sylvain thévoz

Déclaration d’amour aux partis politiques (et à celles et ceux qui les font vivre)

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Il semble fort à la mode d’argumenter contre les partis politiques. Ces derniers seraient lourds, peu agiles, abritant avant toute chose des sommes d’égoïsmes ou d’ambitions avides. Selon certain.e.s, pour que notre démocratie fonctionne mieux, on devrait s’en affranchir.

On voit donc pousser ici et là des mouvements éphémères (Genève en marche) ou à visées communicationnelles principalement (Opération Libero), sur le modèle des start-up ou des meubles Ikea, laissant entendre que les partis c’est dépassé et que l’improvisation spontanéiste serait tendance.

Face aux dinosaures de la politique il serait venu le temps des petites bêtes mutantes. Comme dans un Fablab ou un projet à la cool, voire une publicité hype, la politique se ferait en souriant dans un style très décontracté, en lissant son image, à défaut de présenter des arguments, sans se coltiner des sujets rébarbatifs comme la CPEG, RIE3, ou la RFFA, la question technique des bilatérales. Seulement voilà, l’opportunisme décomplexé s’enfilant sur des sujets porteurs en évitant de se casser les dents sur des thèmes complexes, s’il permet éventuellement de secouer des manières traditionnelles de vivre notre politique passe souvent à côté de la défense du bien commun. Il n’est que voir les dérives des mouvements comme En marche en France ou 5 étoiles en Italie pour constater le peu de consistance des mouvements champignons ou construits à la hâte autour de leaders auto-proclamés.

 

Le bien commune ou l'auto-promotion?

La politique est bien moins rigolote et sexy qu’il n’y paraît, y durer est un défi. C’est rêche, c’est rude, à l’image du quotidien : une lutte. Celles et ceux qui en doutent n’auront qu’à consulter, par exemple, le menu des votations du 19 mai prochain (ci-joint). Ils seront ainsi assurés, si celui du 10 février leur semblait consistant, de la dimension massive de cette échéance, nécessitant un important travail de mastication ne permettant guère aux opportunismes politiques de s’y glisser. Ce sont pourtant des enjeux cardinaux pour notre collectivité. Quelle serait la qualité du débat publique, la profondeur de notre démocratie, si les partis n'étaient pas là pour les empoigner et les décrypter ?  

Travail de fond ou shopping list ? 

La technicité des débats, la complexité des enjeux, leur caractère parfois contradictoire rend ardu le fait de les traiter sans les ressources organisationnelle et les compétences pour le faire (assistant.e.s parlementaires, secrétariats, élu.e.s).

En cela, l’existence des partis est fondamentale. Ils sont au cœur de notre démocratie semi-directe et représentative. Indiquant des lignes, a minima des repères; offrant lors des votations, à la simple lecture du fascicule de vote, des consignes et des balises pour s’y retrouver.

Disposer de partis dotés d’une histoire, d’un héritage et qui, votation après votation, sur tous les sujets, posent leur appréciation, demeure un bienfait collectif inestimable. De nombreuses personnes, dans la rue, disent se fier à un parti pour faire leur choix, et votent finalement en confiance en fonction de l’appréciation de telle ou telle couleur politique. L’appartenance et la reconnaissance d’une expertise alliée à des éléments affectifs oriente et assure les choix.

Sans ce travail de défrichage, à l’ère des nouvelles mensongères, des manipulations de meute des réseaux sociaux et des invasions barbares des trolls numériques, les votes risqueraient d’être toujours plus aléatoires et l’abstentionnisme toujours plus fort. La complexité des sujets, le manque de temps ou l’indécision rendent les arbitrages et prise de position délicates. Au niveau des référendums et des initiatives également, combien passeraient la rampe sans l’appui des partis ou si eux-mêmes n’en lançaient plus ?

Les partis : des valeurs sûres

Les partis sont le socle de notre démocratie. Qu’ils doivent être sans cesse investis, rénovés, réinventés, c’est évident. Qu’ils se fassent chambrer par des mouvements qui aimeraient que cela aille plus vite, ou désirant se faire bien voir sur leur dos, en obtenant les bénéfices médiatiques immédiats sans le coût du travail parlementaire, c’est de bonne guerre. Mais imaginer se passer des partis, cela serait périlleux. Des partis faibles, c'est notre démocratie affaiblie.  

L’enjeu fondamental donc, plutôt que de chanter l’illusoire ou la périlleuse fin des partis, est de les investir toujours davantage pour en faire des outils au service du bien commun et non des egos de quelque un.e.s ; de renforcer  le poids collectif de ces derniers pour utiliser au maximum leurs ressources et leur expertise politique au cœur même des lieux décisionnels. Et pour les partis eux-mêmes : augmenter leur niveau attractif et qualitatif dans les débats sociétaux.  

Renouveler l'existant plutôt que vendre du neuf en produisant du toc

Plutôt que prétendre vouloir réinventer la roue, il est surtout important de continuer à la faire rouler dans le sens du bien commun. Pour cela, investir les partis me semble fondamental. Renforcer leurs collectifs, réaffirmer que ce sont des assemblages extraordinaires, des carrefours complexes de ressources, de compétences et de potentiels.  

Notre démocratie a besoin de partis davantage investis. Ce serait une grave erreur de laisser le nihilisme ou l’acidité des espérances déçues, le spontanéisme communicationnel recouvrir le travail de fond et la résilience qui sont leur marque de fabrique. 

 

Les partis politiques sont comme l’amour : au-delà du coup de foudre éphémère ou du flirt, ils impliquent un investissement dans la durée, dans la joie et dans la douleur. Ils sont une formidable école de vie où apprendre à perdre (échouer, échouer encore, recommencer échouer mieux, disait Beckett), où savoir gagner sans triompher, l'emporter sans humilier. Dans l'intérêt commun, toujours.  

Sans retenue, je déclare ma flamme à celles et ceux qui, jour après jour, d'une manière parfois anonyme, souvent désintéressée, font vivre ces entités humaines, et par leur engagement, animent et renforcent notre incroyable mais pourtant si fragile démocratie. 

 

www.sylvainthevoz.ch

 

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