sylvain thévoz

09/03/2015

Attention aux paradis perdus

product_9782070144433_195x320.jpgPas le temps de lire Balzac, ou Zola? ou plutôt: envie de trouver une inspiration pour y retourner? Le dernier livre de Fabrice Humbert, Eden utopie, esquisse la fresque de deux familles au 20e siècle en France. Roman? Auto-fiction? un peu des deux. Humbert raconte sa famille et celle de ses cousins éloignés, effectue un clin d'oeil aux Rougon-Macquart de Zola. Si, dans les livres du 19e les classes sociales ne se mélangeaient pas et les fronts sociaux étaient bien dessinés, dans Eden Utopie, au 20e, les Meslé et les Courcelles, sujets de l'histoire, se mêlent et connaissent des fortunes diverses.


Tu respecteras ton père et ta mère

Les grands parents ont connu deux guerres mondiales, la pauvreté. A la sortie de la seconde, un grand père, pasteur résistant dans les Cévennes, fonde "la fraternité", espace communautaire jaillissant d'un milieu protestant, austère et travailleur, arrimant l'utopie d'une vie collective et engagée dans le réel. Les aînés sont des fondateurs, les enfants seront des frondeurs, portant en eux à la fois l'utopie des années 68, ses désillusions, l'héritage héroïque d'une éthique de vie protestante, et l'amertume d'un paradis perdu, oscillant entre rêve et réalité, assumant la charge ou la tare de l'héroïsme des aînés avec la volonté de vivre une vie à hauteur d'utopie... rien de moins. La révolution ou la mort! Mais le réel n'est pas aussi simple... il arrive que l'on survive à ses désirs de mort, et alors... 


Portraits de famille

Humbert ne délivre pas de secret de famille, ni ne révèle de grand tabou, non. Il rencontre les acteurs de ces années françaises, les écoute, nous les présente, nous replonge dans cette France d'après-guerre, les trente glorieuses, puis les années 70 puis 80, celle des Belmondo, Brigitte Bardot, Jospin puis Eddy Barclay, où l'on voit émerger la bouille chevelue et talentueuse d'un Dominique Strauss Kahn, passer Jospin dans la communauté protestante, etc., Cette tournée des grands ducs fascine parce qu'elle met en tension la dimension intime et politique, sociale comme quotidienne de l'existence.

La grande histoire se mêle à la petite. On pense aux vies minuscules de Michon, en plus people et glamour, mêlant le papier-glacé des magazines aux tracts politiques d'Action Directe. On se repasse le film de Wadimoff: Opération libertad quand on lit les foirages des apprentis-révolutionnaires, et au final on a le sentiment de contempler une photo de famille, la sienne, la nôtre: portrait de famille étendu à grande échelle où même Oussama Ben Laden fait une apparition en jet-setteur à Saint-Tropez... cela, c'était bien avant les années 2000. 


De fil en aiguille: surveille tes fréquentations

La roue tourne comme dit le diction. Ses dents crénelées ne laissent personne indemne. Le beau-père connait l'ascension sociale, le tout Paris déboule à la maison. Le petit Fabrice assiste aux soirées cossues, ministérielles, fruit de l'ascension sociale. Pendant ce temps, sur l'autre aile de la famille, ça tangue. Les enfants lancés dans la lutte révolutionnaire, de fil en aiguille et de fréquentations en mauvais plans, tombent pour l'une en prison, l'autre en galère de petits boulots en plans miteux; concours de circonstance ou héritage inconscient. Et au final, la route criminelle des militant-e-s d'Action Directe les clouent dans leur quête utopique.


Histoires individuelles - histoires collectives

La grande force de Humbert est de ne pas juger, mais de chercher à comprendre, par la famille, dans la famille, de l'intérieur encore, ce qui est le produit d'un milieu, le reflet de la société et ce qui entremêle les deux. On frôle la notion de destin. Il s'attarde sur ses proches, -de la bonne ou de la moins bonne famille qui peut dire-, qui tous cherchent à sortir de leur milieu, de leur classe, du cocon, à ne pas faire comme leurs parents, ni à imiter les grand-parents; de changer ses habitudes et atavismes, tout en les reproduisant, malgré eux.


Existences héroïques - existences romanesques

Les héritages sautent une génération, reviennent comme des boomerangs dans la tronche des aînés. La vie n'est pas un jeu, même vécue échevelée dans les années 70. Il semble que tout doive se payer un jour, et si certains pensent un temps pouvoir atteindre l'Eden, leur paradis perdu, cette utopie se fracasse sur le réel. Et pourtant la vie continue... Le temps est le véritable héros de ce livre et les familiers deviennent au fil des pages des héros romanesques, tragiques, tristes, et beaux que le temps façonne ou condamne.    


Toute écriture est réécriture

Humbert parvient finalement à faire grincer les gonds de son propre protestantisme et de son milieu. Lui, l'enfant qui s'enfermait dans les livres pour se protéger, passe à l'acte par l'écriture, et ouvre une brèche dans son histoire en la reprenant. Et si la libération venait du langage? Et si le véritable paradis résidait dans la capacité à dire et raconter? Il trouve la bonne distance avec sa famille, ses récits tronqués et ses incompréhensions; avec l'histoire sociale qui l'a produit, mêlant des destins et des fils qui se nouent, improbables.

Il n'est jamais neutre, mais d'une tendresse engagée: Je trouve beaucoup moins con de vouloir changer le monde à seize ans que de jouer aux jeux vidéos et de chercher des images porno toute la nuit sur internet. Il se trompe parfois, et le reconnaît. Après une rencontre avec Jean-Marc Rouillan d'Action Directe il écrit:  Est-ce qu'on n'est pas plus proche d'un terroriste qui aime Rodin que d'un banquier qui joue aux jeux vidéo? avant de se rétracter dans la foulée par un jugement sans appel : phrase stupide et atterrante qui montre que j'ai fini par succomber au numéro Rouillan. 

Faire sa vie 

Cette sincérité et la force de se raconter de l'écrivain est son pouvoir sur le réel aussi. En conciliant imaginaire et témoignage, il propose sa version de l'histoire et renoue avec sa famille, tout en s'en émancipant par un rôle singulier. Il nous arrime sur un pan de l'histoire sociale et politique du 20e siècle, histoire qui continue de se construire et à laquelle volens nolens, que nous le veuillons ou non, nous sommes liés.

Attention aux paradis perdus donc; comme en négatif, mais sans déterminisme, ils dessinent nos chemins de vie.  



 

 

14:20 Publié dans Genève | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : humbert, eden, utopie, action directe | |  Facebook |  Imprimer | | |