sylvain thévoz

12/03/2018

tu n’emporteras pas ton i-phone au paradis

Il a mis ses pieds nus dans ses chaussures vernies. Il n'aime pas la reconnaissance faciale, préfère les poignées de main. Il aime l'étranger, les enfants joyeux et le vol des oiseaux devant les barres d'immeuble.

Il ne comprend pas pourquoi quand il dit migrant, certains sortent leur revolver. Surtout que tous ont été accueillis ici comme les autres : à poil sur cette terre, avec un cordon noué au ventre d'une autre. Tout ce qu’ils ont, ils l’ont reçu. Ils sont encore mieux lotis que tant d'autres. Alors dire ici c’est chez nous et bye bye les amis... même il y a mille ans on ne se serait pas permis.  

Il se demande s’ils comprennent où ils seront tous dans cinquante ans, quinze ou deux ans, voire même demain... la cendre n’a ni cocarde ni passeport. Ton I-phone tu ne l’emporteras pas au paradis, ni ton application facebook dans la tombe, pour te tenir compagnie. 

Il est arrivé en Grèce par la mer, a marché sur l’Acropole, à Exarcheia, mais son lieu d’origine, c’est une petite colline. Il est ici incognito. Sa porte est toujours grande ouverte. Il vient de lancer une pétition pour que la ville soit piétonne. Il dit : dans 20 ans on se moquera de nous pour avoir supporté toutes ces bagnoles. À la place des routes on mettra du logement. Pourquoi perdre encore du temps, on en a déjà cédé tant.

Il dit: le problème de l’homme c’est se croire immortel et puissant, de ne croire en rien. Et quand il réalise qu'il est du vent, d'oublier son engagement, même son nom. C’est le même principe que l’eau : au delà d’une certaine température elle bout, puis c’est l’évaporation. Mais vas-y pour faire comprendre ça à un bloc de glace. C’est une toute autre histoire qui commence quand la température monte... 

Ce qui compte, ce qui est important, c'est ce qui est petit, tout petit, ce qui ne tient qu'a un fil, il dit. Et c’est de continuer à marcher avec une âme simple, malgré tout ce qui rampe.

Il dit que l'on ne voit pas l’entier du tableau, que l’on ne saisit pas bien les choses. Et que si personne ne voit le fouet, tous sont fouettés. Dans la douleur, on s’en prend au premier venu. Mais le premier venu c'est toi aussi. Frappé pareil. Alors, qui tient le fouet ?

On voit les conséquences mais pas la source. Lui, c'est la source qui l'intéresse. Et ce qui la nourrit : la source de la source.

Il a lu tout Lao Tseu, tout Machiavel et Angot. Il n'aime pas qu'on l'appelle sur son portable, ni qu’on le vouvoie par défaut. Il n'a pas de compte Facebook, pas de carte Migros. Il connait encore des numéros de téléphones par coeur. Pas que le 112 ou 144 je veux dire, mais des lignes directes, avec de vrais amis au bout. 

Il veut occuper la ville le 17 mars. Il y a une semaine d'actions contre le racisme et le festival du film et forum international sur les Droits Humains, en parallèle. Il n'a pas le don d'ubiquité. La révolution est une question de chaleur et de temps. Il sait que le grand retournement est proche. Il a clairement l’image d’une crêpe en tête. Une belle crêpe, ronde, cuite à point, qu’un léger coup de poignet suffira à détacher de sa base. Alors tout se renversera. 

Il a un tout petit peu d'eau dans son verre. Il a une manche retroussée. Il est le bouton et l’attache. Il raconte ses histoires debout. Sacrée hérédité. Debout. Il lève un doigt ou deux. Il est le majeur d'une minorité. Debout les damnés du système.

Il aime les ânes et les boeufs, n'a pas suffisamment d'ego pour se penser différent, ou de fièvre pour se croire unique. Il ne trouve pas enviable le sort de Rihanna ou Cristiano Ronaldo. Pourquoi s’attacher à l’image, à une marque de fabrique, et se passer la corde au cou après n’avoir rien mangé durant trois jours ? Etre dans les bouchons pour aller au salon de l'auto : cherchez l'erreur.

Il prend soin de sa forêt. Il aime désherber et semer. Faire son foin et sarcler. Pour le trouver, il faut aller dans les coins, varier les angles.

Il fait ses prières le matin au marché, le soir devant les abattoirs. La nuit, il est là où se trouve le gibier. Il dit : on brûle des tonnes d’animaux, des gens dorment sous les ponts, ceux qui n'ont rien sont chassés. Réveillez-vous les gens. Les barbares du 6e siècle étaient plus élégants. On n’a jamais fait pire, en terme d'humanité, depuis les microprocesseurs. Il voit les bagarres, sous la table, pour les chips, les miettes, des existences sous-traitées, et des gens assis sur de hautes chaises qui parlent comme Siri. 

Sa mère pense qu’il va mal finir. Il a de sacrés antécédents. 

Mais sa mère, est-elle vraiment dans le coup encore?

 

 www.sylvainthevoz.ch

08:08 Publié dans Air du temps, Littérature | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook |  Imprimer | | |

17/01/2018

Ada Marra au Parnasse, et chacun chez soi ?

1294647_f.jpgNous avons la chance d'accueillir à Genève ce jeudi à 19h, Ada Marra, conseillère nationale socialiste, qui sera à la librairie du Parnasse pour présenter son dernier livre : "Tu parles bien français pour une italienne" (Georg éditeur) et en débattre.

Née à Lausanne en 1973, de parents immigrés, ouvrier et ouvrière italiens, arrivés en Suisse au tout début des années 1960, plein de bon sens, d'engagement, ne cédant rien sur l'idéalisme, combattive, Ada Marra signe avec cet ouvrage un livre témoignage et un recueil permettant de réfléchir à ce qu'est l'identité suisse, ce qu'elle recouvre, comment on l'acquière et comment qui la transmet. 

 

"Je m'appelle Ada ou plutôt Addolorata. Ce qui signifie : Marie au pied de la Croix qui voit mourir son fil crucifié... ou endolorie plus simplement". Ainsi s'ouvre l'avant-propos de ce livre, comme pour rappeler que l'identité on la reçoit déjà, toutes et tous, à travers le nom, et que l'identité est nécessairement toujours plurielle, et doit être envisagée comme quelque chose qui se modifie.

Addolorata, c'est Ada, jeune fille assistant au départ de son grand-papa au sud de l'italie, et c'est aussi une conseillère nationale montant à la tribune pour déposer en 2008 l'initiative pour une naturalisation facilitée de la troisième génération, initiative plébiscitée par le peuple suisse en 2017 à plus de 60% et par 19 cantons, obtenant ainsi la double majorité nécessaire au changement de la Constitution. Les petits-enfants d'immigrés pourront désormais devenir suisses plus facilement à partir du 15 février 2018![1] Ada c'est une socialiste vaudoise, et aussi une italienne catholique, et tant d'autres choses encore. Eh quoi on peut donc avoir plusieurs identités, plusieurs influences, tout en étant profondément ancré-e et engagé-e en un lieu? Eh oui. Cela semble pourtant si évident. 

 

Dans ce livre, qui mêle fort joliment politique, histoire et pédagogie, sans oublier les émotions, et ses tripes, Ada Marra parle de son parcours, singulier, mais nécessairement si semblable à d'autres. Il nous fait d'ailleurs penser à celui de femmes faisant la fierté de la Suisse, comme les écrivaines Anne Cuneo[2], Agota Kristof[3], Sandrine Salerno[4], Nuria Gorrite[5], et tant d'autres, femmes naturalisées qui se sont affirmées dans un parcours de déplacement et de service, d'engagement pour une certaine Suisse, maniant le français comme peu d'autres, partageant l'amour des mots et des idées, et celui du débat bien sûr.

 

Plusieurs identités suisses

Comme l'exprime Ada Marra dans ce recueil illustré avec finesse par Denis Kormann: "Je pense qu'il n'y a pas une seule identité suisse (que l'on soit né ou non avec le passeport rouge à croix blanche) et que la définition institutionnelle n'est qu'une photo à un moment donné de rapports de force dans la société". C'est là que porte le combat d'Ada Marra : contre les fondamentalismes et la mise en boîte du "nous" contre "eux" ; des uns contre les autres, des hommes contre les femmes, des suisses contre les étrangers, chacun figé dans des blocs hermétiques qui ne se parlent pas. Ne pas réagir avant que cet atrophisme ne nous tue serait un aveuglement coûteux.  

Ce livre : une ode à la diversité donc, une défense des appartenances multiples, se libérant de devoir se limiter à choisir l'une contre l'autre, plutôt que l'un ET l'autre, mais surtout un combat, celui contre le durcissement de la loi sur la nationalité (LN) entrée en vigueur en 2018 et qui renforce les critères pour accéder à la naturalisation en exigeant de : résider en Suisse depuis 10 ans ; posséder un permis C au moment de la demande ; ne pas être à l'aide sociale ou l'avoir été dans les trois années précédant la demande; passer des tests oraux et écrits par tous les cantons.

 

La peur du pauvre plus que de l'étranger

Ada Marra décortique les inégalités que soulèvent le processus de naturalisation et au final conclut que "le Parlement n'est pas xénophobe. Ce ne sont pas les étranger-e-s qu'il n'aime pas... mais les pauvres ! Par la mise en place d'un véritable favoritisme envers les riches, le Parlement a lié l'obtention de la nationalité à un emploi, à une situation. Les riches peuvent s'acheter un permis B même sans travailler, à coup de 50'000.- Les pauvres (d'emploi, de culture ou de langue) se voient, eux dégager des processus de naturalisations. Est-ce ainsi que nous voulons notre démocratie Suisse? 

 

Se naturaliser : une roulette russe

Le parcours d'acquisition de la nationalité est miné d'inégalités. Ada Marra relève avec justesse le côté aléatoire des décisions en fonction des lieux, des administrations. Les exemples ont été légion ces dernières temps pour montrer combien elle a raison. Les processus kafakaïens, les décisions ubueques[6], ridicules s'ils n'étaient si importants pour les personnes, allant jusqu'à alerter le Président de la confédération Alain Berset, qui s'est fendu récemment d'une lettre à un citoyen recalée après 45 ans de vie en Suisse pour des motifs proprement ahurissants.[7]

 

A Genève : fin de la commission des natu'

A Genève, alors que le conseil municipal vient, ce mardi 17 janvier, de supprimer sa commission des naturalisations qui fonctionnait comme une école à abus ou d'apprentis faiseur de suisse, c'est l'entier du système de naturalisation qui doit être repensé, et la conception que l'on a de l'identité suisse travaillé.

Le livre d'Ada Marra, dans ce débat profond, nous y aide indéniablement, permettant de revoir les idées reçues et combattre les préjugés, en maintenant ouverte la question de savoir ce que devraient être les critères (sont-ils politiques, administratifs?) pour définir qui est Suisse ou non, selon quelles conditions, et avec quelle souplesse cela doit être mis en oeuvre.

A partir de quelle couche est-on de souche? Qu'est-ce que l'intégration? Qu'est-ce qu'être Suisse?  Autant de questions que nous serons heureux de débattre avec Ada Marra, à la librairie du Parnasse, 6 rue de la Terrassière, 1207 Genève, Suisse, ce jeudi 18 janvier à 19h. 

Bienvenue aux gens de tous horizons et de toutes croyances, pour réfléchir ensemble à  ce que sera la Suisse de demain, qui l'habitera et ce que nous aurons choisis de mettre en place pour que tout le monde, quoi qu'il en soit, s'y sente chez soi. 

 

 

[1] https://www.tdg.ch/suisse/naturalisations-facilitees-15-f...

[2]https://fr.wikipedia.org/wiki/Anne_Cuneo

[3]https://fr.wikipedia.org/wiki/Agota_Kristof

[4] https://fr.wikipedia.org/wiki/Sandrine_Salerno

[5]http://www.illustre.ch/magazine/nuria-gorrite-mes-amis-ev...

[6]http://www.20min.ch/ro/news/suisse/story/-Ce-test-de-natu...

[7] https://www.letemps.ch/suisse/2017/12/15/solidarite-dalai...

 

....

www.sylvainthevoz.ch

 

16:57 Publié dans Air du temps, Genève, Littérature | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : ada marra, suisse, identité, origine, nationalité, littérature | |  Facebook |  Imprimer | | |

14/01/2018

La pesée des intérêts

La moitié d’un pays la moitié d’un mur la moitié d’une orange, la moitié d’une datte, la moitié d’une noix la moitié d’un souffle, d’un grain de sable et du sac de plâtre.

La moitié d’un souvenir la moitié d’une moitié, et le reste pour rien.

La moitié d’un souvenir la moitié du plaisir, la moitié d’un devoir, la moitié de la faim, et d’une demie racine.

La moitié de l’olivier, l’espérance toute entière.

La moitié d’un fusil, la moitié d’un poème, la moitié d’une crosse, d’une clé, la moitié d’une source, d’une frontière et d’un os, la moitié d’un possible, d’un passeport, d'une liberté. Et toute la paix aussi.

La moitié d’une parole, la moitié d’un silence, la moitié d’un regard, la moitié d’un sourire, la moitié d’un poing, d’une course, la masse des bulldozers.

L’entier des haies, des sources, tout le poids du corps et la tête aussi.

La moitié effritée, la moitié retirée, la moitié de la ruine, de la grue, la moitié de la croix, de l’esplanade, la moitié de la prière, de la mosquée, la moitié de la nuit, de la mort, le motif de l’exode, le désir de revenir en arrière. 

La moitié d’une maison, la moitié d’une porte, la moitié d’un sous-sol, d'un savon, l’entier de la prison et la cellule pleine.

La moitié de l’entier, la moitié d’infini, la moitié du divorce, la moitié de la vie, le vol organisé, la vengeance sans objet, la moitié définie. Certains peuvent passer, les autres restent tapis.  

La moitié rassemblée, la moitié des décès, la moitié d’un tunnel, le poème de Darwich commencé  par la fin, la moitié de Hebron, la moitié du tombeau, l’oiseleur sous les cris, la hausse du PIB.

L’entier de Shulladah street, le gaz plein les narines, les fusils sur brioches. La moitié de Gaza, le reste pour la nuit. La moitié du landeau, et l’impasse pour toujours.

La moitié d’un procès, Nethanyahou à la Haye, le respect d’un vote de l’ONU, l’attente d’un miracle, la FIFA dans sa moitié de terrain, pas de jeu pour ceux qui renoncent au fair-play.

La moitié d’une équipe au checkpoint, l’autre moitié à la touche, la force de résistance, la faiblesse d’un poème, la puissance d’un cri, le camion de lait entièrement renversé, juste pour rire.

Le temps d’un poème, le gros Trump à Davos, les bons offices de la Suisse, la patience des morts.

Les pleines pages dans le presse.

Ce qui n'y apparaît jamais. Jamais.

La pesée des intérêts.

 

(Pour Ahed Tamimi)

...............................

www.sylvainthevoz.ch

16:24 Publié dans Littérature | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook |  Imprimer | | |

21/12/2017

Qu'est-ce que l'égoïsme chez les fourmis ?

littérature,poésie

On a mis tous les enfants ensemble dans un camp. Les années Schwarzenbach ont été un traumatisme pour ma famille.

Demain, je ne serai pas là, sauf s’il neige très fort. Le monde va mal, je croyais pouvoir le sauver. Maintenant j’ai peur pour mes enfants. Je n’ai pas d’enfants. Je m’occupe de moi.

Qu’est-ce que l’égoïsme chez les fourmis ?

A Genève, des enfants ont été placés dans des familles d’accueil. Aujourd’hui, des enfants attendent  à l’hôpital leur place en foyer. J’ai travaillé 30 ans avec des machines. Elles sont atroces, mais les gens sont encore pires parfois.

Ici, chacun donne sa vision de l’hospitalité, mais personne ne sait ce que c’est. Nous resterons jusqu’à ce que l’on comprenne. Qu’est-ce que l’égoïsme chez les fourmis ?

Quand je cours, je pense librement, mais je n’ai rien pour écrire. Le thème de l’hospitalité, je l’ai beaucoup étudié. J’aimerais pouvoir être aussi accueillant pour moi que je le suis pour les autres. Je déteste les gens collants, ceux qui ont trop d’attente. Je les trouve envahissants.

Certains peuples se vantent d’être hospitaliers. Je crois que ça ne veut rien dire.  Chez les Savoyards quand tu arrives on te dit Adieu donc. Au Québec, quand tu pars, on te dit bienvenue. Et en anglais on te dit you are welcome mais cela ne signifie pas que tu peux t’asseoir.

Chez les marins, quand il y a un appel de détresse, il faut y répondre, même au péril de sa vie, même pour son pire ennemi. Je me suis beaucoup dérouté dans ma vie. Personne ne m’a dit merci. Ou alors je n’ai pas entendu. C'est le monsieur là-bas qui ne parle jamais qui a dit ça, tout doucement. Peut-être pour lui même. 

Chez nous, on peut être égoïste. On a la liberté de l’être. Mais chez les fourmis, c’est différent. Qu’est-ce que l’égoïsme pour les fourmis ?

Dès que tu es à Marseille, tu deviens marseillais. C’est un parisien qui me l’a dit. Il y a le droit du sang, il y a le droit du sol. Pourquoi pas le droit de l’air. Le droit à l’air, qui n’appartient à personne, est à quiconque le respire? Comment accueille-t-on la détestation ? Qu’est-ce que je fais de moi quand je ne me supporte plus ?  A Genève, on a accueilli les réfugiés depuis la nuit des temps. Mais depuis la nuit des temps, ça commence à faire trop longtemps pour certains. Ils aimeraient que ça cesse.

Parler est une forme d’accueil, ce peut être un envahissement aussi. C’est la même chose pour le silence. Quand on reçoit des gens, on les laisse tranquille, c’est ça l’hospitalité. Chez d'autres, nos voisins, quand on accueille, on discute, sinon c’est mal poli. Laisser au calme ce n’est pas être hospitalier. L’hospitalité est une construction sociale.

La technologie a progressé, mais dans les têtes, on en est où?

Et dans les coeurs, dis, qui s'occupe des mises à jour?

Qu'est-ce que l'égoïsme chez les fourmis?

 

...................................................

www.sylvainthevoz.ch

14:27 Publié dans Air du temps, Littérature | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : littérature, poésie | |  Facebook |  Imprimer | | |

13/12/2017

Tu seras une femme mon fils

 

Si tu peux voir détruit l’ouvrage de ta vie

Et sans dire un seul mot te mettre à rebâtir,

Ou perdre tous les jours le gain de ton travail

Sans céder sous l'inégalité salariale et le plafond de verre ;

 

Si tu peux être femme sans renoncer à rien,

Si tu peux être forte sans cesser d’être tendre,

Multitâche, sous-payée, ne pas le prendre pour dû

Te sentant harcelée, ne pas harceler à ton tour,

Toujours lutter et te défendre ;

 

Si tu peux supporter d’entendre tes paroles

Travesties par la presse pour exciter des sots,

Et d’entendre mentir sur toi avocats, politiques et poivrots

Sans mentir toi-même d’un mot ;

 

Si tu peux être libre sans te faire traiter de moins que rien,

Mettre des jupes sans qu'on te mette une main

Devenir qui tu es sous la pression sociale

Défendre tes droits avec force et courage, en gagner de nouveaux;

 

Si tu peux aimer tous tes amies en soeurs,

Sans qu’aucune d’elle ne soit une rivale

Si tu peux résister à toute les violences

Et ne pas devenir aussi destructrice qu'un gars ;

 

Si tu sais méditer, observer et connaitre,

Sans jamais devenir silencieuse ou soumise,

Etre en couple sans subir de coups

Etre seule à 30 ans sans te croire une paria honteuse

Ni penser qu'il faut uniquement être femme pour devenir féministe

Ou maman pour défendre des places de crèche ;

 

Si tu peux être compréhensive sans renoncer aux armes,

Prendre parti sans devenir sexiste

Saisir la parole qu'on te la donne ou pas;

 

Si tu peux obtenir la justice sans avoir toujours à porter plainte

Porter plainte sans qu'on cherche à t'avoir

Si tu peux avorter sans que les prêtres et les pères-la-morale ne l'ouvrent

Voir tes droits respectés sans devoir payer pour;

 

Alors les magistrats, la justice, les hommes et le pouvoir

Constateront qu'il n'y a pas qu'un seul genre sur terre

Et, ce qui vaut mieux que la force et le vit,

Tu seras une femme, mon fils.

 

 

(Librement adapté du poème de Rudyard Kipling ... Si.. tu seras un homme mon fils)

Poème pour l'anthologie bilingue Portugais/ Français réalisée par l'Association Femme Migrante-Suisse en partenariat avec le Projet Solidaire " Etre femme".

 

............................

www.sylvainthevoz.ch

 

08:38 Publié dans Humeur, Littérature | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : féminisme, littérature, égalité, sexisme, patriarcat, 2017! | |  Facebook |  Imprimer | | |

10/12/2017

Pourquoi voyager, nous avons la littérature

Et si on partait au Japon chérie - Mais je viens de t'acheter un livre de Mishima. Un saut à Prague alors?  -  Parcours la métamorphose de Kafka d'abord, c'est un vrai dépaysement. A quoi bon faire ses valises. Après trois lignes, tu es loin, plus présent que jamais pourtant.

Une petite escapade au Val de Suse ? - Bah, j'ai la parole contraire d'Erri de Luca comme viatique, ça suffit bien. Et si je passais ma journée sur une terrasse au bord de l'eau, pourquoi ne pas bifurquer avant le lac et troquer la promesse des cygnes contre un thé au Sahara, me moquant des saisons ?

La littérature n'est pas le monde ni à la mode me diras-tu. Kafka ne nous dit rien du Prague d'aujourd'hui. Tout va plus vite désormais. Vraiment? Lis Don Quichotte, ne vois-tu pas la vérité de l'Espagne, telle que tu ne la saisiras jamais ailleurs? Même le plus beau jogging du monde, n'égalera pas, au moment du sprint final, l'endurance de Jean Echenoz à Courir. Qui n'a jamais rêvé de faire son jogging avec Zatopek après avoir mangé quelques biscuits secs, des rondelles de saucisson, ne peut pas comprendre. Et qui pourrait prétendre le faire aujourd'hui, autrement qu'en imaginaire, quand l'athlète est six pieds sous terre ?

De la même manière, vas-y pour trouver l'agence de voyage qui te permettra de trouver le champ du tir, lieu du courage politique (pas publié sur facebook), où Guillaume Tell déguille la boscop du dessus de l'occiput de son fils, avant de marcher sur le petit chemin du sous-bois, après avoir googlé l'adresse du bailli Gessler. 

A quoi bon voyager, nous avons la littérature. Elle nous emmène partout, nous fait passer les montagnes, enjamber les fleuves. Passe-moi Bouvier, que je relise encore l'usage du Monde, bascule du Kurdistan en Iran, revisite les chroniques japonaises, retire mes chaussures au soir avant d'entrer dans la pénombre du petit temple shinto, juste avant de faire mes courses à la Migros.

Bref, les douanes peuvent toujours attendre, les passeports jaunir. Je suis allé à Hiroshima, je n'y ai rien vu. J'avais lu Duras avant, c'était foutu. Lire est dangereux.

Tu te dis qu'avec ce con de Trump on ne pourra bientôt plus voyager à Jérusalem? C'est vrai, mais il y aura toujours Mahmoud Darwich pour nous faire percevoir l'odeur des oranges et du café à la cardamone. Si certains n'ont jamais pu ni y entrer ni sortir des territoires occupés, il y aura toujours des passages secrets, des mots ciselés faisant office de pelles et de pioches. Les poètes sont des tunneliers.

Si la violence semble l'emporter, rien n'est perdu, car tout commence par l'exil recommencé, et sous les surfaces. Avec l'espoir qu'un printemps, réel ou imaginaire, jaillisse de l'aile d'une seule hirondelle. Il y a des bombinettes qui se fabriquent avec de l'encre et du papier sur des établis clandestins. La réaction en chaîne dépend de nous. Nous somme les maillons d'une révolution qui vient.  

Mais gare. Puisque la connerie humaine semble l'emporter sur tout. Puisque le dernier voyage sera intérieur. Puisque tout s'accélère. Puisque ça dérape de partout. Puisque ça s'insulte pour un rien, et s'abuse dès que saoul.

Puisque le triangle victime / bourreau / sauveur semble avoir laissé la place à :  victime / bourreau / zappeur, et que le patriarcat recycle tout, le capitalisme se gave de tout, et que les mêmes mécanisme de domination pervers sont à l'oeuvre partout.

Puisque la connerie est par essence centripète, la littérature doit être centrifuge, en permettant de freiner l'élan vers la dispersion, l'éparpillement, invitant à ralentir, à la concentration.

Puisque, avec les livres, nous avons des caisses d'armes en stock. Puisque nous pouvons les ouvrir. Puisque nous avons des milliers d'années de stock de réserve et mille fois plus de matériel pour construire le monde que d'ogives nucléaires pour le détruire.

Certes, s'il suffisait de lire pour être moins con, ça se saurait. Il y a d'ailleurs plein d'abrutis érudits qui lisent plein de bouquins. Il y a BHL, c'est vrai. Mais à tout le moins, par la lecture, je veux espérer qu'ils sont pour un temps inactifs, silencieux et recueillis, comme rentrés en eux-mêmes. L'impact de leur connerie sur les autres, est ainsi moindre, ça les occupe et nous permet de souffler un peu.

Tiens, si on filait un bon bouquin à Trump, l'invitant à la recherche du temps perdu, coupant l'accès à son compte twitter, ça ferait du bien, non? D'ailleurs, que lit Trump, quels sont ses livres de chevet? La Bible et l'art de dealer, écrit par... lui-même. Il avait déclaré : " Vous savez, j'adore lire. En fait, je regarde un livre, je lis un livre, j'essaye de commencer. Chaque fois que je fais une demie page, j'ai un coup de fil qui dit qu'il y a une urgence ou quoi". Ouais, la véritable menace, c'est la dispersion. 

Est-ce que nous avons encore le temps pour lire ?

Et si nous n'avons plus de temps pour lire. Pour quoi est-ce qu'il reste du temps ?

Est-ce qu'il reste encore des pages blanches. Et sinon : par ou reprendre, recommencer, avec quoi tisser, raccommoder, évitant les sempiternelles reprises et l'effet de mode?

Si nous n'avons plus le silence pour nous tenir compagnie, dans quel liquide nous mouvons-nous.

 

A quoi bon voyager nous avons la littérature. Sa générosité et sa force.

Mais ce n'est pas tout, nous avons la musique aussi, comme le chantait Cohen.

Non, pas Albert... Léonard.

 

16:37 Publié dans Littérature | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : litterature, duras. echenoz, cohen, mishima, bouvier, écrire | |  Facebook |  Imprimer | | |

27/10/2017

La vie comme dérangement

Par le goût du raccommodage, du tissage de la suture, de la couture du ravaudage, par la saveur du sparadrap.

Par le délice du décalage, par la douceur de l'incompréhension, l'intraduisible liaison, ce qui s'élance.

Par le contrat cadre-convention-signature, par le dérangement sans salaire, l'appel sans travail et la grève.

Par le signal de pose, attention : selfie

Par l'arrêt automatomique, les diagnostics à retardement, les mines contraires du matin. Par le refus du pas de choix.

Maintenant on t'enlève l'estomac, Xanaxe-toi.

Par ce que tu prends de rayons X, par ton café de vernis et d'aluminium, par ce qui ne franchit plus le mur hormis hautes ondes et écume.

Par ce que tu dis dans la douve : vous n'aurez pas mes soupirs. Tout le reste abdiqué et cédé au langage.

Si tu lâches ton sac avec ta brosse à dent une seconde, on te la fait sauter. Tout est passager.

Par les alertes qui n'alarment plus, la nourriture qui  . Par les progrès de la médecine, les files d'attente aux urgences. Par le poids du téléphone portable. 

Par ce que ce que l'on croit maîtriser et qui nous dompte, ce que nous devons aux oiseaux et que Wikipédia n'a pas.

Par la tache la souillure. Par l'échange sans la polémique, par le piétinement du troupeau. Par la bauge des bains bulle.

Quelque chose qui s'appelle sincérité.

Par le retard.. Parce qu'il y a encore des alternatives. 

Par la comparaison des fers, l'aménagement des boîtes, la lutte entre les biceps et talons.

Par le léger déraillement dans la langue, le bégaiement complet, le désir d'en être.

Par la vie pour l'esbrouffe: quoi qu'il en coûte, donner le change? Creuser sa tombe dans le vif.

Par le Frambois, le Champ-Dolloriste le HUGyéniste, les archivistes de la Ville. Le besoin du beau.

Par la mercerie classe A, l'amour Crédit Suisse, le ralenti RTSiste, les merguez du Mac Donald's, les orteils en chausson aux pommes,, etcaetera etcaetera... 

 

Par le bouton qui ne s'enfonce pas, la touche qui n'enregistre pas, le retardateur en retard, le détonateur atone.

Par le véhicule qui ne démarre pas, l'amour qui n'amarre pas, le soleil qui n'ensoleille pas, les pochettes sans surprise et les radiateurs blancs en juillet.

Par les choix qui nous échoient, par le banc bancal, la plateforme déformée, le chercheur d'emploi surbooké, le chômeur en fin de joie, le burn-out sans fumée, le patron apathique, la morphine sans effet, la famine de l'excès, la fugueuse au foyer, le nomade immobile, le médecin boulimique, l'inaudible langue des signes. 

Par les identités résistantes et froissées.

Par les déchets qui ne se jettent pas, les ordures que l'on ramène chez soi. La coupure de courant continue, l'épuisement du renouvelable.

Par la mobilité sans douceur, les fusibles sans ressort. Le langage sans objets, les mots sans sujets, les sujets sans désir, l'adresse inconnue.

Par la langue weight watcher's, le discours sans matière grasse ni saveur. 

Par le trading du sujet, le marché des pronoms, le bric-à-brac du verbe, le désir du même, la passion des promus.

Par la vivisection des bêtes, l'enraiement des usines, l'enrouement des chimies, l'éternuement de Simone Weil.

 

Par la prière comme respiration.

La vie comme dérangement.

 

La vie comme dérangement. 

 

 

" La question n'est pas de dire qui l'on est, d'où l'on vient, mais qui l'on sera si l'on s'assemble, ce que l'on pourra si l'on s'y met à plusieurs - ou ce qu'on ne pourra plus, et dont on ne voudra plus." Marielle Macé 

11:46 Publié dans Air du temps, Littérature | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook |  Imprimer | | |

23/10/2017

Faux prétexte de la séduction, cache-sexe de la domination

La parole refusant la domination est féconde. Et c’est peut-être cela qui retourne les dominants et les ulcère. Qu'une parole qu’ils aient voulu écraser, éteindre et nier, soit aujourd'hui porteuse de lien et de possibles, ça les rend dingue.

Pour les femmes (et les hommes), les milliers de témoignages dénonçant la domination masculine et demandant des comptes, favorisent une prise de conscience de l'étendue des violences sexuelles, de ce qui est généralement banalisé, euphémisé (frotteurs, blagueurs, coureurs, toucheurs, tchatcheurs, etc.,). Ces prises de paroles offrent un point d’appui collectif pour sortir des ambivalences et des ambiguïté. Et par l’écho trouvé au sein d’une communauté, l'opportunité de repenser les rapports de genre. 

En aucune manière la domination sexuelle n'est « normale », en aucune manière « cela n’est rien », ni ne ressort d’une responsabilité individuelle de la personne qui la subit. Cela touche des dizaines des centaines des milliers de milliers de femmes. Cela est dit. On le savait. C’est aujourd'hui clairement et fortement rappelé. Il est désormais plus difficile de prétendre ne pas savoir.

Quand culpabilisation silence et honte, sont encore des moyens d’asseoir les rapports de domination en les individualisant et les psychologisant, parler libère. La reconnaissance permet ainsi une sortie possible de la "petite histoire personnelle" et d'en faire un enjeu politique pour réfléchir collectivement à la sortie du déni.

Bien sûr il y a celles et ceux qui font obstruction. Evitons de plonger dans les latrines des petites phrases extrémistes (Zemmour, Boutin, Bonnant & co) et des rhétoriques complaisantes qui font du harcèlement "une cour amoureuse", pareille à celle des lais et fabliaux du 13e siècle alors que les propos de domination sexuelle sont à des années lumières du badinage des trouvères. [1] Cela nous permettra d'avancer et de sortir de l'ère des bonobos.

 

La séduction a bon dos

Qu’est-ce qui est de la domination, qu’est-ce qui ressort de la séduction ? Lever le nuage de la séduction pour couvrir la retraite de la domination fait penser à une ruse de vieux sioux. La ficelle est pourtant bien grosse. La séduction est aujourd’hui autre que la manière dont elle était vécue (ou subie) il y a 50, 20 ou 10 ans. Celles et ceux qui l'essentialisent en en faisant un intangible nous ramèneraient volontiers à l'âge de pierre pour en vanter les vertus du partage des tâches. C'est anachronique et mensonger.

Il est inconcevable d’imaginer aujourd'hui qu’un seul sexe puisse définir les canons de la séduction ou prétendre qu'elle ressort de tel ou tel ordre, d'une manière unilatérale et non négociée. Puisqu'elle est consciemment ou inconsciemment transmise: par l'éducation, les modèles et les pairs, elle est donc modifiable et négociable. Personne ne peut se l'approprier. Elle est par définition affaire de relation

Les légitimations culturalistes: « on a toujours fait comme ça », ou d’ingénuité « je ne savais pas », voire relativiste « c’est pareil ailleurs », sont des justifications dont se sert le pouvoir dominant pour réduire au silence ce qui le met en cause. Le faux prétexte de la séduction est encore un cache-sexe dont se sert la domination masculine pour s'exhiber en société, alors que, à rapport non-consenti, il s'agit encore d'accaparement, de consommation ou d'appropriation.

Comment se relie-t-on, séduit-on, exprime-t-on son désir ?

Puisque cela est culturellement construit, c'est donc que cela est politique. Le trouble concernant les zones grises (séduction ou abus? séduction pour l'un, violence pour l'autre?) illustre le besoin de négocier et repenser les rapports entre les sexes, et réaliser rapidement un aggiornamento culturel et politique sur comment cela se passe, devrait ou pourrait se passer d'être en relation, puisque c'est de cela qu'il s'agit; en regard de la loi et du droit, certes, mais aussi de la considération pour l'autre et d'une certaine éthique de la relation. Parce que cela n'a jamais été de soi, et que le temps ou l'on pouvait prétendre à l'évidence, à un héritage, aux manuels explicatifs des petits enfants sages ou de la bonne maîtresse de maison est fini

La notion clé pour défaire le noeud gordien demeure le consentement. Et là franchement tout le blabla défensif ou le déni des protecteurs du système de domination masculine prend une autre dimension. On voit le chemin éducatif qu'il faut parcourir[2] et parcourir sans cesse, pour composer des rapports de genre non-maltraitants et plus égalitaires. La campagne de sensibilisation "ça veut dire non", menée en Ville de Genève depuis 2015, faisant la promotion de l’égalité entre femmes et hommes par la lutte contre les violences sexuelles et sexistes, en est un bon exemple.[3]

 

Dominer la domination

On savait. Certains prétendent ne pas savoir.

On voit. Certains disent n’avoir rien vu.

On entend, clairement. Certains affirment que c'est mal dit. 

Certains aimeraient encore continuer comme avant plutôt que d'inventer comment cela sera après.

Le mouvement actuel d’une parole libérée, émancipatrice, permet d'envisager un changement de nos rapports de genre. La domination et les abus ne sont pas que l’affaire de l’un ou de l’autre, de celle qui les subit ou celui qui les fait subir, mais une responsabilité collective de ne plus les tolérer et les faire cesser. Si l’on est individuellement responsable des actes que l’on pose, on est aussi collectivement responsable des actes que d’autres posent, d'autant plus quand ils prétendent être agis en notre nom.

Cette sortie massive du silence fait espérer que les voix refusant la domination d'un sexe sur l'autre soient aujourd’hui estimées à leur juste valeur, et recueillies, afin que plus personne ne puisse dire « je ne savais pas » ou « je trouvais cela normal » sans que d’autres ne se lèvent immédiatement pour en contester ou éclairer le sens.

 

 

[1] http://blog.francetvinfo.fr/ladies-and-gentlemen/a-propos...

[2] https://www.youtube.com/watch?v=oQbei5JGiT8

[3] http://www.ville-ge.ch/caveutdirenon/

11:24 Publié dans Air du temps, Humeur, Littérature | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook |  Imprimer | | |

16/07/2017

La vie est un long trek tranquille

Ce n'est pas parce que c'est juillet que j'écris plus serré ou plus juste. Ce n'est pas parce que les enfants rient que je suis satisfait. Ce n'est pas quand les gens applaudissent que le mot est formé. Ce n'est pas sans la main que se forment les blés. Les paupières sont épaisses. Les voiles sur les têtes légers. Ce n'est pas sur l'écran qu'est le masque. Beaucoup de respirations au tuba dans le bus. Je peux écarquiller les yeux ou faire semblant. Les épis sont levés pour la moisson. C'est dans le silence que le silence est donné.

Ce ne sont pas les sourcils froncés qui rassemblent. Ce ne sont pas les yeux baissés qui composent la vérité. Dans les paumes, il y a l'encre et le nom. Ce ne sont pas ces mains là qui ont pesé. Ce n'est rien de visible qui soutient. Ce n'est rien d'innommable qui peut calibrer.

Ni bandeau ni balance, ni juge ni collier. Ce n'est rien de fragile qui pourra s'affaisser. Ce n'est pas à la douane que je peux demander. C'est à la clairière où se tiennent les ruches.   

Ce n'est pas cet été que je vais sautiller. Ce n'est pas cet hiver que le bois brûlera. Ce n'est pas dans la nuit que les chats se reposent. Le lait qu'ils lapent est de pluie et de mousse. Ce n'est pas la puissance qui fait rouler les dés. Ce n'est pas le hasard qui ordonne les biches. Ce n'est rien de dicible ou visible qui met en mouvement.

Ce n'est pas assis que l'on peut s'accorder. Ce n'est pas sans sourire que l'on peut découvrir. Les obstacles sont intérieurs. Ce n'est pas la vitesse qui fait tourner la roue. Le tapis roulant ne change rien au paysage. Ce n'est pas par le don que je peux recevoir. Ce n'est pas faute d'avoir essayé. Le vieil homme s'est levé.

Ce n'est pas dans le nom qu'est l'accent. Ce n'est pas à la source que la soif est crée. Ce n'est pas sur la photo qu'est le signe de l'oiseau. Ce n'est pas l'appeau qui appelle, le chasseur qui conserve la trace. Le dernier mot est celui qui s'efface. Le premier creuse le torse et referme le poing.

C'est l'image qui compte, c'est le sucre qui pèse, c'est la langue qui lie, le prix à payer.

La vie est un long trek tranquille.

 

 ...........................................

www.sylvainthevoz.ch

 

 

 

16:19 Publié dans Littérature | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook |  Imprimer | | |

28/05/2017

Ma rencontre avec un coucou de l'apocalypse

Tu es sous une tente rouge et devant toi une table. Et sur cette table des papiers et devant un jeune homme qui te regarde fixement, tout droit, et sans bonjour ni salut, dit : le monde est pourri, il n'y a rien de bon qui en sortira. Regarde, des attentats partout, des enfants qui meurent partout, et les religions qui foutent le bordel entre les gens partout, et ça c'est à cause des migrants surtout et des gens qui viennent d'ailleurs et nous prennent notre boulot et notre sécurité, et des gens comme vous qui ne dites rien et quand vous dites quelque chose, c'est pour ne rien faire. Les musulmans, les arabes, les pédés, c'est ça qui nous fout en bas, et la finance mondiale et le coca tiède et l'impérialisme chinois et les pizzas surgelées, il dit.

Il assène cela comme un fanatique au noviciat, un mec sous drogue mais pourtant sans ciller, pareil à un coucou qui sort sa tête de sa cabane pour piailler, que l'on aurait remonté jusqu'à ce que le ressort soit prêt à péter mais qui va toujours tout droit, toujours dans la même direction, inflexible, sûr de ce qu'il dit (qui semble pourtant la vérité d'un autre), certain de ce qui sort de sa bouche (même s'il ne semble pas la contrôler) avec une responsabilité du monde toujours dans les bras d'un autre, jamais de la sienne. 

S'il ne t'avait pas parlé, peut-être bien que quelque chose en lui aurait cédé ou explosé, tellement ça semble comprimé sous ses côtes et dans sa tête. Il sort le cou de sa cabane et le rentre vite dedans. Comme s'il avait peur aussi. Très remonté. Très effrayé. Il parle encore, jusqu'à ce que le mécanisme ralentisse petit à petit. Alors, ça file moins droit, et il y a de l'espace qui se fait. Tu l'écoutes, cherches à placer un peu de silence et comprendre. Comme il a pu se vider, peut-être est-il possible de dialoguer maintenant.

Tu as cette image du robinet que l'on ouvre après un long moment sans utilisation. Il en sort de l'eau rouillée et sale durant un bon moment avant que l'eau potable ne revienne.

Hé, mais pourquoi ce jeune gars dit tout cela. Hé, mais pourquoi il a besoin de te le dire à toi, si tout est pourri, que le monde dont il parle il ne le connait pas  - de toute évidence, on n'en fait pas le tour en 10mn- , et que ceux qu'il évoque, il les a à peine rencontré (à part ce qu'en disent les écrans qui lui en donnent une image déformée). Ce qu'il connaît de première main est effectivement vaseux mais se trouve sur ses yeux : la crasse que les écrans charrient, l'éloignant de lui, incriminant d'autres. 

Son image déformée et catastrophiste du monde, il s'engage à te prouver scientifiquement qu'elle est exacte, que c'est comme ça, que c'est pourri et foutu, accusant les sodomites, les moutons noirs, les nez crochus, le mauvais vin, les heures de fermeture des magasins, et surtout, avant toute chose, les Migrants (en gros : tous ceux qui ne sont pas d'ici mais quand même pas en provenance d'un pays avec un gros PIB, faut pas déconner). Parce que c'était mieux avant, quand le monde était intact et pur et préservé (juste après l'extinction des mamouths), beaucoup mieux lyophilisé.

Il empile des colonnes de mauvaises nouvelles et de chiffres tronqués sur son boulier d'apocalypse, formant une structure plus précise et complotiste que la plus parfaite des oeuvres de Michel Ange. Il parle des fémurs de vieilles dames brisées, des enfants à qui on coupe des bras pour mendier, et même des arrêts cardiaques au moment de l'orgasme... pour dire combien le monde est cruel.

Mais pourquoi a-t-il tellement besoin de le dire, pourquoi sa vérité ne lui suffit-elle pas pour vivre? Il commence à s'essouffler. Tu glisses : 

- Hé, mais tu parles de quoi en fait ?

- Eh mec je te parle de la misère du monde et de tous ces enfoirés là qui me laissent de côté.

- Hé, mais pourquoi tu commences pas par ça : "ces enfoirés là qui me laissent de côté", et cherches où toi tu veux aller, plutôt que de délirer sur le chemin des autres?

Il repart pour une boucle, répétant ce que disent ses sites de prédilection, fait du copié coller avec des vérités, du pliage et des origamis avec Closer, l'Equipe et 20mn mixés. A part son copain Abdel, tous les autres sont pourris délinquants ou criminels, et le moindre geste d'entraide semble s'être définitivement retiré de ce monde, ne laissant qu'un horizon carbonisé sur lequel on se demande encore comment le soleil peut se lever et le soir basculer sans que le feu ne se répande partout, et surtout comment lui peut encore respirer, se savonnant le matin avec un discours de l'UDC, pour s'endormir le soir avec un prêche de Dieudonné en guise d'oreiller.

- Parce qu'il faut que l'on soit en insécurité pour être bien cadré ?

- Quoi ?

- Parce qu'il te faut une menace extérieure, que l'hostilité la pourriture et le mal soient toujours ailleurs qu'en toi ?

- Tu déconnes mec, tu es un cinglé et je vais te casser la gueule si tu continues à m'insulter.

 

Mais hé, il lui vient une idée. Si pour sûr on va vers l'apocalypse, la destruction généralisée, il se pourrait bien, oui, il se pourrait quand même, voire, il se pourrait malgré tout, qu'il y ait encore un été et des cerises et du basilic sur le marché, et même des piscines ouvertes, allez, et de la bière fraîche l'été dans les parcs, et ça, ça le fait sourire largement. Oui ça, ça le fait rêver ...

 

- Hé, mais pourquoi tu parles toujours des autres et jamais de toi, de ce que tu veux faire, et de ce qu'il te manque dans ta vie pour désirer ? 

- Mec, j'aimerai posséder ce que je crois que mon voisin a, ou retrouver ce que je croyais avoir, c'est mon droit. 

- Et pourquoi tu me le dis à moi, et commences pas à le chercher ?

- Parce que je ne sais pas par où commencer, bordel, ni comment, ni même avec qui. Parce qu'à part Abdel, avec qui je dors le soir collé - et encore il ronfle- je n'ai pas de proche, et que c'est quand même plus simple à vivre blindé, qu'exposé en affrontant cette vie là en l'empoignant sans savoir ce qui va arriver ni même le contrôler, okay? Au moins les murs, ça permet de cacher l'horizon. L'ouverture, ça fait flipper.

- Et si tu restais un moment pour boire un café et en discuter? Je trouve pas mal ce que tu racontes.

- Hé mec ouais, je veux bien. De toute façon, là, je n'ai rien d'autres à faire que de te parler, et si ça peut t'apprendre quelque chose et t'aider, je veux bien essayer... 

 

...............................

www.sylvainthevoz.ch

 

 

14:20 Publié dans Genève, Littérature | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook |  Imprimer | | |

10/04/2017

Décalages de Pâques

décalages,poésie,littérature

Dire, c'est décaper.

C'est être décentré par le décalage entre ce qui est montré et ce qui est vécu, ce qui est articulé et ce qui est mâché; entre ce qui est cherché et trouvé, ce qui est mis sur la porte et ce que les invités y lisent, ce qui est commandé et ce qui est livré, entre le départ du mot et le temps qu'il prend pour passer, d'une bouche à une oreille, et qui sait: avec l'écoute... 

 

 

Rien ne suppose que quoi que ce soit puisse être lisse harmonieux, à tout le moins audible. Et rien ne laisse croire qu'une traduction puisse se passer sans ratures, raccrocs, reprises, rehaussement. En un mot : sans dialogue...       

Dire vient, par défaut, en boitant bas, avec un manque de moyens et un refus du masque, pour amplifier l'écho du monde. Non pour établir quoi que ce soit, s'afficher ou glorifier, mais pour entrer dans l'intime et le fragile dans un mouvement qui ressemble à celui des vents, de déplacements sans véritable progression, refusant d'envisager autre chose que de glisser, encore, et de ce mouvement, se miniaturiser et se déployer à la fois.    

Dire, pourtant, c'est agir dans ce décalage entre ce qui est nommé et ce qui se tait, entre l'agir et le penser, la courbe et l'arrivée; entre le son et le souffle, là où se trouve encore logé le soupir ou le bégaiement. 

 

Décalages entre la réalité des êtres, profondeur et complexité, et les images que l'on s'en fait; les petites cages et cadres serrés.

Décalages entre l'être et l'objet, entre ce qui les rend absolument distinct. Et résistance à toutes les forces qui cherchent à les confondre.

Décalages entre les bouts de soi et le soi entier, entre un mot et la phrase. Entre l'immédiateté du vouloir et la part du phrasé, entre une victoire ou la défaite, le désir et la contrainte.

Décalages poussant à exprimer, tout simplement, ce qui n'a pas de nom et ne peut en avoir, ce qui invite à prendre et à laisser et qui, sitôt désigné, à peine effleuré, repart ailleurs, d'un bond, comme un animal de la forêt se glisse hors du faisceau des phares.

Décalage entre le bond et le surgissement, entre ce qui est dit et ce qui appelle, encore.

Décalages entre les palmes et le sang des rameaux.

Décalages.

Conditions de l'être. 

 

 

...............................

www.sylvainthevoz.ch

 

 

 

 

 

 

11:06 Publié dans Littérature | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : décalages, poésie, littérature | |  Facebook |  Imprimer | | |

29/03/2017

Live music

La foule déambule, achète des glaces, se prend en photo, baguenaude, minaude presque. Dans le parc de cette grande ville, il fait beau. Vacances. On a envie de s’approcher des autres en curieux, en êtres hospitaliers qui se connaissent peu mais partagent une même curiosité. Malgré les difficultés de la langue, on arrive toujours à se faire comprendre. Il y a des écoliers, des étudiants, des docteurs. Avec l'aide des mains on arrive à communiquer.    

La foule est composée de gens qui viennent de partout. C’est un grand brassage. Certains viennent rendre visite à leurs proches - ils se réunissent une fois l’an à cette période- d’autres : touristes que l’on reconnaît à leur air un peu hagard et habillement singulier, ont effectué quelques heures d’avion pour venir ici. Tous vont au grand marché pour négocier quelques boîtes ouvragées, des bijoux ciselés, des herbes aromatiques ou des douceurs au miel pour ramener à leurs proches.

Un groupe s’est réuni derrière la fontaine. On s’en approche par curiosité. De son cœur, une musique s’élève. On se sent obligé de s’approcher, comme à la fête de la musique quand ça joue juste dans un coin. Le cercle est resserré. Des enfants sont assis au premier rang. Trois hommes sont posés dans l'herbe en tailleur, jouent: l’un du tambour qu’il serre sous le bras, les deux autres agitant des sortes d’hosties géantes où pendent des grelots. La main, agitée en variant rythme, tempo, porte la percussion. De ces trois-là, je veux dire qu’ils sont habités.

Trois autres hommes sont debout. Dès que quelqu’un veut filmer ou prendre une photo, ils placent leur corps devant l’appareil pour interrompre le film, s’en excusant presque, mais imposant cette mesure avec fermeté à tous ceux qui essaient de prendre une image. On se croirait dans une secte, une tribu aux rites étranges.

Le cercle grandit autour des musiciens. Dire que c’est beau, ce ne serait pas assez. Cette musique prend aux tripes, raccroche à quelque chose d’archaïque et profond. On revit la scène de la nuit des temps: des hommes frappent sur des peaux de bête, chantent des paroles mystérieuses pour des dieux, l’amour, les récoltes à venir ou la mort.

Ces musiciens, personne ne sait d’où ils sortent, ni à quoi ils jouent, pourtant personne ne s’en étonne. Avec leurs gueules d’hashshashins, de poètes, de musiciens errants ; de loubards ou de saints, ils sont au cœur de quelques chose qui rayonne. Ils font de ce moment unique un moment qui ne sera gravé nulle part, ni conservé sur aucun autre support que la mémoire de ceux qui y étaient et n’auraient bougé pour rien au monde. Le cercle grandit encore.  

Un homme aux cheveux gominés portant lunettes noires prend la parole. On ne comprend pas ce qu’il dit. On ne parle pas sa langue, pourtant on s’y sent lié. Après une longue tirade tressée d’alcool, il ouvre l’étui noir d’un instrument, tend au public cette sacoche pour y recevoir une obole : quelques billets bleus et verts chiffonnés, certains déchirés, re-scotchés, rapidement jetés.

La musique reprend. Le rythme est saccadé, hypnotique, et puissamment calme aussi. Les veilleurs, les vigiles, chantent en coeur. Un enfant danse, le public lui lance de l'argent. Il prend un billet dans sa bouche, en souriant, se déhanche. Rires. Les femmes sont présentes. Elles frappent des mains pendant que d’autres hommes chantent. Certains font les fiers, se prennent par l’épaule. Le centre du cercle fonctionne comme un aimant. Les enfants zigzaguent entre les adultes pour en être.

Un homme, à 50 mètres, ne pourrait deviner ce qui se passe là. Il penserait peut-être qu’un marchand a étalé au sol des lunettes de soleil ou des pendentifs, qu’une foule de chineurs se presse pour négocier des breloques.   

Un des vigiles n'a de cesse de tourner la tête de droite à gauche. Oui, c’est pour empêcher quiconque de filmer, mais son regard porte aussi plus loin, comme s’il cherchait de quelle direction allait venir le danger. Il surveille ses petits, tout proche, mais aussi ce qui peut venir de menaçant en lisère. Il a  le teint pâle, les yeux cernés. Un air de chouette chevêche, et demande tout à coup au public de s’asseoir, d'arrêter de taper dans les mains. Les deux premiers rangs s’exécutent. Les autres suivent mollement. Les musiciens continuent à jouer, comme si de rien n’était. Ni plus fort ni plus vite. Ils laissent simplement passer ce qu’ils ne peuvent retenir.

Pourquoi joueraient-ils dans une cave quand ce parc est si beau et le public attentif ?   

Un mouvement, un mot : police. Les musiciens serrent leurs instruments, filent en zigzaguant entre deux rangées. Un vigile va au-devant des hommes à moustache qui le regardent fixement, marchant droit sur lui, talkie-walkie à la main. Comme si parmi toute la foule, c’est à lui seul qu’ils en voulaient. Le public se disperse dans toutes les directions pour faire à nouveau partie de la foule. Quelques-uns restent autour du vigile pour l’appuyer, ou le dénoncer, qui sait….  

A quelques mètres, les marchands continuent de proposer leurs boîtes ouvragées, des bijoux ciselées, des herbes aromatiques et des douceurs au miel pour ceux qui en ramèneront à leurs proches.

Des touristes sourient presque bêtement, léchant des glaces à la vanille ou au safran en commentant le prix qu’ils ont payé, inquiets de savoir s’ils se sont fait arnaquer d'un ou deux francs...

 

..............................

www.sylvainthevoz.ch

13:18 Publié dans Air du temps, Humeur, Littérature | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : musique, culture, voyage, politique | |  Facebook |  Imprimer | | |

12/03/2017

Pourquoi je l'aime

poésie,écriture,silenceJe l'aime, parce qu'elle ne cherche pas à parler la première, ni ne s'oblige à terminer une conversation.

Elle n'a pas besoin de clôture ou de panneaux d'orientation.

Je l'aime, car elle ne se sert pas de la parole comme d'un burin ou d'un marteau, mais comme si elle en était travaillée. Elle est l'outil de la parole, sa propre finalité. Elle ne communique pas, elle délivre. Elle ne convainc pas, elle offre.

Je l'aime, parce qu'elle se laisse travailler par celui qui s'en approche, s'affine à son contact, agrandit celui qui la cherche. Pour sa confiance, sa quête d'authenticité. Parce qu'elle sait se laisser trouver, je l'aime.

Je l'aime, parce qu'elle me donne le sentiment d'être toujours au commencement du commencement, au tout début, et que la source est toujours de biais. 

Je l'aime, parce qu'elle ne cherche ni à dominer ou contrôler, à rameuter ou refuser. Parce qu'elle n'a rien de chiche, de comptable, de rétréci ou rabougri; rien de la meute ou du clan, du badge, du code-barre, ou code d'entrée.

Je l'aime, parce qu'elle n'a ni nation, ni drapeau, ni troupes à son service, mais sert les plus détraqués et démunis: les lunatiques, les sensibles, les rêveurs, les épuisés: nous tous. Parce qu'elle est toujours un don, une gratuité, une présence et une option.  

Je l'aime, parce que la parole ne lui appartient pas. Elle l'accueille seulement, la relaie. Quand elle en est parcourue, tout le monde le ressent, c'est un frisson. La parole la traverse simplement. Elle va son chemin. Elle n'accapare rien.

Elle ouvre sa maison comme si elle s'étonnait qu'on puisse s'arrêter chez elle, y trouver un intérêt quelconque. Elle illumine tout, le plus simple le plus quotidien. Elle a sûrement préparé la table, pris soin de son intérieur, décoré joliment les choses, déposé quelques fleurs sur le rebord de la fenêtre, mais la parole aurait aussi pu ne jamais venir. Parfois elle se moque des maisons trop bien rangées.

Je l'aime, parce qu'elle peut attendre sans impatience et donner sans recevoir. Elle est un souffle, un nid pour l'innomé. Parfois rien ne vient. Ce n'est pas cela qui importe. Elle permet de retrouver ce qui est perdu.  

Je l'aime, parce qu'elle reconnaît les larmes, les rires, les silences, les prières et les insomnies comme le pouls du monde. 

Je l'aime, parce qu'elle sait accueillir et dire au-revoir à la parole sans s'y attacher, comme si elle la connaissait depuis longtemps et ne s'étonnait plus qu'elle vienne ainsi, à petits pas, à bas bruit, comme un oiseau, un animal de la forêt, bouleverse tout parfois. Je l'aime parce qu'elle connaît la profondeur de la perte. Je l'aime parce qu'elle peut tout reprendre, chambouler.

Elle découvre ce qui la visite, à n'importe quelle heure du jour ou de la nuit, avec l'innocence de l'enfant. Elle sait que les horloges des humains n'ont pas le dernier mot sur le temps. Je l'aime, parce qu'elle ne retient rien, ne contrôle pas, ne planifie jamais.

Je l'aime, parce qu'elle connaît la liberté, le vertige et le désir, et qu'elle refuse l'imposition. Elle sait de quoi est faite la peur. 

Je l'aime, parce qu'elle sait dire l'amour, le silence et la mort, qui sont toute la vie.

Je l'aime parce qu'elle sait se passer des mots aussi, se faire note, oscillation, arbre, couleur, ou simple son.

Je l'aime, enfin, parce que je crois qu'elle nous survit, nous dépasse et nous agrandit; parce qu'elle est l'absence la plus présente qui soit. 

La poésie.

 

http://printempspoesie.ch/wordpress

 

Photo : Eric Roset www.eric-roset.ch

....................................................

www.sylvainthevoz.ch

14:38 Publié dans Genève, Humeur, Littérature | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : poésie, écriture, silence | |  Facebook |  Imprimer | | |

28/11/2016

Témoigner pour la vie

images.jpg

A la fondation Michalski, à Montricher, il y a cette incroyable bibliothèque, ces alvéoles pour écrivains en résidence. Là, tout est neuf, de bois et de pierre, bien ancré au pied du Jura, dans le calme et la sérénité, avec un magnifique auditoire creusé dans la bonne terre vaudoise. Un hommage vivant à la culture, aux lettres, et à la civilisation. Trois hommes sont réunis là pour faire mémoire, 20 ans après, du plus long siège de l’histoire de la guerre moderne : celui de Sarajevo (avril 1992-février 1996). Le correspondant de guerre, photographe, Patrick Chauvel, le journaliste de guerre, documentariste, Rémy Ourdan, et l’écrivain Vélibor Čolić.

 

 

 

Le siège /Opsada

chauvel,ourdan colic,sarajevo,guerre,journalistes,culture,mémoire,témoignerCes trois ont traversé et survécu à la guerre. Velibor s’est engagé dans l’armée bosniaque avant de la quitter en jetant sa kalachnikov dans la rivière - il avait peur que s’il la cassait seulement, il soit possible de la réparer pour l'utiliser à nouveau-  Patrick Chauvel, et Rémy Ourdan ont vécu de l'intérieur le siège de Sarajevo et présentent leur film: Le Siège ( The Siege/ Opsada, 2016),[1] imbrication d’images d’époque, de photographies de Chauvel,[2] et des témoignages de celles et ceux qui ont survécu au siège.

Ce film bouleversant montre les Sarajéviens comme résistants, pas comme victimes, pousse à réfléchir sur ce qui leur a permis de tenir dans les pires moments. Les voix racontent l’épreuve, l’horreur de la guerre, les snipers ; ces moments où il faut choisir entre manger sa pomme tout seul dans son coin ou la partager à plusieurs, ce que les gens révèlent d’eux-mêmes dans les moments de péril ultime. Il en ressort une incroyable énergie de vie et de résistance au milieu de l’horreur et du dégoût total. 

 

index3.jpgCulture comme résistance

Montrer les spectacles montés dans les caves, le concert de musique classique dans les cendres de la bibliothèque de Sarajevo, le concours de miss ville assiégée, ces mille et une ironies, blagues, graphismes subversifs, résistances psychiques à la mort qui planait, les doigts d’honneur fait aux snipers. Entendre le choix de cette infirmière qui, au début du siège, allait quitter sa ville, puis demande à descendre du bus, pour y retourner, car on avait besoin d’elle dedans.

Voir cette petite fille courir avec son petit chat dans les bras sous les tirs des snipers. Faire mémoire de tous ceux qui allaient au péril de leur vie chercher un blessé au milieu d’une rue, ou juste du pain au marché. La guerre dans ce qu’elle a de banal, quotidien, de dévoreuse de vie à laquelle il fallait opposer un surplus de vie.  

   

index1.jpgUn film pour rendre hommage

Ce film est une descente abyssale dans une ville en guerre. Une guerre qui arrive du jour au lendemain dans un espace de paix, multiculturel et pluri confessionnel.

Tous le disent : on n’aurait jamais pensé qu’il y aurait la guerre. Et puis, du jour au lendemain, il y a les chars devant toi et les tirs de mortiers. Ce moment surréaliste où ce qui n’arrive qu’aux autres, t’arrive à toi, et que tu es coincé. Et il faut choisir : résister ou mourir, se terrer dans un coin ou affronter.  

Il  y a quelque chose de psychotique dans le récit de ce siège qui commence du jour au lendemain et s’arrêtera de même lorsque la communauté internationale se décidera à frapper les positions hautes des serbes. En une nuit, et un ciel zébré d’éclairs, le calvaire de la cité s’arrêtera. Il aura duré 4 ans, laissé 11'541 victimes sur le carreau, des milliers de blessés. Certains disent que l’arrêt du siège fut un événement tellement surréaliste et qu’il laissa les gens désemparés. Pourquoi ne pas avoir frappé plus tôt, pourquoi si tardivement seulement ? Avec le sentiment d’avoir été soumis à une sorte d’expérience d’enfermement perverse et ultime.

 

La travail de dire

Čolić,[3] Ourdan, Chauvel, parlent de leur travail. De la nécessité de témoigner, d’être comme des petits bruits dans l’oreille des indifférents pour les empêcher de dormir tranquille. Ils sont tenus par l’impératif de raconter. Pourquoi ? D’abord pour ceux rencontrés sur place, pour que leur parole soit portée plus loin, pour qu’au drame ne s’ajoute pas l’indifférence, et à l’indifférence l’oubli.

Parce qu’il y a l’histoire, parce qu’il faut garder trace. Parce qu’ainsi la mémoire, les générations futures, auront accès à ce qui s’est passé. Chauvel rappelle l’exécution d’un jeune homme. Ce dernier était ratatiné contre un mur. Au moment où il a vu l’objectif du photographe, il s’est redressé, a rassemblé ses forces pour prendre une pose fière et digne.. avant de mourir.

Ceux qui crient crient. Les messagers portent les messages. Comment écoutent ceux qui entendent ? 

Aujourd’hui, à Alep assiégée, les troupes du régime syrien reprennent les quartiers est de la ville. Plusieurs milliers d’habitants fuient sous les tirs, dans la nuit de l'hiver. 

 

Jusqu'à quel niveau d’indifférence peut-on aller sans se perdre ?

Fin du film, fin du débat. Čolić raconte une dernière anecdote.  Un suisse avait demandé à l’écrivain argentin Ernesto Sabato, pourquoi l’Amérique latine avait une histoire si chahutée, et la Suisse si peu. L’écrivain argentin répondit : le jour ou Guillaume Tell a raté son fils, la Suisse a perdu sa grande occasion d’avoir une mythologie dramatique.

Que faisons-nous de ce drame d’être dans un pays en paix, stable, heureux et prospère, alors qu’à quelques milliers de kilomètres des humains sont assiégés et humiliés ? Jusqu'à quel point le sentiment d’impuissance empêche-t-il de s'organiser et agir?

Jusqu’à quel point peut-on encore se dissocier de ce qui a été vécu à Sarajevo, ce qui se déroule désormais à Alep, faire comme si notre univers, clos, s’arrêtait aux collines verdoyantes de Montricher, aux premières neiges sur les Alpes.  

Une question lancinante: si nous renonçons à agir là-bas, comment redoublerons-nous d'efforts pour accueillir ici ceux qui sortent de l'enfer,  nous sont tellement semblables, qu’il est parfois difficile de les regarder en face sans honte ? 

  

 

[1] http://www.remyourdan.com/

[2] http://www.fonds-patrickchauvel.com/

[3] http://www.lemonde.fr/livres/article/2016/06/16/velibor-colic-l-illettre-qui-visait-le-goncourt_4951458_3260.html

 

..........................................

www.sylvainthevoz.ch

21/09/2016

Lettre à Christoph Tonini, PDG de Tamedia

Monsieur Christoph Tonini,

J'ai appris avec inquiétude et colère que votre groupe Tamedia, plus grand groupe de médias privé de Suisse, chiffre d'affaire de plus d'un milliard, dizaines de millions de bénéfice chaque année[1], avait planifié des réductions de postes dans les journaux de la Tribune de Genève et du 24h, dans le cadre d'une restructuration planifiée de ces deux titres romands.

 
Vous ne pouvez ignorer que ces titres sont d'une grande importance pour la vie citoyenne, démocratique, participative, de notre pays. La liberté et qualité de la presse, principe de base des systèmes démocratique reposant sur la liberté d'expression et la liberté d'opinion, est pareil à l'air que l'on respire.

 

Comment interpréter votre décision de virer des journalistes alors que votre groupe réalise depuis de nombreuses années de confortables bénéfices ?

 

Votre salaire annuel en 2015? 6 millions! Augmentation de 100% en une année! Cela fait de vous l'un des patrons les mieux payés de Suisse. Cette promotion a été obtenue avec la bénédiction de votre conseil d'administration: "On peut se demander si c'était justifié, mais nous nous sentons à l'aise avec ce chiffre, vu qu'il s'agit d'une exception»... vous n'aviez "que" 3 millions de salaire l'année précédente. Qu'en sera-t-il en 2016 ? Vous allez envoyer votre fiche de paie aux employé-e-s virés, pour les remercier d'avoir arrondi vos comptes sur leurs dos ?[2]

 

Votre plan ? Continuer à investir les juteux bénéfices réalisés notamment grâce à vos sites (jobup, ricardo, doodle, etc.,) ailleurs que dans la presse, et soumettre celle-ci au même régime de sur-rentabilité en virant des journalistes. Finalité : toujours plus d'argent pour l'argent.

 

Votre responsabilité, en terme d'accès à l'information, s'arrêterait-elle sur la barrière de rösti ?

 

Par ces coupes, visant uniquement des titres en Suisse romande, vous laissez entendre que la Suisse allemande est soumise à un traitement différenciée.

Pendant que sont dégommés, à la kalachnikov, des journalistes en France, et dans le monde, qu'on loue avec raison, l'importance pour la démocratie de la liberté d'opinion, dans une époque où l'ignorance et la peur nous menacent, vous avez fait des petites listes pour rayer des emplois au nom des courbes de bénéfices et par obéissance aveugle aux taux de rendement maximum.


Par la planification de ces coupes, quand bien même vous vous targuez d'en être l'un des garants, vous incarnez une menace pour la démocratie. Par la manière dont vous menacez les travailleurs et travailleuses, faisant planer parmi ceux-ci le doute sur l'identité de ceux qui seront frappés, vous exercez aussi un jeu malsain. Fragiliser les travailleurs, les mettre en rivalité, espérant probablement qu'ils craqueront, est un jeu sadique.

Mais surtout, c'est une aberration économique de se passer de gens formés, compétents, connaissant le milieu dans lequel ils travaillent, pour un modèle dépassé d'économie virtuelle. La violence a plusieurs visages. Par l'annonce de ces coupes, vous montrez que vous en êtes, ni plus ni moins, l'une des facettes, tout respectable que soit votre CV. Un journal n'est pas un arbre que l'on élague et les gens des branches que l'on coupe. Le tissu économique genevois ne vous remercie pas.

Qu'est-ce qui vous fera reculer ? La pression populaire, politique, votre possible dégât d'image. Ainsi je vous écris, et relaie ci-dessous l'appel lancé par les journalistes à le faire. Puisque vous ne comprenez que le langage de l'intérêt, vous faire entendre qu'il est dans le vôtre de renoncer à ces coupes.

Monsieur Tonini, lâchez plutôt l'un de vos millions, plutôt que de virer des travailleurs genevois!

Ne déclarez pas la guerre à ceux qui écrivent, nous informent et nous renseignent, nous avons besoin d'eux.

 


Sylvain Thévoz

 

 

L’appel à Tamedia

(que vous soutenez, à renvoyer à appel.tamedia@gmail.com)

 

Que restera-t-il de de l’information, culturelle, économique, politique, sportive, dans les cantons de Vaud et de Genève ? Comme nous l’avons appris, Tamedia, propriétaire de 24 Heures et de la Tribune de Genève, prépare une restructuration des deux titres romands, avec à la clé la suppression probable de dizaines d’emplois et une baisse certaine de la qualité de l’information. A terme, c’est la disparition pure et simple des deux titres de presse, relais des activités socio-culturelles et de la vie économique et politique de nos régions, que nous craignons.

 

La Tribune de Genève et 24 Heures se retrouvent aujourd’hui dans une situation difficile. Mais nous savons aussi que TA-Media réalise de consistants bénéfices. Dans ces circonstances, il est du devoir d’un grand groupe tel que le vôtre, en situation de quasi-monopole en Suisse romande, d’y maintenir la qualité de l’information. Et pour cela d’y maintenir l’emploi et de s’engager fermement pour la pérennité de la presse romande.

 

Nom, fonction, domicile :

Votre propre commentaire (si vous le désirez):

...........................................................

 

[1]http://www.tdg.ch/economie/tamedia-baisse-22-benefice-net/story/31656108

https://www.letemps.ch/economie/2016/03/15/tamedia-degage...

[2]http://www.24heures.ch/economie/entreprises/Tamedia-a-ben...

 

.................

www.sylvainthevoz.ch

19/09/2016

Un livre est-il une banane ?

Un livre est-il une banane?

Oui, répond Philippe Nantermod[1], conseiller national PLR, car les deux se consomment... Et il revient à l'acheteur, selon lui, de faire ses libres choix pour se les procurer. Si l'on n'y prend garde, le monde appauvri des libéraux nous ramènera bien vite à l'époque des cavernes... quoique... les Hommes de Cro-Magnon, eux, avaient Lascaux.

La concurrence des grands groupes, les monopoles des diffuseurs, la force du franc suisse, les possibilités d'achat à prix cassé menacent l'existence même des petites librairies. Le marché n'est ni libre ni équitable. Quand certains peuvent négocier des achats de gros, voir court-circuiter les intermédiaires en s'approvisionnant directement chez les producteurs français, négocier les loyers d'immense surfaces commerciales, d'autres, plus petits, vivotent avec des loyers trop hauts et des charges administratives identiques. Le marché ne s'auto-régule pas. Sans mesures spécifiques, et cas particuliers, il désavantage les acteurs de plus petit taille qui n'arrivent pas à suivre sur les volumes des ventes ou les rabais consentis aux grands groupes.

Les librairies locales sont un bien collectif

Les librairies locales font vivre un réseau d'acteurs culturels et/ou économiques locaux : imprimeurs, éditeurs, auteurs. Ils permettent, par l'organisation de lectures publiques, de faire entendre des voix que l'on n'entendrait pas ailleurs, soutiennent la micro édition, l'émergence de nouveaux écrivain-e-s. Ce sont de micros agents culturels qui bénéficient directement aux circuits courts de l'économie locale. Leur garantir des conditions d'existence est une question de politique culturelle, pas uniquement de choix individuels de consommateurs. Et puis, pour le client, avoir le choix d'aller dans des lieux avec un service personnalisé, un-e libraire qui le connaît bien, l'aide à choisir, est un rapport humain important. On se plaint que les jeunes ne lisent pas assez ? Que la langue se perd? Conserver des lieux intéressants, humains, de dialogue, de curiosité et de rencontre, est important pour initier les nouvelles générations aux livres, à ceux qui les font, et ainsi leur présenter des modèles et des métiers de proximité. Pour les aînés: des lieux intergénérationnels, pour les plus petits: des lieux enchanteurs. Et toujours: la possibilité d'y passer gratuitement, d'y flâner, d'y rêver. Non, on n'entre pas de la même manière dans une librairie que dans une banque, il ne s'y passe pas les mêmes interactions sociales.   

Le monde se divise en deux. Ceux qui pensent qu'un Lidl ou une librairie c'est la même chose. Et les autres, qui refusent que tout soit ramené uniquement à la valeur marchande des choses.

 

Vers la fermeture de la librairie du Parnasse?

A Genève, les librairies Forum, Artou, Panchaud et Descombes, la librairie du Musée d'Art et d'Histoire, entre autres, ont dû mettre la clé sous le paillasson ces dernières années. Pas par manque de clients ou de lecteurs, mais bien souvent à cause de loyers excessifs.

En 2012 une très large majorité en Suisse romande a voté pour le prix unique du livre. A Genève, 66% des citoyen-ne-s ont voté pour ! Leur message était clair : nous voulons un prix unique pour des livres moins chers et nous voulons préserver la spécificité du livre comme bien culturel. Nous sommes les 66%, il est indécent que les librairies tombent comme des mouches et que la volonté populaire ne soit pas respectée.

Non, un livre n'est pas une banane. 

Une librairie qui meurt, c'est un fast-food ou un kebab de plus. La diversité culturelle est une force sociale. Préservons-la. Défendons-la.

librairie,culture,marché,social,échanges,création,vivre ensemble,parnasse

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

[1] http://www.rts.ch/play/radio/forum/audio/les-petits-libraires-sont-ils-condamnes?id=8007107

 

...................

www.sylvainthevoz.ch

05/09/2016

Burqa de chair

images.jpgEn 2011 paraît le livre posthume de Nelly Arcan (née Isabelle Fortier) Burqa de chair. L’auteure s’est pendue peu de temps avant la sortie de celui-ci. L’auteure québecoise de : Putain (2001), Folle (2004), A ciel ouvert (2007), Paradis clef en main (2009) (posthume lui aussi), en finit avec la vie à trente-quatre ans dans son appartement montréalais (septembre 2009), après plusieurs tentatives qu’elle raconte sans fard (Nelly avait chuté de sa pendaison, était tombée en bas de l’élastique, qui n’avait pas supporté le poids de son corps et se secouait comme un damné). En 2011, Nelly ne se loupe pas et met un point final à une existence intense et douloureuse.[1]  

Burqa de chair est préfacé par Nancy Houston. Elle met en exergue la dimension philosophique d'Arcan, son talent d'écrivaine, et, dans l’accueil de la souffrance, une grandeur qui touche à la mystique. L'écriture percutante d'Arcan dénonce le traitement imposé à son corps et  parle « des images comme des cages, dans un monde où des femmes, de plus en plus nues, de plus en plus photographiées, qui se recouvraient de mensonges, devaient se donner des moyens de plus en plus fantastiques de temps et d’argent, des moyens de douleurs, moyens techniques, médicaux, pour se masquer, substituer à leur corps un uniforme voulu infaillible, imperméable ».

La Burqa de chaire occidentale

Ce qu'écrit Arcan : les femmes occidentales se recouvrent d’une burqa de chair. Acharnement esthétique, opérations, hantise du vieillissement. Sa voix féministe dénonce l’emprise de la domination masculine sur les corps des femmes et la comédie sociale, qui exige à chacun-e de tenir son rôle, se voiler la face, se modeler les seins, pour parvenir à continuer à aller de l'avant sans perdre pieds.Elle l’a vécu, à fond, dans son rapport aux hommes, au sexe, aux medias.

Arcan fait retour sur son enfance, « c’était le bon temps de la beauté non faite de canons, la beauté non imprégnée du sexe des hommes, celui de la facétie, de l’autodérision où l’on se trouve à son aise devant les traits de son visage qui deviendront un jour ingrats ; c’était le temps où ça fait plaisir de s’enlaidir, pour rire ; c’était le temps d’avant la dramatisation du visage où tout est à remodeler, le temps d’avant le temps de l’aimantation, du plus grand sérieux de la capture des hommes. »

Car la vérité de la rencontre avec sa personne, hors canons, hors étalons de beauté, est périlleuse, et l'affirmation de soi risquée, voire mortelle.

Arcan face au pouvoir masculin

Nostalgie du monde de l’enfance, visitation de son rapport à ses parents et irruption de la sexualité, Arcan fait l'inventaire des problèmes de poids, de l’anorexie, de la peau trop graisseuse, puis du désir. Elle revient sur l’humiliation subie lors d’un talk-show en 2007. Putain, autofiction, s’est vendu à des centaines de milliers d’exemplaires, a été nominé pour les prix Médicis et Fémina, elle est quelqu'un, une écrivaine à succès... mais non, elle n'est personne. Devant 2 millions de spectateurs, dans sa belle robe décolletée, elle encaisse les railleries de l'animateur qui la rabroue et l'accule au rang de prostituée. L'homme exerce à plein sa domination masculine, la connerie du dévoilement télévisuel. Elle écrira plus tard : « La haine contenue dans ces questions lui entama le visage, qui s’ouvrit comme un livre où son âme s’était donnée à lire, péché télévisuel entre tous. Etre lue en dehors du jeu, en dehors du théâtre, en dehors du cinéma, revient à être humiliée, à laisser échapper de soi les articulations de la décontenance derrière l’opacité, l’aristocratie du masque social. Elle perdit la face tandis que son décolleté remontait à la surface. »

Nelly Arcan avait raison. Il n'y a pas besoin de tissus pour être sous burqas. Les corsets sont bien serrés, qu'ils soient visibles ou invisible. Et il semble bien "pratique" de désigner les burqas des autres pour passer les siennes sous silences ; de céder à l'hypocrisie, au harcèlement de rue, aux inégalités salariales, aux violences conjugales, à la violence institutionnelle la place que l'on dénie à un bout de tissu censé incarner à lui tout seul l'entier d'une domination.   

31laMRNThJL._SX334_BO1,204,203,200_.jpg

Pour Noël : une nouvelle paire de seins ou un menton qui déchire ?

Durant la période des Fêtes de noël, les chirurgiens plastiques opèrent trois fois plus que le reste de l'année. "Désormais, la chirurgie plastique concurrence le sac Gucci ou les chaussures Manolo sous le sapin. Les redressements de poitrine, les abdominoplasties, les liftings et les lipposucions sont ainsi particulièrement prisées.[2] Alors quoi, le fait de déposer un voile sur sa tête serait le fait de la domination masculine... tandis que celui de se refaire les seins, le nez et les fesses, de se mettre des blocs de silicone dans le corps, celle d'une émancipation joyeuse?

Si nous décidions, ici et maintenant, de faire la chasse aux voiles, ne faudrait-il pas les soulever tous, et identifier ce qui les relie entre eux, plutôt que de faire croire que c'est sous le petit bout de tissu et nulle part ailleurs que se cache la violence et la domination?

 

 

En finir avec tous les pouvoirs masculins dominants

Quand est-ce que, homme, femmes, gros, petites, poilues, pourront s’habiller ou se déshabiller comme ils et elles l’entendent, se voiler ou ne pas se voiler comme elles le désirent, non pas selon des critères politiques, industriels et financiers, tordus d’une majorité masculine visant à asseoir plus fortement domination et profit ?

Arcan avait raison : la burqa de chair est liée à l’impossible défi d’être soi-même dans un monde d'apparence. 

Nous devons en finir avec les pouvoirs masculins dominants.

Ni burqa de chair ni burqa de tissu ou burqa de pensée, mais liberté d’être! 

Alors tous les voiles tomberont d'eux-mêmes... et chacun-e sera libre de porter ou non le sien: de silicone, de flanelle, comme il l'entend et l'a décidé.

 

[1] www.nellyarcan.com

[2] http://www.24heures.ch/suisse/Pour-Noel-les-Alemaniques-s...

 

 

...................

www.sylvainthevoz.ch

14:26 Publié dans Air du temps, Humeur, Littérature | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : arcan burqa, chirurgie, chair, occident | |  Facebook |  Imprimer | | |

21/08/2016

Heureux ou pas, Europa

Pas l'Europe économique[1], l'Europe politique, pas l’Europe technocratique, l’Europe mécanique, pas l’Europe des clics, du toc du fric. Pas l’Europe forteresse, des cimetières marins, cales sèches. Pas l’Europe des bourses, des blocs, des pieds d’argile avec jolies baskets, des bunkers et frontières. Pas l’Europe sans fenêtres, sans passe partout. Pas l’Europe des routes barrées, barbelés et centres de tri, sans champs de luzerne et de blé. Pas l’Europe des lieux de rétention, des satellites sans soleils, des usines de viande, de la jungle de Calais, et au cœur : plus rien.[2]

Pas l’Europe des pinèdes coupées, des vallées sans issues, des chiens à trois pattes, des lignes à grande vitesse, des rondins retournés. Pas l’Europe sans antennes mystiques, sans tiges souples et bourgeons. Pas d’Europe sans horizon, pas d’horizon sans ascendance, pas d’ascendance sans recueillement. Pas d’Europe sans désir commun, pas de désir sans amour, pas de lumière sans regard intérieur. Pas l’Europe du néant, sans base ou sommet, balançoires libres.    

Pas l’Europe des cœurs cuits. Pas l’Europe des mineurs sans accompagnants, des docteurs qui font le ménage, des ménagères abusées. Pas l’Europe centralisée, aux étoiles effilées, aux étoles étourdies, sans Erri De Luca. Pas l’Europe des écrans, des oiseaux nucléaires, des graphiques abstraits.

Pas l’Europe fin de siècle, négationniste, du c’était mieux avant, maintenant on retourne en arrière. Pas l’Europe du reflux. Pas l’Europe néocoloniale, style 2035 qui répète cent ans après, du balais.

Pas l’Europe suprématiste, neurasthénique, sexiste. Pas l’Europe lepéniste, capitaliste, productiviste. Pas l’Europe antisémite, islamophobe, raciste, de l’inimité et du repli. Pas l’Europe matérialiste et brutale, nationaliste, du bug du rot de l’UDC, de la colique, à la presse anémique.

Pas l’Europe qui bégaie. Pas l’Europe militaire, va-t-en guerre donc ailleurs, aux œillères, effrayée, épileptique. Pas l’Europe des tiques, de la meute et mimétiste, des hamsters, des ghettos.

Pas l’Europe de la bouffe lyophilisée, des cartons renversés, des abattoirs glauques, des centres commerciaux et des gares de triage : casinos et cloisonnements. Pas l’Europe qui répète et s’enraie. Pas d’Europe sans ciel bleu, sans merles et guirlandes. Pas d’Europe sans heureux, pas d’heureux sans Europa, pas d’Europe sans changement de rythme, sans Char ou Eluard. Pas d’Europe sans poésie, sans rêve et nuits fleuries, sans graines et sans semis, sans Pavese Pessoa Pasolini, sans héritage ou futur. Pas d’Europe au présent, sans le souffle, amis.


Pour l’Europe du oui, de l’esprit et du cœur. Pour l’Europe du rythme inspiré, du partage et du risque naïf. Pour la gentillesse puissante, la tendresse des bêtes, les cadenas ouverts.

Pour le sel sous les pieds, pour l’huile dans les paumes, le don sans partage. Pour l’Europe des paroles sensibles, des murmures à l’accueil, l’Europe des livres, des bibles, des Corans, des rouleaux de méditation et portes ouvertes.

Pour l’Europe d'Ernst Bloch, colorée et métisse. Pour l’Europe des lynx, des abeilles et des ours. Pour l’Europe de la ruche, humaniste. Pour l’Europe créative qui débute au pollen, à la craie. Pour l’Europe de l’amour, des ermites, du silence, des refuges et des ponts.

Pour l’Europe passionnelle, sensuelle. Pour Europa ou pas, la large joie. Pour le cri primal, les sangles levées et la bride abattue, l’Europe échevelée.

Pour l’Europe des chamois sur la neige, des cairns et cailloux retournés. Pour l’Europe des bisses, des racines et des sèves, des saisons et poussées, des épis et brioches braisées.

Pour l’Europe des levains, des matsoths et kebbés, des ressources et des fleuves. Pour l’Europe solidaire, pour l’union des clochers, minarets, synagogues et cabanes hauts perchés.

Pour l’Europe communion, au respect de chaque nom.

Pour l’Europe solaire, ceintures en peau de bête, bras-dessus bras-dessous et bals musette. Pour l’Europe des mies de pain, des mains nues, des hérons cendrés, du refrain des marées. Pour l’Europe de l’intranquille et du chant, du ressac des courants, du désir de chêne.

Pour l’Europe du risque, du souffle et du troc. Pour l’Europe des braises, du braille et des guides. Pour les pièces retournées, la mendicité large et l’échange des fous. Pour le bonheur simple.

Pas d’Europe sans ciel bleu, sans merles ni guirlandes. Pas d’Europe sans heureux, pas d’heureux sans Europa, pas d’Europe sans changement de rythme, sans Char ou Eluard. Pas d’Europe sans poésie, sans rêve et nuits fleuries, sans graines et sans semis, sans Pavese Pessoa Pasolini, sans héritage ou futur.

Pas d’Europe au présent, sans le souffle, amis.

                                                  

                                                                                                    Sylvain Thévoz

 

[1] Texte paru dans  :Parler de l'Europe, en Suisse. Un projet de Art et Politique. Avec une mosaïque de contributions. Pour la Romandie : Heike Fiedler, Daniel de Roulet, Marina Skalova, Antonio Rodriguez, Silvia Ricci Lempen, Max Lobe, Eugene, etc.

http://marignano.ch/pagina.php?1,0,0,0,2016

 

[2]Zbigniew Preisner, Song for the unification of Europe

https://www.youtube.com/watch?v=gBcwcMFNvsA

 

...........................

www.sylvainthevoz.ch

18:21 Publié dans Air du temps, Littérature | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : europe, littérature, poésie, principe, espérance | |  Facebook |  Imprimer | | |

29/07/2016

Où va le feu ?

 

Pourquoi a-t-on tant de noms pour nommer les vents

et si peu pour les feux ?

 

IMG_0932.JPG

Que désire le feu du bois

Qu'a compris l'eau du feu?

 

  

Dans ces têtes un feu de savane.

Qui prends-tu pour exemple ?

 

 

 

Le sourcier cherche sa baguette

Un verre d'eau est déposé sur la forêt brûlée

Discours larmoyant paroles cassantes  

Le Canadair s'attarde sur les grillades du dimanche

Les caméras sont enfumées.

 

L'encre n'est pas encore sèche 

Ils en remettent pourtant une couche

Avant l'heure de tombée

Que disent les corps sans tête ?

(Be/headed, dans sa double acception: être décapité / être dirigé).

 

Chassez le Pokémon

il revient au galop.

 

Où va le feu qui vient

Et la flamme quand le feu est parti? 

 

La femme mijote dans sa rage

brûle son pot-au-feu 

6 mois au frais

qui menace la forêt? 

 

Un tel texte !

une forêt coupée pour 500 signes

espace compris.

 

Pourquoi les allumettes sont dans la poche 

faites de souffre et de bois pareillement

et allument indistinctement

la cuisinière pour manger et le feu cuisant ?

 

Qui se nourrit d'une seule main

de mie de feu et d'étincelles ? 

 

Pour le feu sauvage sur ta lèvre

le fruit frais d'un baiser

dit le Christ.

 

Dans la cendre ou le doré du pain 

avec l'âcre écoeurement le dégoût 

la pulsion du reviens-y 

...

c'est là je crois que le feu va.

 

 

621262Satuesanstetegortyn.jpg

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

..............................

www.sylvainthevoz.ch

 

 

 

 

 

 

19:21 Publié dans Genève, Humeur, Littérature | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : feu, forêt, cercle, littérature, papier, miroir, bachelard, psychanalyse | |  Facebook |  Imprimer | | |

27/07/2016

D'où est parti le feu ?

 

D'où est parti le feu?

Quelle pente a-t-il remonté, quel fossé sauté, quelles brindilles l'ont fait pétiller, quel combustible a-t-il trouvé en chemin?

 

D'où est parti le feu?

De l'envie de se réchauffer ou de consumer.

De l'inconscience, de l'ignorance, du désir de nuire ou de la pure folie pyromane?

 

D'où vient la pure folie pyromane ?

Du bois dont elle se chauffe.

 

D'où vient ce bois ?

De feu le désir. 

 

Qui a lancé la cigarette, renversé le bidon, frotté sur les jantes, délaissé les papiers, basculé les poubelles, retourné la brouette, brusqué les cendres, soufflé sur les rubis, omis d'agir après le barbecue, s'est endormi.

Qui a juste pissé à côté, et n'a rien fait ?

 

Tout ce qui est rouge ne brûle pas.

Le coeur de la pastèque, le sirop de grenadine, les sorbets de framboises, sont ignifuges.

Mais l'engrais, l'ammoniaque, et le carbone sont explosifs.

 

Qui s'est moqué des pins et des mélèzes pour construire la route, établir sa villa, la piscine chlorée.

Qui a pompé la source, a fait craquer l'écorce, autorisé le trajet du trax ?

Qui s'est moqué de la forêt, a mis du bitume sur la mousse, de la résine sur ses tartines ?

Qui a dit: je ne tomberai pas dans le panneau, nos grands-pères sont morts, vive le pétrole, le nucléaire et le microprocesseur ?

 

Les abeilles ne pollinisent plus rien

La sécheresse est un signe

Qui se soucie des fourmis?

 

Un incendie est maîtrisé, un autre se prépare.

D'ailleurs ou du dedans.

 

Qu'est-ce qui épuise le feu. Qu'est-ce qui le nourrit. Qu'est-ce qui l'éblouit ?

Une brise. Un souffle. Tes lunettes.

Le trajet d'un orage. Un chien policier. Le silence profond.

 

Qui nettoiera la place, arrosera sous les arbres, nourrira les jeunes pousses?

Qui désherbera, donnera sépulture aux vieux cèdres, éclaircira la clairière, donnera un nom au ruisseau ?

 

Les oiseaux perdent des graines en vol

Les sangliers s'enivrent de nuit

Au printemps les vieux nids se rafistolent

Les racines tordues sont aussi des terriers

Le feu : fruit du travail des hommes

 

Toujours plus de pompiers.

Trop peu de gens pour prendre soin de la forêt.

 

 

..............................

www.sylvainthevoz.ch

 

11:23 Publié dans Genève, Humeur, Littérature | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : feu, forêt, littérature, bois, pyromanes, pompiers | |  Facebook |  Imprimer | | |