sylvain thévoz

13/11/2013

Rouages de la domination

 

IMG_4610.JPGAvant le passage du checkpoint de Qalandyia. Une femme te dit : tu vas aller sur ma terre. Moi je n’ai plus le droit d’y aller. Tu viens de l’autre bout de l’Europe et tu peux voyager avec facilité. Je n'y ai plus accès. Elle habite à 10 kilomètres de chez elle, de l’autre côté du mur. Un jour, elle a pu obtenir une autorisation pour le franchir. Elle s’est rendue avec une amie sur son terrain pour voir sa maison. Des personnes lui ont demandé ce qu’elle faisait là. Elle a dit qu’elle admirait la nature. Elle ne pouvait pas dire pourquoi elle était là. On l’aurait chassée. Des gamins habitent à 20 km de la mer Méditerranée. Ils n'y sont jamais allé. Des vieux ne l'ont plus revue depuis 60 ans. 

Pendant le passage de Qalandyia. Tu comprends petit à petit le tourbillon administratif et ses complexités. 1)Les résidents des Territoires occupés ont une carte orange, ils ne peuvent entrer dans le bus et passent à pieds le checkpoint, leurs automobiles ont des plaques vertes, et ne sortent pas des territoires. 2)Les résidents « permanents » de Jérusalem ont des cartes d’identité bleues, leurs automobiles ont des plaques jaunes, elles peuvent entrer dans les territoires occupés. Obtenir toute pièce administrative est un chemin de croix.

Un seul peuple, régi arbitrairement par le découpage d’un mur et l’occupation. La séparation du mur impose des statuts complètement différent. L'ordre administratif impose à des familles d’être séparées, de ne plus pouvoir se voir; à des villageois de perdre l’usage de leurs champs. Ce dernier est juste de l’autre côté du mur, mais il faut un détour de 45 kilomètres, franchir un checkpoint, pour y rentrer, à des heures spécifiques, étriquées, et toujours au risque des brimades, refus, pertes de temps imposée. Tu lis René Backmann, un mur en Palestine (Folio, 2009). Lire, comprendre, avoir bien visible devant les yeux ces rouages de domination. Ici, ça malaxe et broie de vies. Le soleil brille, l'air est si doux. Des chats jouent dans la rue.  

2013-11-09 16.01.18.jpgPassage de Qalandyia. Les militaires israéliens montent à trois dans le bus, gilet pare-balle et arme en bandoulière. Ils contrôlent les documents de chacun-e-. Avec rudesse. Une jeune soldate demande du menton à un homme de retirer la casquette de sa tête, ce qu’il fait. Il la remet. Elle lui demande de la retirer une deuxième fois, ce qu’il fait encore. Il te glisse doucement : « they are crazy ». Ils demandent à une femme au fond du bus de sortir. Elle ne veut pas. La soldate insiste pour qu’elle sorte. Elle gagne du temps. Les passagers du bus la soutiennent. Les soldats vont parler au chauffeur du bus et s'en vont. Le chauffeur du bus se lève. Il demande à la femme de sortir. Elle y est obligée, prend son enfant sous le bras. Les soldats l’entourent à 4. Le bus repart. Un homme engueule le chauffeur du bus durant le reste du voyage.   

Après le passage de Qalandyia. Dans le bus, une mère de famille qui revient de Gaza, y travaille comme pédiatre. Gaza-Ramallah : 83 kilomètres. Des familles entière séparées. Pour aller à Gaza elle doit passer par la Jordanie, puis de là en Egypte, avant d’entrer dans la bande par le poste frontière. C'est comme si, pour aller à Berne, tu devais passer par Paris en avion et entrer par l'Allemagne (en beaucoup plus compliqué risqué et coûteux). Les comparaisons sont faiblardes et bancales, car tu es libre, toi.

Sa voisine enseigne à l’université Al-Quds (Jérusalem). Excédée de tout, fatiguée, mais avec une rage qui ne laisse pas place au doute. Elle vient d’aller voir sa sœur malade à Bethléem. Pour cela, il lui faut sortir de Ramallah, passer le check-point de Qalandyia, entrer à Jérusalem, passer le checkpoint de Bethléem, et rebelote dans l’autre sens pour rentrer chez elle. 6h minimum de déplacement pour aller de Genève à Morges. Elle parle de l’interminable attente pour avoir cette autorisation pour entrer seulement 24h en Israël. Pendant ce temps, sa sœur meurt. Elle lui parle par téléphone. Elle dit: je suis résolue, je n'arrêterai pas de lutter jusqu'à la fin de l'occupation, mais je me sens aussi comme un hamster qui se démène dans sa cage. Jusqu'à quand? 

checkpoint,humiliations,administration,aparthied,stapartheid,israël,palestineDes gens vont à l’hôpital en Israël. Ils obtiennent des autorisations de 24h. Pour faire les examens, rester en observation, recevoir les résultats, il leur faudrait le double et plus.Humiliations en passant aux checkpoints où il n’y a pas de contacts humains. Une voix derrière une paroi dit : tu poses tes affaires là, tu avances de quatre pas, tu lèves les mains. Tu avances de huit pas. Bien. Une voix lui crie dessus si elle ne fait pas exactement ce que la voix veut qu’elle fasse. Tu recules de huit pas! (c'est donc cela ce qu'ils appellent processus de paix) Une voix qui la rend pareil à une chose. Une voix qui se protège d’elle-même peut-être, de sa propre humanité, derrière la cloison. Les gants en plastique sur sa peau. Elle dit: être traité comme moins qu'une chose. On prend plus soin du matériel que des gens ici.

A la sortie de Qalandyia, l’embouteillage est monstrueux. Chaos de voitures et de bus qui se poussent. On reste deux heures coincé à parler. Sa fille l’appelle, elle veut savoir quand elle sera rentrée à la maison. Elle dit: bientôt... 

J'arrive.

08:04 Publié dans Genève | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : checkpoint, humiliations, administration, aparthied, stapartheid, israël, palestine | |  Facebook |  Imprimer | | |

12/11/2013

Yasser est mort, Staline prend du galon

IMG_4635.JPG11 novembre, anniversaire de la mort de Yasser Arafat. Il y a 9 ans que s'est éteint à Paris le père de la nation Palestinienne. Il y a foule à la Moqat'a des anciens, des jeunes, des enfants, militaires, militants, politiques et la garde officielle. Le portrait de Yasser est ni plus ni moins que d'habitude toujours présent dans toute la ville. Le résistant, père pour les orphelins, repère pour les autres, militant terroriste dirigeant survivant fedayin prix Nobel de la Paix, est allongé là. S'il repose à la Moqata'a, siège du gouvernement, malgré son souhait d'être enterré à Jérusalem, c'est aux israéliens qu'il le doit. Ils lui ont refusé cette dernière volonté.  

 

IMG_4685.JPG

Du polonium dans la Stapartheid

Le 8 novembre, les dirigeants palestiniens désignent Israël comme responsable de l'empoisonnement au polonium de Yasser. Alors que la bande de Gaza est sous contrôle du Hamas (qui a refusé d'autoriser une journée d'hommages au défunt), les différences économiques se creusent entre palestiniens; avec des classes privilégiées qui se créent à Ramallah, suscitant la frustration des sans terre et des paysans chassés, une diaspora qui se fait harceler aux douanes israéliennes pour renoncer à revenir, un printemps arabe et les conflits syriens, irakiens qui rendent les appuis meubles; des palestiniens résidant en Israël privés de contacts avec la Cisjordanie par le mur, rien n'est simple. Avec des israéliens amenant à la table des négociations des demandes prenant désormais le tracé illégitime du mur comme base de frontière sur le mode de " ce qui est à nous on le garde, on négocie maintenant ce qui vous appartient", technique institutionnalisée par Staline. Israël aurait-elle, à la barbe de l'occident, créé son monstre: la Stapartheid? Mélange d'apartheid et de stalinisme dans la conduite des conflits; de roublardise, de sadisme, de séduction et de force pour servir la séparation raciale des groupes? Le retour d'Avigdor Liebermann, faucon d'extrême droite au poste de ministre des affaires étrangères ce même jour en est un signe inquiétant.    

Si la figure de Yasser Arafat occupe, avec une pointe de nostalgie peut-être, une place si prépondérante aujourd'hui, c'est que le présent demeure sous le joug de l'occupation, et l'avenir, tel que certains le dessinent, intolérable. 

IMG_4780.JPG

L'arme à gauche

Tambours des sareyyet, fifres et tambours, drapeaux et chants. Un cortège aux flambeaux déboule sur l'esplanade de la Moqata'a chassant des centaines de gens devant lui. Les journalistes télés et photographes demandent aux jeunes à keffieh de prendre la pose, et faire le V de la victoire. Eux ne l'auraient pas eu cette idée. Pas de quoi se réjouir aujourd'hui, ni de crier victoire, mais il y a des images plus vendeuses que d'autres et les stéréotypes ont la vie dure. Les brigades des martyrs d'Al-Aqsa rebaptisées Brigades de Yasser Arafat le Chahid, branche armée du Fatah, sont rangées sous leurs bannières; démonstration de force à grands renforts de cris et de poings levés. Pourtant, les gamins sont tout jeunes, des pious pious qui lèvent haut les jambes en courant avec des drapeaux presque plus grand qu'eux criant à la vie à la mort. Les filles font pareil, et il semble que leur habit noir soit presque trop grand pour elles, leurs bras trop fins pour empoigner les couronnes de fleur qu'elles posent avec soin sur la tombe d'Abou Amar. Un groupe de japonais vient lui rendre hommage en se recueillant en joignant les mains et s'inclinant pendant que derrière eux des musulmans saluent debout, en rang devant la tombe au pied de laquelle un garde a laissé son fusil - oubli, appui, symbole-  ou: rappel à l'ordre, on ne sait pas.

 

07:03 Publié dans Genève | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : palestine, yasser arafat, staline, liebermann, aparthied, stapartheid | |  Facebook |  Imprimer | | |