sylvain thévoz

19/09/2016

Un livre est-il une banane ?

Un livre est-il une banane?

Oui, répond Philippe Nantermod[1], conseiller national PLR, car les deux se consomment... Et il revient à l'acheteur, selon lui, de faire ses libres choix pour se les procurer. Si l'on n'y prend garde, le monde appauvri des libéraux nous ramènera bien vite à l'époque des cavernes... quoique... les Hommes de Cro-Magnon, eux, avaient Lascaux.

La concurrence des grands groupes, les monopoles des diffuseurs, la force du franc suisse, les possibilités d'achat à prix cassé menacent l'existence même des petites librairies. Le marché n'est ni libre ni équitable. Quand certains peuvent négocier des achats de gros, voir court-circuiter les intermédiaires en s'approvisionnant directement chez les producteurs français, négocier les loyers d'immense surfaces commerciales, d'autres, plus petits, vivotent avec des loyers trop hauts et des charges administratives identiques. Le marché ne s'auto-régule pas. Sans mesures spécifiques, et cas particuliers, il désavantage les acteurs de plus petit taille qui n'arrivent pas à suivre sur les volumes des ventes ou les rabais consentis aux grands groupes.

Les librairies locales sont un bien collectif

Les librairies locales font vivre un réseau d'acteurs culturels et/ou économiques locaux : imprimeurs, éditeurs, auteurs. Ils permettent, par l'organisation de lectures publiques, de faire entendre des voix que l'on n'entendrait pas ailleurs, soutiennent la micro édition, l'émergence de nouveaux écrivain-e-s. Ce sont de micros agents culturels qui bénéficient directement aux circuits courts de l'économie locale. Leur garantir des conditions d'existence est une question de politique culturelle, pas uniquement de choix individuels de consommateurs. Et puis, pour le client, avoir le choix d'aller dans des lieux avec un service personnalisé, un-e libraire qui le connaît bien, l'aide à choisir, est un rapport humain important. On se plaint que les jeunes ne lisent pas assez ? Que la langue se perd? Conserver des lieux intéressants, humains, de dialogue, de curiosité et de rencontre, est important pour initier les nouvelles générations aux livres, à ceux qui les font, et ainsi leur présenter des modèles et des métiers de proximité. Pour les aînés: des lieux intergénérationnels, pour les plus petits: des lieux enchanteurs. Et toujours: la possibilité d'y passer gratuitement, d'y flâner, d'y rêver. Non, on n'entre pas de la même manière dans une librairie que dans une banque, il ne s'y passe pas les mêmes interactions sociales.   

Le monde se divise en deux. Ceux qui pensent qu'un Lidl ou une librairie c'est la même chose. Et les autres, qui refusent que tout soit ramené uniquement à la valeur marchande des choses.

 

Vers la fermeture de la librairie du Parnasse?

A Genève, les librairies Forum, Artou, Panchaud et Descombes, la librairie du Musée d'Art et d'Histoire, entre autres, ont dû mettre la clé sous le paillasson ces dernières années. Pas par manque de clients ou de lecteurs, mais bien souvent à cause de loyers excessifs.

En 2012 une très large majorité en Suisse romande a voté pour le prix unique du livre. A Genève, 66% des citoyen-ne-s ont voté pour ! Leur message était clair : nous voulons un prix unique pour des livres moins chers et nous voulons préserver la spécificité du livre comme bien culturel. Nous sommes les 66%, il est indécent que les librairies tombent comme des mouches et que la volonté populaire ne soit pas respectée.

Non, un livre n'est pas une banane. 

Une librairie qui meurt, c'est un fast-food ou un kebab de plus. La diversité culturelle est une force sociale. Préservons-la. Défendons-la.

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[1] http://www.rts.ch/play/radio/forum/audio/les-petits-libraires-sont-ils-condamnes?id=8007107

 

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www.sylvainthevoz.ch

01/06/2015

La perfection est de ce monde (presque)

pascale favre,présent presque parfait,art&fiction,art contemporain,créationIl s'agit de comprendre si on crée, pas de brouiller les pistes.

Présent presque parfait est une histoire de vie collée à l'art ou plutôt un récit artistique où se mêle fiction et autobiographie.

Pascale Favre y raconte une adolescence allemande dans les années 1980-1990, l'émergence d'une conscience, d'une pratique artistique et politique. Elle fait parler un jeune homme, mais c'est bien une femme d'une quarantaine d'années qui l'interpelle et place cet adolescent face à nous. Les doutes, les interrogations, les désirs du jeune homme sont déployés. Présent presque parfait, écrit au passé, est en quelque sorte prémonitoire. Ce passé, sans cesse réinventé: creuset du travail de  l'artiste.

Il faut imaginer Sisyphe heureux écrivait Camus. Il faut imaginer aussi Sisyphe, artiste, aux arts déco. Création ? Creuse ! Encore, sans cesse!

Et d'où parles-tu camarade? De plusieurs lieux répondrait peut-être Pascale Favre... et plusieurs temps.

Le texte est composé de blocs où l'on chemine avec l'ado sensible, éveillé, curieux. Il s'y intercale -comme des tiroirs ouverts-, d'autres blocs où se glissent les mots d'une autre. Pascale Favre entame là un dialogue à plusieurs niveaux, classant la mémoire, la déposant par couches, l'amplifiant, par un procédé ingénieux de construction littéraire.

Strates et couches imbriquées, comme dans une fouille archéologique, où ce qui est révélé du passé est un nouvel agencement.

Ce présent presque parfait est une fascinante construction, création - concaténation?- (et l'on s'étonne à peine quand on découvre que l'auteure a été architecte d'intérieur). Le présent dure-t-il depuis toujours? Aura-t-il vraiment une fin? Qu'est-ce que l'histoire? La grande, la petite ? Ces lignes architecturales (des fondations recouvertes par de nouveaux étages) sont intimement liées, prennent de l'ampleur en s'appuyant les unes sur les autres.

Ce présent presque parfait est un cheminement fascinant dans l'Allemagne post nazie et pour partie soviétique. On y croise Joseph Beuyz, Baselitz, Markus Lüpertz, la cicatrice du mur, la rage du punk, l'expérimentation artistique, corporelle, la découverte artistique, Godard, Wim Wenders, John Cage, les bals communistes, les Levis 501, du schnaps, la mode démodée, et les friches industrielles.

Pascale Favre nous ouvre à l'art et à l'intime, au politique et à l'individuel, au collectif et à l'anarchie créatrice, démontre qu'un pan révolu(tionnaire?) s'écrit au présent.

Ma priorité était de chercher une liberté individuelle, artistique et politique à travers un contexte collectif. L'art était pour moi la meilleur manière d'exprimer cette pensée

Elle ouvre à l'intime, au quotidien, par questions, confidences : Dès que tu rentres en relation intime avec quelqu'un, ça laisse des traces, ça s'inscrit dans notre mémoire, dans notre corps. Elle l'abouche au politique : Il ne manquait que les cacahuètes. Comme des cochons et des singes, voilà comment on avait pensé accueillir les Allemands communistes. Il fallait bien leur montrer la gloire du capitalisme même si celle-ci se camouflait dans la liesse provoquée par la Réunification. 

Ruptures. On passe de souvenirs de la Bande à Baader à un gars faisant un bad trip sur l'île d'Ibiza, terminant sa course en asile psychiatrique; de bains nudistes au départ nocturne sur l'autoroute pour Paris, puis zig-zag entre Cologne, Berlin et Francfort. Considérations économiques sur la production de l'art. L'artiste nous interpelle directement. Elle nous confronte par petites touches : toi qui lis régulièrement des livres sur l'art de la mémoire, est-ce que tu as une technique pour effacer certaines choses?

Trois passages du livre sont d'une force cinématographique. Un premier où le jeune homme rentre dans un terrain d'exercice de l'armée américaine, déboule sur un champ de tir face à une armée en carton; l'autre lorsqu'il est surpris dans la rue par une troupe de japonais qui le flashent, et enfin face à un jury d'art. A chaque fois l'extrême distance et dénuement de l'individu face au pouvoir du groupe,  dévisagé par un groupe factice, anonyme, ou expert.

Pascale Favre nous ouvre ses tiroirs / sa mémoire - mais elle les fabrique!-, et se place, dans la matérialité du livre même, devant une masse. Une artiste devant un groupe. Et nous, lecteurs, devant elle, comment l'envisager ? - seul à seul?-

Chaque homme est un artiste affirmait Joseph Beuys. Et la femme? Pascale Favre interroge sa place, la creuse, en mélangeant les genres, les temps, par la musique, l'écriture, dans un style ciselé, gourmand et maîtrisé.

Présent presque parfait: presque perfection du monde.  

 

 

 

 

Présent presque parfait, Pascale Favre, art&fiction, 96p. 2014. 

 

http://www.pascalefavre.ch

http://www.artfiction.ch

09/02/2013

A quoi sert la culture?

Le culture ne sert à rien.

Dans un temps social où l'utilité de chaque chose doit être démontrée, quantifiée; ou tout devient moyen et ou les fins sont indécises, la culture ne sert à rien. Elle n'est au service que de sa propre fin, autopromotionnelle. C'est ce qui fait sa singularité et sa faiblesse, ce qui dérange et la rend aussi inessentielle. La Culture est élitiste, superficielle. Elle est par essence incompréhensible. C'est une pièce de théâtre en plus parmi tant d'autres, un livre ajouté à la publication de 70'000 ouvrages; c'est comme une surélévation d'immeuble au dernier étage d'un building qui en compte déjà une dizaine. Ce qui compte, ce qui pèse, c'est la base: la police, l'économique, les vrais travaux. Le reste c'est du vent, on peut faire sans... vraiment? 

Au sport au moins on a trouvé une utilité, il sert l'intégration, et fait bouger les gens. C'est bon pour la santé. Mais la culture... n'est pas un service rendu, n'a pas vocation de nous émouvoir, édifier ou rassembler, de construire un langage commun, des références partagées, faire réfléchir sur notre condition et les fins de notre société. Elle n'est pas la carte de visite d'une ville, et ne joue pour rien en matière d'attrait touristique. Et puis à quoi sert le chant, la danse, le livre et le cinéma; à quoi servent les mains tendues et se dire bonjour. Finalement...

Les députés de droite du grand conseil l'ont bien compris. Suppression de 545'000 francs pour l'aide ponctuelle à la culture, 330'000.- pour l'aide à la création indépendante, 300'000.- d'aide à la diffusion et aux échanges, 500'000.- d'apport à la fondation pour le cinéma, d'aide à la recherche, à la solidarité internationale. Le troisième débat aura lieu en commission des finances après les vacances de février. Jusqu'où tronçonneront-ils, combien de jeunes pousses abattront-ils pour ramasser quelques petites feuilles? La coupe est franche. La volonté de faire une saignée reconnue.

Nous fonctionnons encore sur des catégories du XVIIIe siècles ou pire à la façon de Saint-Thomas qui ne croyait que ce qu'il voyait. La division entre les sciences molles et sciences dures, est encore bien vivace. Il y aurait d'un côté ce qui est vraiment quantifiable, chiffrable: la police, les finances, les constructions et de l'autre les sciences humaines, molles: la culture bien sûr; mais le social, aussi. Or, cette division ne tient plus, tant les champs se correspondent désormais. On loue la transversalité, et pourtant les enjeux de société se pensent encore sur des plans confus qui opposent des éléments qui se complètent. L'obésité, par exemple, est un problème de santé publique directement liée au revenu des ménages, à l'éducation, à une certaine qualité de vie et d'accès à la culture dans les quartiers. Il vaut mieux ouvrir un centre culturel sur la rive droite et continuer de soutenir la création indépendante plutôt que de voir les taux d'obèses ou de gamins désoeuvrés gonfler. 

La culture ne sert à rien? Oui, à rien, tout comme l'air que l'on respire, du moins, tant que l'on n'en manque pas. Puis, en apnée, elle est tout ce qui reste. Alors messieurs les députés du Grand Conseil, faites un geste rationnel, respirez un grand coup, et n'imposez pas à d'autres l'anoxie qui au final coûtera bien plus cher que les quelques "économies" que vous voulez, à courte vue, faire. 

Car si chacun défend sa cabane dans les arbres, une vue dégagée, la culture est la corde qui les relie toutes ensemble.

 

11:29 Publié dans Genève | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : culture, finances, économie, vivre ensemble, création, grand conseil, budget, expositions | |  Facebook |  Imprimer | | |