sylvain thévoz

16/07/2017

La vie est un long trek tranquille

Ce n'est pas parce que c'est juillet que j'écris plus serré ou plus juste. Ce n'est pas parce que les enfants rient que je suis satisfait. Ce n'est pas quand les gens applaudissent que le mot est formé. Ce n'est pas sans la main que se forment les blés. Les paupières sont épaisses. Les voiles sur les têtes légers. Ce n'est pas sur l'écran qu'est le masque. Beaucoup de respirations au tuba dans le bus. Je peux écarquiller les yeux ou faire semblant. Les épis sont levés pour la moisson. C'est dans le silence que le silence est donné.

Ce ne sont pas les sourcils froncés qui rassemblent. Ce ne sont pas les yeux baissés qui composent la vérité. Dans les paumes, il y a l'encre et le nom. Ce ne sont pas ces mains là qui ont pesé. Ce n'est rien de visible qui soutient. Ce n'est rien d'innommable qui peut calibrer.

Ni bandeau ni balance, ni juge ni collier. Ce n'est rien de fragile qui pourra s'affaisser. Ce n'est pas à la douane que je peux demander. C'est à la clairière où se tiennent les ruches.   

Ce n'est pas cet été que je vais sautiller. Ce n'est pas cet hiver que le bois brûlera. Ce n'est pas dans la nuit que les chats se reposent. Le lait qu'ils lapent est de pluie et de mousse. Ce n'est pas la puissance qui fait rouler les dés. Ce n'est pas le hasard qui ordonne les biches. Ce n'est rien de dicible ou visible qui met en mouvement.

Ce n'est pas assis que l'on peut s'accorder. Ce n'est pas sans sourire que l'on peut découvrir. Les obstacles sont intérieurs. Ce n'est pas la vitesse qui fait tourner la roue. Le tapis roulant ne change rien au paysage. Ce n'est pas par le don que je peux recevoir. Ce n'est pas faute d'avoir essayé. Le vieil homme s'est levé.

Ce n'est pas dans le nom qu'est l'accent. Ce n'est pas à la source que la soif est crée. Ce n'est pas sur la photo qu'est le signe de l'oiseau. Ce n'est pas l'appeau qui appelle, le chasseur qui conserve la trace. Le dernier mot est celui qui s'efface. Le premier creuse le torse et referme le poing.

C'est l'image qui compte, c'est le sucre qui pèse, c'est la langue qui lie, le prix à payer.

La vie est un long trek tranquille.

 

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28/05/2017

Ma rencontre avec un coucou de l'apocalypse

Tu es sous une tente rouge et devant toi une table. Et sur cette table des papiers et devant un jeune homme qui te regarde fixement, tout droit, et sans bonjour ni salut, dit : le monde est pourri, il n'y a rien de bon qui en sortira. Regarde, des attentats partout, des enfants qui meurent partout, et les religions qui foutent le bordel entre les gens partout, et ça c'est à cause des migrants surtout et des gens qui viennent d'ailleurs et nous prennent notre boulot et notre sécurité, et des gens comme vous qui ne dites rien et quand vous dites quelque chose, c'est pour ne rien faire. Les musulmans, les arabes, les pédés, c'est ça qui nous fout en bas, et la finance mondiale et le coca tiède et l'impérialisme chinois et les pizzas surgelées, il dit.

Il assène cela comme un fanatique au noviciat, un mec sous drogue mais pourtant sans ciller, pareil à un coucou qui sort sa tête de sa cabane pour piailler, que l'on aurait remonté jusqu'à ce que le ressort soit prêt à péter mais qui va toujours tout droit, toujours dans la même direction, inflexible, sûr de ce qu'il dit (qui semble pourtant la vérité d'un autre), certain de ce qui sort de sa bouche (même s'il ne semble pas la contrôler) avec une responsabilité du monde toujours dans les bras d'un autre, jamais de la sienne. 

S'il ne t'avait pas parlé, peut-être bien que quelque chose en lui aurait cédé ou explosé, tellement ça semble comprimé sous ses côtes et dans sa tête. Il sort le cou de sa cabane et le rentre vite dedans. Comme s'il avait peur aussi. Très remonté. Très effrayé. Il parle encore, jusqu'à ce que le mécanisme ralentisse petit à petit. Alors, ça file moins droit, et il y a de l'espace qui se fait. Tu l'écoutes, cherches à placer un peu de silence et comprendre. Comme il a pu se vider, peut-être est-il possible de dialoguer maintenant.

Tu as cette image du robinet que l'on ouvre après un long moment sans utilisation. Il en sort de l'eau rouillée et sale durant un bon moment avant que l'eau potable ne revienne.

Hé, mais pourquoi ce jeune gars dit tout cela. Hé, mais pourquoi il a besoin de te le dire à toi, si tout est pourri, que le monde dont il parle il ne le connait pas  - de toute évidence, on n'en fait pas le tour en 10mn- , et que ceux qu'il évoque, il les a à peine rencontré (à part ce qu'en disent les écrans qui lui en donnent une image déformée). Ce qu'il connaît de première main est effectivement vaseux mais se trouve sur ses yeux : la crasse que les écrans charrient, l'éloignant de lui, incriminant d'autres. 

Son image déformée et catastrophiste du monde, il s'engage à te prouver scientifiquement qu'elle est exacte, que c'est comme ça, que c'est pourri et foutu, accusant les sodomites, les moutons noirs, les nez crochus, le mauvais vin, les heures de fermeture des magasins, et surtout, avant toute chose, les Migrants (en gros : tous ceux qui ne sont pas d'ici mais quand même pas en provenance d'un pays avec un gros PIB, faut pas déconner). Parce que c'était mieux avant, quand le monde était intact et pur et préservé (juste après l'extinction des mamouths), beaucoup mieux lyophilisé.

Il empile des colonnes de mauvaises nouvelles et de chiffres tronqués sur son boulier d'apocalypse, formant une structure plus précise et complotiste que la plus parfaite des oeuvres de Michel Ange. Il parle des fémurs de vieilles dames brisées, des enfants à qui on coupe des bras pour mendier, et même des arrêts cardiaques au moment de l'orgasme... pour dire combien le monde est cruel.

Mais pourquoi a-t-il tellement besoin de le dire, pourquoi sa vérité ne lui suffit-elle pas pour vivre? Il commence à s'essouffler. Tu glisses : 

- Hé, mais tu parles de quoi en fait ?

- Eh mec je te parle de la misère du monde et de tous ces enfoirés là qui me laissent de côté.

- Hé, mais pourquoi tu commences pas par ça : "ces enfoirés là qui me laissent de côté", et cherches où toi tu veux aller, plutôt que de délirer sur le chemin des autres?

Il repart pour une boucle, répétant ce que disent ses sites de prédilection, fait du copié coller avec des vérités, du pliage et des origamis avec Closer, l'Equipe et 20mn mixés. A part son copain Abdel, tous les autres sont pourris délinquants ou criminels, et le moindre geste d'entraide semble s'être définitivement retiré de ce monde, ne laissant qu'un horizon carbonisé sur lequel on se demande encore comment le soleil peut se lever et le soir basculer sans que le feu ne se répande partout, et surtout comment lui peut encore respirer, se savonnant le matin avec un discours de l'UDC, pour s'endormir le soir avec un prêche de Dieudonné en guise d'oreiller.

- Parce qu'il faut que l'on soit en insécurité pour être bien cadré ?

- Quoi ?

- Parce qu'il te faut une menace extérieure, que l'hostilité la pourriture et le mal soient toujours ailleurs qu'en toi ?

- Tu déconnes mec, tu es un cinglé et je vais te casser la gueule si tu continues à m'insulter.

 

Mais hé, il lui vient une idée. Si pour sûr on va vers l'apocalypse, la destruction généralisée, il se pourrait bien, oui, il se pourrait quand même, voire, il se pourrait malgré tout, qu'il y ait encore un été et des cerises et du basilic sur le marché, et même des piscines ouvertes, allez, et de la bière fraîche l'été dans les parcs, et ça, ça le fait sourire largement. Oui ça, ça le fait rêver ...

 

- Hé, mais pourquoi tu parles toujours des autres et jamais de toi, de ce que tu veux faire, et de ce qu'il te manque dans ta vie pour désirer ? 

- Mec, j'aimerai posséder ce que je crois que mon voisin a, ou retrouver ce que je croyais avoir, c'est mon droit. 

- Et pourquoi tu me le dis à moi, et commences pas à le chercher ?

- Parce que je ne sais pas par où commencer, bordel, ni comment, ni même avec qui. Parce qu'à part Abdel, avec qui je dors le soir collé - et encore il ronfle- je n'ai pas de proche, et que c'est quand même plus simple à vivre blindé, qu'exposé en affrontant cette vie là en l'empoignant sans savoir ce qui va arriver ni même le contrôler, okay? Au moins les murs, ça permet de cacher l'horizon. L'ouverture, ça fait flipper.

- Et si tu restais un moment pour boire un café et en discuter? Je trouve pas mal ce que tu racontes.

- Hé mec ouais, je veux bien. De toute façon, là, je n'ai rien d'autres à faire que de te parler, et si ça peut t'apprendre quelque chose et t'aider, je veux bien essayer... 

 

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10/04/2017

Décalages de Pâques

décalages,poésie,littérature

Dire, c'est décaper.

C'est être décentré par le décalage entre ce qui est montré et ce qui est vécu, ce qui est articulé et ce qui est mâché; entre ce qui est cherché et trouvé, ce qui est mis sur la porte et ce que les invités y lisent, ce qui est commandé et ce qui est livré, entre le départ du mot et le temps qu'il prend pour passer, d'une bouche à une oreille, et qui sait: avec l'écoute... 

 

 

Rien ne suppose que quoi que ce soit puisse être lisse harmonieux, à tout le moins audible. Et rien ne laisse croire qu'une traduction puisse se passer sans ratures, raccrocs, reprises, rehaussement. En un mot : sans dialogue...       

Dire vient, par défaut, en boitant bas, avec un manque de moyens et un refus du masque, pour amplifier l'écho du monde. Non pour établir quoi que ce soit, s'afficher ou glorifier, mais pour entrer dans l'intime et le fragile dans un mouvement qui ressemble à celui des vents, de déplacements sans véritable progression, refusant d'envisager autre chose que de glisser, encore, et de ce mouvement, se miniaturiser et se déployer à la fois.    

Dire, pourtant, c'est agir dans ce décalage entre ce qui est nommé et ce qui se tait, entre l'agir et le penser, la courbe et l'arrivée; entre le son et le souffle, là où se trouve encore logé le soupir ou le bégaiement. 

 

Décalages entre la réalité des êtres, profondeur et complexité, et les images que l'on s'en fait; les petites cages et cadres serrés.

Décalages entre l'être et l'objet, entre ce qui les rend absolument distinct. Et résistance à toutes les forces qui cherchent à les confondre.

Décalages entre les bouts de soi et le soi entier, entre un mot et la phrase. Entre l'immédiateté du vouloir et la part du phrasé, entre une victoire ou la défaite, le désir et la contrainte.

Décalages poussant à exprimer, tout simplement, ce qui n'a pas de nom et ne peut en avoir, ce qui invite à prendre et à laisser et qui, sitôt désigné, à peine effleuré, repart ailleurs, d'un bond, comme un animal de la forêt se glisse hors du faisceau des phares.

Décalage entre le bond et le surgissement, entre ce qui est dit et ce qui appelle, encore.

Décalages entre les palmes et le sang des rameaux.

Décalages.

Conditions de l'être. 

 

 

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29/03/2017

Live music

La foule déambule, achète des glaces, se prend en photo, baguenaude, minaude presque. Dans le parc de cette grande ville, il fait beau. Vacances. On a envie de s’approcher des autres en curieux, en êtres hospitaliers qui se connaissent peu mais partagent une même curiosité. Malgré les difficultés de la langue, on arrive toujours à se faire comprendre. Il y a des écoliers, des étudiants, des docteurs. Avec l'aide des mains on arrive à communiquer.    

La foule est composée de gens qui viennent de partout. C’est un grand brassage. Certains viennent rendre visite à leurs proches - ils se réunissent une fois l’an à cette période- d’autres : touristes que l’on reconnaît à leur air un peu hagard et habillement singulier, ont effectué quelques heures d’avion pour venir ici. Tous vont au grand marché pour négocier quelques boîtes ouvragées, des bijoux ciselés, des herbes aromatiques ou des douceurs au miel pour ramener à leurs proches.

Un groupe s’est réuni derrière la fontaine. On s’en approche par curiosité. De son cœur, une musique s’élève. On se sent obligé de s’approcher, comme à la fête de la musique quand ça joue juste dans un coin. Le cercle est resserré. Des enfants sont assis au premier rang. Trois hommes sont posés dans l'herbe en tailleur, jouent: l’un du tambour qu’il serre sous le bras, les deux autres agitant des sortes d’hosties géantes où pendent des grelots. La main, agitée en variant rythme, tempo, porte la percussion. De ces trois-là, je veux dire qu’ils sont habités.

Trois autres hommes sont debout. Dès que quelqu’un veut filmer ou prendre une photo, ils placent leur corps devant l’appareil pour interrompre le film, s’en excusant presque, mais imposant cette mesure avec fermeté à tous ceux qui essaient de prendre une image. On se croirait dans une secte, une tribu aux rites étranges.

Le cercle grandit autour des musiciens. Dire que c’est beau, ce ne serait pas assez. Cette musique prend aux tripes, raccroche à quelque chose d’archaïque et profond. On revit la scène de la nuit des temps: des hommes frappent sur des peaux de bête, chantent des paroles mystérieuses pour des dieux, l’amour, les récoltes à venir ou la mort.

Ces musiciens, personne ne sait d’où ils sortent, ni à quoi ils jouent, pourtant personne ne s’en étonne. Avec leurs gueules d’hashshashins, de poètes, de musiciens errants ; de loubards ou de saints, ils sont au cœur de quelques chose qui rayonne. Ils font de ce moment unique un moment qui ne sera gravé nulle part, ni conservé sur aucun autre support que la mémoire de ceux qui y étaient et n’auraient bougé pour rien au monde. Le cercle grandit encore.  

Un homme aux cheveux gominés portant lunettes noires prend la parole. On ne comprend pas ce qu’il dit. On ne parle pas sa langue, pourtant on s’y sent lié. Après une longue tirade tressée d’alcool, il ouvre l’étui noir d’un instrument, tend au public cette sacoche pour y recevoir une obole : quelques billets bleus et verts chiffonnés, certains déchirés, re-scotchés, rapidement jetés.

La musique reprend. Le rythme est saccadé, hypnotique, et puissamment calme aussi. Les veilleurs, les vigiles, chantent en coeur. Un enfant danse, le public lui lance de l'argent. Il prend un billet dans sa bouche, en souriant, se déhanche. Rires. Les femmes sont présentes. Elles frappent des mains pendant que d’autres hommes chantent. Certains font les fiers, se prennent par l’épaule. Le centre du cercle fonctionne comme un aimant. Les enfants zigzaguent entre les adultes pour en être.

Un homme, à 50 mètres, ne pourrait deviner ce qui se passe là. Il penserait peut-être qu’un marchand a étalé au sol des lunettes de soleil ou des pendentifs, qu’une foule de chineurs se presse pour négocier des breloques.   

Un des vigiles n'a de cesse de tourner la tête de droite à gauche. Oui, c’est pour empêcher quiconque de filmer, mais son regard porte aussi plus loin, comme s’il cherchait de quelle direction allait venir le danger. Il surveille ses petits, tout proche, mais aussi ce qui peut venir de menaçant en lisère. Il a  le teint pâle, les yeux cernés. Un air de chouette chevêche, et demande tout à coup au public de s’asseoir, d'arrêter de taper dans les mains. Les deux premiers rangs s’exécutent. Les autres suivent mollement. Les musiciens continuent à jouer, comme si de rien n’était. Ni plus fort ni plus vite. Ils laissent simplement passer ce qu’ils ne peuvent retenir.

Pourquoi joueraient-ils dans une cave quand ce parc est si beau et le public attentif ?   

Un mouvement, un mot : police. Les musiciens serrent leurs instruments, filent en zigzaguant entre deux rangées. Un vigile va au-devant des hommes à moustache qui le regardent fixement, marchant droit sur lui, talkie-walkie à la main. Comme si parmi toute la foule, c’est à lui seul qu’ils en voulaient. Le public se disperse dans toutes les directions pour faire à nouveau partie de la foule. Quelques-uns restent autour du vigile pour l’appuyer, ou le dénoncer, qui sait….  

A quelques mètres, les marchands continuent de proposer leurs boîtes ouvragées, des bijoux ciselées, des herbes aromatiques et des douceurs au miel pour ceux qui en ramèneront à leurs proches.

Des touristes sourient presque bêtement, léchant des glaces à la vanille ou au safran en commentant le prix qu’ils ont payé, inquiets de savoir s’ils se sont fait arnaquer d'un ou deux francs...

 

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12/03/2017

Pourquoi je l'aime

poésie,écriture,silenceJe l'aime, parce qu'elle ne cherche pas à parler la première, ni ne s'oblige à terminer une conversation.

Elle n'a pas besoin de clôture ou de panneaux d'orientation.

Je l'aime, car elle ne se sert pas de la parole comme d'un burin ou d'un marteau, mais comme si elle en était travaillée. Elle est l'outil de la parole, sa propre finalité. Elle ne communique pas, elle délivre. Elle ne convainc pas, elle offre.

Je l'aime, parce qu'elle se laisse travailler par celui qui s'en approche, s'affine à son contact, agrandit celui qui la cherche. Pour sa confiance, sa quête d'authenticité. Parce qu'elle sait se laisser trouver, je l'aime.

Je l'aime, parce qu'elle me donne le sentiment d'être toujours au commencement du commencement, au tout début, et que la source est toujours de biais. 

Je l'aime, parce qu'elle ne cherche ni à dominer ou contrôler, à rameuter ou refuser. Parce qu'elle n'a rien de chiche, de comptable, de rétréci ou rabougri; rien de la meute ou du clan, du badge, du code-barre, ou code d'entrée.

Je l'aime, parce qu'elle n'a ni nation, ni drapeau, ni troupes à son service, mais sert les plus détraqués et démunis: les lunatiques, les sensibles, les rêveurs, les épuisés: nous tous. Parce qu'elle est toujours un don, une gratuité, une présence et une option.  

Je l'aime, parce que la parole ne lui appartient pas. Elle l'accueille seulement, la relaie. Quand elle en est parcourue, tout le monde le ressent, c'est un frisson. La parole la traverse simplement. Elle va son chemin. Elle n'accapare rien.

Elle ouvre sa maison comme si elle s'étonnait qu'on puisse s'arrêter chez elle, y trouver un intérêt quelconque. Elle illumine tout, le plus simple le plus quotidien. Elle a sûrement préparé la table, pris soin de son intérieur, décoré joliment les choses, déposé quelques fleurs sur le rebord de la fenêtre, mais la parole aurait aussi pu ne jamais venir. Parfois elle se moque des maisons trop bien rangées.

Je l'aime, parce qu'elle peut attendre sans impatience et donner sans recevoir. Elle est un souffle, un nid pour l'innomé. Parfois rien ne vient. Ce n'est pas cela qui importe. Elle permet de retrouver ce qui est perdu.  

Je l'aime, parce qu'elle reconnaît les larmes, les rires, les silences, les prières et les insomnies comme le pouls du monde. 

Je l'aime, parce qu'elle sait accueillir et dire au-revoir à la parole sans s'y attacher, comme si elle la connaissait depuis longtemps et ne s'étonnait plus qu'elle vienne ainsi, à petits pas, à bas bruit, comme un oiseau, un animal de la forêt, bouleverse tout parfois. Je l'aime parce qu'elle connaît la profondeur de la perte. Je l'aime parce qu'elle peut tout reprendre, chambouler.

Elle découvre ce qui la visite, à n'importe quelle heure du jour ou de la nuit, avec l'innocence de l'enfant. Elle sait que les horloges des humains n'ont pas le dernier mot sur le temps. Je l'aime, parce qu'elle ne retient rien, ne contrôle pas, ne planifie jamais.

Je l'aime, parce qu'elle connaît la liberté, le vertige et le désir, et qu'elle refuse l'imposition. Elle sait de quoi est faite la peur. 

Je l'aime, parce qu'elle sait dire l'amour, le silence et la mort, qui sont toute la vie.

Je l'aime parce qu'elle sait se passer des mots aussi, se faire note, oscillation, arbre, couleur, ou simple son.

Je l'aime, enfin, parce que je crois qu'elle nous survit, nous dépasse et nous agrandit; parce qu'elle est l'absence la plus présente qui soit. 

La poésie.

 

http://printempspoesie.ch/wordpress

 

Photo : Eric Roset www.eric-roset.ch

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28/11/2016

Témoigner pour la vie

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A la fondation Michalski, à Montricher, il y a cette incroyable bibliothèque, ces alvéoles pour écrivains en résidence. Là, tout est neuf, de bois et de pierre, bien ancré au pied du Jura, dans le calme et la sérénité, avec un magnifique auditoire creusé dans la bonne terre vaudoise. Un hommage vivant à la culture, aux lettres, et à la civilisation. Trois hommes sont réunis là pour faire mémoire, 20 ans après, du plus long siège de l’histoire de la guerre moderne : celui de Sarajevo (avril 1992-février 1996). Le correspondant de guerre, photographe, Patrick Chauvel, le journaliste de guerre, documentariste, Rémy Ourdan, et l’écrivain Vélibor Čolić.

 

 

 

Le siège /Opsada

chauvel,ourdan colic,sarajevo,guerre,journalistes,culture,mémoire,témoignerCes trois ont traversé et survécu à la guerre. Velibor s’est engagé dans l’armée bosniaque avant de la quitter en jetant sa kalachnikov dans la rivière - il avait peur que s’il la cassait seulement, il soit possible de la réparer pour l'utiliser à nouveau-  Patrick Chauvel, et Rémy Ourdan ont vécu de l'intérieur le siège de Sarajevo et présentent leur film: Le Siège ( The Siege/ Opsada, 2016),[1] imbrication d’images d’époque, de photographies de Chauvel,[2] et des témoignages de celles et ceux qui ont survécu au siège.

Ce film bouleversant montre les Sarajéviens comme résistants, pas comme victimes, pousse à réfléchir sur ce qui leur a permis de tenir dans les pires moments. Les voix racontent l’épreuve, l’horreur de la guerre, les snipers ; ces moments où il faut choisir entre manger sa pomme tout seul dans son coin ou la partager à plusieurs, ce que les gens révèlent d’eux-mêmes dans les moments de péril ultime. Il en ressort une incroyable énergie de vie et de résistance au milieu de l’horreur et du dégoût total. 

 

index3.jpgCulture comme résistance

Montrer les spectacles montés dans les caves, le concert de musique classique dans les cendres de la bibliothèque de Sarajevo, le concours de miss ville assiégée, ces mille et une ironies, blagues, graphismes subversifs, résistances psychiques à la mort qui planait, les doigts d’honneur fait aux snipers. Entendre le choix de cette infirmière qui, au début du siège, allait quitter sa ville, puis demande à descendre du bus, pour y retourner, car on avait besoin d’elle dedans.

Voir cette petite fille courir avec son petit chat dans les bras sous les tirs des snipers. Faire mémoire de tous ceux qui allaient au péril de leur vie chercher un blessé au milieu d’une rue, ou juste du pain au marché. La guerre dans ce qu’elle a de banal, quotidien, de dévoreuse de vie à laquelle il fallait opposer un surplus de vie.  

   

index1.jpgUn film pour rendre hommage

Ce film est une descente abyssale dans une ville en guerre. Une guerre qui arrive du jour au lendemain dans un espace de paix, multiculturel et pluri confessionnel.

Tous le disent : on n’aurait jamais pensé qu’il y aurait la guerre. Et puis, du jour au lendemain, il y a les chars devant toi et les tirs de mortiers. Ce moment surréaliste où ce qui n’arrive qu’aux autres, t’arrive à toi, et que tu es coincé. Et il faut choisir : résister ou mourir, se terrer dans un coin ou affronter.  

Il  y a quelque chose de psychotique dans le récit de ce siège qui commence du jour au lendemain et s’arrêtera de même lorsque la communauté internationale se décidera à frapper les positions hautes des serbes. En une nuit, et un ciel zébré d’éclairs, le calvaire de la cité s’arrêtera. Il aura duré 4 ans, laissé 11'541 victimes sur le carreau, des milliers de blessés. Certains disent que l’arrêt du siège fut un événement tellement surréaliste et qu’il laissa les gens désemparés. Pourquoi ne pas avoir frappé plus tôt, pourquoi si tardivement seulement ? Avec le sentiment d’avoir été soumis à une sorte d’expérience d’enfermement perverse et ultime.

 

La travail de dire

Čolić,[3] Ourdan, Chauvel, parlent de leur travail. De la nécessité de témoigner, d’être comme des petits bruits dans l’oreille des indifférents pour les empêcher de dormir tranquille. Ils sont tenus par l’impératif de raconter. Pourquoi ? D’abord pour ceux rencontrés sur place, pour que leur parole soit portée plus loin, pour qu’au drame ne s’ajoute pas l’indifférence, et à l’indifférence l’oubli.

Parce qu’il y a l’histoire, parce qu’il faut garder trace. Parce qu’ainsi la mémoire, les générations futures, auront accès à ce qui s’est passé. Chauvel rappelle l’exécution d’un jeune homme. Ce dernier était ratatiné contre un mur. Au moment où il a vu l’objectif du photographe, il s’est redressé, a rassemblé ses forces pour prendre une pose fière et digne.. avant de mourir.

Ceux qui crient crient. Les messagers portent les messages. Comment écoutent ceux qui entendent ? 

Aujourd’hui, à Alep assiégée, les troupes du régime syrien reprennent les quartiers est de la ville. Plusieurs milliers d’habitants fuient sous les tirs, dans la nuit de l'hiver. 

 

Jusqu'à quel niveau d’indifférence peut-on aller sans se perdre ?

Fin du film, fin du débat. Čolić raconte une dernière anecdote.  Un suisse avait demandé à l’écrivain argentin Ernesto Sabato, pourquoi l’Amérique latine avait une histoire si chahutée, et la Suisse si peu. L’écrivain argentin répondit : le jour ou Guillaume Tell a raté son fils, la Suisse a perdu sa grande occasion d’avoir une mythologie dramatique.

Que faisons-nous de ce drame d’être dans un pays en paix, stable, heureux et prospère, alors qu’à quelques milliers de kilomètres des humains sont assiégés et humiliés ? Jusqu'à quel point le sentiment d’impuissance empêche-t-il de s'organiser et agir?

Jusqu’à quel point peut-on encore se dissocier de ce qui a été vécu à Sarajevo, ce qui se déroule désormais à Alep, faire comme si notre univers, clos, s’arrêtait aux collines verdoyantes de Montricher, aux premières neiges sur les Alpes.  

Une question lancinante: si nous renonçons à agir là-bas, comment redoublerons-nous d'efforts pour accueillir ici ceux qui sortent de l'enfer,  nous sont tellement semblables, qu’il est parfois difficile de les regarder en face sans honte ? 

  

 

[1] http://www.remyourdan.com/

[2] http://www.fonds-patrickchauvel.com/

[3] http://www.lemonde.fr/livres/article/2016/06/16/velibor-colic-l-illettre-qui-visait-le-goncourt_4951458_3260.html

 

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21/09/2016

Lettre à Christoph Tonini, PDG de Tamedia

Monsieur Christoph Tonini,

J'ai appris avec inquiétude et colère que votre groupe Tamedia, plus grand groupe de médias privé de Suisse, chiffre d'affaire de plus d'un milliard, dizaines de millions de bénéfice chaque année[1], avait planifié des réductions de postes dans les journaux de la Tribune de Genève et du 24h, dans le cadre d'une restructuration planifiée de ces deux titres romands.

 
Vous ne pouvez ignorer que ces titres sont d'une grande importance pour la vie citoyenne, démocratique, participative, de notre pays. La liberté et qualité de la presse, principe de base des systèmes démocratique reposant sur la liberté d'expression et la liberté d'opinion, est pareil à l'air que l'on respire.

 

Comment interpréter votre décision de virer des journalistes alors que votre groupe réalise depuis de nombreuses années de confortables bénéfices ?

 

Votre salaire annuel en 2015? 6 millions! Augmentation de 100% en une année! Cela fait de vous l'un des patrons les mieux payés de Suisse. Cette promotion a été obtenue avec la bénédiction de votre conseil d'administration: "On peut se demander si c'était justifié, mais nous nous sentons à l'aise avec ce chiffre, vu qu'il s'agit d'une exception»... vous n'aviez "que" 3 millions de salaire l'année précédente. Qu'en sera-t-il en 2016 ? Vous allez envoyer votre fiche de paie aux employé-e-s virés, pour les remercier d'avoir arrondi vos comptes sur leurs dos ?[2]

 

Votre plan ? Continuer à investir les juteux bénéfices réalisés notamment grâce à vos sites (jobup, ricardo, doodle, etc.,) ailleurs que dans la presse, et soumettre celle-ci au même régime de sur-rentabilité en virant des journalistes. Finalité : toujours plus d'argent pour l'argent.

 

Votre responsabilité, en terme d'accès à l'information, s'arrêterait-elle sur la barrière de rösti ?

 

Par ces coupes, visant uniquement des titres en Suisse romande, vous laissez entendre que la Suisse allemande est soumise à un traitement différenciée.

Pendant que sont dégommés, à la kalachnikov, des journalistes en France, et dans le monde, qu'on loue avec raison, l'importance pour la démocratie de la liberté d'opinion, dans une époque où l'ignorance et la peur nous menacent, vous avez fait des petites listes pour rayer des emplois au nom des courbes de bénéfices et par obéissance aveugle aux taux de rendement maximum.


Par la planification de ces coupes, quand bien même vous vous targuez d'en être l'un des garants, vous incarnez une menace pour la démocratie. Par la manière dont vous menacez les travailleurs et travailleuses, faisant planer parmi ceux-ci le doute sur l'identité de ceux qui seront frappés, vous exercez aussi un jeu malsain. Fragiliser les travailleurs, les mettre en rivalité, espérant probablement qu'ils craqueront, est un jeu sadique.

Mais surtout, c'est une aberration économique de se passer de gens formés, compétents, connaissant le milieu dans lequel ils travaillent, pour un modèle dépassé d'économie virtuelle. La violence a plusieurs visages. Par l'annonce de ces coupes, vous montrez que vous en êtes, ni plus ni moins, l'une des facettes, tout respectable que soit votre CV. Un journal n'est pas un arbre que l'on élague et les gens des branches que l'on coupe. Le tissu économique genevois ne vous remercie pas.

Qu'est-ce qui vous fera reculer ? La pression populaire, politique, votre possible dégât d'image. Ainsi je vous écris, et relaie ci-dessous l'appel lancé par les journalistes à le faire. Puisque vous ne comprenez que le langage de l'intérêt, vous faire entendre qu'il est dans le vôtre de renoncer à ces coupes.

Monsieur Tonini, lâchez plutôt l'un de vos millions, plutôt que de virer des travailleurs genevois!

Ne déclarez pas la guerre à ceux qui écrivent, nous informent et nous renseignent, nous avons besoin d'eux.

 


Sylvain Thévoz

 

 

L’appel à Tamedia

(que vous soutenez, à renvoyer à appel.tamedia@gmail.com)

 

Que restera-t-il de de l’information, culturelle, économique, politique, sportive, dans les cantons de Vaud et de Genève ? Comme nous l’avons appris, Tamedia, propriétaire de 24 Heures et de la Tribune de Genève, prépare une restructuration des deux titres romands, avec à la clé la suppression probable de dizaines d’emplois et une baisse certaine de la qualité de l’information. A terme, c’est la disparition pure et simple des deux titres de presse, relais des activités socio-culturelles et de la vie économique et politique de nos régions, que nous craignons.

 

La Tribune de Genève et 24 Heures se retrouvent aujourd’hui dans une situation difficile. Mais nous savons aussi que TA-Media réalise de consistants bénéfices. Dans ces circonstances, il est du devoir d’un grand groupe tel que le vôtre, en situation de quasi-monopole en Suisse romande, d’y maintenir la qualité de l’information. Et pour cela d’y maintenir l’emploi et de s’engager fermement pour la pérennité de la presse romande.

 

Nom, fonction, domicile :

Votre propre commentaire (si vous le désirez):

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[1]http://www.tdg.ch/economie/tamedia-baisse-22-benefice-net/story/31656108

https://www.letemps.ch/economie/2016/03/15/tamedia-degage...

[2]http://www.24heures.ch/economie/entreprises/Tamedia-a-ben...

 

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19/09/2016

Un livre est-il une banane ?

Un livre est-il une banane?

Oui, répond Philippe Nantermod[1], conseiller national PLR, car les deux se consomment... Et il revient à l'acheteur, selon lui, de faire ses libres choix pour se les procurer. Si l'on n'y prend garde, le monde appauvri des libéraux nous ramènera bien vite à l'époque des cavernes... quoique... les Hommes de Cro-Magnon, eux, avaient Lascaux.

La concurrence des grands groupes, les monopoles des diffuseurs, la force du franc suisse, les possibilités d'achat à prix cassé menacent l'existence même des petites librairies. Le marché n'est ni libre ni équitable. Quand certains peuvent négocier des achats de gros, voir court-circuiter les intermédiaires en s'approvisionnant directement chez les producteurs français, négocier les loyers d'immense surfaces commerciales, d'autres, plus petits, vivotent avec des loyers trop hauts et des charges administratives identiques. Le marché ne s'auto-régule pas. Sans mesures spécifiques, et cas particuliers, il désavantage les acteurs de plus petit taille qui n'arrivent pas à suivre sur les volumes des ventes ou les rabais consentis aux grands groupes.

Les librairies locales sont un bien collectif

Les librairies locales font vivre un réseau d'acteurs culturels et/ou économiques locaux : imprimeurs, éditeurs, auteurs. Ils permettent, par l'organisation de lectures publiques, de faire entendre des voix que l'on n'entendrait pas ailleurs, soutiennent la micro édition, l'émergence de nouveaux écrivain-e-s. Ce sont de micros agents culturels qui bénéficient directement aux circuits courts de l'économie locale. Leur garantir des conditions d'existence est une question de politique culturelle, pas uniquement de choix individuels de consommateurs. Et puis, pour le client, avoir le choix d'aller dans des lieux avec un service personnalisé, un-e libraire qui le connaît bien, l'aide à choisir, est un rapport humain important. On se plaint que les jeunes ne lisent pas assez ? Que la langue se perd? Conserver des lieux intéressants, humains, de dialogue, de curiosité et de rencontre, est important pour initier les nouvelles générations aux livres, à ceux qui les font, et ainsi leur présenter des modèles et des métiers de proximité. Pour les aînés: des lieux intergénérationnels, pour les plus petits: des lieux enchanteurs. Et toujours: la possibilité d'y passer gratuitement, d'y flâner, d'y rêver. Non, on n'entre pas de la même manière dans une librairie que dans une banque, il ne s'y passe pas les mêmes interactions sociales.   

Le monde se divise en deux. Ceux qui pensent qu'un Lidl ou une librairie c'est la même chose. Et les autres, qui refusent que tout soit ramené uniquement à la valeur marchande des choses.

 

Vers la fermeture de la librairie du Parnasse?

A Genève, les librairies Forum, Artou, Panchaud et Descombes, la librairie du Musée d'Art et d'Histoire, entre autres, ont dû mettre la clé sous le paillasson ces dernières années. Pas par manque de clients ou de lecteurs, mais bien souvent à cause de loyers excessifs.

En 2012 une très large majorité en Suisse romande a voté pour le prix unique du livre. A Genève, 66% des citoyen-ne-s ont voté pour ! Leur message était clair : nous voulons un prix unique pour des livres moins chers et nous voulons préserver la spécificité du livre comme bien culturel. Nous sommes les 66%, il est indécent que les librairies tombent comme des mouches et que la volonté populaire ne soit pas respectée.

Non, un livre n'est pas une banane. 

Une librairie qui meurt, c'est un fast-food ou un kebab de plus. La diversité culturelle est une force sociale. Préservons-la. Défendons-la.

librairie,culture,marché,social,échanges,création,vivre ensemble,parnasse

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

[1] http://www.rts.ch/play/radio/forum/audio/les-petits-libraires-sont-ils-condamnes?id=8007107

 

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05/09/2016

Burqa de chair

images.jpgEn 2011 paraît le livre posthume de Nelly Arcan (née Isabelle Fortier) Burqa de chair. L’auteure s’est pendue peu de temps avant la sortie de celui-ci. L’auteure québecoise de : Putain (2001), Folle (2004), A ciel ouvert (2007), Paradis clef en main (2009) (posthume lui aussi), en finit avec la vie à trente-quatre ans dans son appartement montréalais (septembre 2009), après plusieurs tentatives qu’elle raconte sans fard (Nelly avait chuté de sa pendaison, était tombée en bas de l’élastique, qui n’avait pas supporté le poids de son corps et se secouait comme un damné). En 2011, Nelly ne se loupe pas et met un point final à une existence intense et douloureuse.[1]  

Burqa de chair est préfacé par Nancy Houston. Elle met en exergue la dimension philosophique d'Arcan, son talent d'écrivaine, et, dans l’accueil de la souffrance, une grandeur qui touche à la mystique. L'écriture percutante d'Arcan dénonce le traitement imposé à son corps et  parle « des images comme des cages, dans un monde où des femmes, de plus en plus nues, de plus en plus photographiées, qui se recouvraient de mensonges, devaient se donner des moyens de plus en plus fantastiques de temps et d’argent, des moyens de douleurs, moyens techniques, médicaux, pour se masquer, substituer à leur corps un uniforme voulu infaillible, imperméable ».

La Burqa de chaire occidentale

Ce qu'écrit Arcan : les femmes occidentales se recouvrent d’une burqa de chair. Acharnement esthétique, opérations, hantise du vieillissement. Sa voix féministe dénonce l’emprise de la domination masculine sur les corps des femmes et la comédie sociale, qui exige à chacun-e de tenir son rôle, se voiler la face, se modeler les seins, pour parvenir à continuer à aller de l'avant sans perdre pieds.Elle l’a vécu, à fond, dans son rapport aux hommes, au sexe, aux medias.

Arcan fait retour sur son enfance, « c’était le bon temps de la beauté non faite de canons, la beauté non imprégnée du sexe des hommes, celui de la facétie, de l’autodérision où l’on se trouve à son aise devant les traits de son visage qui deviendront un jour ingrats ; c’était le temps où ça fait plaisir de s’enlaidir, pour rire ; c’était le temps d’avant la dramatisation du visage où tout est à remodeler, le temps d’avant le temps de l’aimantation, du plus grand sérieux de la capture des hommes. »

Car la vérité de la rencontre avec sa personne, hors canons, hors étalons de beauté, est périlleuse, et l'affirmation de soi risquée, voire mortelle.

Arcan face au pouvoir masculin

Nostalgie du monde de l’enfance, visitation de son rapport à ses parents et irruption de la sexualité, Arcan fait l'inventaire des problèmes de poids, de l’anorexie, de la peau trop graisseuse, puis du désir. Elle revient sur l’humiliation subie lors d’un talk-show en 2007. Putain, autofiction, s’est vendu à des centaines de milliers d’exemplaires, a été nominé pour les prix Médicis et Fémina, elle est quelqu'un, une écrivaine à succès... mais non, elle n'est personne. Devant 2 millions de spectateurs, dans sa belle robe décolletée, elle encaisse les railleries de l'animateur qui la rabroue et l'accule au rang de prostituée. L'homme exerce à plein sa domination masculine, la connerie du dévoilement télévisuel. Elle écrira plus tard : « La haine contenue dans ces questions lui entama le visage, qui s’ouvrit comme un livre où son âme s’était donnée à lire, péché télévisuel entre tous. Etre lue en dehors du jeu, en dehors du théâtre, en dehors du cinéma, revient à être humiliée, à laisser échapper de soi les articulations de la décontenance derrière l’opacité, l’aristocratie du masque social. Elle perdit la face tandis que son décolleté remontait à la surface. »

Nelly Arcan avait raison. Il n'y a pas besoin de tissus pour être sous burqas. Les corsets sont bien serrés, qu'ils soient visibles ou invisible. Et il semble bien "pratique" de désigner les burqas des autres pour passer les siennes sous silences ; de céder à l'hypocrisie, au harcèlement de rue, aux inégalités salariales, aux violences conjugales, à la violence institutionnelle la place que l'on dénie à un bout de tissu censé incarner à lui tout seul l'entier d'une domination.   

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Pour Noël : une nouvelle paire de seins ou un menton qui déchire ?

Durant la période des Fêtes de noël, les chirurgiens plastiques opèrent trois fois plus que le reste de l'année. "Désormais, la chirurgie plastique concurrence le sac Gucci ou les chaussures Manolo sous le sapin. Les redressements de poitrine, les abdominoplasties, les liftings et les lipposucions sont ainsi particulièrement prisées.[2] Alors quoi, le fait de déposer un voile sur sa tête serait le fait de la domination masculine... tandis que celui de se refaire les seins, le nez et les fesses, de se mettre des blocs de silicone dans le corps, celle d'une émancipation joyeuse?

Si nous décidions, ici et maintenant, de faire la chasse aux voiles, ne faudrait-il pas les soulever tous, et identifier ce qui les relie entre eux, plutôt que de faire croire que c'est sous le petit bout de tissu et nulle part ailleurs que se cache la violence et la domination?

 

 

En finir avec tous les pouvoirs masculins dominants

Quand est-ce que, homme, femmes, gros, petites, poilues, pourront s’habiller ou se déshabiller comme ils et elles l’entendent, se voiler ou ne pas se voiler comme elles le désirent, non pas selon des critères politiques, industriels et financiers, tordus d’une majorité masculine visant à asseoir plus fortement domination et profit ?

Arcan avait raison : la burqa de chair est liée à l’impossible défi d’être soi-même dans un monde d'apparence. 

Nous devons en finir avec les pouvoirs masculins dominants.

Ni burqa de chair ni burqa de tissu ou burqa de pensée, mais liberté d’être! 

Alors tous les voiles tomberont d'eux-mêmes... et chacun-e sera libre de porter ou non le sien: de silicone, de flanelle, comme il l'entend et l'a décidé.

 

[1] www.nellyarcan.com

[2] http://www.24heures.ch/suisse/Pour-Noel-les-Alemaniques-s...

 

 

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21/08/2016

Heureux ou pas, Europa

Pas l'Europe économique[1], l'Europe politique, pas l’Europe technocratique, l’Europe mécanique, pas l’Europe des clics, du toc du fric. Pas l’Europe forteresse, des cimetières marins, cales sèches. Pas l’Europe des bourses, des blocs, des pieds d’argile avec jolies baskets, des bunkers et frontières. Pas l’Europe sans fenêtres, sans passe partout. Pas l’Europe des routes barrées, barbelés et centres de tri, sans champs de luzerne et de blé. Pas l’Europe des lieux de rétention, des satellites sans soleils, des usines de viande, de la jungle de Calais, et au cœur : plus rien.[2]

Pas l’Europe des pinèdes coupées, des vallées sans issues, des chiens à trois pattes, des lignes à grande vitesse, des rondins retournés. Pas l’Europe sans antennes mystiques, sans tiges souples et bourgeons. Pas d’Europe sans horizon, pas d’horizon sans ascendance, pas d’ascendance sans recueillement. Pas d’Europe sans désir commun, pas de désir sans amour, pas de lumière sans regard intérieur. Pas l’Europe du néant, sans base ou sommet, balançoires libres.    

Pas l’Europe des cœurs cuits. Pas l’Europe des mineurs sans accompagnants, des docteurs qui font le ménage, des ménagères abusées. Pas l’Europe centralisée, aux étoiles effilées, aux étoles étourdies, sans Erri De Luca. Pas l’Europe des écrans, des oiseaux nucléaires, des graphiques abstraits.

Pas l’Europe fin de siècle, négationniste, du c’était mieux avant, maintenant on retourne en arrière. Pas l’Europe du reflux. Pas l’Europe néocoloniale, style 2035 qui répète cent ans après, du balais.

Pas l’Europe suprématiste, neurasthénique, sexiste. Pas l’Europe lepéniste, capitaliste, productiviste. Pas l’Europe antisémite, islamophobe, raciste, de l’inimité et du repli. Pas l’Europe matérialiste et brutale, nationaliste, du bug du rot de l’UDC, de la colique, à la presse anémique.

Pas l’Europe qui bégaie. Pas l’Europe militaire, va-t-en guerre donc ailleurs, aux œillères, effrayée, épileptique. Pas l’Europe des tiques, de la meute et mimétiste, des hamsters, des ghettos.

Pas l’Europe de la bouffe lyophilisée, des cartons renversés, des abattoirs glauques, des centres commerciaux et des gares de triage : casinos et cloisonnements. Pas l’Europe qui répète et s’enraie. Pas d’Europe sans ciel bleu, sans merles et guirlandes. Pas d’Europe sans heureux, pas d’heureux sans Europa, pas d’Europe sans changement de rythme, sans Char ou Eluard. Pas d’Europe sans poésie, sans rêve et nuits fleuries, sans graines et sans semis, sans Pavese Pessoa Pasolini, sans héritage ou futur. Pas d’Europe au présent, sans le souffle, amis.


Pour l’Europe du oui, de l’esprit et du cœur. Pour l’Europe du rythme inspiré, du partage et du risque naïf. Pour la gentillesse puissante, la tendresse des bêtes, les cadenas ouverts.

Pour le sel sous les pieds, pour l’huile dans les paumes, le don sans partage. Pour l’Europe des paroles sensibles, des murmures à l’accueil, l’Europe des livres, des bibles, des Corans, des rouleaux de méditation et portes ouvertes.

Pour l’Europe d'Ernst Bloch, colorée et métisse. Pour l’Europe des lynx, des abeilles et des ours. Pour l’Europe de la ruche, humaniste. Pour l’Europe créative qui débute au pollen, à la craie. Pour l’Europe de l’amour, des ermites, du silence, des refuges et des ponts.

Pour l’Europe passionnelle, sensuelle. Pour Europa ou pas, la large joie. Pour le cri primal, les sangles levées et la bride abattue, l’Europe échevelée.

Pour l’Europe des chamois sur la neige, des cairns et cailloux retournés. Pour l’Europe des bisses, des racines et des sèves, des saisons et poussées, des épis et brioches braisées.

Pour l’Europe des levains, des matsoths et kebbés, des ressources et des fleuves. Pour l’Europe solidaire, pour l’union des clochers, minarets, synagogues et cabanes hauts perchés.

Pour l’Europe communion, au respect de chaque nom.

Pour l’Europe solaire, ceintures en peau de bête, bras-dessus bras-dessous et bals musette. Pour l’Europe des mies de pain, des mains nues, des hérons cendrés, du refrain des marées. Pour l’Europe de l’intranquille et du chant, du ressac des courants, du désir de chêne.

Pour l’Europe du risque, du souffle et du troc. Pour l’Europe des braises, du braille et des guides. Pour les pièces retournées, la mendicité large et l’échange des fous. Pour le bonheur simple.

Pas d’Europe sans ciel bleu, sans merles ni guirlandes. Pas d’Europe sans heureux, pas d’heureux sans Europa, pas d’Europe sans changement de rythme, sans Char ou Eluard. Pas d’Europe sans poésie, sans rêve et nuits fleuries, sans graines et sans semis, sans Pavese Pessoa Pasolini, sans héritage ou futur.

Pas d’Europe au présent, sans le souffle, amis.

                                                  

                                                                                                    Sylvain Thévoz

 

[1] Texte paru dans  :Parler de l'Europe, en Suisse. Un projet de Art et Politique. Avec une mosaïque de contributions. Pour la Romandie : Heike Fiedler, Daniel de Roulet, Marina Skalova, Antonio Rodriguez, Silvia Ricci Lempen, Max Lobe, Eugene, etc.

http://marignano.ch/pagina.php?1,0,0,0,2016

 

[2]Zbigniew Preisner, Song for the unification of Europe

https://www.youtube.com/watch?v=gBcwcMFNvsA

 

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29/07/2016

Où va le feu ?

 

Pourquoi a-t-on tant de noms pour nommer les vents

et si peu pour les feux ?

 

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Que désire le feu du bois

Qu'a compris l'eau du feu?

 

  

Dans ces têtes un feu de savane.

Qui prends-tu pour exemple ?

 

 

 

Le sourcier cherche sa baguette

Un verre d'eau est déposé sur la forêt brûlée

Discours larmoyant paroles cassantes  

Le Canadair s'attarde sur les grillades du dimanche

Les caméras sont enfumées.

 

L'encre n'est pas encore sèche 

Ils en remettent pourtant une couche

Avant l'heure de tombée

Que disent les corps sans tête ?

(Be/headed, dans sa double acception: être décapité / être dirigé).

 

Chassez le Pokémon

il revient au galop.

 

Où va le feu qui vient

Et la flamme quand le feu est parti? 

 

La femme mijote dans sa rage

brûle son pot-au-feu 

6 mois au frais

qui menace la forêt? 

 

Un tel texte !

une forêt coupée pour 500 signes

espace compris.

 

Pourquoi les allumettes sont dans la poche 

faites de souffre et de bois pareillement

et allument indistinctement

la cuisinière pour manger et le feu cuisant ?

 

Qui se nourrit d'une seule main

de mie de feu et d'étincelles ? 

 

Pour le feu sauvage sur ta lèvre

le fruit frais d'un baiser

dit le Christ.

 

Dans la cendre ou le doré du pain 

avec l'âcre écoeurement le dégoût 

la pulsion du reviens-y 

...

c'est là je crois que le feu va.

 

 

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27/07/2016

D'où est parti le feu ?

 

D'où est parti le feu?

Quelle pente a-t-il remonté, quel fossé sauté, quelles brindilles l'ont fait pétiller, quel combustible a-t-il trouvé en chemin?

 

D'où est parti le feu?

De l'envie de se réchauffer ou de consumer.

De l'inconscience, de l'ignorance, du désir de nuire ou de la pure folie pyromane?

 

D'où vient la pure folie pyromane ?

Du bois dont elle se chauffe.

 

D'où vient ce bois ?

De feu le désir. 

 

Qui a lancé la cigarette, renversé le bidon, frotté sur les jantes, délaissé les papiers, basculé les poubelles, retourné la brouette, brusqué les cendres, soufflé sur les rubis, omis d'agir après le barbecue, s'est endormi.

Qui a juste pissé à côté, et n'a rien fait ?

 

Tout ce qui est rouge ne brûle pas.

Le coeur de la pastèque, le sirop de grenadine, les sorbets de framboises, sont ignifuges.

Mais l'engrais, l'ammoniaque, et le carbone sont explosifs.

 

Qui s'est moqué des pins et des mélèzes pour construire la route, établir sa villa, la piscine chlorée.

Qui a pompé la source, a fait craquer l'écorce, autorisé le trajet du trax ?

Qui s'est moqué de la forêt, a mis du bitume sur la mousse, de la résine sur ses tartines ?

Qui a dit: je ne tomberai pas dans le panneau, nos grands-pères sont morts, vive le pétrole, le nucléaire et le microprocesseur ?

 

Les abeilles ne pollinisent plus rien

La sécheresse est un signe

Qui se soucie des fourmis?

 

Un incendie est maîtrisé, un autre se prépare.

D'ailleurs ou du dedans.

 

Qu'est-ce qui épuise le feu. Qu'est-ce qui le nourrit. Qu'est-ce qui l'éblouit ?

Une brise. Un souffle. Tes lunettes.

Le trajet d'un orage. Un chien policier. Le silence profond.

 

Qui nettoiera la place, arrosera sous les arbres, nourrira les jeunes pousses?

Qui désherbera, donnera sépulture aux vieux cèdres, éclaircira la clairière, donnera un nom au ruisseau ?

 

Les oiseaux perdent des graines en vol

Les sangliers s'enivrent de nuit

Au printemps les vieux nids se rafistolent

Les racines tordues sont aussi des terriers

Le feu : fruit du travail des hommes

 

Toujours plus de pompiers.

Trop peu de gens pour prendre soin de la forêt.

 

 

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06/07/2016

Gouffres et lucidité

Les-lueurs-COUV.jpgDans Les Lueurs, Matthieu Mégevand raconte la traversée d’un tunnel et ce qui a pu, par moment, briller dans celui-ci. Récit d’une maladie survenue à 21 ans et racontée dix ans après, sous forme d’anamnèse, ce travail de mémoire éclaire ce qui a été brutalement plongé dans le tumulte et l’obscurité. Ce récit touche juste par la manière dont il nomme le surgissement de la maladie, en contraste avec la jeunesse et l’insouciance ; et par la volonté, dans l’après-coup, de retrouver scrupuleusement ce qui s’est déroulé. «C’est à moi et à moi seul que je dois demander des comptes : revenir sur ce passé qui n’est même pas si lointain, qui est un passé d’adulte, mais que dix années ont suffi à élaguer, à tordre, à réduire en minuscules lueurs qui miroitent dans les ténèbres de l’oubli».

Sutures de la mémoire
Dans Les lueurs, Matthieu Mégevand ne cesse de travailler son passé. Il interroge les événements et ses émotions d’alors, pondérés par le rabot du temps et de l’oubli. Il réalise une mise à jour et se donne aussi, dix ans après l’événement traumatique, la liberté d’envisager ce qui aurait pu se passer si ... Et si l’annonce de la maladie n’avait pas été un lymphome de hodgkin ou cancer des ganglions, mais une banale grippe? Et si la chimiothérapie n’avait pas eu prise sur la maladie? Et s’il était mort plutôt que demeuré vivant ? Et si rien de tout cela n’était advenu?

Ce faisant, Matthieu Mégevand ouvre des possibilités de bifurcations et souligne l’extrême relativité de l’existence, interrogeant avec beaucoup de sensibilité, ce que vivre est. Sans forcer le trait, sans pathos, mais avec résolution, sobriété, il refait la traversée du tunnel dans l’autre sens, et nous entraîne vers le surgissement des lueurs.

Dire : un acte d’éclaircissement ?
Aidé par des cahiers noirs rédigés alors, ce travail de mémoire permet de réfléchir au statut de «la vérité», aux rôles que chacun joue dans l’existence, et ce que la parole incarne. Matthieu Mégevand ne triche pas. Il se met à poil comme on entre dans un scanner, affirme vouloir écarter tout enjolivement et mensonge. Il n’en rajoute pas... et d’ailleurs à quoi bon, le récit est en soi saisissant. Il s’agit de dire, simplement. Cette minutie et volonté se retrouvent au fil des pages. Par exemple, il ne se rappelle plus de la place que son amie d’alors jouait, ne la voit pas à des moments clés. Il le dit, simplement, nomme les trous, recompose les omissions d’alors. La disparition est création aussi, et le témoignage une possible réappropriation. Sans fards, il décrit son corps, soumis au médical, rendu passif. Ce corps qui acquiesce à tout, passager plutôt qu’acteur, balloté dans une existence dont la durée pourrait s’avérer brutalement réduite à néant.

Les lueurs est un récit saisissant qui révèle la force d’un homme de 31 ans se replaçant devant ce qui a failli l’emporter, ce qu’il en a oublié et retenu, et pourquoi, au final, il se souvient davantage, d’une histoire d’amour naissante, à défaut du jour d’annonce de sa rémission ; d’un livre de Nicolas Bouvier, d’un air de Yann Tiersen et de Lhasa de Sela, plutôt que de la ténacité de l’obscurité. Les lueurs : un hommage à la vie.

 

Matthieu Mégevand,
Les lueurs, récit
Lausanne, L’âge d’homme 2016, 190 p.

 

Ce texte est paru une première fois dans la revue choisir http://www.choisir.ch/arts-philosophie/livres/item/2594-h...

 

 

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02/05/2016

Les éclusiers de la porte étroite

book-07210728.jpgComme de nombreux genevois, je ne suis pas né ici, n'ai pas fait mes classes à Genève. Je suis arrivé dans cette ville en cours de route, ai été touché par sa capacité à accueillir la différence, par sa dimension cosmopolite.

A un âge qui n'était plus celui de l'adolescence, je suis venu travailler à Genève, ai été marqué par la possibilité de m'y sentir bien, en un mot, comme chez moi (en fait, bien mieux). Non pas que j'avais grandi très loin, oh non, à une distance de soixante kilomètres, mais parfois ceux-ci sont plus difficiles à franchir que des milliers, sachant que les rivalités sont aussi cocasses que tenaces, et les barrières bien posées dans les têtes.

Ubi bene, ibi patria dit le proverbe latin : là où je suis bien, là est ma patrie. Genève a toujours été une ville de refuge, elle en tire sa grandeur, sa force et sa beauté.

 Comprendre Genève

Bien sûr, quand on n'est pas du cru, il manque des morceaux pour comprendre le récit local. Quand certains parlent des années des squats où de quelques scandales ayant émaillé la vie politique d'alors, du 25 rue du Stand en passant par les rapports complexes entre l'Etat et les communes; de grands projets ayant modelé ou défiguré Genève, on se rend compte du décalage.

Il y a certaines inimités (ou intimités) aussi que l'on n'explique pas et que mêmes les principaux protagonistes semblent avoir oubliées. Que s'est-il donc passé avant? Quelles Genferei a-t-on loupées? La mémoire vivante est parfois défaillante. Les récits sont contradictoires et l'histoire se réécrit sans cesse. Quelque chose s'est déroulé à Genève, durant les années passées, qui modèle le présent et auquel les nouvelles générations ou les nouveaux arrivants n'ont accès que par sourires entendus ou regards en coin. Il manquait un livre pour lever le voile. Albert Rodrik et Olga Baranova s'y sont attelés.

 

Mémoire vive

Les éclusiers de la porte étroite[1] d'Albert Rodrik et Olga Baranova est un livre généreux qui retourne les cartes. Tout d'abord, parce que tous deux ont ce parcours de migrants, qui leur permet d'avoir un regard distancé sur la réalité locale, mais aussi parce que, camarades socialistes, leur compréhension n'est ni complaisante ni liée à des liens ataviques. Ils sont libres ces deux! Ce recueil éclaire la réalité genevoise, suisse, avec perspicacité, sans pour autant être un livre d'histoire. On y découvre avec plaisir aussi l'excellent texte d'Eloisa Gonzalez Toro, fille de réfugiés chiliens, qui s'exprime sur la nouvelle constitution pour Genève. Pas de langue de bois ici. Les écritures sont tranchées, le parti pris affirmé.

 

Des parcours rythmés par l'engagement

Olga Baranova suivait il y a dix ans les cours d'une classe d'insertion scolaire à Genève. Elle est devenue suissesse juste avant son élection aux municipales de 2011. Aujourd'hui, elle termine ses études en management public, travaille à Berne au sein du parti socialiste en poursuivant son engagement politique à Genève.

Albert Rodrik, est arrivé à Genève en 1955, en provenance d'Istanbul, pour étudier le droit à l'université. Jeune fils d'une famille de commerçants juifs turcs passé chez les frères chrétiens, il ne connaît personne quand il débarque au bout du lac. "Pourquoi Genève? Paris n'était pas envisageable, car je me serais dévergondé, et Bruxelles était mauvaise pour mes bronches! Alors je me suis retrouvé à Genève et j'y suis resté" Syndicaliste, un temps comédien et employé de banque, adhérant au PS en 1975, l'homme a travaillé comme haut fonctionnaire durant 15 ans pour des magistrats de diverses obédiences. Appelé le sage au sein du parti, fin connaisseur de la politique locale, il est un guide, une référence, une mémoire vive.

Ce livre est en fait un carrefour, de générations, de récits, de regards. Albert est un sage, Olga une combattante, et Genève méritait bien cet hommage de deux migrants devenus des références.

Nous ne croyons pas au grand soir mais à tous les petits matins

Je ne suis pas convaincu que, pour les Suisses, la perception d'être un peuple ou des peuples parmi d'autres de cette planète, solidaires qu'ils le veuillent ou non, soit bien ancrée dans leur tête. Albert a raison. Nous avons besoin de ce petit livre qui permet de comprendre un parcours, des communes, un canton, et un peu de cette complexité helvétique dont on est fier sans toujours la saisir.

Car rien n'est acquis, ni à l'abri, que l'on soit né d'ici ou d'ailleurs. Et c'est l'engagement dans le présent qui oriente les pas, change la donne, pas le pedigree, ni la naissance. Comme des éclusiers de la porte étroite, démocrates, réformistes, nous ne croyons pas au grand soir mais à tous ces petits matins où les espaces de liberté sont sans cesse élargis en dépit de l'économie de marché.

J'ai pour ma part trouvé dans ce livre des raisons d'espérer et de mieux comprendre notre Genève où l'engagement quotidien pour une société plus juste se poursuit.  

 

 

[1] Albert Rodrik, Olga Baranova, les éclusiers de la porte étroite, Editions Slatkine, Genève, 2016.

 

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02/04/2016

A celui qui ne touche pas terre et commence à s'élever

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A cela qui commence en avance.

A ce qui débute sans bruit.

Aux insomniaques qui se trompent de porte.

Aux rêveurs éveillés.

 

À celui qui gagne au loto et ne retire pas son lot. Au pompier qui cesse de fumer. Au médecin qui se soigne en silence. A la sage femme alerte.

Aux heures sup' des syndicalistes. Au pasteur au désert du doute. A l'écologiste qui reprend son souffle. Aux lanceurs de graines.

 

A ceux qui se trompent de cheval. Au jet d'eau pour le geste. A la tendresse des glaciers. Au passage à l'acte sans personne. Aux accidents de personnes sans mal. Au résistant qui rompt le pain. Aux genevois heureux.

 

A la cause publique. Prix Nobel aux animaux de compagnie!A celui qui désire plus que son nom. Aux mendiants altruistes. Au retour des oiseaux migrateurs. Aux noces jubilatoires. A la fidélité de l'amant. A la précision de l'heure d'été. 

Aux heureux compulsifs. A l'élastique qui tient. A la visite qui vient. A l'alliance renouée. A la redistribution des places. A la revanche des bêtes. Aux crues et aux gués. Au chevreuil et au chat, à la fermeture des abattoirs.

 

A ceux qui appellent dans la nuit. Aux machines fleuries.

A l'effort sur soi.

 

A la main qui se tend. A l'écho. A la langue qui se pend. A Camus à Lourmarin. Au lait cuit, au sel et au pain. Aux déjeuners des sportifs. Aux racines du cri. Au rameau, à la craie. Aux farines des fleurs, au fil des grands discours. 

Au rire de Rilke. A la mort du libéralisme. A la persévérance de l'être.

Aux pompes à chaleur à la vie des nuages aux bricolages d'enfants.

A la fin des fonds.

A celui qui demeure à la hauteur de son abaissement.

 

A l'habitation large, à la mise en commun.

A celui qui n'est plus redevable, à cela qui n'a pas de fin, aux remises de dettes.

A la fin des attentes, au don sans retour, aux sources des racines.

Au désir sans fin.

Au retour des appels, au partage direct, à l'énergie de l'espoir.

Au non-jugement des sentiments.

 

A celui qui ne touche pas terre et commence à s'élever.

 

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https://www.youtube.com/watch?v=x5DpM2narOU

https://www.youtube.com/watch?v=ibaoNRS1IZA

 

 

 

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29/03/2016

Dans la jungle, sublime jungle

livre_affiche_2357.jpgAgnès Vannouvong, Après l'amour, nous avait touché avec Gabrielle[1]. Elle nous entraîne Dans la jungle avec son troisième roman.

May a hérité d'une somme d'argent d'un ami mort, Stéphane, disparu en Thaïlande d'un accident de moto. Stéphane vivait vite, Stéphane vivait fort, sa disparition est un mystère, mais nullement une surprise.

May décide d'utiliser la somme de  cet héritage pour se mettre en route et retrouver la trace de l'absent, chercher ses propres racines. Retour à sa terre d'origine entre Laos et Thaïlande, elle y emporte Sur la route de Kerouac mais aurait voulu avoir sous la main Voyage au bout de la nuit de Céline.

Elle oscille entre désir, hasard et fatalité, a laissé famille et enfants pour partir. Elle a remisé sa vie d'avant. Une vie domestiquée, passée à s'oublier, à servir les autres. Son mari est désormais un ex. Elle a cinquante ans et depuis la ménopause, la baisse d'oestrogènes fait de son corps un terrain sensible... elle sait qu'elle n'est plus jeune. Elle sent que sa vie devient de plus en plus intérieure. Elle se réveille. Elle a si souvent fait contre mauvaise fortune bon coeur. C'est une femme qui se libère.

 

Ce qui croît, entre la racine et les fruits

Ce roman sensuel tient de l'origine et de l'accomplissement en même temps. Il porte deuil et renaissance, intériorité et extériorité, désir et ennui. Qu'est-ce que May retrouve, ou quitte, à l'autre bout de la terre? Elle parcourt son passé comme une étrangère... comme une intime aussi. La jungle n'a rien d'hospitalier. Milieu hostile où l'on ne survit pas seul. Elle contient pourtant une trouble familiarité. C'est en elle que May, ankylosée, retrouve le mouvement, découvre le plaisir du risque, des chairs, le sortie de l'hiver. L'eau est partout. Liquide amniotique, symbole de renaissance. La vie a un parfum doux et sucré. Les bouddhas la surplombent. Un nouveau ciel.

 

Méandres des mémoires

May est accompagnée dans sa quête par Say, guide attentionné qui l'oriente, figure de réassurance. Elle est remplie de questions et de doutes. Il fait silence. Elle glisse, pleure. Il s'inquiète. Elle s'affranchit. Il pense la perdre, elle n'est pas étonnée de le revoir. Comme si la confiance et le désir étaient les deux faces d'un même animal se balançant sur une branche. Comme si l'attente avait toujours besoin d'un autre pour se déployer. Comme si seul le mouvement comptait, s'il n'y avait que le point de fuite qui était promesse d'une quelconque complétude, ou le temps d'une étreinte, quand tous les crapauds gueulent plus forts et que les oiseaux de nuits scellent les retrouvailles... avant la séparation. 

Dans la jungle ne reproduit pas une image d'Epinal ou Rousseauiste de la nature. Tout ici est périlleux, voilé, mais comme apaisé. On n'est pas au coeur des ténèbres comme avec Conrad. Les liens et les mots permettent de consolider une présence fragile, presque douce, dans un écosystème complexe. Mais par contraste, la Ville est brutale, sans pitié, cruelle, explicite et... mortelle.

Ce n'est pas dans la jungle que l'on se perd, c'est en en sortant.  

 

Un paysage à quatre saisons

Roman du plaisir d'aller, de contempler; roman d'une quête intérieure et d'un émerveillement mélancolique, où le temps est un allié, Dans la jungle porte dans sa langue la saveur de l'affranchissement et la liberté de la découverte. May porte le nom d'un mois printanier et traverse jungle, village, ville et île, comme on traverse quatre saisons pour se retrouver au même endroit, mais définitivement changé.

On sort de Dans la jungle (ou alors on ne fait qu'y entrer), un peu étourdi, sonné, comme on échoue sur une plage après avoir nagé trop longtemps et bu la tasse dans les vagues. Heureux, soulagé d'être encore en vie, conscient d'avoir échappé à une catastrophe de peu, de l'avoir contemplée à distance... déçu peut-être de n'être pas allé assez loin, vite, et impatient d'y retourner encore.

On contemple alors celui qui est allé au bout du voyage, ce mystérieux Stéphane, sans savoir ce qui lui a empêché de faire retour;  sans connaître les non-dits qui lui ont permis de s'échapper, avec le sentiment que l'énigme demeure, que ce n'est pas la compréhension qui compte, mais le sens;  que ce qui est dit est moins important que ce qui est tu, et ce qui est révélé moins fort que ce qui se cache...

comme dans la jungle. 

 

 

 

 

Agnès Vannouvong, Dans la jungle, Editions Mercure de France, 2016, 113p.

Sortie le 1e avril.

 

[1] http://commecacestdit.blog.tdg.ch/tag/vannouvong 

 

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12:04 Publié dans Genève, Littérature | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : vannouvong, dans la jungle, mercure de france | |  Facebook |  Imprimer | | |

28/03/2016

Qui roulera la pierre ?

Qui roulera la pierre, qui dégagera l'entrée, qui donnera de l'espace pour l'herbe sur la terre.

Qui ramènera le disparu, rassemblera les bandelettes, les bandages et le bois.

Qui allumera le feu ?

 

Qui fera décoller l'avion, ramènera le peloton.

Qui remplira le distributeur, nourrira les cochons?

Qui vendra son journal, qui gonflera ses ventes, dira non le premier?

Qui cassera la clé dans la serrure?

Que retiendra l'annonceur?

 

Qui trichera sur les mots, fera sauter le fusible, désignera le bouc émissaire?

Qui protégera le système?

Qui fera corps avec lui,  en fera du compost?

 

Qui saura se chauffer? Qui fera sauter la chaudière? 

Qui reconnaîtra le maître, qui jugera Judas, qui votera Pilate,

les imbéciles du Conseil d'Etat?

 

Qui criera : Expulsez-les ! Et libérez l'escroc?

Qui ira chercher l'homme à l'aube pour le séparer de sa femmes et de ses enfants?

Qui fera de l'homme un sans-domicile fixe?

Qui interdira la mendicité et persécutera les pauvres? 

Qui fera de la police une idole asservie ? 

 

Qui sentira le pouls de l'arbre, qui palpera la pierre, qui trouvera la source?

Qui éveillera la conscience, qui cèdera à la colère, que nourrira l'ego ?

Qui gagnera l'eurofoot, remplira le frigo ?


Qui roulera la pierre, qui autorisera les pleurs ?

Qui fera bondir les ventes? Qui toussera sans respirer? Qui polluera sans gêne? 

Qui nourrira les diviseurs, ouvrira un crédit à 4 milliards pour bétonner de l'eau ?

 

Qui servira le pouvoir de l'argent?

Qui roulera en Harley, sponsorisé par le Qatar?

 

Qui détachera les ceintures d'insécurité?

Qui roulera la pierre qui bloque l'entrée? 

 

Qui affirmera sa liberté sans nuire à personne ? 

 

 

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10:15 Publié dans Air du temps, Humeur, Littérature | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : pâques, conseil d'état, mendicité, homme | |  Facebook |  Imprimer | | |