sylvain thévoz

01/08/2015

La Suisse est un muscle qui se travaille

C'est toujours un moment singulier que le 1er août, jour de fête nationale. Pas que je sois un fanatique du drapeau, ni que le nationalisme soit quelque chose que je valorise particulièrement, mais en ce jour, ce sont toujours des sentiments de gratitude et de reconnaissance, un rappel de l'incroyable chance de vivre en Suisse qui surgissent. 

Pourquoi ?

Nous vivons en paix, dans un pays serein, fort, qui permet à chacun, de chercher et d'occuper la place qui lui revient.

Malgré les tensions, les dissensions, et parfois les conflits (mais nous n'en arrivons généralement pas là, notre ADN y est réfractaire), nous faisons plus que partager un territoire, nous y vivons ensemble. 

Grâce à notre tradition, notre histoire et notre confiance, nous apprenons des crises et les surmontons.

Le débat, le dialogue, la volonté de servir le bien commun l'emportent encore sur les égoïsmes. Nous constituons une communauté qui se parle et agit pour le bien du plus grand nombre. 

 

1er août d'hier

Le 1er août, relève en partie de souvenirs heureux. Depuis l'enfance : s'émerveiller des feux de la fête nationale sur les montagnes; dans les villages, des lampions, du cor des alpes et les tartes aux noix des grands-parents jouant aux cartes; jappements du bouvier bernois, grésillement de la raclette fondue sur la pierre à l'alpage.

Le 1er août porte sa part de nostalgie et de retour vers les origines. Une forme de ressourcement aussi : ovomaltine froide et barre de ragusa. Le feu qui brûle, les amis rassemblés autour. C'est un moment fort, intemporel et rassembleur. Il fournit une combustion pour aller de l'avant. S'il n'existait pas il faudrait l'inventer... ce que nous avons d'ailleurs fait. Le copyright date de 1891 à l'occasion de la commémoration du 600e anniversaire du pacte de 1291.

Par ces feux, nous perpétuons ce que l'humain a fait depuis qu'il est : se réunir autour d'un feu, ériger un totem (symbole) manger et boire autour, se tenir chaud. Nous ne sommes pas différents des autres. La naissance de la Suisse date en fait de l'origine de l'humanité.

Un nationalisme bien pensé devrait être un humanisme curieux, pas un repli sur soi inquiet; pas un privilège de naissance ou administratif, mais un engagement envers une collectivité en lien avec d'autres.  

 

1er août d'aujourd'hui

Le 1er août, c'est avant tout un présent. Dans des pays voisins, les jours de fête nationale, on brûle aussi des bagnoles. Ici, et pour longtemps encore je l'espère, des morceaux de bois, comme le faisaient nos anciens. Et c'est un moment magique de voir, venant de différents lieux, aux origines multiples, des gamins lancer des fusées, et les différentes langues parlées autour des feux. 

Il m'a toujours semblé que le drapeau suisse à croix blanche, symbolisait la croisée des chemins. Là où certains veulent dessiner pour les quatre branches des impasses, j'y ai pour ma part toujours distingué au moins quatre ouvertures possibles, et des débouchés vers les quatre points cardinaux. Petit pays au centre de l'Europe, notre pays s'est développé par les échanges et s'est fortifié par son hospitalité. Un pays risquant l'ouverture, c'est sa nature.  

Un pays central, ouvert et responsable, qui s'exporte bien à l'étranger, et représente quelque chose de fort dans le monde. Le symbole de la croix rouge s'y confond même. Aujourd'hui, nous devons veiller à ce qu'il ne soit pas écorné, par le monde de l'économie, des multinationales helvétiques avides, qui par le profit absolu qu'elles poursuivent lui font du mal, ou par des tendances politiques autistes, qui stigmatisent l'étranger, les accords internationaux, et laissent entendre que barricadés derrière nos petites frontières, réfugiés dans le quant-à-soi, nous pourrions vivre mieux. C'est une erreur. Ce serait trahir notre histoire. Nous risquons surtout de devenir, aux yeux du monde, un pays égoïste voulant avant tout défendre ses privilèges. Et pour nous même, que l'usure, le refus de vivre et de nous dépasser, nous sclérosent.     

Et si notre croix suisse à quatre branche était un muscle ? Et si nous étions le sang qui bouge pour l'oxygéner. La Suisse : un organe ? C'est un coeur! Un coeur, c'est une pompe : ce sont deux artères, deux veines; un muscle, une circulation. C'est une puissance, une organisation. Mais c'est aussi plus que cela. Un souffle, une oxygénation, un rythme. Et si notre présent était d'amener du sang frais, pour en améliorer la circulation ?

Les conservateurs sont le signe d'un infarctus. Ils veulent figer dans le formol une Suisse qui avance au risque de la tuer. Les racistes? un mauvais cholestérol enkystant la Suisse, la rendant atrophiée et fragile. Quant aux rationalistes, économistes forcenés, ils pensent qu'une boîte en métal est identique à un coeur. 

 

1er août de demain

Le 1er août c'est aussi, et toujours, un moment pour se projeter dans l'avenir. Comment vivrons nous en 2016 et 2018 et 2020, et au-delà? Quels sont les caps que nous voulons nous donner? Qu'adviendra-t-il de notre pays? Comment évoluera-t-il ? Serais-je dans celui-ci une force d'oxygénation ou un corps inerte? Une force de développement ou de repli sur soi, un globule rouge ou un virus noir ? Ferais-je le choix du risque et de l'ouverture ou de l'enfermement et du dépérissement? 

Le 1er août mêle notre passé, notre présent et notre avenir, comme il mêle les langues, les origines diverses. Il permet, dans notre Confédération, de rappeler que s'il n'y en a pas des comme nous, nous constituons toutefois, genevois, vaudois, zurichois, etc., un tout.

De la même manière, si notre pays est singulier, il appartient à un ensemble plus vaste dont il dépend, et auquel il doit une grande partie de sa richesse et de ses succès, et envers lequel il a aussi des responsabilités. 

Le 1er août sera toujours pour moi un hommage à celles et ceux qui font la Suisse, qu'ils en aient le passeport ou non; s'engagent pour le vivre ensemble, au courage qu'il faut pour poursuivre cette aventure. Il sera toujours un moment de lutte contre les périls de fragmentation, de rejet et de repli sur soi qui nous guettent. Un temps de joie, flamboyant.

 

La Suisse est un muscle qui se travaille.

Le 1e août est un temps pour l'exercer. 

 


 

 

 

 

 

 

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22/08/2014

On ne peut plus dire on ne savait pas. On ne sait que trop.

Avant, on pouvait dire, semble-t-il, au sujet des massacres qui se déroulaient pourtant à portée d'oreilles: je ne savais pas. C'était peut-être une excuse, peut-être même que c'était vrai. Si on cherchait à ne pas savoir, pour sûr que l'on pouvait prétendre à l'ignorance et s'en tenir pour quitte. Oui, il pouvait être croyable de se retrancher derrière cela. Impunité pour les ignorants. L'affaire de quelques uns ne nous concernait pas tous. On pouvait s'occuper de cultiver son jardin, en paix. Tout du moins, avec des boules quiès.  

Désormais, cette parole est impossible. On voit, on sait, entend à hautes fréquences et en temps réel. Devant la violence du monde, désormais : on n'en sait que trop. Plein les journaux, plein le web, la radio. L'horreur; l'obscène plein les yeux et à fond dans les oreilles: les stridences des missiles. Pornographie des corps éclatés. On ne sait que trop. Les enfants de Gaza sortis des décombres en morceaux, frappés sur la plage, on a tous vu cela. Les humains en morceaux dans des restes d'hôpitaux, celui d'Al-Shifa de Gaza où un patient sur deux qui arrive est déjà mort. On a tous vu cela. Des morceaux de crâne de jambes de pieds, à longueur de journée parsemés sur tous les écrans. Et puis quoi? L'horreur sans fin. Les yézidis pourchassés, les corps ouverts, les bébés sortis du ventre de leur mère assassinée, des images de chrétiens circoncis de force. Le délire déshumanisé de la taille des corps comme on coupe des arbres. Les giclées de sang qui n'a pourtant ni couleur ni religion et qui coule pourtant. Coule là-bas et ici plein pot dans les tubes cathodiques de notre réalité. 

On ne sait que trop

On ne peut plus dire on ne savait pas. On ne sait que trop. Mais pourtant qu'est-ce que l'on sait vraiment? On doute. On ruse. On met en doute les images. On ne gobe pas si facilement son litre de sang quotidien. Non. Même si on le cherche parfois. On change de chaîne. On passe au petit rot. Puis on cherche la vidéo de l'égorgement de James Foley et sans réfléchir se rue sur les dernières nouvelles où l'éclat des chairs entrave la pensée. Curiosité morbide? Ou désir quand même de comprendre, de voir pour croire? On n'arrive plus à absorber. Mettre encore mes yeux dans les plaies, pour quoi? Pour croire à quoi plutôt qu'en quoi? Impossible d'y échapper. Mettre un autre spectacle serait encore plus obscène: se retrancher dans le pré-défensif ou l'on sait mais où on ne peut rien; où on devine mais à quoi bon: déprimant. Autant lâcher, vraiment?

Le langage médiatique distingue des sangs de couleurs différentes. Il y aurait des sangs de chrétiens des sangs de yézidis des sangs de kurdes des sangs d'irakiens, des sangs palestiniens, des sangs de gazaouis, des sangs d'israéliens, des sangs d'européens, des sangs d'américains, des sangs juifs, des sangs musulmans, des sangs d'enfants, des sangs d'adultes, des sangs d'adolescents, d'athées aussi? Il n'y a pourtant qu'un sang, le sang humain, celui que l'on verse et celui qui est versé. Celui que la victime voit couler et celui que l'empathie humaine ordonne aux vivants de stopper l'épanchement.

"On ne savait pas" est épuisé. Maintenant on ne sait que trop. Un trop qui tend aussi à l'impuissance. Devant le flot d'horreur et d'obscénités, un retranchement derrière la saturation permettrait de se donner un peu d'air? Non. Pour ne pas entrer dans les rivalités de massacres visant à élire la cause la plus digne d'intérêt, ou céder aux mises en concurrences des massacres pour faire prédominer une cause sur une autre, la légitimer, ou s'en détacher définitivement, quelle réponse donner à cela? Individuellement et collectivement?    

Des roses blanches

Ce mercredi, plus de 500 personnes se sont réunies à l'appel de la plate-forme interreligieuse, une rose blanche à la main au Temple de la Fusterie. Elles ont d'abord tourné autour du temple comme pour l'entourer, faire une chaîne de solidarité. Ensuite, des représentants de diverses religions, communautés, ont pris la parole et posé un acte fort, celui de parler, et de nommer, les uns après les autres, et ensemble. Pour ceux qui le désiraient, prier, se recueillir. Il n'y a qu'un sang, un sang humain. Dieu ne peut être invoqué pour semer la mort.  

Merci à Maurice Gardiol, du comité de la Plateforme interreligieuse, à William McComish, président de l’Association pour l’appel spirituel de Genève, à Pierre Farine, pour l'église catholique, au pasteur Emmanuel Fuchs, au curé Jean-Claude Mokry, A Hafid Ouardiri, de la Fondation de l’Entre-connaissance, à Nicolas Junod, de la communauté Baha'ï, au révérend John Beach, recteur de l'Emmanuel Episcopal Church Genève, à Niverte Noberasco-Yacoub, de l’Eglise copte orthodoxe de Genève, à Karomi Ahlam, de la communauté des chrétiens iraquiens. à Naïf Arbo, de la communauté Yézidi, à Bayla Hassberger de la communauté israélite de Genève, à Nezha Drissi, représentante de la communauté musulmane. A tous ceux et toutes celles qui sont venues se réunir ce mercredi pour dire non à l'horreur.  

Merci à cette jeune femme du centre culturel alévi, qui a lu une partie du Cantique des Cantiques et à Ozam Cagdas qui jouait  du zas et chantait. 

Et quand Ozam a cessé de chanter.

Il a pleuré.

Dans son corps, il savait. 

Le corps a toujours su.

 

Tous les textes lus à l'occasion de ce temps de recueillement sont sur le blog de Demir Sönmez http://demirsonmez.blog.tdg.ch/archive/2014/08/21/une-chaine-humaine-silencieuse-sur-la-place-de-la-fusterie-e-258972.html avec des photos de ce temps de recueillement. Merci aussi à Demir, pour son engagement.

09:39 Publié dans Genève | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : yézidis, gaza, irak, recueillement, rose blanche, communauté, prière. | |  Facebook |  Imprimer | | |

29/11/2011

Limites de l'intelligible

television.jpgLa poésie l’emportera sur la télévision ou la télévision deviendra poétique, sinon il n’y aura plus qu’un individu hypnotisé qui se cherchera sans se trouver devant son écran miroir. Il n’y aura plus que des fractions, des parties, à nouveau : plus de nous, de communauté. Des êtres démembrés et jetables. La poésie l’emportera sur le prothétique, ou alors le prothétique l’emportera sur l’humain. Ecrans, gadgets, twitts et bips et tu écriras LOL au fond de ta solitude.

 

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18:36 Publié dans Genève | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : culture, communauté, poésie, exclusion | |  Facebook |  Imprimer | | |

25/11/2011

Kit culturel éculé

IMG_0547.JPGNous ne sommes plus que dans le monde des différences.  Qu’est-ce qui nous permet de faire encore « nous », de construire une communauté au coeur des différences ? Une Culture qui nous construit, se renouvelle tout comme elle est renouvelée par celles et ceux qui la portent, en sont portés ? Dans cette communauté, peut-on rêver construire encore de la Culture, qui ne soit pas un bien de consommation ou une pièce détachée, mais une brique signifiante sur laquelle s’appuyer, faire relation ?

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12:37 Publié dans Genève | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : culture, classe, musées, communauté | |  Facebook |  Imprimer | | |

30/09/2011

Pour un deal respectueux du voisinage

Discussion avec un ami gendarme qui me fait part de son désarroi, du blues profond de son corps de métier. Dans son discours, l’impuissance se mêle à la colère. Entre les entraves administratives qui freinent leur présence sur le terrain et les frustrations liées au manque de moyens, être flic, aujourd’hui, n’est pas une sinécure. Il faut l’écouter raconter les courses derrière les dealers qui se foutent de sa gueule, lui glairent dessus à l’occasion, planquent leur dope sous les bagnoles. Et c’est ainsi durant des heures le jeu du chat et de la souris. Tout ça pour quel résultat ? « Au final, quand on en chope un, c’est souvent 5 heures de travail administratif derrière, et le jour même ou le lendemain, le gars est dehors. Bien souvent il n’a pratiquement rien sur lui ». « Non entrée en matière, la plupart ont jeté leurs papiers avant d’arriver en Suisse, ils se disent nés un 1e janvier, on les appelle comme cela d'ailleurs. Ils ne peuvent être expulsés vers d’autres pays, tout simplement parce que l’on ne sait pas vers où les envoyer et là où l’on voudrait, ben on les refuse… alors, on fait quoi ?»

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22:20 Publié dans Genève | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : insécurité, deal, police, figaro, criminalité, social, communauté, immigration | |  Facebook |  Imprimer | | |