sylvain thévoz

15/06/2015

(D)ébauche du père

 

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Le calendrier des saints laïques est bien ordonnée : Mandela, JFK, Gandhi, celui des religieux aussi : Mère Teresa, l'abbé Pierre sont parés d'honneurs, sans parler de celui des révolutionnaires : Ché Guevara en tête. Il est un homme qui pourrait revendiquer une place hors catégories et pourtant dans toutes celles-ci, c'est Jean Sénac, à côté de Pasolini, Antonin Artaud et Jean Genet.

 

 

Un saint roulé dans le sable et carbonisé.  

Jean Sénac est né en 1926 à Béni Saf, petit port de l'ouest algérien, d'une mère d'origine espagnole et d'un père inconnu. Il grandit à Oran, dans la pauvreté et un milieu multiculturel et religieux. Je suis né arabe, espagnol, berbère, juif, français. Je suis né mozabite et bâtisseur de minarets, fils de grande tente et gazelle des steppes. Il naît sans père, du viol de sa mère.

Très vite il se tourne vers l'écriture, entame une correspondance passionnée avec Camus. Proche de René Char, il fonde la revue Soleil, publie les poètes Kateb Yacine, Mohamed Dib, Mouloud Feraoun, s'engage corps et âme pour la révolution algérienne. Il entre en résistance par la langue, devient un chantre de la révolution avant que celle-ci ne le rejette à la fin des années 60, lui, le bâtard, l'occidental. Il vit alors dans une cave comme un reclus et place, martyrisé, à demi fou, la poésie en premier lieu, animant une émission de radio : Poésie sur tous les fronts. Il est de ceux qui répondent à la violence par le pouvoir du langage et son incantation, ouvre les identités à la pluralité.

Pied noir solaire, de souche transcendante, pour lui l'algérien n'est pas qu'un arabe musulman, mais aussi un homosexuel chrétien, un animal, un poète, révolutionnaire mystique, animiste, berbère, combattant dans la langue et l'érotisme les pouvoirs dominants d'où qu'ils viennent.   

 

jean sénac,poésie,révolution,père,algérieJean Sénac fonde le front homosexuel d'action révolutionnaire, vit d'amours clandestins et multiples; fréquente voyous et brigands la nuit. L'extrême droite française le combat, il est le symbole de ce que redoute les fachos: la féminité, l'affaiblissement des moeurs, une contamination du nord par le sud. Les nationalistes algériens l'isolent : trop différent, trop singulier pour correspondre aux images de la nouvelle propagande. L'homme signe ses lettres d'un soleil à cinq branches, symbole de fraternité. Il meurt mystérieusement assassiné le 30 août 1973 à Alger. 

 

jean sénac,poésie,révolution,père,algérieSon héritage n'est précédé d'aucun testament

Dans ébauche du père, publié comme la plupart de ses écrits à titre posthume, Jean Sénac propose d'en finir avec l'enfance. Il ne fait pourtant que réifier la figure du père, l'adoré, le manquant, le troué. Il lui règle son compte, il lui érige une stèle, l'embrasse de la bouche à la bouche, comme un chien.

Dans une langue solaire et crue, Sénac travaille un roman-poème, autobiographique et troué, où il se dévide et compose, plaçant dans le corps, le plaisir, le noyau de la résistance aux oppressions, avec une revendication forte de pouvoir habiter ce monde tel qu'il est, comme un animal, un souffle, une prière.

Dimension archaïque et mystique de la langue; ébauche du père: débauche d'énergie et cri puissant. Parfums, odeurs, incarnation forte de la langue. Odeur de lait, de café, un peu d'urine secouée, et d'eau de cologne. Bonnes odeurs du matin. Et le soleil partout. Dehors. Dans la cour. Car on n'avait pas encore ouvert les volets. On est projeté dans le port, dans la rue, les venelles du souk, sous le soleil, dans le soleil même. On n'a rien ouvert encore.

 

Jean Sénac figure actuelle   

Dans la période actuelle, alors que les exclusions et les intolérances vont grandissantes, Jean Sénac, fils bâtard du viol et de l'abandon, transmet une autre image de l'appartenance, celle que l'on se choisit, et non celle à laquelle on se trouve assignée.

La patrie c'est l'endroit où l'on est bien. L'endroit où votre corps est le mieux encastré. Où les pores respirent. Où vos paroles s'ouvrent. Où vos mensonges eux-mêmes n'ont pas peur. Je suis né algérien. Il m'a fallu tourner en tous sens dans les siècles pour redevenir algérien et ne plus avoir de comptes à rendre à ceux qui me parlent d'autres cieux.

Dans la période d'aseptisation actuelle et d'uniformisation généralisée, de construction de ghettos de la pensée, et de sériation des êtres humains, Jean Sénac, libertaire, fou furieux, transgresseur solaire, est un saint inspirant. Un démon qui plonge ses racines multiples pour aller chercher eau, sel, lumière, et sable, au plus profond de la Méditerranée, les passer au tamis du langage pour construire des individualités debout, dressées contre les pouvoirs d'oppression.

jean sénac,poésie,révolution,père,algérieJe suis né, dit Sénac, pour qu'un petit enfant pauvre d'Oran puisse dresser un jour sa voix contre ses maîtres, les maîtres de tous les préjugés et de toutes les contraintes, pour qu'il puisse patauger avec ses sandales trouées dans les larmes de sa mère, pour qu'il élève une barricade de cris intolérables comme un condamnation, un remords, un appel.

Je suis né, dit Sénac, pour que tous les Pères d'Europe, viennent sur ma langue bavarde et contestée recueillir une dernière fois l'écume de leur bave et leurs petites splendeurs, s'enivrer de leur honte et de leurs fausses flammes, avant que tout s'effondre, que s'éveille la fleur des continents proscrits, et que sur nos déchets, naisse enfin l'HOMME HEUREUX. 

 

Jean Sénac, dans le calendrier des saints a une place de père ; dans la débauche et sa folle création il constitue une famille. celle que l'on choisit, que l'on élit, la famille enfin que l'on se transmet, faisant fi de la génétique, des passeport biométriques et de la langue morte qui traîne par terre ou dans les vitrines lubrifiées des magasins.

 

 

 

Jean Sénac, ébauche du père, roman Gallimard, 1989

 

 

http://www.revues-plurielles.org/_uploads/pdf/4/algerie_litterature_action.pdf

http://www.les-lettres-francaises.fr/2012/06/quel-soleil-chavire-ta-langue/

10:17 Publié dans Air du temps | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : jean sénac, poésie, révolution, père, algérie | |  Facebook |  Imprimer | | |

29/05/2015

La FIFA : une affaire Suisse

Son président est Suisse, son siège est à Zurich. Quand la tempête s'abat sur la FIFA et que les preuves de corruption s'accumulent, Ueli Maurer, conseiller fédéral UDC, vole au secours de Sepp Blatter. Devant les quelques 340 participants du 5e Forum suisse des médias à Lucerne, il a défendu le bon président, affirmant qu'il ne faut pas oublier tout ce qu'il a fait de formidable pour le football.

Sans blague, alors que la FIFA est sous enquête, corrompue jusqu'à l'os, que la justice américaine va déballer des années de corruption généralisée. Ueli Maurer a la même ligne de défense que Blatter : il fait diversion et préfère parler football, se rangeant aux côté de Poutine pour le soutenir.

Didier Burkhalter, autre conseiller fédéral, PLR, voit dans cette affaire une chance à saisir.  "Cela va peut-être faire évoluer les fédérations sportives internationales". Surtout ne pas s'en mêler, surtout ne pas réfléchir sur le rôle tenu par la Suisse dans ce système, surtout ne pas se sentir responsable, alors que notre pays est le champion du monde toutes catégories pour l'hébergement des fédérations sportives (une soixantaine) et que ces fédérations bénéficient chez nous d'un statut fiscal privilégié. Elles sont définies comme sans but non-lucratif. La FIFA fait des millions de bénéfices, a plus d'un milliard de réserve en cash, est au bénéfice d'une grande flexibilité juridique, sans obligation de rendre ou de publier des comptes. Quel est le système fiscal qui permet à la FIFA une totale opacité sur ses gains ? Le nôtre. Qui le défend mordicus? La droite.   

L'Hebdo rappelle, dans sa dernière édition, les sept péchés capitaux de Blatter et revient sur le fait que la FIFA soit exemptée de tout impôt fédéral direct. En effet, le parlement (à majorité de droite) a refusé, en juin 2012, d'abolir ce privilège. Parce que les partis bourgeois ont toujours servi l'argent, et pratiquent les mêmes tactiques qui a cours à la FIFA : chantage, lobbying, graissage de pattes et complaisance envers ceux qui possèdent l'argent et le pouvoir.

La FIFA: un produit de la droite

Couvrir le blanchiment d'argent sale, encourager les forfaits fiscaux, les évasions fiscales, fermer les yeux sur la Suisse qui lave plus blanc, la Suisse mafieuse, c'est un sport de droite qui a été érigé en système puis en droit. Faire du chantage au départ, couvrir les malfaiteurs des palaces, c'est la mission de la droite. Cette stratégie a conduit le système bancaire à ne pas se réformer et au final à le payer cher. Aujourd'hui, les procureurs américains font le ménage à Zurich dans les palaces où les magouilleurs se prélassent et la droite menace notre souveraineté en s'acoquinant avec des indélicats. Avec l'affaire de la FIFA, on découvre que la complicité de la droite pour soustraire des millions d'impôts au fisc et faire plaisir aux copains est dans son ADN.  

Le parti socialiste, par son conseiller national Carlo Sommaruga, avait proposé en 2012 une loi pour «poursuivre d’office les cas de corruption dans le secteur privé», et non plus seulement lorsqu’une plainte était déposée. Le PLR, l'UDC, economiesuisse, l'USAM et l'association suisse des banquiers l'avaient rejetée, ainsi que... la FIFA. La droite n'aime pas les lois anti-corruption. Elle aime la "main invisible" du marché et les yeux qui se ferment. Elle adore les forfaits fiscaux et les associations milliardaires à but non-lucratifs. Elle adore agiter le chantage au départ pour ceux bénéficiant des largesses et de la complaisance de la législation helvétique. Cela la conduit à la paresse intellectuelle et encourage la criminalité des cols blancs. La crédibilité de la Suisse est aujourd'hui gravement entachée. L'image de notre pays salement détériorée. La FIFA est une affaire suisse, le produit de son système fiscal voulu par la droite.

 

Tous les regards vers Zurich 

Ce jeudi, tous les regards seront tournés vers Zurich où un valaisan cherchera à se faire élire pour un cinquième mandat à la tête d'une association corrompue brassant des milliards et ne payant pas un centime d'impôt en Suisse.

Tous les regards seront tournés vers notre capitale financière où nos conseillers fédéraux et la majorité de droite de notre parlement ont choisi de protéger la FIFA et la corruption.

Que Blatter s'en aille. Et avec lui les valets de la droite helvétique, championne du monde d'un système fiscal opaque qui sert l'argent plutôt que les intérêts du peuple, les intérêts des puissants plutôt que ceux du droit et de la justice. 

 

 

 

 

https://www.hebdo.ch/hebdo/cadrages/detail/portrait-les-sept-p%C3%A9ch%C3%A9s-capitaux-de-sepp-blatter

http://www.letemps.ch/Page/Uuid/77cfbfc2-f312-11e3-a2d8-dc7d3196b5d7/La_Suisse_h%C3%A9site_%C3%A0_domestiquer_la_FIFA

 

08:21 Publié dans Air du temps | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : fifa, blatter, maurer, forfaits fiscaux, cadeaux, plr, udc, pdc, economie suisse | |  Facebook |  Imprimer | | |

24/05/2015

Du sperme, de l’électricité, mon utérus et moi

Les enfants me permettent de rester jeune. Avoir des enfants, c’est une addiction. Croissez et multipliez-vous, c’est ce que dit la Bible non ? C’est dans la Genèse, au tout début. Je ne dis pas que je suis une sainte, non, je n’étais pas vierge lors de mon mariage... il y a 45 ans. J’ai eu mes mômes de 5 pères différents. Mais cela, c’est du passé. Désormais, plus besoin de père. Du sperme, de l’électricité, mon utérus et moi. Et basta.

J’avais 13 enfants, en voilà 4 de plus à mon compteur, à 65 ans. C’est beau. Cela ne fait pas de moi une salope. Dites-moi ce qu’il peut y avoir de mal à pondre rythmiquement des enfants ? Tant que  le corps le peut, que la technologie le permet, j’en profite. Aujourd’hui, tout le monde fait l’amour pour rien, dans le vide. Moi je ne fais plus l’amour, mais des mômes. Je fais tourner l’économie. A 65 ans, je dessine ce que seront les utérus de demain. Des réceptacles sans nécessité de mâle pour donner vie. Je suis l’avenir. J’ai 65 ans, une jeune maman.

Je ne baise pas utile, je procrée à blanc.   

Trop vieille pour avoir des enfants ? On m’a retiré mon permis de conduire. Je voulais prouver que je servais encore à quelque chose.  Avoir des gamins, c’est rester jeune, un choix personnel. La retraite, très peu pour moi.  

Je veux devenir championne du monde de la mise à bas. 4 enfants d’un coup à 65 ans, olé, c’est mieux qu’un hat-trick au foot. Chapeau bas pour mamie ! Cela fait de moi la plus vieille maman du monde. Il me fallait des remplaçants pour mon équipe de foot.

Aujourd’hui, le spectacle c’est de monter le plus vite sur une montagne, enfiler le plus de buts à une autre équipe, risquer sa vie dans des sports extrêmes. Pour moi, c’est de pondre le plus d’enfants possible après ma ménopause, d’enquiller les échographies comme d’autres les marathons. Je ne vois pas ce qu’il peut y avoir de mal à cela. J'ai négocié sec l’exclu avec la presse pour assurer l’avenir de mes enfants. J’ai donné l’info à un journal de boulevard. J’ai commencé tard ma vie médiatique, je rattraperai le temps perdu. Sexagénaire de la césarienne, je suis championne du monde. La prochaine fois je fais venir le Guiness.

 

Franchement, quand un mec devient père à 70 ans, je ne vous entends pas pousser des cris d’orfraie. C’est parce que je suis une femme ? Les féministes devraient me soutenir. Cette putain de barre de la ménopause, c’est du passé. Nous voilà les égales des hommes désormais. On parle toujours des hommes bioniques, je suis la femme biochimique. La science nous permettra de faire des bébés à n’importe quel âge. A nous les records  !  

Okay, mes bébés sont prématurés, mes trois petits garçons et ma fille sont nés à 6 mois. Mais en couveuse, ils sont comme dans une chapelle sixtine, mes petits saints. Ils ont de bonnes chances de survivre, de bonnes bajoues. La médecine fait des choses incroyables, pourquoi s’en priver ? Au nom de l’éthique ? Mais laquelle ? Vous avez vu l'état du monde? Alors chacun pour soi… et la science pour ceux qui peuvent se la payer.

 

Pourquoi devrais-je me cintrer l'utérus?

Au nom du droit des enfants ? Mais si le droit des enfants vous importait vraiment, en laisseriez-vous mourir des pelletées de soif, de fièvre, d’infection ? Toutes les 5 secondes un enfant de moins de 10 ans meurt de faim (Ziegler). Toutes les 30 secondes, le paludisme tue un enfant quelque part dans le monde (Unicef). 500 000 enfants de moins de 15 ans sont morts du SIDA l’an dernier (Unicef).  Est-ce que cela fait la une des journaux ?  Et vous me chiez une pendule parce que j’ai mis 4 petits amours au monde ?

Mes enfants auront la sécurité matérielle. J’ai tout prévu. De nombreux amis s’occuperont d’eux si je disparais avant l’heure. Mais je veux vivre jusqu’à 102 ans. Et j’aurai des bébés jusqu’au bout.  Mieux vaut naître prématuré que de ne pas être au monde du tout.

Je donnerai la vie jusqu’à mon dernier souffle. Je serai une usine à bébés jusqu’à la lie, une turbine à fœtus jusqu’au dernier souffle. Je passerai du biberon au dentier, leur mettrai leurs couches en même temps que les miennes, sans me tromper, je vous l'assure. Vous me préféreriez rabougrie à l'EMS hein, cela ne vous choquerait pas que je moisisse sur un siège. Cela vous emmerde vraiment que je sois une mère comblée à 65 ans.

Mes bambins s’en foutent de mes rides. Ils préfèrent une vieille maman sympa à une jeune peau de 20 ans dans la merde financièrement. Ils me regardent et sourient. Je suis la plus vieille maman du monde. 

 

Avec du sperme, de l’électricité et mon utérus, je réinvente la vie.

Moi, moi, moi, je servirai la nature jusqu'au bout.

 

 

 

 

http://www.huffingtonpost.fr/2015/05/23/allemande-quadruples-65-ans-mere-13-enfants_n_7426894.html#

12:07 Publié dans Air du temps | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : mère, science, maternité, utérus, vie, 65 ans, retraite, éthique | |  Facebook |  Imprimer | | |

18/05/2015

Le romantisme est mort, vive la baise

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Une simple lettre d'amour, dernier livre de Yann Moix est un titre mensonger, ou tronqué. Rien de simple dans cette lettre titrée "roman" sur la page de garde. Quant à l'amour, il a les formes tordues, cyniques, perverses, de Yann Moix qui se jette à confesse, racontant ce qu'il a fait subir à la femme qu'il a aimé il y a de cela quelques années; qu'il a prétendu aimer plutôt, avouant au final n'avoir toujours aimé que lui... et  martyrisé toutes les autres.

Il y a de l'ironie dans ce titre. Mais qui peut dire ce qu'est l'amour et ce qu'il n'est pas? Yann Moix nous met au défi du jugement. Récit d'un séducteur ou d'un salopard, des deux? On pense au film de Steve MacQueen : Shame, dérive d'un homme accro au sexe et baignant dans le jus de son obsession.

Le narcissisme se referme sur lui-même en même temps que s'ouvre le livre. Sur les pages se dévoile un Don Juan de l'époque de Tumblr et Lovoo qui invoque des rendez-vous fictifs à 3h du matin pour renvoyer ses maîtresses, faisant un tour du pâté de maison pour les éconduire avant de retourner seul se coucher pour ne pas s'encombrer du corps de l'autre. A l'époque où l'on n'écrit plus de lettre d'amours, où l'on tweete et baise comme l'on respire (vraiment?) Yann Moix fait le récit de sa gestion industrielle du cul et de son apparente neutralité émotionnelle derrière l'abattage sans fin. Il en dresse le catalogue, textuellement, et le déploie dans le récit d'une passion. 

   

L'écriture est directe. Elle assène des uppercuts puis nous endort avec des formules bouffies : "nous sommes perdus pour les autres parce que nous sommes perdus pour nous mêmes" ou "j'ai ressenti l'obligation d'y aller. Non pour te rendre heureuse, toi, mais pour me rendre, moi, moins malheureux." Etc., Yann Moix empile les poncifs et les phrases redondantes sur l'amour, le couple, la fidélité; apparaît à la fois blessé que le romantisme se soit effondré... et acharné à le raser net.

 

Le romantisme est mort, vive la baise, ou : journal d'un romantique désabusé. Ce livre est l'ambivalence même entre le désir d'aimer et la radicale volonté d'en constater l'impossibilité. On le classera dans une bibliothèque entre Baudelaire et Lui magazine. C'est sa place. Entre Beigbeder et Michel Blanc. Tout ado le mettra sous ses posters héroïques de footeux. Triste image de la masculinité. 

Ce livre fera bondir n'importe quel-le- féministe tant l'image de la femme et le rapport à celle-ci déployé par Yann Moix est écoeurant d'abus et de faux-semblants. Objet sexuel ou potiche romantique,voilà les deux cases où se déploient l'imaginaire de Yann Moix pour envisager l'autre. "Les femmes" ne peuvent en sortir. Il les y réduit au silence, les séduit, les baise, puis passe à la suivante. On en vient à rêver d'une confrontation Despentes - Moix, qu'elle le rosse.

Yann Moix avoue tout, confesse tout, reconnaît tout. Le moralisme est mort, vive l'abus.

Faute avouée est-elle à moitié pardonnée? -Il faudrait demander à celle à qui s'adresse ce livre-. Il nous semble plutôt qu'elle s'y fait re-baiser, tant Moix, au final, exerce le pouvoir, raconte l'histoire à sa sauce, et s'il y apparaît démoniaque, s'y donne finalement le beau rôle: celui du passionné, du fou, de la tête brulée. Figure romantique déchue, encore, mais consciente de l'être... le devenant donc plus encore. Yann Moix, un post-romantique onaniste.    

Yann Moix énerve, écoeure, fatigue, se narcissise à bloc. En même temps, il intéresse. Par sa langue encore, qui passe de la boursouflure au scalpel, de la loghorrée à la concision, qui ose tout... même l'inutile.

On est piqué, interpellé. Pas d'ennui, de la surprise. L'auteur stimule par l'abjection et son cynisme. Par quelque chose aussi qui ressemble à une sincérité touchante, une mise à nu ( ou est-ce une mise en scène perverse?).

Peut-on croire à ce que Moix confesse? ou applique-t-il à ses lecteurs les mêmes recettes qui fonctionnent avec ses proies sexuelles : séduction/détachement/ provocation/consommation?  Yann Moix : roi du striptease, s'ausculte. Roi de la manipulation, il joue avec les mots et pose devant le lecteur sa carrière de tordu, ses faits d'arme d'obsédé, son catalogue de pervers. Il faut le lire, mais peut-on le croire? Bien entendu que l'on peut... au risque de se faire baiser.

Qui pourra lui jeter la première critique ? Qui pourra clamer : c'est dégueulasse, l'homme n'est pas cela, Yann Moix est un porc ? On le sent, le bonhomme jouira encore de la distinction singulière de la fange.

Il renverse le syllogisme en paralogique, et tout se tord:  "C'est sans doute pour continuer à pouvoir t'aimer que je nous interromps."

Si l'on extrapole, on arrive à la mégalomanie perverse prétendant à l'universalité : 

Yann Moix ne sait pas aimer. Or tous les hommes sont Yann Moix, donc les hommes ne savent pas aimer.

ou :

Les hommes sont mortels. Les porcs sont mortels. Les hommes sont donc des porcs.

 

La paralogique est un enfermement. Comme Yann Moix capte ses proies sexuelles, de la même manière il hameçonne son lecteur.

Au final, une simple histoire d'amour apparaît en miroir inversé des magazines "féminins" mais dans la même catégorie, celle où les Hommes viennent de Mars et les Femmes de Venus. Il trace les mêmes frontières au couple : la reproduction du modèle ou son blasphème. Au lieu d'un quizz en bas de page, on a droit à la confession finale de l'auteur en forme de bavasse nihiliste et larmoyante "Quand tu ne remueras plus, c'est que je ne remuerai plus. En attendant, je suis ce mort qui respire."

Même s'il prétend au désespoir et en joue, Moix n'a pas la noirceur bouleversante d'un Edouard Levé ni la verve d'un Sade... pour preuve il deviendra à la rentrée animateur chez Ruquier.

Le romantisme est mort, vive la baise.

La littérature est un exhibitionnisme, elle se prolonge à la télé...

Tu peux te relever du divan, Yann, vérifier tes ventes.

La séance de dédicaces est terminée.

 

 

Yann Moix, une simple histoire d'amour, éditions Grasset, 2015, 143p.


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12/05/2015

Abou et les vacances d'été

575459999.jpgOn lui a répété de ne pas bouger, pas respirer, pas crier. Quoi qu’il arrive il n’aurait pas moufté.Une fois dans la valise, Abou a pensé qu’il allait passer les douanes tout droit… pas qu’il pouvait crever.  

Il s’est dit : tout plutôt que les touristes adipeux et arrogants, les touristes qui parlent fort et se foutent de nos gueules quand on prie puis s’angoissent au moment de s’en aller, de peur de rater leur vol.

Il serait mort sans un bruit Abou. Il était préparé à cela. Il s’est mordu les lèvres. Il était disposé à disparaître dans son petit cercueil de cuir de 80 sur 80 cm. On aurait pu le mettre direct à la poubelle ensuite, comme s’il n’avait jamais existé. Avec un peu de terre dessus, et bye bye: bon voyage. 

 

Le cousin Omar, Khalid le fils du voisin sont partis au nord et on ne les a plus revu. Un dans la mer, un en Libye. Pour rien.

Avant, la Suisse prenait des demandes d'asile à l'ambassade. On faisait la queue mais on avait cette espérance. Maintenant c'est fini, ce n'est plus possible. Une votation populaire a tout changé. Il faut traverser pour espérer. Risquer sa peau. Encore.  

 

Les douaniers ont envie de rire subitement. Abou: petit con, comment pensait-il passer ainsi, se jouer d’eux d’une manière aussi naïve ?

Les grands frères d'Abou courent vers la barrière et se jettent dessus pour l’escalader, un et deux et dix, individuellement, puis par groupes, ça c'est du sport.

La plupart sont pris, certains passent. La masse l’emportera toujours sur les drones. Les douaniers pensent au début : les cons, nous avons des tasers, des gaz lacrymogènes, des menottes. Mais impossible d’arrêter une armée de pauvres. Une colonne de désespérés, tu ne la stoppes pas.

— La Méditerranée sera comblée par nos corps. Nos petits frères nous marcheront dessus s’il le faut- disent ceux qui embarquent sur les rafiots, les péniches, s’accrochent aux bidons. Plus rien à perdre. 

Les caravanes sont ciblées dans le désert. Ici, on te tire comme un chien. Seule issue, la mer, la fuite vers le Nord sans voie de retour possible. La mer ou la mort et peut-être les deux. Mieux vaut encore crever dans la mer que d’une balle dans la tête - disent ceux qui n'ont plus de choix-  

Les douaniers rêvent de vacances à Helsinki ou Berlin. Là où la frontière est loin, où il fait frais et gris, où rien n’est sec ni salé. Tiens, pourquoi pas Genève, capitale des droits de l’homme, où l’on ne voit pas toute cette merde des gamins asphyxiés dans des valises, dans les soutes des cargos, où les gens se piétinent pour entrer ou sortir. Découvrir une session des Nations unies, le musée de la Croix-Rouge, participer à un colloque de formation continue sur les droits de l'Homme, contempler enfin une guerre à distance. Et puis : un petit crochet par l’exposition universelle à Milan... ça dépendra du petit futé ou du guide du Routard.

 

En attendant les vacances, ici ça pousse encore et ça transpire. Sous les bâches des camions, dans les double fond des coffres, attachés sur des rafiots afin qu’en cas de panique le navire ne chavire pas. Dans les pirogues de fortune, sur des radeaux de planches mal assemblées, dans les trains d’atterrissage des avions, ça s'entasse.

Abou senior, Abou junior, Abou fœtus dans un container, un bidon, un camion frigorifique, dans un carton de banane, une carcasse de bête, sous le poisson, les crevettes, entre les arêtes, faut que ça entre Abou, ça doit entrer, ça doit passer Abou, et sinon tu essaieras à nouveau.

Et toi, tes vacances cet été ? D'abord prévoir. Ne pas oublier de refaire le passeport. Expiration anticipée. Puis, devant la valise, être sans pitié. Ne pas prendre trop de vêtements, juste l’essentiel. Crème solaire, quelques vêtements de rechange, une paire de tongs, de sandales, c'est bien. On voyage mieux léger.

Peut-être une petite laine quand même, au cas où… les soirées à la mer peuvent être fraîches. Le reste : acheter sur place, c’est bien de faire fonctionner l’économie locale. Eviter les pays instables, choisir la sécurité. Renoncer aux pays trop pauvres, trop musulmans, c’est déprimant.

Toujours rester du bon côté du mur, même loin de chez soi, éviter le ramadan, pas sexy. De la musique dans l’ipod, we are the world, c’est touchant. C’est bien, c'est certain. Nous sommes l’universel, des citoyen-ne-s du monde, pas des douaniers des passeurs, des morts-la-faim, des mendiants. Nous sommes des voyageurs, des explorateurs. Alors: pas besoin d’une valise trop grande, une petite de 80 sur 80 suffira pour les livres et les fringues.

Et si vraiment on a besoin d'une valise, on en achètera une nouvelle en route.

Il y en a plein sur les marchés pour pas cher. C’est parfait pour y ranger les bibelots du souk, les cadeaux-souvenirs. De la valise, on prendra soin de négocier le prix. On est pas des pigeons.  

Faudra pas oublier de négocier sec avec le petit Abou qui voudra la vendre.

 

 

 

http://www.francetvinfo.fr/monde/afrique/un-enfant-ivoirien-de-8-ans-decouvert-dans-une-valise-a-un-poste-frontiere-espagnol_898215.html

 http://www.letemps.ch/Page/Uuid/bd62a8c6-c2f6-11e2-b4cc-25ebe225791f/Ce_que_la_suppression_de_lasile_dans_les_ambassades_va_changer

http://www.lemonde.fr/immigration-et-diversite/article/2015/05/12/l-ordinaire-de-la-brutalite-policiere-contre-les-migrants-filme-a-calais_4631949_1654200.html

http://www.poesieromande.ch/wordpress/?page_id=311

 

 

12:18 Publié dans Air du temps | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : migrations, suisse, europe, vacances, été | |  Facebook |  Imprimer | | |

11/05/2015

Abou dans la valise

Sylvain-1.jpgIl a 8 ans, il est ivoirien, il est pressé dans une valise pour passer la frontière.

La femme qui le transporte, elle a 19 ans. Quand elle arrive au poste de frontière de Ceuta elle regarde à droite et à gauche. Elle semble nerveuse.

Elle ne veut pas mettre la valise sur le tapis du scanner. Cela rend les douaniers suspicieux. (Toute la journée ils scrutent, on ne la leur fait pas).

Ils pensent qu’elle transporte de la drogue. Ils l’arrêtent. Ils ouvrent la valise. Peut-être qu’ils sourient un peu, je ne sais pas. Dedans, il y a un jeune gamin, les genoux repliés sous le menton. Il a très chaud ou très froid, ou alors il a peur. En tous les cas, il grelotte.

Il a soif. Il dit : je m’appelle Abou. Il le dit en français, c’est tout. Il ne connaît pas la femme qui le transporte. Il ne connaît pas les visages qui le scrutent. Il ne sait pas lire. Il ne connaît rien de la Bible, du Coran à peine quelques bribes. La religion c’est du vent.

Il connaît le foot, Messi et Tevez. Abou a grandi aux sabots des chameaux. Il a bu l’eau trouble des gourdes de peau. Il répète que son père est en Espagne. Il ne sait pas où. C’est un chiot du désert, un enfant nourri au sable, au lait, aux dates, aux tablettes de chocolat Herschey’s et cannettes d’Isostar; les touristes les abandonnent avec leurs restes, après avoir tripé dans le désert pour se reconnecter spirituellement dans l’immensité du rien.

Les blondes américaines – doubles graisses – parlent fort et suintent sous le soleil. Elles le prennent en photo, lui laissent encore et encore des plaques de chocolat et des marshmallows. Le chocolat, il connaît bien, il aime ça. Elles viennent, elles twittent, elles sourient, elles aiment les couchers de soleil, puis repartent.

Il a 8 ans, il reste là. Il fait partie du décor.

Il les entend dire, les grosses : citoyenne du monde citizen of the world i am je suis, se prendre en photo, selfie bras dessus bras dessous, et chanter presque we are the world avec un regard mièvre bombé de bonté et de charité sur lui.

Elles se prennent pour Madonna, Mère Teresa, Lady Gaga, elles s’ouvrent les chakras au forceps avec leur road-trip sous les étoiles, avec du sable et du sable encore, partout.

Pendant ce temps, les chameliers bavent. Ses oncles ont envie de sauter sur les blondes. Ils s’agrippent à leur corde usée. Mains calleuses sur les selles, autour du cou des animaux, serrent les licous comme la laine.

Il voit les blondes se dandiner sur les dunes de sable. Il a eu peur qu’elles l’adoptent.

Il préfère la valise en cuir usé de 80 cm sur 80 cm et passer sous les radars, dans les scanners, risquer sa peau en soute, que d’être adopté par la grosse qui l’envisage piteusement comme un affamé de Somalie ou d’Erythrée.

Il préfère voyager clandestin que finir dans une banlieue du New-Hampshire ou de Malibu.

C’est fini l’époque de l’esclavagisme. Il s’appelle Abou, joueur de football en devenir et son père l'attend en Europe de l'autre côté de la mer.

Qui l’a mis au monde, qui l’a fourré dans cette valise?

Qui, au péril de sa vie, a voulu le sauver ?

Qui l’a abandonné, Moïse du 21e siècle dans les mains d’une passeuse post-adolescente complètement larguée ?

Qui l’a bouclé là-dedans, sans trou de respiration, sans vivres, parmi les vêtements épars, l’a laissé se faire embarquer par une main fragile, tremblante au moment de passer des portiques, portails, dispositifs de sécurité, casquettes des douaniers, détecteurs thermiques, caméras, chiens, scanners, détecteurs de métaux, de faux papiers, empreintes digitales, passeports biométriques ?

Qui l’a bourré là-dedans et pensé que c’était : LA MOINS MAUVAISE SOLUTION POSSIBLE ?

Il voulait juste une main ferme bien serrée pour l’aider à traverser la route et aller à l’école. Une main bien posée sur la sienne, ou sur sa tête pour la caresser, rien de plus.


Sylvain-1.jpgIl ne voulait pas la valise Abou. 

Il voulait l'école, le football, et écrire.



 

 


http://www.francetvinfo.fr/monde/afrique/un-enfant-ivoirien-de-8-ans-decouvert-dans-une-valise-a-un-poste-frontiere-espagnol_898215.html


http://www.poesieromande.ch/wordpress/?page_id=311






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21/04/2015

Poncet Pilate ou le goût de l'antisémitisme

Racisme : à quand la (deuxième) nuit de cristal ? C'est le titre qu'a trouvé Charles Poncet pour signer un billet dans l'Hebdo du 16 avril. Dans celui-ci l'avocat mélange tout ce qu'il peut ramasser pour, pense-t-il, expliquer l'antisémitisme européen. Au final, il favorise surtout son alimentation, par des raccourcis socio-historique et l'instrumentalisation de la Shoah qu'il s'autorise. Utilisant à tort et à travers le terme antisémite Poncet le galvaude et en conséquence, fait du mal au peuple juif.

On ne badine pas avec les génocides

Poncet cite trois vecteurs de l'antisémitisme : les musulmans, les chrétiens et... une certaine gauche ! Le provocateur, loin de s'embarrasser de détails, se fait plaisir en flinguant Carlo Sommaruga, conseiller national, président de la commission de politique extérieure, président du groupe parlementaire Moyen-Orient, lui mettant en tête des idées qui ne sont pas les siennes. Le Suisse Carlo Sommaruga en est (de l’antisémitisme d’une certaine gauche) un exemple des plus poisseux. Admirateur de Marx, il a lu chez son maître à penser que "l’argent est le dieu jaloux d’Israël devant qui nul autre Dieu ne doit subsister". Poncet manie la rhétorique. Malheureusement, il l'utilise à des fins de manipulation et de parade personnelle.    

Poncet projette des génocides

La détestation de la gauche par Poncet, sa rivalité avec Carlo Sommaruga le conduit sur un chemin tordu. "Et s’il fallait pour le résorber (le chancre d'Israël, comme il le nomme) que quelques millions de juifs disparussent à nouveau, M. Sommaruga et ses compères ne s’en émouvraient guère". Pour cette phrase terrible, Poncet devrait être jugé. Parce que prétendre que des adversaires politiques, quand ils ne pensent pas comme lui, seraient indifférents à un génocide, c'est tout bonnement dégueulasse. 


Une amitié lourde à porter

En prétendant que toute critique de la politique menée par l'état d'Israël, et toute dénonciation des violations des droits humains, est de nature antisémite, Poncet se fait un "ami" nocif d'Israël.

Verrouiller toute velléité de discours critique de la politique d'Israël par la Shoah risque d'alimenter la haine. Cette obstruction à la discussion, par un glissement du langage,  fait des abus de droits de l'état israélien un sujet tabou, sacralisé.

En confondant la question politique et la question religieuse liée à Israël, Poncet fait de sa critique de l'antisémitisme une glissade incontrôlée. Confondant gravement l'état d'Israël (ou plutôt les actions de l'état d'Israël avec le peuple juif, il nourrit précisément l'antisémitisme. Car l'état d'Israël n'est pas le tout du peuple juif ; les actions de l'état d'Israël ne sont pas ceux des Juifs. En prétendant que ceux qui les distinguent les amalgament, en les amalgamant lui même, Poncet fait du tort à ce peuple. 

Toutes et tous antisémites?  

Poncet a signé son petit billet incendiaire, instrumentalisant l'antisémitisme pour discréditer ses adversaires. Mais jeter l'anathème pour faire taire la critique est un signe de faiblesse. Et si le mot antisémite peut être lancé au visage du président de la commission de politique extérieure du Conseil National sans raisons, sans fondements et sans preuves, il est à craindre que nous ne soyons tous passibles d'être taxés un jour ou l'autre d'antisémite, et donc, par abus de langage, que plus personne ne le soit.  

La Shoah a tort et à travers

Désignant les musulmans, les chrétiens et une certaine gauche, pour reprendre ses trois "raisons" expliquant l'antisémitisme, Poncet en oublie une quatrième. Ce sont les "amis" d'Israël qui par leur propension à jeter l'anathème d'antisémite à la face de celles et ceux qui critiquent la politique de l'état d'Israël, exhibant l'épouvantail de la Shoah à tort et à travers pour bloquer toute critique, en font un événement historique instrumentalisé, un outil de langage qui le banalise.

Antisémite toi même

Poncet ne semble pas voir qu'avec ses accusations gratuites, il alimente le feu qu'il prétend, d'une manière rhétorique, combattre. Car bien sûr que l'antisémite ce n'est pas lui, c'est toujours l'autre, le Carlo Sommaruga, une certaine gauche, le chrétien traditionnel, le musulman... toujours un autre.

Poncet Pilate a fait son petit billet incendiaire avec la complicité de l'Hebdo. Il a enfermé les autres dans sa rhétorique, y compris les juifs. 

Poncet Pilate a rendu son verdict, il a caressé l'audimat, réglé ses comptes avec une certaine gauche, les chrétiens, les musulmans.

Il va maintenant se laver les mains.


Sources:

http://www.hebdo.ch/hebdo/id%C3%A9es-d%C3%A9bats/detail/racisme-charles-poncet-avocat-antisemitisme#

13:45 Publié dans Air du temps, Genève | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : poncet, sommaruga, antisémitisme, israël, politique, hebdo | |  Facebook |  Imprimer | | |

06/04/2015

Je suis celui que tu es


Je suis celui qui est dit : je suis contre tout ce qui nie la vie

je suis celui qui suis Charlie, Gaza, Garissa, Guernica  

et ceux qui tuent ne me ressemblent pas


Que tu sois autre, chrétien juif musulman

ne change rien au fait 

l’être est sacré et tout porte son nom 

 

Que tu sois autre, juif chrétien musulman

te rend serviteur à plein temps

tout ce qui vit est une étape sur terre

 

Que tu sois autre, chrétien juif musulman

t’engage à la pudeur

à la souplesse de ta passion, retenue des proclamations

 

Que tu sois autre, chrétien juif musulman

devrait verrouiller la violence

toute main levée contre l’autre est contre le créateur


Que tu sois autre, juif chrétien musulman

ne change rien au fait

tes croyances sont du vent quand la violence les sangle



Tu es celui qui dit vie

contre ceux qui usurpent ton nom le nient dans le sang

défends le pouls, toutes couleurs toutes religions

 


Tu es au service de la vie vis

tu dis : si je suis c'est que tu es

mon sol mon prochain mon pareil

qui que tu sois, quoi que tu croies

juif chrétien athée musulman

enfant chèvre soleil

une même graine, parole unique


Je suis celui que tu es : obole. 


17:19 Publié dans Air du temps | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook |  Imprimer | | |

13/03/2015

Ueli Maurer et son petit chocolat chaud

 

C’est un grand jardin et dans ce grand jardin il y a des orangers et des oliviers. Le jardin descend en pente douce jusqu’à la source, de couleur verte émeraude et charbon sur ses bords. Les chevriers y amènent leurs chèvres noires, leurs sabots glissent sur la pierre et les clochettes dorées comme des soleils tintent au milieu du thym joyeusement piétiné.

 

Les bêtes s’ébrouent, bondissent, s’affrontent parfois cornes contre cornes. Le ciel est invariablement bleu et le vent atone. Non, du vent, il n’y en a pas, jamais. Des enfants jouent là, ils font des bulles de savon noir et frottent des cailloux les uns contre les autres pour produire de petites étincelles orangées. Ils prennent un peu de paille la ramassent dans leur paume et l’enflamment. Parfois ils ramassent des cailloux et les lancent.

 

Ils rient en se soufflant de la fumée les uns sur les autres, tournent autour du petit feu. Les femmes lavent leur linge juste à côté. Elles sont courbées, frottent sur la pierre des draps, des nappes, des pantalons de couleur très grands. Elles chantent parfois, une chanson du village que tu ne comprends pas.

 

Elles chantent encore plus fort parfois, et leurs mouvements se font plus lents, leurs mains se crispent sur les anses des bidons, bleus pour le savon noir, blancs pour le linge sale et des paniers d’osier pour la linge propre. Un âne harnaché à une charrette de bois attend, patient. Et dans le ciel : formes grises qui passent en bourdonnant.    

 

Les hommes se réunissent dans la salle du village. Ils fument doucement, se prennent l'avant bras lorsqu'ils rient. Une radio est allumée à longueur de journée. Elle diffuse, dans une langue que tu ne comprends pas, les nouvelles quotidiennes, parfois de la musique aussi. Les yeux des hommes s’embrument très vite, comme quand vient la pluie, ou quand les jeeps apparaissent sur la colline. Ils prétextent alors une poussière dans les yeux et détournent la tête, ou alors ils serrent les poings, forts.

 

Certains, parmi ceux qui ont des visages durs comme des pierres manient les armes. Ils ont tranché la gorge de mouton et savent comment faire jouer des mouvements de culasse. Ils peuvent aussi soudain se mettre à pleurer, là, pour une chanson pour un poème ou pour un conte ancien, presque anodin, racontant comment les figues sont apparues sur cette terre :  graines tombées des cheveux d’une femme qui se lavait à la source avec le lait des chèvres. En s’endormant, elle avait laissé glisser sa tête proche du terrier d’une bête dont les habitants préfèrent ne jamais le nom. La bête dont les habitants préfèrent ne jamais dire le nom a donné les figues aux habitant-e-s du village et le blé, les olives.


Les figues sont belles, elles sont grasses et très lourdes. Les femmes quand elles les mangent regardent les hommes d’une autre manière, et se penchent en avant. Les hommes aussi regardent alors les femmes d’une autre façon. Ils fument doucement et leurs pieds font au sol des cercles, comme des animaux qui grattent le sol, des chiens sauvages quand ils tournent sur eux-mêmes, balayant le sol de leur queue.  

 

Les enfants ont dessiné à la craie des arbres sur la pierre, des oiseaux, en rose en blanc et rouge pastel. Une vieille affiche pour du bouillon Knorr énonce   « once upon a time » :  il était une fois, dans le village, mettant en image une grande bassine en cuivre, une vieille dame toute blanche dont la soupe est comme une histoire que l’on se raconte et que chacun voudrait partager.

Alice au pays des merveilles a visité ce paysage, et  Bambi, et Lady Gaga ? Non. Jamais. Depuis longtemps: plus rien. Il y a des braises qui brasillent sous la casserole. Toujours un cône de terre cuite sous lequel mijote un agneau, un pain chaud et large sur la plaque de fonte brûlante. En hiver, le pain brûle les doigts et les lèvres, embaume les maisons basses. Il est bon alors de le tremper chaud dans l'huile d'olive. En été, pareil : même pain, même chaleur, une pâte de pois chiche qui colle un peu au palais, de la menthe fraîche.   

 

Un tout petit peu plus loin, il y a les barbelés un tout petit peu plus loin encore les tracteurs cassés, et encore un tout petit peu plus loin des hommes casqués. Un tout petit peu plus loin encore un chef de chantier et des plans déposés sur la table. Un tout petit peu plus loin des trax américains qui comme des béliers vont taper les oliviers et briser-fendre-casser les troncs.

Et si une femme se met devant, ils lui roulent dessus pour l'écraser (Rachel Corrie). Et si une femme essaie de les arrêter : ils la tuent. Un tout petit peu plus loin il y a des grands pans de parois de béton que des grues jaunes comme des citrons soulèvent dans le ciel et déposent au milieu des champs dans un nuage de poussière. Un tout petit peu plus loin, il y a la tour centrale à côté du puits condamné et des caméras dessus, un tout petit peu plus loin encore une autre tour, d’autre caméras dessus, et encore une tour, et encore des caméras, et encore une tour, et etc…. là où il y avait avant des oliviers.

 

On entend  du village les morceaux de béton que des hommes habillés de vert soudent et clac fer tendu qui les ceint et clac ces hommes fixent les morceaux de béton entre eux, et clac ils serrent et clac serrent, jusqu’à ce qu’il n’y ait plus de lumière qui puisse passer, non rien. Jusqu’à ce que fer et béton soient collés comme les lèvres des vieux lorsqu'ils ont expiré, ou lorsque des enfants, dans les manifestations, se prennent une balle dans le front clac clac clac.  

 

Depuis le village on entend ce bruit des morceaux de béton que l’on encastre. Certains enfants croient que la terre tremble ils commencent à pleurer. Mais c'est leur cœur qui tape plus fort, c’est leur cœur qui tape plus fort…. et leurs mains qui se serrent, tu vois.


Et plus loin il y a ceux qui ne se salissent pas les mains, et plus loin il y a ceux qui vendent les bulldozers blindés, et plus loin ceux qui achètent des armes, et plus loin encore ceux qui viennent ici en vacances juste de l'autre côté du mur, pour aller se bronzer, et plus loin encore il y a Ueli Maurer, que la honte soit sur nous et sur notre pays qui abrite les conventions de Genève, qui boit un chocolat chaud loin des barbelé des murs et des gamins avec le coeur qui bat à rompre. Il dit : 400 millions pour vos drones efficaces, je suis prêt à payer, comme cela la Suisse sera bien gardée, bien protégée et nos civils correctement surveillés.   

 

Il boit son chocolat chaud, il saigne un petit peu du nez. 



http://www.rts.ch/emissions/temps-present/5722547-bientot-un-tueur-dans-le-ciel-suisse.html

11:00 Publié dans Air du temps | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : drones, ueli maurer, suisse, conventions de genève | |  Facebook |  Imprimer | | |

06/03/2015

Chauffe amour, chauffe

Plus de 100'000 visionnements sur Youtube. Je crois que c'est la chanson en latin la plus écoutée de nos jours.


L'orgue hammond et l'esprit

Une chanson que reprennent tout au long de l'année et chaque été des milliers de jeunes et de moins jeunes à Taizé. Ton amour est plus fort qu'un coup de soleil  (Tui amoris Ignem), tube mondial, est chanté par une centaine de frères venus des quatre coins du monde laissant derrière eux famille, richesse, appartenances pour revêtir une robe blanche plutôt queer et vivre l'évangile à Taizé, Bourgogne, France. Ils répètent en boucle presque des chansons lancinantes dans toutes les langues, sur tous les tons, accompagnés seulement d'un petit orgue Hammond et de l'esprit saint. Ils chantent pour les ados et les bonnes soeurs, mais pas que:  pour des dizaines de milliers de personnes aussi qui s'arrêtent quelques heures, quelques jours  à Taizé. Ils chantent pour Dieu, par amour.   

Frère Roger, la gégène et les génuflexions

Mais avant que Taizé devienne une référence, il n'y avait pas vraiment de quoi pousser la chansonnette (sauf sous la gégène). C'est rude et c'est violent. En 1940, Roger Schutz, futur frère Roger, débarque de Suisse et fonde à Taizé une petite communauté, y cache des juifs pourchassés par les collabos français. La Gestapo débarque, Roger se réfugie en Suisse. Il reviendra en Bourgogne à la fin de la guerre, y accueillera des orphelins de guerre et des prisonniers. La communauté, basée sur la prière et le travail grandira en plaçant l'oecuménisme, l'internationalisme, l'accueil des plus jeunes et l'éveil à la foi au coeur de son engagement.

Comment un homme qui vécut toute sa vie dans la générosité et l'amour peut finir assassiné en pleine prière? Il y a quelque chose qui laisse sans voix. 2005, frère Roger est poignardé par une déséquilibrée en pleine prière (accompagné comme toujours seulement d'un petit orgue Hammond et de l'esprit saint).


La foi : work in progress

J'ai découvert Taizé bien après avoir arrêté d'écouter du heavy-metal. J'ai aimé le grand espace de l'église plusieurs fois agrandie où 3000 personnes se serrent dans le silence et le recueillement. J'ai aimé les parois assemblées de bric et de broc, les moquettes seventies qui rappellent que la construction s'est faite par ajouts, à partir de peu, incarnant la foi dans ce qui vient, confiance dans le don. Les paysans donnent du lait, les commerçants du pain. Manger dans des bols en plastique et risquer les puces dans les dortoirs. Bien. Tout là-bas dit la simplicité, la confiance dans ce qui vient, et toujours: le travail en commun. 

Les larmes nettoient

Les chants de Taizé m'ont fait pleurer. Ils ont réussi même là où Patti Smith a échoué. L'orgue Hammond: plus fort que la batterie. Parce qu'ils m'ont pris aux tripes et que j'ai vu les visages des humains recueillis là, les fatigués, les cassés, les recueillis, les adorants, les extatiques. Quand je vois des gens pleurer, de tristesse ou de joie, je pleure aussi, c'est immédiat, humain : animal donc.

Ce que l'on appelle le refrain chez les laïcs, est ici une prière. La répétition lancinante veni sancte spiritus, tui amoris ignem accende, veni sancte spiritus, veni sancte spiritus : une invitation à lâcher le mental. Cette phrase lourde tourne en boucle, lancinante, percutée par de l'allemand, de l'espagnol, de l'anglais, du français, d'autre langues, mais qui toutes disent la même chose:  viens esprit saint viens, chauffe-nous, brûle-nous de ton amour, ici bas ça caille, on claque des dents, mais nos coeurs même durs sont de paille encore et nous sommes de matière inflammable.  

Dans l'église de Taizé, tout le monde est assis à la même enseigne. Les pauvres, les riches, les boiteux, les handicapés. Pas de sièges d'exception, pas de marques, de différences. Tous au sol, et devant le même mur de lumière, entonnant dans toutes les langues des paroles simples, faciles à répéter, qui vont fouiller bas et font d'un mot un monde. 

L'amour au risque des identités 

Le vendredi, la grande croix de bois est mise au sol. Ceux qui souhaitent s'y prosterner se lèvent, s'avancent, pour déposer leur front sur la croix. Non, ça ne se bouscule pas, ne se presse pas, non;  ça chante, attend son tour et chante encore, dans toutes les langues et dans tous les tons, juste et faux aussi, quelle importance? Parce que les larmes coulent, elles nettoient tout.   

Pourquoi je ne laisserai personne dire que ton amour est un feu n'est pas la plus belle chanson du monde? Parce qu'elle a été écrite dans l'amour, et qu'elle place cet amour au-dessus de la connerie des hommes et de leurs violences, au-dessus des divisions et des jugements ; et que cette phrase  : aimons-nous les uns les autres puisque l'amour est de Dieu, me permet de me replacer sans fin devant cet amour qui vient de plus loin et plus profond que nous,  que nous soyons femmes, hommes, musulmans, chrétiens, athées, bouddhistes ou que sais-je.... parce que l'amour rassemble là où les identités divisent.    


Tui amoris ignem :

https://www.youtube.com/watch?v=YkfSQO9aQG8

10:43 Publié dans Air du temps | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : taizé, frère roger, chanson | |  Facebook |  Imprimer | | |

23/02/2015

Gabrielle : Un roman pour gouines et pédés?

11016737_10153033937396826_6569304457252711471_n.jpgGenève-Calvingrad, c'est le pôle Nord de l'amour. Britney compensait avec de petites soirées fondue qu'elle passait avec elle-même.


Gabrielle d'Agnès Vannouvong est, à mes yeux, Le livre de ce début d'année. Sorti en janvier au Mercure de France, il parle d'amour, entre deux femmes et deux hommes, du désir d'enfants et de ses difficultés quand la quarantaine approche et que l'on aime quelqu'un du même sexe. Mais encore: de diversité, d'identités fluctuantes et affirmées, de désirs, de familles, de rage, de rejets et d'angoisse, sur fond de mariage pour tous et de manifestations contre le droit d'aimer qui l'on veut comme l'on veut; de la peur de vieillir, et de l'envie de créer de nouvelles formes à l'amour avec adoption ou PMA (procréation médicalement assistée)... et pourquoi pas?


Un roman ogive

Ce bouquin a une force et une gnaque pop qui ferait presque passer Virginie Despentes pour une rockeuse monomaniaque jouant sur une Gibson à une corde.

Vannouvong va vite. Vannouvong va fort. A toute bombe, elle déconstruit et construit dans un même mouvement. Au rythme d'un TGV à 360km/H et d'étreintes amoureuse: la sensualité, la sensibilité qui se dégagent du livre érotisent le pouls. La langue tranchante, incarnée, rappelle les embruns de Maylis de Kerangal, sauf qu'au lieu de sentir les ports, les corniches et le Havre, la cavalcade est résolument urbaine. Filant entre Paris, Genève, Avignon, Zurich, l'héroïne, Gabrielle, universitaire cosmopolite, vit une vie trépidante sur fond techno avec, dans ses oreilles, la nostalgie des tubes de Françoise Hardy en dub-stereo, et de Daniel Balavoine au transistor, accompagnant une réflexion sur la possibilité de l'amour dans une époque impossible.


Genève- Zurich : miroir tendu  

Gabrielle déboule à la street parade de Zurich. Son regard sur la ville : "Zurich la traîtresse, entasse l'argent sale, le trou noir des offshore, la convulsion financière qui transite entre les îles Caïmans et le Liechtenstein. Zurich, la blanche, couche avec le fric des nazis, les rues ignorent la couleur du papier gras, l'odeur de la pisse miséreuse."

Son regard sur ceux qui y habitent: "Les citoyens, bien éduqués trop peu révoltés, boivent depuis l'enfance des biberons Nestlé parfumés à la poudre d'or. Ceux qui rêvent de révolte vont voir du pays. Toujours, ils reviennent dans les vertes collines qui surplombent la prairie du Grütli, au-dessus du lac des Quatre-Cantons".

Fritz Zorn a trouvé sa descendance, elle déboule de Genève en Intercity. Rien n'a-t-il donc changé en Helvétie depuis Zorn? La description de la jeunesse dorée de la Goldküste sous MDMA est décapante. Genève n'est pas en reste, mais lieu de l'étreinte amoureuse, la cité de Calvin y est décrite sous des jours plus sensuels. Lecteur, on s'y promène et retrouve touriste de sa propre cité. Genève-Calvingrad, c'est le pôle Nord de l'amour. 


Les histoires d'amour finissent mal....

Gabrielle quand elle ne bouge pas, vit à Paris. A Genève, elle enseigne, et tombe raide dingue d'Hortense, universitaire, de vingt ans son aînée qui a une fille. L'idéologie : une famille, c'est papa-maman point barre, a du plomb dans l'aile, clair. Deleuze rappelait qu'il écrivait pour... (ceux qui n'ont pas de voix). Vannouvong, à travers Gabrielle, écrit pour "des corps mutants, des paumés aux identités fluctuantes, moitié rock, moitié punk, des étoiles, des trav, des prostitués, des types en perruque blonde, des tantes-mâles ou des folles, des marlous, des macs à la tronche tordue, des fétichistes qui s'abreuvent de pain de mie pisseux, trempé dans les toilettes, des Lola, des divas, des Divine, des honteuses planquées derrière des lunettes fumées, des filles perchées sur des talons aiguilles qui blessent les chevilles et les pieds jusqu'au bleu et au sang."

Elle écrit pour l'amour, aventure impossible à une époque où "on est plus amoureux de son smartphone que de son partenaire", où le couple qui dure et le fait de vieillir à deux semble un idéal ou un horizon devenu inatteignable pour beaucoup et où ceux qui tiennent le coup, le temps passant, ne font plus vraiment envie. Pourquoi, même au temps de l'amour débutant, en vient-on à fredonner inconsciemment les Rita Mistuko ou Brigitte Fontaine?


Etre maman ou papa ; quoi d'illégal ? 

Comment avoir un enfant quand on est femme aimant une femme ? - Rencontrer un couple gay et avancer vers la coparentalité, vu que les lois retardent et que la réalité l'impose et l'établit. Alors Gabrielle bricole, crée. Quand on aime, on résiste, on invente. Ce roman est un geste politique, pour l'adoption, la PMA, pour le droit de s'aimer, pour l'égalité des droits, pour une reconsidération des catégories censées englober le privé du public, le désir et l'amour. Roman d'une époque désenchantée ancré dans le désir et le devenir, refusant de céder à la dépression, Gabrielle, dans sa forme romanesque, permet de mettre de la poésie, de la sensualité, de la chaire, sur des débats essentiels et de les envisager autrement qu'à l'Assemblée Nationale ou au sein d'une assemblée de fachos de l'Opus Dei.


Gabrielle: un roman pour gouines et pédés?

Non. Un roman libérateur, émancipateur, qui fait la nique à tous les empêcheurs de s'aimer, à tous les castrateurs, conservateurs de l'ordre établi, les terrorisés et terroristes des moeurs; un roman qui fait le lien avec force entre les mouvements émancipateurs gays des années 70, les écritures d'Hervé Guibert, de Genet, de Grisélidis, de Pasolini, coeur explosé, écrasé sous les roues d'une bagnole sur une plage d'Ostie en 1975 et qui voit poindre là une suivance. 


Un roman jouissif

Ce roman innervé d'un jus et d'une essence vitale décille les yeux dessale la langue. Il confirme que : Vannouvong, Giard, Despentes, une génération de femmes à l'écriture sensuelle et puissante a pris ses quartiers au présent et s'est levée pour raconter les désirs, les sexualités, aérer l'air du temps d'un souffle chaud, engagé, ravageur et vivifiant. 

   

Agnès Vannouvong, Gabrielle, Mercure de France, 2015, 196p.

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16/02/2015

Ueli Maurer est une menace pour la Suisse

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Le Conseiller fédéral UDC Ueli Maurer veut 6 drones[1] pour protéger la Suisse contre l’entrée illégale de migrant-e-s ; ou plus prosaïquement, contre des contrebandiers de viande et de fromage. Pour cela, il a choisi un produit israélien ayant fait ses preuves dans la boucherie de Gaza en 2014. Attention danger !

Ueli Maurer trahit la neutralité Suisse

L’affaire est extrêmement grave. Ueli Maurer, après l'échec de l'achat des avions Grippen, veut de nouveaux jouets, à n'importe quel prix. Il a choisi 6 nouveaux drones d’exploration, non armés (mais armable), du type Hermès 900, de la société Elbit.

Je suis charnier

Elbit n’est pas n’importe quelle entreprise de n’importe quel pays. C'est un fleuron de l’industrie d’armement d’Israël et Israël est ce pays sympathique qui, cet été, souvenez-vous, même si c’est loin déjà, et qu'entre temps beaucoup d'entre-nous sont devenus Charlie, a massivement haché menu une population civile à Gaza faisant, selon le bilan annoncé par le bureau de coordination des Affaires humanitaires de l’ONU (OCHA) plus de 2130 morts dont 1473 civils et 500 enfants. 

Je suis charnier : Ueli le marquera-t-il sur ses drones?


Testé à Gaza en 2014, plébiscité en Suisse en 2015 ?

A Gaza, en 2014, l'armée israélienne, à la grande satisfaction de son état-major, [2] a engagé les mêmes appareil qu'Ueli veut nous faire acheter.  Nous voilà donc invité, 6 mois plus tard, bouche en cœur, à payer 250 millions de francs du matériel de guerre ayant servi contre des population civiles dans un climat international tendu. Quelles seront les réactions de ceux qui reçoivent les bombes israéliennes sur la tronche à l'annonce de cet achat par la Suisse "neutre" et dépositaire des quatre Conventions de Genève de 1949 sur le droit international humanitaire?  

Business is blindness?

"Comme souvent lorsqu’il s’agit d’armements, les affaires s’accommodent étrangement de la réalité géopolitique".[3] Ce commentaire est d’Israel Valley, chambre de commerce France-Israël. Celle-ci a raison de s’émerveiller que les affaires fassent fi de la réalité géopolitique. Ueli Maurer bonimente sur le dos de la neutralité, en mythifiant une Suisse indépendante et neutre, tout en poussant notre pays à acheter des drones militaires à un pays en guerre. Cette erreur politique majeure tache la neutralité suisse et doit être comprise comme une déclaration de guerre frontale à tous ceux qui refusent que notre pays prenne parti unilatéralement dans quelque conflit que ce soit.

 

Le Conseil national doit refuser cet achat

Dans une lettre transmise par BDS Suisse (Boycott Désinvestissement et sanctions contre Israël jusqu'à la fin de l'apartheid et de l'occupation de la Palestine) aux membres des chambres fédérales, BDS demande aux conseillers nationaux de ne pas voter le projet d’achat de drones Hermes 900 produits par Elbit.[4] BDS argumente ainsi : "permettre l’achat de drones Hermes 900 de la société israélienne Elbit équivaudrait à soutenir une compagnie collaborant étroitement avec l’armée israélienne et tirant profit de violations du droit international".

La société Elbit a vu ses actions en bourse augmenter de 6% suite a la guerre à Gaza cet été. Cette société se vante publiquement du fait que ses "produits" ont été "testés sur le terrain" et d’œuvrer à la "satisfaction de ses clients". Voulons-nous que la Suisse soit le client satisfait d'une guerre coloniale et d'une situation d'apartheid en soutenant un état qui a désormais une enquête préliminaire ouverte contre lui à la Haye pour crimes de guerre en Palestine?[5] Non. 

 

Ueli Maurer retarde d'une guerre 

Comment la Suisse peut-elle demander à qui que ce soit de respecter le droit international alors qu’elle achète de l’armement à un état qui le viole ? La crédibilité et la neutralité de la Suisse sont jetés bas par le conseiller fédéral UDC. Et ce n'est pas tout : un deuxième volet d'achat militaire est prévu pour cet automne. Evalué à 800 millions de francs, il vise ... à acheter un système de canons de DCA de 35 mm!

En résumé : Ueli Maurer n'a rien compris aux nouvelles menaces terroristes et fait fausse route sur toute la ligne.

1) En achetant du matériel de guerre israélien, il déclare de fait la guerre à tous ceux qui luttent contre les violations des droits de l'homme de cet état.

2) Pour protéger la Suisse contre les nouvelles menaces terroristes, il propose d'acheter des canons de DCA!!!

Avec Ueli, c'est clair, la Suisse est dans de sales draps 

Il nous reste une petite chance. L’acquisition de ces nouveaux drones doit encore être votée par le Conseil National. Il est urgent de faire pression sur celui-ci afin qu’il renonce à acheter ce matériel de guerre. 

Une pétition a été lancée, elle a déjà recueillie plus de 30'000 signatures et sera déposée le 26 février prochain à Berne. Il est important de la signer [6] et d'agir pour freiner le kamikaze Ueli Maurer et sa politique suicidaire qui font désormais courir à la Suisse des risques sécuritaires majeurs.

Si le Conseil national suit Ueli Maurer, nous aurons des drones tachés de sang sur la tête faisant de la Suisse une cible légitime pour des terroristes. 



[1] http://www.letemps.ch/Page/Uuid/3f1ac80e-b1f1-11e4-b561-84ba1d1afc1c/Des_drones_isra%C3%A9liens_pour_larm%C3%A9e_suisse

[2] http://rpdefense.over-blog.com/tag/hermes%20900/

[3] http://www.israelvalley.com/news/2013/09/08/41171/drones-de-iai-ou-elbit-pour-la-suisse-contrat-de-400m-de-francs-suisse

[4] http://www.bds-info.ch/index.php/fr/campagnes/bds-ch/boycott-consommateurs/161-bds-fr/campagnes/bds-suisse/embargo-militaire-securite/974-lettre-aux-membres-des-chambres-federales

[5] http://www.lemonde.fr/proche-orient/article/2015/01/16/la-cour-penale-internationale-se-penche-sur-la-situation-en-palestine_4558002_3218.html

[6] http://www.bds-info.ch/index.php/fr/home-fr/161-bds-fr/campagnes/bds-suisse/embargo-militaire-securite/723-petition-contre-l-achat-de-drones-israeliens

 

 

07:06 Publié dans Air du temps | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : drones, elbit, ueli maurer, bds, israël, neutralité, indépendance, suisse | |  Facebook |  Imprimer | | |

21/01/2015

Terre, terreau, territoire (IV)

Il n’a pas sursauté au premier coup.

Il sait que les orages sont là. La foudre va s’abattre sur lui, le foudroyer à son tour. Il n’a pas peur. La foudre va le foudroyer c’est sûr, c’est aérien, électrique, presque. Il est au-delà. C’est un sculpteur, il connaît les molécules lourdes. Il demande la matière, la réclame, la traite, boulanger des poussières. Il a rangé ses affaires, ramené ses mains vers son corps, ou plutôt son bloc de main, ses doigts resserrés ; d’un ongle il peut gratter un millimètre de sa peau sur le dos, s’écorcher même.

Il est vivant, ça bouge en lui, tout autour. Il sent, n’est pas un objet. Mais il ne peut se lever et courir jusqu’au pont, ni embrasser son enfant comme collé au pneu d’un véhicule couleur cendre. Il est attaché, câble électrique serré ou simple fil de couturier. Noué comme pour couper toute circulation.

Il n’est pas encore exsangue, pourtant lentement son sang se fige. En lui encore tout va et vient de vie. Il déborde même de jus (ses yeux) ruissellent et tombent par terre. Il aimerait qu’une petite herbe verte en jaillisse. Maintenant, que vienne une pousse, qu’il puisse encore croire que les larmes donnent vie, ne s’évaporent pas en vain, ne se perdent dans le sol. Tout revient au cœur. Il a toujours veillé à l’humidité, tempérer les poussières, ne rien laisser se craqueler ou se fendre.

Ses lèvres font mal, papier abrasif trop frotté sur surface granuleuse : ces mots qui disaient : ma femme, ma maison, mon tour de potier, qui disaient la propriété et l’appartenance. 

Il a voulu faire de ses mains une danse, s’est toujours émerveillé de les sentir tourner comme des flammes au feu, suivre le rythme du tour, l’appel du four, envies libres de ses pensées.

Immobilisé, contraint. Lui qui a toujours dansé par ses pieds, comme un cheval piétine sa propre cadence, galvaude son propre galop dans la terre glaise, chevilles jointes désormais enflées. Respirer : remplir cette forge. Aspirer, se gonfler d’ailleurs et du non-soi. Expirer : ses mains sont liées désormais. Tout ce qu’il a devant lui c’est un trou. Un grand trou pour potier. Une excavation large de la terreoù sera logée la sculpture de son corps comme un bout de lard que les chiens se disputeront qui sait.

Poussière tu étais, poussière tu redeviendras. Moins que terre, moins qu’objet, moins que rien. Il se demande comment il va tomber, basculer; sur quelle épaule, en arrière ? Il respire encore. Comment va-t-il cuire, se décomposer ? Quelle fournaise là en-bas ? Oui un froid absolu avec chutes de cheveux et  rapides de degrés: très vite le givre sur les cils les cheveux et même sur les poils du nez –il rit c’est ridicule- Comment son corps va-t-il durcir, sécher se conserver, héberger des insectes ?

Cuire à l’étouffée ? – il rit c’est ridicule-

Il avait une pièce à finir elle est encore sur le tour. Il ne la touchera plus. Il ne sera plus là pour observer, sentir, se former, et personne pour la retirer de là, soupeser sa composition. Il n’est pas une tasse. Il n’est pas un plat. Il est un homme. Il ne sait plus bien à quel moment il cessera de l’être. Et s’il est déjà trop tard. Il n’est pas un vase, il n’est pas un bol. Il n’est même plus cela. Il vaut moins que cela maintenant ? Il est quelque chose de cassé et de brisé désormais. Avant même que porte le coup final, c’en est fini de lui. S’il survivait, maintenant, les morceaux pourraient-ils être recollés alors qu’il semble intact. A l’extérieur, tel il paraît.  

Le commandant boit à sa gourde.

Il se demande quelle couleurs auraient les amphores les vases les pots les tasses les assiettes de toutes ces terres que l’on décrit à la télé, ces terres recouvertes de décombres, ces terres survoltées ?

Quelles couleurs auraient les vases les pots les tasses les assiettes de cette terre mêlée de sang et de débris humains. S’il devait boire dedans et y manger, y déposer des fleurs, comment faire cela ?

Il se demande s’ils croient vraiment que leur vaisselle est bien blanche, bien lisse où tout est propre. S’ils ne voient pas qu’on y a mis une grosse couche de peinture dessus de la laque et même un vernis encore pour faire tenir le tout.

Cette terre chargée, piquée d’esquilles d’os, de morceaux de poumons, de petites peaux comme une flanelle déchiquetée et dans laquelle aux restaurants ils portent les lèvres en trinquant et se gargarisant : terre territoire terrorisme de tout ce qu’ils ne verront jamais.

Il se demande encore comment lui peut observer tout cela, si clairement maintenant alors qu’il est trop tard que tout fini que l’homme en noir soulève sa dernière pièce dans l’atelier et la projette au sol comme une pièce trop lourde sans qu’il ne bouge même.

Plus personne ne le regarde.


Il est ailleurs déjà.

13:30 Publié dans Air du temps | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : terre, terreau, territoire | |  Facebook |  Imprimer | | |

19/01/2015

Terre, terreau, terrorisme (III)

Ils attendent leur tour. Ils attendent que ça tire. Ils flairent la poudre, le moment où ils n’auront plus besoin de poireauter pour mourir.

Ils sont seuls, sans secours, sans état, sans maman, sans soldats, sans sirène, superman ou supermarché pour venir les sauver, détourner l’attention ou la balle.

Ils sont seuls. Il ne reste que le ciel et la terre qui est là, la dernière, la première, -toujours été fidèle-, et qui ouvre grande sa bouche : large fosse creusée rapidement à la pelle ou par arrachement d’une bande au bulldozer. Ils ne savent pas comment ni pourquoi. Eux, ce sont des figurants des paysans des maçons des potiers. Ils n’ont pas le script. On les a raflé au village pour les placer là, les aligner les uns à la suite des autres, et on a attendu longtemps que l’autre vienne avec sa caméra… pour commencer le shooting.  

Celui au village qui faisait pousser les blés pense maintenant aux quintaux de farine bien sèche qu’il aurait pu tirer de ce sol. Il évalue les heures de travail : sarcler arroser, enlever les mauvaises herbes, chasser la nuit les sangliers et les bêtes sauvages qui ravagent les épis, broutent les boutis dans les blés, cassent les tiges de leurs sabots cornés.

Graine de courge à la grange la glèbe est partout maintenant.

Les grenades si grosses ressemblent à des pommes, les obus alignés : betteraves oblongues. Tout semble si innocent. Irréel.

Il revoit presque sa grange craquer sous le poids des sacs de farine qu’il ramène en tracteur, utilisant la vieille poulie rouillée –la même que son père et son arrière-grand-père utilisaient- pour monter les récoltes à l’abri. C’était du temps d'avant. Il y a très longtemps déjà. Il a les muscles tendus et fatigués. Les cosses sont au sol, il marche dessus, enfonçant sans même le remarquer les graines dans le sol. La vie le dépasse. Il sème malgré lui.

Elles pousseront ces graines, elles pousseront avec ou sans lui. Elles jailliront sans même qu’on leur ait demandé quoi que ce soit, dans ce sol non préparé. Elles jailliront malgré le manque de soin. Il voit les épis sauvages, l’imprévu, le vent qui balaie les têtes du son, lourdes graines, chardonnerets roses, ronces et rhododendrons. On dirait des ballots sur des ânes dodelinant, un ciel de lavande presque métallisé maintenant par l’orage qui vient par l’orage qui gronde.

Et soudain, alors qu’il est dans sa tête mais ailleurs déjà, que déjà il n’entend plus rien alors qu’il perçoit tout – assourdi- : un grand coup de tonnerre résonne et se loge en lui portant son corps loin de lui et glaire et bourbe se brouillent et barbouillent son visage. Il plonge dans la terre comme une graine que l’on sème de force et fore au cœur des choses. Abyssal et lunaire.  

Il ne voit pas le talon de l’homme qui l’enfonce plus avant dans le sol. Il ne voit plus rien. Son destin est de naître maintenant. Il ne doit plus rien à ce monde.  Il ne doit plus rien entendre ni comprendre.

C’est ailleurs que ça se déroule maintenant.   

15:07 Publié dans Air du temps | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : terre, terreau, terrorisme | |  Facebook |  Imprimer | | |

17/01/2015

Terre, terreau, terrorisme (I)

 

Les sans terre qui partent des sans foi en quête de territoire les mains sales et caleuses non de terre non du travail des hommes de la glaise de la salive et de la céramique mais du sang et des boyaux et des flashs des appareils photos.

Terre, terreau, terrorisme de ceux qui partent de chez eux, mais étaient-ils déjà accueillis quelque part ? Avaient-ils vraiment atterris, sentis un jour le sol sous leurs pieds, où alors, d’où qu’ils soient, n’étaient-ils pas déjà en rotation, en suspension dans l’air, et frappés par chaque idée comme des cerfs-volants affolés par le vent ; de petites miettes même, projetées par un ventilateur invisible et puissant baladés de-ci de-là sans attaches, sans repères ? N’étaient-ils pas déjà apatrides, ceux que la violence a déraciné profond, les sans terre que les flashs-backs, les mémoires brisées, effacées, lavées à l’eau de javel ou aux écrans pixélisés ont déterritorialisés ?  

Ils rejoignent là-bas loin ceux qui se battent pour un bout de terre, rien de nouveau, même pas une idée, rien. La lutte pour le territoire, pour des arpents de bois ou les faubourgs d’une ville, pour avancer, reculer, et avancer-reculer encore, réussir l’offensive, la dernière c’est promis, avant le jugement dernier, où tout pourra recommencer. Opérer le repli, le premier, faire de la terre où poussent où pousseraient où pousseront, qui sait, oliviers, blé, ou chêne de Mamré, un champ non de ruine ou de mines mais stérile, de terre durcie par le martellement des bottes, des roues, des camions. Prendre un temps d’avance pour détruire plus vite, ils disent.

Ils ont tassé le jardin là-bas, où ? –c’était il y a si longtemps déjà- les légumes y étaient cultivés, les fanes des carottes avaient belle allure et quelles côtes de bettes... Devant l’école poussaient quelques fleurs, dahlias et pensées éclairaient un petit muret où des fruits rouges gorgés de sucrés pendaient. Les enfants s’y écorchaient les genoux, y grimpaient, environnés d’abeilles au vol ballot comme trop lourdes de pollens de pistils, abus de sucs des poires blettes au sol tombées. Des graines étaient séchées et conservées précieusement au grenier. Sésame et thym jetées par poignées dans le pétrin pour agrémenter avec huile d’olive le pain. Gros sel couché sur des tartines dorées. Tout cela c’était avant que la terre du jardin ne soit tassée.

Les paysans n’auraient jamais pu imaginer cela : des dameuses d’abord puis des hommes foulant aux pieds non le raisin mais piétinant les abords du jardin pour que la terre soit bien plane, pour que la terre soit un roc, ne puisse plus produire autre chose qu’un bon sol aride, un bon sol calcaire, sol solide pour véhicules blindés, bonne plateforme pour hélicoptères huilés, aux pales larges et coupantes comme des faux mais chargées comme des brouettes de missiles longues portées : aubergines géantes de métal ou grosse courges prêtes à exploser.

De la cabane à outils ils ont fait un hangar à pièces détachées : rotors, hélices, carlingues, repoussé dans un coin le tour du potier. Le mouvement de rotation est désormais fait pour propulser l’air non ramener la glaise au cœur, faire vrombir des moteurs et décoller les zincs, grincer des écrous, brinquebaler des boulons, non lisser la terre et donner souffle à ce qui naît.     

C’est comme un jeu, un casse-pipe. Cela consiste à aligner le plus possible d’objets noirs sur la cible. Mettre une croix sur cette femme, une croix sur cet enfant, une croix sur cet homme, même sur ce chien, pour rire. Marquer des villages entiers, en rayer autant de croix planifiées, étudiées, pour bien faire gicler la tourbe, éclabousser les murs et les yeux d’un sang pressé fort – frais du jour- framboises broyées.

Projeter la matière, la disséminer, faire sauter, déformer débonder,  bouillabaisse de glaise, purée de chaires trop cuites : à l’étouffée ou chauffés à blanc, oubliés au balcon et tartinées sur des murs effondrés. Les écrans restent propres. A la fin de la journée, y passer un tampon de désinfectant. Il n’y a pas une tache. Rien de crotté.

Terre, terreau, terrorisme.

Peut-être nous faut-il travailler les récits autrement qu'en comptant les victimes à l'heure des talk-shows. 


 

15:21 Publié dans Air du temps | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : terre, terreau, terrorisme, mots. | |  Facebook |  Imprimer | | |

15/01/2015

Etre ou ne pas être Charlie... telle n'est pas la question

charlie hebdo,être ou ne pas être,terroristes,parisDire je suis ou je ne suis pas Charlie est la dernière "question" que les dramatiques événements de la semaine passée à Paris semblent avoir produits. Cette question nous fait encore retomber dans un essentialisme crasse et un choix binaire inutile. Tu en es ou tu n'en es pas? Sans que l'on sache vraiment ce que cette appartenance recouvre, ce qu'engage ce cri: "Je suis Charlie" (devenu pour certain déjà un business, pour d'autres un outil de récupération politique, voir même une marque de cynisme ou d'hypocrisie, pour d'autres encore: le rappel d'un humanisme et d'une tendresse).   

Quoi, il y aurait donc d'un côté ceux qui sont Charlie et de l'autre ceux qui ne le sont pas? Quelle farce, et quelles divisions est-on en train de créer encore, à partir de bons sentiments et d'une volonté légitime de s'identifier à une cause?   


L'ennemi ne porte pas la barbe, l'ennemi c'est la peur  

L'enjeu n'est évidemment pas d'être ou de ne pas être Charlie. Il est, d'une manière urgente, de refuser de se trouver piégé dans des identités uniques ou d'y enfermer l'autre; d'éviter précisément de se trouver avec des Charlie d'un côté et des non-Charlie de l'autre, des musulmans ici, des chrétiens là, des athées plus loin, des homos à la marge, des hétéros au centre; des femme collées aux marmots, des homme rangés au boulot, barbares terroristes séparés des bons humanistes, monde figé et cliché des vignettes d'Epinal. L'ennemi ne porte pas la barbe, l'ennemi, c'est la peur. Il existe aussi des fondamentalismes pseudo-démocratiques, comment les révéler?    

On pourrait multiplier ces exemples d'identités rigides et crispée avec bien souvent un drapeau qui le surplombe: Charlie pour les uns, Dieudonné pour les autres, la République-raison-d'Etat- pour les plus flagorneurs. Or, nous avons plus que jamais besoin de souplesse, d'appartenances multiples, et de ne pas réduire l'entier de l'individu à l'une ou l'autre de ses parties, au risque que cette gigantesque opération de réduction finisse par faire de nous les uns pour les autres des bourreaux, des victimes ou... des moutons cherchant des yeux un sauveur, quel qu'il soit.    

L'extrême vitesse des évènements de la semaine passée a poussé un grand nombre de citoyen-ne-s à descendre dans la rue avec un slogan d'appartenance: "Je suis Charlie". Mais qui rassemble exclut dans un même mouvement lorsqu'il ne le fait pas au nom de valeurs auxquelles chacun-e- peut s'identifier. "Liberté d'expression" ne s'avère pas être un slogan au-dessus de tout soupçon, puisque ceux qui crient aujourd'hui "Je suis Charlie Coulibaly" ne font rire personne et se retrouvent inculpés d'apologie de terrorisme, ce qui en montre les limites. "Tu ne tueras point" pourrait en être un. Mais comment justifier alors les assassinats légalisés de l'armée française ? 

charlie hebdo,être ou ne pas être,terroristes,parisDu tout politique au tout polémique

Les polémiques enclenchées depuis une semaine sont incessantes, des plus sérieuses aux plus triviales. Un florilège : Jeannette Bougrab était-elle la compagne de Charb? Fallait-il accepter la présence ou non des chefs d'état lors de la manifestation de rassemblement, un pigeon a-t-il vraiment chié sur Hollande ? Est-ce un phallus que Luz a dessiné sur le prophète? La liberté d'expression est-elle une liberté d'outrager? Fallait-il inculper Dieudonné? etc., etc.,

Le temps du deuil n'existe plus. Il se dessine un monde obscène où tout peut donc doit être montré. Si dans les années 60 tout était politique, aujourd'hui tout est polémique. Au passage, polémique vient du grec polemos : la guerre. La course au scoop ou à la vente en est concomitante. Il faut presser le jus de tout événement... puis en trouver un autre, quitte parfois à l'inventer ou s'y déchirer.  

Touche pas à mon prophète, touche pas à mes martyrs

Dans les années 80, la foule descendait dans la rue avec "Touche pas à mon pote" comme slogan. Faut-il en déduire que l'on est passé des engouements altruistes aux manifestations grégaires? Que l'on descendait à un moment pour l'autre et que maintenant on descend contre lui (Pegida en Allemagne), au nom des prophètes ou des martyrs seulement (de la liberté de blasphème ou de son interdiction) ? - Non. Ce serait trop simpliste de l'énoncer comme cela. Cela raconte pourtant indéniablement quelque chose de l'air du temps.

Si je suis ou je ne suis pas Charlie n'est pas la question, si la voie de la polémique n'est qu'une impasse ou une machine à jus médiatique,  quelles sont les questions qui doivent nous mobiliser désormais pour ne pas céder à la peur, crever d'insécurité ou d'isolement sécuritaire ?

Il y a un élément d'espoir aujourd'hui, c'est celui qui fait jaillir de cet électrochoc social un rapport à l'autre différent créant et imaginant des rapports plutôt que des isolats; qui pousse à aller visiter les synagogues, découvrir les mosquées, ouvrir les portes du dialogue, s'intéresser à ses voisins, tisser des liens avec les barbus, les jaunes, les verts; et là où la peur est la plus forte, qui fait redoubler d'intérêt et de curiosité.

Si le tout sécuritaire l'emporte alors nous sommes foutus. Un durcissement et une rigidité accrue de notre société avec des budgets toujours plus grands pour les polices sera avant tout un constat d'échec et de défaite source d'insécurités plus grandes. Il ne me sera d'aucun secours de recevoir un Charlie Hebdo doré aux feuilles de la légion d'honneur dans une boîte aux lettre sous surveillance avec des caméras à l'entrée de mon immeuble et des flics plein les rues, je sursauterais alors si quelqu'un me suit dans la rue...

Ce n'est pas cette société là qui est désirable.

Je suis un être de désir, non de refus, de peur ou de haine.    

 

Dessins : Géraldine Puig

17:13 Publié dans Air du temps | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : charlie hebdo, être ou ne pas être, terroristes, paris | |  Facebook |  Imprimer | | |

11/01/2015

Charlie Hebdo : d'Hommages collatéraux

Pendant que la France "pousse un ouf de soulagement", que des journaux inconscients osent titrer: "happy end" (La liberté) à une telle boucherie, faut-il célébrer béatement la "liberté d'expression", et se glorifier qu'un aréopage de chefs d'état viennent marcher dimanche à Paris, Benjamin Netanyahaou en tête dans le piège sirupeux du : le cauchemar est terminé, vous pouvez vous assoupir à nouveau, dans le péril d'une récupération massive des évènements des derniers jours par ceux qui bafouent les valeurs que la rédaction de Charlie défendait.  

Rendre hommage aux victimes est un besoin vital, nécessaire, qui nous rappelle à notre humanité. Affirmer que l'équipe de Charlie Hebdo serait morte pour la liberté d'expression est aussi morbide qu'asséner que d'autres meurent pour Allah. Coller des étiquettes et des raisons à la mort divise encore. L'équipe de Charlie Hebdo ne cherchait pas la mort. Ils ne sont pas morts pour, ils ont été assassinés par, lâchement, tristement, injustement alors qu'ils célébraient la vie, le rire, le blasphème, la dérision jusqu'à la moquerie.  

Pendant que se prépare l'hommage de ce dimanche par une grande marche républicaine à Paris, la liberté d'être, mais aussi de religion, de rassemblement est quotidiennement bafouée en France. Tirs contre des mosquées, graffitis, menaces de morts, passages à tabac; comment sont qualifiées aujourd'hui ces attaques contre les lieux de culte et mosquées ? Je n'ai pas encore entendu le mot 'terroriste' ni 'attaque contre la liberté religieuse' ni aucun républicain, chrétien bouddhiste ou Dieu sait qui sommé de venir s'en excuser. Plus ou moins passés sous silence au profit des remerciements aux forces de l'ordre et au soulagement général; ce sont là pourtant des attaques contre la liberté d'être extrêmement graves.

Il faut saluer les nombreuses prises de parole et éditoriaux rappelant la nécessité d'une France refusant la violence, l'intolérance; le soin et la dignité prises à faire la différence fondamentale entre musulmans et terroristes; le désir d'éviter les amalgames, de bien distinguer les "bons musulmans des affreux terroristes". Saluer les hommages, au-delà même du cercle restreint de la rédaction de Charlie, des hommes et femmes tombés, et parmi ceux qui composaient cette rédaction, les poètes les dessinateurs, qui faisaient leur boulot avec joie et passion. Ce sont des humains qui ont été tués, pas des symboles. 

La tentation sécuritaire prend du galon. Certaines rédactions lèvent bien haut le drapeau de cette "liberté d'expression" (Tribune de Genève), tout en faisant paradoxalement (Judith Mayencourt), l'apologie dans ce journal d'une diminution de la liberté individuelle et d'un contrôle accru des citoyens : "à l'heure du fichage universel, défendre les droits de la personne contre la surveillance de l'Etat est sans doute louable. Mais ce combat semble d’une naïveté presque coupable au regard des enjeux sécuritaires" [1] Mais oui, fliquons tout le monde, c'est sûrement la meilleure solution qui s'impose.

Si les terroristes ont assassiné " au nom de", rappelons que l'équipe de rédaction de Charlie Hebdo n'est pas morte au nom de quoi que ce soit, mais assassinée en pleine vie qu'elle vivait avant tout du désir, du plaisir, de la joie et  de la création. Valeurs qui risquent, au nom des raisons d'Etat et des récupérations avides, d'être violemment, aujourd'hui même, piétinées. D'Hommages collatéraux.      

 

 

Dernières atteintes à la liberté d'être ou d'exercice du culte en France depuis mercredi : 

Mercredi : tirs contre une salle de prière à Port-la-Nouvelle, tirs contre un véhicule d'une famille musulmane dans le Vaucluse. L'entrée de la mosquée de Poitiers est couverte de graffitis anti-musulmans énonçant" mort aux Arabes".

Jeudi : trois grenades à main lancées contre la mosquée des Sablons au Mans, une balle tirée. Explosion d'origine criminelle visant un kebab proche d'une mosquée à Villefranche-sur-Saône. Deux mosquées vandalisées avec des graffitis anti-musulmans à Liévin et Béthune. En Isère un jeune homme de 17 ans est agressé par une bande et battu après des insultes racistes. Une mosquée prend feu dans des circonstances suspectes à Aix-les-Bains.

Vendredi : graffitis à l'extérieur d'une mosquée à Bayonne disant " liberté, Charlie", "assassins", "sales arabes". A Rennes, un centre islamique de prière est vandalisé et tagué avec le mot "dehors" en breton et en français. La mosquée de Bischmiller est vandalisée avec le mot "ich bin Charlie". 4 tirs contre la mosquée de l'entrée de la mosquée de Saint-Juéry, proche d'Albi (sud de la France). 5 coups de feu contre la mosquée à Soisson. En Corse, une tête de sanglier est déposée devant une salle de prière avec l'inscription : " la prochaine fois ce sera votre tête".

Samedi : "Dieu n'existe pas" tagué sur une mosquée,

etc., etc.,

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10:51 Publié dans Air du temps | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : charlie hebdo, terrorisme, politique, république, hommages, dommages, collatéraux | |  Facebook |  Imprimer | | |

09/01/2015

3 terroristes made in France

Il sera difficile de regarder la vérité en face pour les français. Il sera difficile d'assumer que les trois terroristes abattus ce vendredi sont de purs produits nationaux. La tentation sera forte de basculer sur l'Islam, sur les musulmans (indistinctement), les femmes voilés et que sais-je encore, la responsabilité, la défiance, la genèse de ces jeunes trentenaires parlant à peine l'arabe, ayant à peine quitté l'Hexagone de toute leur existence.

Il sera tentant de faire peser la responsabilité sur l'Islam de France... des partis politiques s'y emploieront activement. Il sera tentant et on les entend déjà, les généraux, les militaires, les policiers, demander plus de moyens, plus de surveillance. Mais quoi, mettre des milliers de jeunes mecs sous surveillance, ce sera la solution ? - Et comment, pour quels résultats?- Il s'est avéré impossible de sécuriser une rédaction de journaliste, comment surveiller un pan de sa jeunesse? Ces terroristes, avant de passer à l'acte étaient connus des services de sécurité, sur des listes noire américaines, et pourtant ils ont été capables de passer à l'action. Un pas a été franchi. Et maintenant, vous voulez encore plus de sécurité? Changez d'approche plutôt.  

Les crimes écoeurants de ces derniers jours ont montré combien la République est démunie, combien elle est faible, combien le déni sera puissant pour ne pas constater que ces trois terroristes ne sont pas des illuminés, des extra-terrestres, mais des produits sociaux, ceux de la société française, ceux de jeunes largués auxquels la République n'a plus grand chose d'autre à offrir que des prisons surpeuplées et des existences en péril sans filet de sécurité, facilitant grandement le boulot pervers des prêcheurs et semeurs de haine.        

Ces terroristes made in France révèlent l'échec extrême de la République. Pas que les terroristes soient tout puissants (avant de l'être, pour leur sommet morbide et médiatique, ils étaient orphelins, à la rue, puis en taule), mais parce que la République peine à proposer à des jeunes de "seconde génération", "français", "musulman" (mettez tous les guillemets que vous voulez si ça vous rassure), autre chose qu'une identité au rabais, une appartenance sur les marges, et des identifications impossibles.

Ce terrorisme est un produit social, pas une importation exotique. Nos analystes peuvent bien s'efforcer d'aller chercher à des milliers de kilomètres ce qui s'est tramé à Paris sur 60km2, le cauchemar ne se terminera pas ce soir par le soulagement de la neutralisation de ces terroristes suicidaires, et la célébration des forces de police. Le cauchemar a atteint une nouvelle intensité, et qu'on le veuille ou non, ces trois là seront désormais célébrés par des moins de quinze ans comme des héros (c'est écoeurant, ça donne envie de vomir, oui). Pourquoi le seront-ils, quelle est donc la racine de la guerre menée à la République?       

Ces trois trentenaires sont nés, ont grandi, aimé, en France (c'est désagréable à entendre, assurément). Ils sont, jusqu'à la moelle, des produits made in France. Les français pourront-ils se placer devant cette vérité et essayer d'en assumer toutes les conséquences? Pas sûr. Derrière cet événement, c'est l'affreux retour d'un refoulé colonial jamais traité, l'impasse d'une société raciste où le front national devient une référence banalisée, d'inégalités sociales extrêmes, où les semeurs de haine (Zemmour, Finkelkraut, Dieudonné,  Elisabezh Lévy, pullulent); où les armes lourdes, de guerre, se vendent facilement ; où le socialisme est fade, un pays qui n'a jamais véritablement traité les racines de son passé collaborationniste, s'autoconditionnant aveuglement au fait que la menace viendrait du retour de djihadiste de Syrie ou d'Irak, alors qu'elle vient de l'origine de ces départs, quand plus rien ne les rattache à leur pays d'origine (France). Pour preuve, quand on les empêche de partir (Kouachi), c'est ici qu'ils passent à l'acte; comprendre: quand il n'y a plus rien à perdre, une aura de martyre est préférable à une existence minable. Pas besoin d'aller faire un camp d'entraînement en Syrie, les buttes Chaumont feront l'affaire. 

Ce que j'écris ne soustrais aucune responsabilité à ces trois assassins, tueurs abjects, mais elle cherche à l'approfondir. Ce que j'écris est peut-être inaudible aujourd'hui. Si la France veut faire le procès du djihadisme et de l'Islam, qu'elle le fasse, qu'elle s'y complaise, elle y trouvera réconfort et cohésion, replaçant soigneusement à l'extérieur la menace en glorifiant ses forces de sécurité et pleurant la merveilleuse équipe de Charlie Hebdo qu'elle a pourtant très faiblement contribué à protéger, la laissant être une cible désignée bien isolée.

Ces trois terroristes seront enterrés en France, car ils y sont nés, y ont grandi et été éduqué. Ils lui appartiennent pleinement.     

19:41 Publié dans Air du temps | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : charlie hebdo, terrorisme, france, kouachi, coulibaly | |  Facebook |  Imprimer | | |

08/01/2015

Contre-feux à la haine

Placé de force devant la barbarie, devant l'abattage, devant la cruauté sans nom de ceux qui sont allé au nom de rien, au nom de la froide raison destructrice, de la déraison prophétique, assassiner des hommes sans défense, armés uniquement de leurs idées, leurs paroles, leur courage de libre penseurs, de provocateurs, de poètes.


Contraint un temps à la stupeur, au silence, au deuil et au recueillement.


Contraint de force par les images, les giclées des nouvelles, les commentateurs de la radio, télé et du net; soumis à l'amplification des petits entrepreneurs de la haine, d'inflation des ego avides de sang. Contraint par l'acte d'une brutalité infinie, par la terreur, d'y répondre, de métaboliser l'absurde, rapidement. 

 

Contraint de donner forme à l'émotion, de partager ce qui paraît peser de si peu de poids aujourd'hui: pensée, tendresse et créations. Affirmer sa vulnérabilité devant les armes, ses forces de vies face au meurtre, la nécessité de la parole face aux violences. Placé devant l'assiette du meurtre, obligé de se mettre à table. Mâchonner de force mais avec résolution cette mie sombre là, ce pain pourri de cendre pétri dans la violence... en tirer de la vie, encore. Oser l'amour, encore.   

Parmi tous les messages de solidarité, rassemblements, respirations vitales, sur le pont du mont-blanc une banderole blanche est étirée, nouée à la balustrade. Une écriture bleue, légère, presque transparente. Le style en est télégraphique. Pour en dire le plus possible avec le moins de mots disponibles? C'est un message en morse presque, comme un appel. Parce que la place manque. Parce que cela parvient déjà de très loin. Parce que le lac complètera. 

Stop. Musulmans citoyens du monde. Nous sommes Charlie. Liberté d'expression = liberté de religion. Amour. Stop à la barbarie de rien.

Une banderole sur un pont, un lien entre deux rives. Ce n'est pas au nom de la religion que cet assassinat a été commis. Ce n'est pas en notre nom. Ne nous prenez pas à notre tour pour cibles. Ce n'est pas au nom du talion que les musulmans deviendront des cibles, mais encore au nom de la barbarie de rien. 

La colère, la vengeance et la haine exercent leur pouvoir d'attraction. Le feu grandit, il n'est plus en Syrie, il n'est plus à Paris. Il se répand. Il est encore plus proche et intérieur que cela. L'émotion est un combustible puissant. Stop à la barbarie de rien. Oui à la réflexion.          

Ce n'est pas une guerre de civilisations qui a lieu, mais une guerre pour la civilisation dont les fronts sont multiples, les combattants, cagoulés et masqués, armés différemment, que ce soit de haine, de mépris, de toute-puissance, de kalachnikov, de rage, de ressentiments. Devant eux, contre eux, le besoin de faire corps est grand, car leur nombre grandit et va grandir encore dans les jours et semaines qui viennent.    

Et nous, contre-feux à la haine, qu'arriverons-nous à métaboliser et construire ensemble? 

14:02 Publié dans Air du temps | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook |  Imprimer | | |

27/12/2014

Un pape avec du peps

Je faisais, j'avoue, partie des sceptiques lors de l'accession au pouvoir de Jorge Mario Bergoglio au rang de pape en mars 2013. Je percevais le pape François comme un prêtre ayant raté le train de la théologie de la libération, en tous les cas, toujours marqué une distance avec le mouvement de lutte pour la liberté et la dignité humaine en Amérique latine; avait même passivement plutôt lutté contre [1]. Le mouvement de la théologie de la libération, par sa fameuse méthodologie empirique  : voir / juger / agir, engageait l'évangile à changer le monde, et n'esquivait pas les enjeux politiques de celui-ci.

Je croyais donc le pape François destiné à être un pape de plus dans la longue lignée de papes conservateurs, réactionnaires,racoleurs, demeurant au service d'une église et oubliant d'être au service du monde, servant avant tout la perpétuation des rentes de situation et la popularité mièvre des icônes.

L'écho sur-médiatique donné au nouveau pape n'était pas rassurant. J'y voyais avant tout une machine de promotion de ce qui est inoffensif, charitable, et donc fidèle à une image très consensuelle de la foi et de la fonction d'un pape de décoration que l'on sort de la napthaline à Noël ou à Pâques. Plus les médias tournent autour d'un objet, plus il est insipide en général (ça doit bien se trouver quelque part dans les Evangiles d'ailleurs). 

Un message à la Curie qui secoue l'encensoir 

Entendre les voeux de Noël du pape à la Curie m'a fait reconsidérer mon point de vue sur François [2] . Parce qu'enfin un homme dit ses quinze vérités aux membres d'une institution en panne de renouvellement et de discours spirituel. Enfin, un pape met le doigt sur les travers de l'institution ecclésiale et sur ces vieux messieurs confits dans leurs fonctions. Pertinence et puissance sont bien présents dans la description minutieuse, par le pape, des maux qui rouillent l'église.

Prenant assise auprès des pères du désert, faisant ce qui, pour un marxiste, est une autocritique, ce qu'Edgar Morin a si bien réussi à faire [3], dressant un catalogue des maladies spirituelles auxquelles est sujette l'institution et ceux qui la font vivre, le pape porte une charge universelle qui va au-delà de l'église et peut-être appliquée à toute institution où l'appétit du pouvoir l'emporte sur les idées; où l'usage de celui-ci l'emporte sur le service; où l'abus de puissance étouffe ceux que le pouvoir est censé servir, s'en trouvant accaparé par quelques happy fous. 

Que dit François ? Il dénonce 15 maladies spirituelles

François dénonce la Curie comme un corps porté aux maux quand il ne prend pas soin des maladies qu'il génère. Ceux-ci sont au nombre de 15. La maladie de ceux qui se transforment en patron et se pensent supérieurs à tous ;  la pathologie du pouvoir qui découle du narcissisme ; la maladie de ceux qui ont un coeur de pierre et se cachent derrière des papiers, devenant des bureaucrates coupés de leur sensibilité ; la maladie du fonctionnalisme et de la planification minutieuse poussant à devenir des petits comptables frustrés. L'alzheimer spirituel conduisant à la dépendance. La schizophrénie existentielle, recours à une double vie pour combler la vacuité spirituelle; le terrorisme des ragots,  conduisant à céder à la rivalité ou à la vantardise; le carriérisme et l'opportunisme; l'indifférence aux autres. La maladie du visage funéraire, consistant à poser sur son visage un masque de sérieux pour toujours bien montrer que l'on est archi occupé ou important). La maladie de vouloir toujours plus de biens matériels, l'avidité, celle des cercles fermés, qui mettent l'appartenance à un groupe au-dessus de celle du corps social; la recherche du profit mondain, de prestige par la calomnie et la médisance d'autres.

Il faut écouter comment il décortique ces maladies, avec quels mots précis, soigneusement choisis il les évalue; et combien ces mots peuvent s'appliquer très bien à bon nombre d'institutions laïques, sociales, culturelles, politiques.


Un François chasse l'autre

Je suis chrétien, je ne suis pas catholique. Je suis socialiste. J'ai soutenu et voté François Hollande. Je me suis réjouis de son accession au pouvoir, le défendant jusqu'à ce que la lâcheté de sa position durant l'agression israélienne sur Gaza soit la goutte finale qui me fasse lâcher prise.

Aujourd'hui, des deux François, il est piquant de constater que celui dont je doutais le plus me semble le plus à même de relever les défis et avoir un regard critique et radical sur le monde. Celui que je soutenais tout d'abord me paraît réduit à gérer l'urgence au mieux et patauger dans un bourbier médiatique et politique, dans lequel il est au mieux condamné à surnager, au pire à couler à pic, dans un exercice d'impuissance qui frise le ridicule ou la contrition.   

Le pape François donne du peps, oui, une énergie concrète pour repenser un monde moins corrompu où le pouvoir ne serait plus accaparé par des groupes auto-suffisants et égocentrés. Si le mot éco-socialisme a été beaucoup utilisé, celui de socialisme spirituel doit  être repensé, en étant plus attentif aux développement, en Amérique latine, à partir de la théologie de la libération, des mouvements de libération et d'émancipation de catégories entières de population et de balance de pouvoirs modifiés.   

La véritable révolution à venir sera socialo-spirituelle. Cette révolution intime et intérieure, doit être menée sur les barricades de l'éthique et de la conscience en plus de la lutte pour l'amélioration des conditions matérielles d'existence. Si elle échoue, on assistera comme annoncé à l'apocalypse écologique, migratoire, ou guerrière... what else?  

 

Les 15 maladies de la Curie selon François :

Se croire immortel, immunisé ou indispensable.

Trop travailler.

S'endurcir spirituellement ou mentalement.

Trop planifier.

Travailler dans la confusion, sans coordination.

L'Alzheimer spirituel.

Céder à la rivalité ou à la vantardise.

La schizophrénie existentielle (recourir à une double vie pour combler sa vacuité spirituelle).

Le terrorisme des ragots.

Le carriérisme et l'opportunisme.

L'indifférence aux autres (par ruse ou jalousie).

Avoir un « visage funéraire » (pessimisme, sévérité dans les traits).

Vouloir toujours plus de biens matériels.

La formation de « cercles fermés » qui se veulent plus forts que l'ensemble.

La recherche du prestige (par la calomnie et la discréditation des autres).



[1]  http://www.courrierinternational.com/article/2013/03/14/jorge-bergoglio-n-est-pas-le-pape-des-pauvres

[2]https://www.youtube.com/watch?v=LsFwjtIoVJw&spfreload=10

[3] Edgar Morin, Autocritique, Seuil, "Points essais", 1994 (Nouvelle édition)

20:58 Publié dans Air du temps | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : curie, pape, françois, noël | |  Facebook |  Imprimer | | |