est équipée de caquelons derniers cris. 88% des ménages helvètes en possèdent. C'est plus que les pétards, juste un peu moins que les bagnoles. C'est notre arme d'indigestion massive. Et on est prêt à s'en servir si vous venez nous envahir misérables européens, avides américains à l'oeil torve, islamistes à barbe en bataille. Venez donc nous picorer le pain sur la fourchette, tondre la laine sur le dos, triturer les tétines de nos bonnes vaches à lait, nous vous accueillerons avec nos toblerone de 6e génération et des abricots à vous rompre le ventre. Vous en voulez à nos réserves de fromage, mangeurs de pâtes, de grenouilles de schubligs, de tortillas ou d'hostie? Nous avons des drones fins comme des fourchettes qui patrouillent à la frontière et des caquelons avec radars prêts à l'emploi. 

Notre réduit national est le caquelon. Nous aimons sa généreuse convivialité sélective. Notre armée de milice ne vaut rien si ce n'est jouer aux cartes et faire des balades en montagne, mais nous ferons voler des biscottes suédoises pour 6 milliards, nous en sommes capables! Le caquelon, c'est notre symbole, notre étendard, notre navire amiral, nos Champs-Elysées notre Piazza Grande, notre Coran, notre Bible, notre ouverture à la mer! Indestructible, il est fait pour résister à toute épreuve. Etanche, résistance éprouvée, construit pour une sécurité maximale, fonte à double font, clapet de sécurité avec antidérapant au manche, y'en a pas des comme nous, je vous le dis, rien ne peut nous arriver. Nous sommes assurés à la standard & Poor, c'est dire si ça rigole. IN CAQUELON WE TRUST! On n'aime pas les étrangers mais on n'est pas des cons non plus. Pour tous les expats bien dotés on sort les serviettes. On veut juste sélectionner qui s'invite à notre table. Si tu m'achètes mes villas, je t'offre ma fondue. 

Au caquelon on cuisine une fondue équilibrée, harmonieuse, avec des ingrédients de qualité. Rien d'autre, jamais. Le caquelon c'est pour la fondue. Point, barre. Ta lystéria tes poissons on n'en veut pas, ni tes légumes ni ta semoule. Contrôles sévères, normes d'hygiène maximales, avec une marge de liberté uniquement sur le soupoudrage du poivre. -Tu en mets dedans ou à côté? - A côté je préfère, tu peux y aller. Et pan, droit dans les yeux! Si tu peux tu peux toujours déposer plainte au Conseil de l'Europe. En attendant, finis ton assiette, range tes minarets, estime-toi heureux, c'est la meilleure manière de l'être.

Jamais, quoi qu'il arrive, un caquelon à fondue n'explosera en Suisse. C'est dans nos gènes. C'est comme ça. Nous avons une tradition vivace. IN CAQUELON WE TRUST. La Suisse n'est pas qu'un état policé. Elle porte aussi des valeurs de coeur. 

Tu as faim? Pas de piments, pas d'oignons, tous les risques ont été écartés. Plus d'alcool à brûler, une pâte bleue comme un chewing-gum pour faire flamber. Le kirsch est rationné. Tout est sous contrôle. Le feu sécurisé. Rajoute une louche de maïzena, mieux vaut trop de liant que pas assez. Un mètre de sécurité tout autour. C'est bon, je suis paré pour déguster. Il s'agit de touiller doucement le mélange de gommeux avec une petite pelle en bois de nos forêts -pas en fer, non, surtout pas-. Brasser, faire des huits toujours dans le sens des aiguilles de ta swatch jusqu'à l'obtention d'une belle homogénéité, couleur beurre frais, crème double ou patate fripée. Tiens, couleur d'Ueli Maurer bouilli en plus coloré. Voilà, elle est à point. On peut la manger! Mmmmh. Quand il y a des fils, ils sont toujours blancs, en tout cas pas rouges ou bleutés, on n'est pas dans un James Bond ici ou un péplum hollywoodien. La seule musique que je veux entendre c'est celle du vieux chalet avec le choeur des armaillis. Ta house, ta techno ton ethno et ton rap, tu laisses tomber. Montes dans ta chambre, aujourd'hui c'est la fête nationale, on ne regarde pas la télé.  

Pourquoi jamais un caquelon à fondue n'explosera en Suisse ? 

A) ça ferait chenit

A') ce serait pas joli joli

B) mais que vont penser les gens?  

C) vous en avez de ces idées !

D) Champ-Dollon Mühleberg UBS ou la grande Dixence nous péteront à la gueule bien avant

Pour ceux qui ne digèrent pas le plat national, dangereux gauchistes, méchants révolutionnaires, suspects crachant dans le caquelon tout en y becquetant, il reste une alternative de dingue:  se tailler une raclette. Avec quatre cornichons ça passe toujours très bien.  


08:09 Publié dans Genève | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : fête nationale, fondue, cornichons, kirch, armée suisse | |  Facebook |  Imprimer | | |

29/07/2012

Pour un premier août métisse

Et si la fête nationale du 1e août devenait véritablement le signe de ralliement d'une Suisse plus respectueuse de ses diversités et ouverte sur l'avenir? Si elle incarnait la fête de l'élan pour le temps à venir, celui du nécessaire, incontournable métissage de la société helvétique en une société dont le, la migrant-e- est et sera toujours plus une pièce maîtresse ? Si les feux sur les montagnes étaient enfin un signal d'accueil de l'étranger-e, un appel à la diversité plutôt qu'un repli vers un essentialisme passéiste? Et si la communauté nationale s'entendait comme une base universalisable et négociable autour d'un devenir commun plutôt qu'une adhésion prescrite à un passé momifié?

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17:53 Publié dans Genève | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : fête nationale, immigrations, étrangers, suisse, politique, intégration | |  Facebook |  Imprimer | | |