sylvain thévoz

08/10/2016

Croyant-e-s de toutes les croyances unissez-vous

_DSC0225.jpgCroyant-e-s de toutes les croyances unissez-vous. La phrase m’est venue en tête lorsque la revue Choisir[1] m'a proposé d’écrire un petit texte sur l’articulation entre le politique et le religieux. Mais comment avancer sur ce terrain délicat? Les débats brûlants et mal-menés autour du thème de la laïcité, de l’islamophobie rampante ; les traumatismes envers un christianisme dévoyé, un temps religion d’Etat dans l’oubli de ses racines ; l’horreur du terrorisme, le visage répugnant de certains mouvements se réclamant d’un islam politique, laissent en effet très peu d’espace pour un dialogue fécond concernant la place de la religion en politique et l’emplacement du politique en religion.

Pire, ces débats, reliquats, ont acculé la religion dans une représentation désuète ou destructrice.

Mon royaume n’est pas de ce monde  

« Si mon royaume était de ce monde, mes serviteurs auraient combattus pour moi afin que je ne fusse pas livré aux Juifs. Mais maintenant, mon royaume n’est point d’ici-bas. (Jean 18, 36). Faut-il que les croyants s’inspirent de cette phrase pour rendre les armes et abandonner ce monde à ses tracas, ses nécessaires conflictualités, et affirmer que la foi et le désir de spiritualité n’ont rien à voir avec l'engagement dans le monde ?

Si le royaume promis n’est pas de ce monde, pourquoi le croyant se salirait les mains, ou la soutane, ici-bas? Lutter contre les injustices ne serait pas une aspiration essentielle. La foi serait alors une petite histoire personnelle et intime, une abstention prudente, un recueillement ayant pour objectif la perfection de soi, avec à peine une condamnation chaste et molle des injustices par-ci par-là, et basta.

Arrivé à ce renoncement, pousser jusqu’à en faire une marque honteuse retirée de l’espace public, ou une trace triste longeant les murs, ne demanderait qu’un pas. Que resterait-il alors, dans cette posture, de la radicalité des évangiles et de la démesure du message de foi, appelant à lutter contre les injustices sociales (parce que ce que vous faites au plus petit vous le faites à lui-même, Mathieu 25:40); et en un mot se dépasser soi-même en allant vers l'autre plutôt que se centrer sur soi en le niant. 

 

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Esprit es-tu là ?

Tout l’exemple chrétien invite à approfondir l’amour de Dieu. Pas à le claironner (Mais toi, quand tu fais ton aumône, que ta main gauche ne sache point ce que fait ta droite. Mathieu 6:3), ni à éviter honteusement de l’affirmer par des actes et des engagements. Au nom de quoi, ou plutôt en vertu de quelles trahisons, le croyant abandonnerait-il le terrain aux violents et aux corrompus, aux pouvoirs politiques quels qu’ils soient, pour laisser en friche et sans relais la parole libératrice du Christ, de Moïse, de Mahomet et des prophètes ? Inspiration vivace à lutter contre toutes les formes d’oppressions.

Certains ont affirmé que le Christ était le premier des révolutionnaires. Les théologies de la libération ont allié marxisme et foi pour lutter contre les pires dictatures, la jeunesse ouvrière chrétienne (JOC), les jeunes chrétiens combattants (JCC) et les mouvements de résistances aux totalitarismes ont combattu sur le terrain politique. Dietrich Bonhoeffer, Simone Weil, Edith Stein, martyrs de la résistance.

Eh quoi, il existerait des chrétien-ne-s pour accepter l’injustice du monde tel qu’il est ? Des chrétien-ne-s qui, en toute conscience, détourneraient la tête devant les violations du droit, les abus et les violences, la destruction planifiée, organisée de l’humain et de  l’écosystème, sans s’engager? Et ils prétendraient être en accord avec la parole de celui dont ils revendiquent le nom ?

 

Séparer le pouvoir de l’Etat… du pouvoir de l'abus

Simone Weil, dans Formes de l’amour implicite de Dieu a cette phrase extrêmement forte : « Tant qu’il y aura du malheur dans la vie sociale, tant que l’aumône légale ou privée et le châtiment seront inévitables, la séparation entre les institutions civiles et la vie religieuse sera un crime. L’idée laïque prise en elle-même est toute à fait fausse. »[2]

Idée agrandie qu'à de la religion Simone la mystique. Dans une société où le pouvoir de l’argent domine, où les inégalités sociales s’accroissent, où la laideur et la vulgarité, tentation de salir et rabaisser accroissent leur emprise, où la discrimination envers les plus précaires est récurrente,  se défier des croyant-e-s et tenir des discours sur la religion datant d’il y a 3 siècles est étonnant et ne semble pas être la première des urgences sociales.

La prétendue neutralité confessionnelle de l’Etat serait de fait un mariage de l’Etat et du néolibéralisme, et parfois avec les ressources les plus crapuleuses du management conduisant à la gestion de l’humain comme une boîte de conserve. L'idolâtrie a décidément de nombreux visages. Ce n’est pas du religieux que vient la plus grande menace pour la société. Le religieux semble plutôt un commode épouvantail pour faire diversion. L'essentiel du combat revient avant tout à séparer le pouvoir de l’Etat du… pouvoir de l'abus;  pas de la croyance ou de l’engouement pour la justice sociale.

Aujourd’hui, la laïcité tient un rôle de cache-sexe étriqué, qui dissimule les pires boursouflures de la compétition, du cynisme et de la reproduction des inégalités ; l’appétence des chiffres, des cadres économiques et des abus de ceux-ci.

L’homme serait réduit à être un dominant ou un dominé, un producteur ou un déchet, sans égard pour sa vie intérieure et sensible ? L’humain deviendrait une matière aussi insignifiante que du sable ou de la cendre, avec la bénédiction toute laïque des fossoyeurs au pouvoir ? Qui pourrait assister à cela sans réagir et s’engager ?

 

_DSC4078.jpgLe politique ne survivra pas sans l’esprit

Hindou, musulman, juïf, chrétien, baha’i,  peu importe. Peu importe qu'ils portent le voile ou non, consomment du porc, du pain sans levain ou pas, plutôt le soir ou le matin, le vendredi ou le dimanche. La seule chose qui compte, c’est si de savoir qui rejoint la règle d’or : ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas que l’on te fasse ou : fais à autrui ce que tu voudrais que l'on te fasse, et refuser à tout pouvoir, quel qu’il soit, d’user de la violence et de la force pour s’imposer au détriment de la justice sociale.

Croyant-e-s de toutes les croyances, unissez-vous : contre la ségrégation, la domination, la réduction de l’humain à un rouage inerte d’une machine de production, à la négation de sa part spirituelle, unique, miraculeuse : vitale affirmation du souffle, de l'inspiration. A la mort de l'esprit.

 

Je crois donc je lutte

Le croyant dira : je crois, je prie. Je prie, donc je lutte.

Croire, c’est être invité-e dans ce monde, et invité à le changer.

C’est nécessairement avoir une dimension engagée, politique, tout en reconnaissant que l'humain n'a pas le dernier mot sur l'histoire.

Le croyant ne se résigne pas à faire de la religion un petit carré spiritualiste ayant pour vocation de commenter des états d’âme. Les barricades, les arènes politiques et l’espace public sont des lieux d’expression comme d’autres, où refuser tous les abus de droit, qu’ils soient économiques, institutionnels, langagiers ou administratifs.

Tout espace, social, politique, doit être investi, sans aucune retenue ou timidité.  

Car si son royaume n’est pas de ce monde, à tout le moins, des humains vivent ici-bas. 

Et la justice sociale réclame des actes, des engagements... pas seulement des prières.

 

 

PHOTOS ERIC ROSET

www.eric-roset.ch

 

[1] https://www.choisir.ch

[2] in Attentes de Dieu, La Colombe, éditions du Vieux colombier 1950, repris in Simone Weil, Oeuvres, Quarto Gallimard, 2003, p.730.

 

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www.sylvainthevoz.ch

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25/03/2016

Le pape agenouillé montre l'exemple

 

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Le pape François a lavé les pieds de douze migrants de confession hindoue, musulmane et chrétienne et d'une femme employée d'un centre d'hébergement, jeudi à Rome, provoquant l'ire des milieux conservateurs et les grincements de dents des tenants de la théorie de la soumission et des rapports de force, qui y voient une forme de reniement ou de capitulation du Saint-Père.

 

Ce geste de lavement des pieds est un symbole très fort.[1] Il fait mémoire de celui du Christ qui a lavé les pieds des apôtres la veille de sa passion. C'est une marque d'honneur, d'hospitalité, et d'humilité pour celui qui le fait comme pour celui qui le reçoit. C'est aussi une marque de lien. Ce geste fort invite à l'échange, à faire du serviteur un servi et du maître un obligé.

 

Saint patron d'une église qui s'est en général calquée sur les pouvoirs en place : monarchique avec la monarchie, républicaine sous la république, fasciste sous le fascisme et de tout temps patriarcale; le pape, au moment le plus fort de l'angoisse liée au terrorisme, et à la crainte de l'autre, fait un geste simple et courageux signifiant à l'étranger sa sainteté, en lui attribuant un rôle d'apôtre, porteur de confiance et de respect.

 

Ce geste revitalise ainsi la charge subversive et déstabilisante de la parole du va-nu-pied prophète crucifié il y a plus de 2000 ans pour avoir ébranlé les pouvoirs en place. Le pape redonne des couleurs à un christianisme engagé, courageux, pour autant qu'il ne se laisse pas figer dans les herbes soporifiques du pouvoir ou la glace de l'air ambiant. Il nous invite à la nuance et au discernement, à expérimenter par nous-même et à aller à la rencontre de l'autre. Au contact.  

 

Que le Pape se soit mis à genoux n'est pas un abaissement. Que ces migrants, touchés, aient pleuré et l'aient embrassé en retour, est une leçon de vie. Réaliser ce geste fondamental du lavement des pieds, qui est celui de l'hospitalité et de l'accueil, une profonde marque d'humanité, source d'espoir.

 

Si la religion instrumentalisée peut être un facteur de division et de meurtre, elle est surtout un élan pour le lien social et la rencontre de l'autre au-delà des étiquettes sociales, des peurs et des replis angoissés.  

Que les les aigris, les violents, qui voudraient élever partout les murs, les herses de la méfiance, la division et la guerre, pour placer dans un même panier le migrant et le terroriste, l'innocent et le tueur, partent donc à Raqqah, vivre avec ceux qui leur ressemblent dans la négation de la différence, et cessent de se réclamer d'une quelconque civilisation judéo-chrétienne dont ils fabulent une légende et bloquent même tout devenir en invoquant les croisades ou les purges comme seul horizon.    

Je ne suis pas papiste, je ne suis pas catholique, je ne suis pas musulman, je ne suis pas athée, mais quand je vois un être humain se mettre à genoux devant un autre pour l'accueillir et en être accueilli, laissant de côté les guerres de chapelles, les clichés et les craintes, je trouve là une raison d'espérer dans un temps où une ribambelle d'hypocrites, d'incendiaires et de faux culs désignent avec malignité ou irresponsabilité des boucs émissaires afin de dissimuler leurs propres avidités, peurs, et incompétences.      

 

Se soigner ensemble, vivre et survivre ensemble, avec des différences et de multiples appartenances, ou mourir divisés, le défi de notre temps.   

 

 

 

[1] http://www.liberation.fr/planete/2016/03/24/jeudi-saint-le-pape-francois-lave-les-pieds-de-migrants-de-diverses-confessions_1441889

 

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13:43 Publié dans Air du temps, Genève, Humeur | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : pape, migrants, françois, symbole, christianisme, pâques | |  Facebook |  Imprimer | | |

19/08/2012

Prier pour les Pussy

2011-piss-christ.jpgComment prendre le maquis avec les Pussy Riots ? Par la communion de prière. C’est Patrice Duret, qui m’en a glissé l’idée et la première prière : Fini l’homme fort / Pussy se libère / Elle détient les clés. Prière laïque, prière inspirée ou silencieuse, tout est bon dans la prière, du moment que cela vient du cœur. La prière n’est pas un mouvement hygiénique à effectuer dans un confessionnal, ou un mouvement de reptation sur un parquet d’église, elle est un murmure quotidien, invocation vers le Tout Autre. Elle peut être une gueulante, un cri du cœur : « Eli Eli lama sabachthani. Mon Dieu, mon Dieu pourquoi m’as-tu abandonné », en voilà une sacrée prière, les tripes à l’air sur le bois, il y a plus de deux mille ans, et ça résonne encore, fort.

 

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13:13 Publié dans Air du temps | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : pussy riots, christianisme, mystique, révolution, poutine | |  Facebook |  Imprimer | | |