sylvain thévoz

24/10/2016

Foot, bière et penthotal

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C'est un match de football disputé entre des rouges et des bleus. C'est Lausanne et Sion qui s'affrontent dans le stade de la Pontaise, fidèle à lui-même depuis des décennies, toujours glacial et désert, presque en état de mort clinique.

 

Et puis il y a ce vert intense, presque fluorescent de la pelouse. Les joueurs l'arrachent par mottes en se donnant de grands coups de latte sur les tibias. Ils miment, au moindre choc, un grand éclat. Leur visage se déforme. Le stade demeure silencieux. Toujours. Tout paraît insonorisé, ouaté. Mais une fois la faute sifflée, les joueurs se relèvent rapidement, sourient d'un sourire de jeune star et trottent comme des lapins. Pareils à des enfants gourmands ayant joué un tour pendable à leur surveillant. Ils ont des petits bouts d'herbe sur le front, du rouge sur les joues.

 

A la même heure, sur les pelouses de tout le continent, les mêmes matchs, mêmes rondes: danses du scalp, accrocs, roulades, sauts de biche, enjambements, hourras et départs en trombe. La force, la jeunesse et l'argent. Qu'ils soient soixante mille ou à peine cinquante à jouir des mouvements du ballon, c'est une constante et renouvelée communion avec bières et fumigènes. Ils sont des millions derrière l'écran : un spectacle de l'éphémère.

 

Ceux qui ferment les yeux devant le spectacle

Devant la télé, il y a quatre anciens qui regardent le match en dormant. Sur la table, le Matin dimanche avec l'édito d'Ariane Dayer, qui s'insurge que l'on puisse vouloir en finir avec la vie arrivée à son terme; quel que soit son âge, que l'on puisse faire le choix d'en terminer, sans être forcément délaissé abandonné et seul, mais juste parce qu'on n'en peut plus de souffrir (physiquement, psychiquement, existentiellement) et de jouer les prolongations.

Il est étonnant que dans une société où l'individu désire décider de tout.

Il ne puisse librement décider de sa fin.

Il est étonnant, dans une société où la question du sens semble être subsidiaire à celle du rendement, que ceux qui souhaitent vouloir raccrocher les gants, se voient ainsi retenus par la manche au moment de les poser.

Il est étonnant, dans une société qui affirme la liberté de chacun, qu'une tutelle soit posée sur le droit de choisir sa mort et de disposer de son  corps.

Cela semble un peu incohérent, non ?

 

Choix de mourir : choix de vie

Pourquoi la volonté de dire: maintenant c'est fini, je tire la prise, serait-il compris seulement comme un non-choix, une option par défaut ou par dépit?

Pourquoi serait-ce l'expression d'une désespérance ou d'une souffrance extrême, et pas une affirmation de vie, de dignité et de choix : maintenant je choisis, c'est mon moment, j'ai décidé je pars.

La coupe est pleine, de la vie, il y en a eu plus qu'assez, pas besoin que le cancer me ronge comme une carotte, qu'il fore dans l'os comme une carie, et que je ne puisse même plus roter ou lever la main pour dire stop ou au-revoir.

Des matchs de foot, j'en ai trop vu. D'ailleurs, je ne les vois même plus. J'en ai marre. A quoi bon promener ma tremblote, mon poids de vie. J'ai mal du matin au soir. Et ne me demandez pas si c'est le corps ou la tête. C'est l'ensemble. Je n'ai pas peur de mourir. Je le désire même maintenant.

Certes, nous aimerions bien que la vie continue de vivre encore, comme un ruban indifférencié, cela permettrait d'occulter d'autant la mort, la grande angoisse de cette société toute propre; et de faire encore brillamment comme si elle n'existait pas, était dissoute dans le spectacle et la vitesse, sans grincements de dents, ni soif ni sens ni abandon.

Mais la mort est là, tout le temps, rayonnante, sereine, attendant son heure.

Point focal, irrésolu, porte de sortie et ouverture. 

Tache aveugle.

Affirmation de liberté, encore. 

 

Le choix d'interrompre, sans raison nécessaire

Oui, cela peu sembler fou que l'on puisse désirer mourir pour une chose futile, absurde, une extrême fatigue, voire même sans raison... ça laisse sans voix.   

Pourtant, pas besoin d'atteindre 90 ans, ni qu'une batterie d'experts, de médecins ou de juges disent ou fassent quoi que ce soit pour valider la résolution d'un être vivant qui répète : je choisis, j'en termine, merci de respecter mon choix. Je n'irai pas plus loin. Je souhaite rejoindre ma fin, filez-moi la potion.  

Dire: je pars avant la fin, parce que je décide du moment de ma fin, ce serait prématuré ou immoral?

Non.

 

Le scandale de la mort

La crainte, puisque tout se jette et s'abîme, serait que certains traitent l'homme comme un bien d'usage commun, avec une date de péremption, ou comme le pur produit d'un spectacle. Ainsi, lorsque le rang ne pourrait plus être tenu, la performance assumée, que l'usage de l'être en serait superflu ou économiquement trop lourd, on fasse comprendre à certains de débarrasser le plancher? Mais cela n'est-il pas un peu déjà le cas aujourd'hui?

Dans une société consumériste, qui prend et qui jette, cela fait scandale que ce qui vit, meurt, un jour s'achève, mais que ce qui est ancien soit dénigré, non ?

Ce cauchemar, ce spectre de l'isolement et de l'utilitarisme appliqué à l'être, ce n'est pas Exit ou la mort volontaire qui en est le porteur, c'est la société, ses valeurs dominantes actuelles (écrasantes) et la manière dont elle est habitée.

Alors on parle de lois, de cadres, on veut légiférer encore? Bien. Mais n'est-ce pas la relation et le lien qu'il s'agit avant tout de travailler. Et s'il y a une aliénation, elle n'est pas dans le vouloir mourir, mais dans la manière de vivre. S'il y a quelque chose à changer, ce n'est pas le vouloir mourir, mais la manière dont on existe.

Le malaise face à la mort demeure. Une vie ne se remplace pas en rayonnage comme une boîte d'haricot blanc. L'infini n'est pas un bien de consommation. L'infini est sans mise à jour, sans applications, sans réservations, freins, cadre, ou conscience de soi.

L'inéluctable effraie autant qu'ils fascine. Toujours plus de gens deviennent membres d'Exit. C'est une interpellation à entendre pour notre société.

 

Peut-être que vient le temps où l'on regardera les matchs de football avec une canette de bière entre les genoux et une boîte de penthotal sur la table.

Peut-être.

Et qu'il faut regarder cela en face.

 

 

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Photo : Eric Roset

Tous droits réservés: http://www.eric-roset.ch/

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www.sylvainthevoz.ch

 

10:11 Publié dans Air du temps, Genève | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : exit, vie, mort, devenir, présence, choix, individus | |  Facebook |  Imprimer | | |

01/10/2015

Le droit de mourir dans la dignité

Est-ce qu'un être humain a le droit de décider de sa vie et de son cours? Oui! Est-ce qu’un être humain a le droit de décider de sa mort, du moment où il souhaite arrêter celle-ci ? Oui. Le pouvoir des prêtres et des médecins sur le droit à mourir des gens devrait appartenir à un autre siècle.

C'est à chacun-e- de décider aujourd'hui, librement, ce qu'il souhaite faire de sa vie et de la fin de celle-ci. La question de mourir dans la dignité est complexe et soulève des questions éthiques et légales, mais comment un humain peut-il se prétendre libre si sa mort ne lui appartient pas?


Quand l’homme est libre de décider de sa vie, il doit être libre de décider de sa mort.

Il est important de relire les philosophes grecs, les stoïques, et même des chrétiens; certains ont une option bien éloignée de celle de « la vie à tout prix » (et contre la vie même) que des églises ont suivies. 

Hans Küng, théologien suisse, nous rappelle [1] que le choix de mourir peut aussi être un geste de confiance en Dieu et d'abandon dans la confiance. L'acharnement médical n'est pas un geste à soutenir; avoir le droit de disposer de sa vie inclut le droit d'exercer son droit à partir. On peut lire dans ce geste une confiance et une spiritualité forte. Il est important et urgent de sortir du tabou qu’occasionne la mort pour la regarder en face, qu’elle soit vécue de la manière la plus digne et respectueuse possible.

Des situations disparates

Aujourd’hui, en Suisse, suivant les cantons, que ceux-ci soient de tradition catholique ou non, de telle ou telle obédience politique, qu'ils aient légiférés ou pas au sujet de la fin de vie (Vaud, Neuchâtel l'ont fait, toujours pas Genève),  et que la personne en souffrance soit en EMS, en hôpital ou à la maison, son droit de disposer de  sa mort n'est pas garanti.  Cela est-il équitable ? Non.  Cela est-il juste ? Non. Il est urgent de légiférer au niveau fédéral afin de garantir le même droit à mourir pour toutes et tous.

 

Distinguer clairement suicide assisté et euthanasie

Une distinction claire doit être ici posée entre le suicide assisté et l’euthanasie. Le suicide assisté est l’acte libre et éclairé d’une personne qui souhaite mourir dans la dignité. L’euthanasie est une décision prise par d’autres au sujet d'une personne qui l'élimine sans son consentement. Légiférer sur le droit au suicide assisté au niveau fédéral permettra de clarifier cette distinction et de protéger le droit à mourir dans la dignité avec un cadre clair pour tous.

Dans le suicide assisté, la personne qui se suicide doit être :

  • Consciente
  • Capable de discernement
  • Pouvoir physiquement avaler une substance ou tourner un robinet de manière autonome.

 

Attention, cela exclut de fait un certain nombre de personnes qui ont dépassé ce stade et désirent mourir. Cela exclut tous les malades psychiques et les nombreuses et même très nombreuses démences séniles et provoque actuellement ne nombreuses situations de conflit. Exemple : une personne  au début d’une évolution démente demande de mourir « avant de devenir gaga ». Le psychiatre certifie qu’il n’y a pas de capacité de discernement. Que faire?  Aujourd'hui, il faut renoncer devant le diagnostic psychiatrique. Il s’ensuit une terrible souffrance de la personne qui demande l'intervention.

 

Le droit à mourir dans la dignité ne doit être confisqué ni par les psychiatres ni par les comptables.

 

Le droit à la vie et à la mort doivent être sortis du système capitaliste, monétaire. En cela, la liberté doit être donnée à chacun de pouvoir choisir sa mort, en toute connaissance de cause, avec l'aide et l'accompagnement nécessaires. Le vieillissement de la population et les volontés de réduire les coûts de la santé, risquent de ramener le droit à la vie à un enjeu commercial, monétaire, ou de pouvoir. Il faut bien regarder la situation en face, on ne peut fermer les yeux.  

 

 

EXIT prend de l'ampleur

Aujourd’hui,  l’association Exit ADMD (Association pour le droit à mourir dans la dignité)[2]  ne cesse de prendre l’ampleur (22'000 membres en Suisse romande et presque 100'000 en Suisse allemande). Le nombre d’adhérents est toujours plus grand (environ 3'000 en plus chaque année en suisse romande). Cette association répond au besoin largement partagé de mourir dans la dignité.

Chacun-e- devrait, aujourd'hui, en Suisse, pouvoir envisager avec sérénité sa fin de vie. Le besoin de ne pas souffrir ni d’être grabataire doit être entendu. Libre à chacun-e- de l'apprécier en pleine conscience.

 

Vivre dans la dignité, c'est avoir la garantie de pouvoir mourir librement, avec une information éclairée et un cadre juridique clair pour toutes et tous. La vie est un bien trop précieux pour accepter de la laisser aux prêtres, aux psychiatres, aux comptables.

 



[1] http://www.letemps.ch/Page/Uuid/633470aa-65fb-11e5-a712-c5802dca2ce2/Hans_K%C3%BCng_envisage_de_choisir_sa_mort_en_croyant

[2] http://www.exit-geneve.ch/

08:21 Publié dans Genève, Humeur | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : exit, fin de vie, suicide assisté | |  Facebook |  Imprimer | | |