sylvain thévoz

21/07/2016

Chrétienne, hermaphrodite, travailleuse du sexe

index.jpgCroyante et catholique pratiquante mais distante de tous dogmes romains, hermaphrodite et travailleuse du sexe, Claudette Plumey, bouleverse les catégories et touche par sa capacité à forte à assumer qui elle est. Dans La trace, dits et récits d'une hermaphrodite, elle se raconte. Retour sur sa naissance d'abord. Claudette est née au Maroc, à Meknès, avec deux sexes, à une époque et en un lieu où il ne se pratiquait heureusement pas d'opération forcée et de traitements hormonaux sur les enfants nés avec des organes sexuels indéterminés.

Marquées par les souvenirs des bombardements des forces alliées en 1942, la petite Claudette grandit alors dans une ambivalence de genre et avec des expériences sexuelles marquantes. "J'ai commencé à avoir mes premiers orgasmes avec une petite fille qui devait avoir douze ans. Elle s'appelait Mireille et je l'ai toujours dans mon coeur, car c'est avec elle que j'ai ressenti mes premiers émois." 

Vers douze ans, doutes sur son identité: suis-je une fille ou un garçon ? La réponse de sa mère est claire : "tu peux être fille, tu peux être garçon, c'est toi qui choisiras en grandissant". Et l'étonnement. Là où tous sont de l'un ou l'autre sexe, elle est des deux et préserve sa capacité de passer de l'un à l'autre. Le mot jonglage revient sans cesse au cours de ce livre qui mêle souvenirs et temporalités et dont le désir de se montrer dans une vérité nue est touchant. 

 

Jongler et lutter

Et en effet, Claudette depuis toute petite jongle, entre les genres et les amours. Son magnétisme l'a, à ses yeux, destinée aux jeux de l'amour, du désir et de la séduction. Elle découvre tôt les richesses sexuelles de son corps. Liée par amour à une femme, avec un désir de se prouver à elle même qu'elle est bien une femme et peut travailler dans un bordel - car il n'y a pas d'hommes qui y travaillent-  Elle fait le pas à Tanger, et commence, à 15 ans, à travailler au Sphinx, entre maison de passe select et maison d'abattage où "c'était cinq à dix clients toutes les heures. J'en ai eu jusqu'à cent cinquante en un jour. Ils se tenaient en file indienne d'une centaine de mètres devant la maison, dans le couloir, les escaliers, des Marocains, des Africains, des ouvriers."

Claudette raconte sa vie, dans la trace, sans rien cacher, glorifier ou justifier, quitte à choquer, à faire faire des hauts le coeur aux moralistes, aux prétendues féministes en assumant pleinement qui elle est, ce qu'elle a fait et désire, et les luttes qui continuent à la faire avancer. Aujourd'hui, près d'un enfant sur 2000 naît hermaphrodite.[1] Les mentalités ont-elles vraiment évoluées?

Les hauts les bas d'une existence engagée

Elle raconte d'un même mouvement les passes contre des liasses de dollars d'un pays inconnu, les chambres d'hôtel à 6 euros, la médiatisation extrême ou l'anonymat, les réceptions chez les ambassadeurs et son séjour en prison conséquence de sa lutte pour la création du canton du Jura. Elle accueille les récompenses reçues, les coups durs, et toujours les amours, qu'ils soient d'une nuit, d'une semaine ou d'une vie, traits marquants d'une existence menée tambour battant.

Le travail et le sport -Claudette pratique le vélo de compétition-  sont de formidables moteur de vie. Claudette rédige, dans La trace, une sorte de testament, où elle annonce, malgré les 4 cancers contre lesquels elle lutte, ses 5 opérations, un défi supplémentaire : "je vais avoir quatre-vingt ans et je vais m'attaquer au record mondial cycliste de l'heure sur piste dans la catégorie des quatre-vingts à quatre-vingt-quatre ans".

Claudette prépare un reportage sur ce record cycliste avec la participation de sa cancérologue et l'autorisation de l'hôpital d'Annecy afin de redonner espoir aux cancéreux afin de montrer que l'on peut sortir de cette maladie avec beaucoup de courage et de positivité. Elle pense que ce sera son dernier combat...  Ce projet sera monté avec Malika Gaudin-Delrieu, avec qui Claudette avait déjà travaillé sur une touchante série de portraits photos : la vie en rose. [2]

 

Présidente de l'associations ProCoRe (Prostitution Collectif de Réflexion), membre du comité d'Aspasie, présidente de l'ADTS (Association de Défense des Travailleuse du Sexe) : Claudette est une militante engagée depuis de nombreuses années dans la défense des droits humains. Elle lutte pour la reconnaissance du travail du sexe en tant que profession et continue de militer pour que, malgré des papiers qui disent "monsieur", elle puisse continuer de dire: "oui, je suis madame", sans honte, sans peur, et avec fierté. Sa vie est un exemple d'autodétermination et d'affirmation de soi.

 

Le film de Sylvie Cachin : Claudette[3] lui a rendu hommage en 2008. Il est à revoir absolument.

Le livre La trace[4] vient donner un éclairage supplémentaire aux diverses facettes de cette femme fascinante, qui invite à repenser genre, amour et sexualité, et comment ils s'articulent singulièrement pour chaque personne.

Claudette interviendra le 29 septembre prochain en marge du spectacle KKG King Kong Girl, création théâtrale sur la notion d’identité de genre et son ambivalence. [5]

 

[1] http://www.swissinfo.ch/fre/le-combat-des-hermaphrodites-...

[2]  http://www.featureshoot.com/2014/03/malika-gaudin-delrieu...

[3]Claudette, documentaire de Sylvie Cachin, documentaire, 65 mn, 2008, Lunafilm, Suisse.

[4]La trace, dites et récits d'une hermaphrodite, travailleuse du sexe, Claudette Plumey, Christine Delory-Momberger, Téraèdre éditions, Paris, 2016.

[5]https://edu.ge.ch/site/ecoleetculture/activite/kkg-king-k...

 

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www.sylvainthevoz.ch

09:49 Publié dans Genève, Humeur | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : claudette, littérature, aspasie, adts, travail du sexe, hermaphrodisme | |  Facebook |  Imprimer | | |

21/05/2015

Grisélidis Réal aura sa stèle à Genève

Le Conseil administratif de la Ville de Genève a accédé à la demande de la famille de Grisélidis Réal de placer une stèle sur la tombe de celle qui, écrivaine, peintre, mère, travailleuse du sexe, fondatrice avec d'autres prostituées de l'association Aspasie, était depuis de trop longues années, au cimetière des rois, condamnée à une tombe d'un dénuement bien trop calviniste pour une figure haute en couleur ayant marqué la vie genevoise.

10 ans après la mort de Grisélidis Réal (31 mai 2005), malgré les réticences bourgeoises de la Genève post-calviniste, des féministes abolitionnistes, des grincheux et des pisse-froid, c'est dans la joie et dans la fête que la tombe de Grisélidis pourra désormais être joyeusement et dignement honorée.

La stèle est entièrement financée par une souscription populaire. Elle respecte le règlement des cimetières. Alors que deux tentatives précédentes avaient échouées, parce que 45'000 c'était trop pour une courtisane ou parce que la statue évoquait de manière trop explicite un sexe féminin!! aujourd'hui, un conseil administratif plus ouvert, a enfin envisagé d'un oeil moins moraliste qu'une grande personnalité de la vie genevoise se voit dignement honorée. L'artiste Jo Fontaine va pouvoir maintenant travailler sur la finalisation de l'oeuvre qui sera un hommage à la beauté et à la féminité, à l'image de la vie de Grisélidis Réal.    

L'autorisation a été votée à l'unanimité par le conseil administratif.

Grisélidis Réal qui a lutté toute sa vie pour les personnes prostituées et leurs alliés, et défendu les droits des personnes exerçant le travail du sexe; écrivaine mondialement reconnue, se voit honorée, pour les 10 ans de son décès, de la plus belle des manières.

Merci à la famille de Grisélidis, Igor Schimek, à l'association Aspasie, à l'artiste Jo Fontaine à tous ceux et toutes celles qui ont oeuvré pour que cette injustice soit corrigée. 

En mémoire de toi Grisélidis, nous irons avec encore plus de plaisir désormais boire et nous aimer sur ta tombe ; et le samedi 30 mai à 13h t'y rendre hommage avec ta famille.  

 

 

www.aspasie. ch

http://www.tdg.ch/geneve/actu-genevoise/projet-stele-griselidis-real-nouveau-refuse/story/15424427

http://www.tdg.ch/geneve/actu-genevoise/souscription-lancee-stele-griselidis-real/story/27340337

 

11:56 | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : aspasie, grisélidis réal, cimetière des rois | |  Facebook |  Imprimer | | |

17/12/2014

Prostitution ou famille?

aspasie, prostitution, famille, Prostitution ou famille ? L'équation ne se pose pas en ces termes. Pour un grand nombre de travailleuses du sexe, la famille leur est consubstantielle et leur défi est de conjuguer leur pratique de la prostitution avec la famille. Le nouveau numéro Mots de Passe de l'association Aspasie sort de presse ce jeudi. Il sera offert au centre Grisélidis Réal et lève le voile sur un côté socialement escamoté des travailleuses du sexe. Ce n'est pas qu'il y a d'un côté la maman et de l'autre la putain, comme dans le film d'Eustache, non, la maman et la putain sont réunies dans la même personne. 

Libérer la parole

Ce numéro de la revue Mots de Passe offre la parole aux travailleuses du sexe. Il leur donne de l'espace pour exprimer leur rapport à la famille, un rapport trop souvent encore fait de honte, de dissimulation, en parallèle d'un grand courage leur permettant, dans des conditions économiques difficiles, de gagner de quoi vivre et faire vivre, et conquérir une plus grande sécurité dans l'existence. LA prostitution n'existe pas. Il y en a plusieurs, en regard du lieu, du contexte, de l'âge et des moyens de celles qui l'exercent. Il n'y a pas une seule manière de se vendre, il y en a des milliers, et celle de négocier une prestation de son corps n'est pas la plus dégradante pour l'être, loin s'en faut.

Les représentations de ce qu'est une prostituée sont encore socialement archaïques. Les trajectoires sont multiples et ce travail, à temps partiel ou le temps d'une saison, temps infini pour certaines, laisse un temps pour beaucoup d'autres choses qui sont le quotidien de chacune et construisent des identités diverses. 

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Dépasser les stéréotypes

Ce numéro de la revue Mots de Passe est à lire de toute urgence, parce qu'il dévoile une parole reléguée et brise les stéréotypes sur ce métier exigeant. Allant au boulevard des Tranchées, on est marqué par l'extrême exposition des travailleuses du sexe, soumises aux aléas des clients, des voleurs qui rôdent, à la bêtise des mâles faisant des tours en voitures, voyeurs; aux abrutis du samedi soir mais du jeudi aussi, à ceux qui abandonnent les filles en rase campagne après avoir joui.

Des paroles fortes

Comment ne pas être marqué par le témoignage d'une femme qui dit: du moment que tu te mets là, tu acceptes que tu peux mourir à chaque instant, ou presque, ça fait partie du travail. Elle a développé une manière de demeurer en vie tout en sachant très bien que, malgré tout, cela ne dépend pas que d'elle. Témoignage de cette femme aussi, qui garde une pierre prise dans un bas, pour se défendre au cas où, et raconte en riant la fois où elle l'a assénée sur le bras d'un voleur qui lui tirait son sac. De cette autre encore, toujours attentive et en alerte pour savoir avec qui elle monte, des précautions à prendre. Mais si le danger dans l'espace public est une chose, le risque du dévoilement de son travail face à sa famille est encore différent. Alors, comment bougent-ils, sous le maquillage, ces yeux plissés et soucieux d'une mère pour son fils ? Comme se gère la séparation entre l'affect et le travail, les prestations vendues et les sentiments personnels... est-ce si différent de ce que tout le monde vit finalement, au quotidien? 


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La famille

Dans un sac à main la photo du fils ou de la fille, l'enveloppe scellée du non-dit aux parents, à la famille. Il y a toujours un lien quelque part, une histoire de vie, un rapport intime, profondément humain avec ceux dont elles ont reçu la vie, à ceux à qui elles l'ont donné.

Mais pas de misérabilisme ni de charité. Une femme affirme que c'est là un métier idéal pour une maman; une autre qu'elle a trouvé dans la prostitution une expérience de vie où s'affirmer, se détacher, se découvrir et prendre du plaisir. Il ne s'agissait pas, dans ce numéro Mots de Passe, de faire l'éloge de la prostitution, mais d'aller à la rencontre des travailleuses du sexe et de celles et ceux qui travaillent à leur côté, et sans pudibonderie, ou protectionnisme charitable, de leur donner la parole et d'entendre le plus distinctement possible ce que la famille représente pour elles.

Cette parole authentique, directe, parfois crue même, exprime ce qu'est la vie d'une prostituée à Genève, mais aussi ce qu'elle est partout ailleurs dans le monde : la vie d'une femme, d'une mère, d'une soeur ou d'une fille. La vie d'une travailleuse dont le sexe est l'outil intime, politique, et commercial. 


Numéro Mots de passe : Prostitution et famille, Aspasie, décembre 2014. Photographies, Eric Roset. 

Lancement : Jeudi 18 décembre 18h au centre Grisélidis Réal (6 rue Amat). Présentation de la revue, lecture, vin chaud. 


www.aspasie.ch

 

 

17:29 Publié dans Genève | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : aspasie, prostitution, famille, mots de passe | |  Facebook |  Imprimer | | |