sylvain thévoz

26/10/2018

Comment laisser l'art nous bouleverser en période d'allergies ?

art,culture,préventionAprès avoir franchi la grande porte du musée, je suis tombé sur un petit écriteau qui indiquait sobrement: "cette pièce contient des oeuvres que certains visiteurs pourraient trouver bouleversantes".

Le message invite à parler à un membre de l'équipe du musée pour plus d'informations. Cela m'a rappelé les achats de disque soumis à avis parental sur l'emballage, aux annonces sur les bateaux avant de partir en haute-mer, rappelant de bien prendre son gilet de sauvetage et se soumettre en tout temps aux ordre de l'équipage.

Ce qui semblait réservé aux libations verbales du rap et aux roulis de la haute mer semble désormais avoir atteint les salles feutrées des expressions picturales du XIXe et XXe au coeur même de la quiétude muséale. 

Je suis alors entré dans cette pièce un peu comme dans un champ de mine, regardant où je mettais les pieds. Mais j'eu beau en faire le tour, observant les oeuvres de loin, les scrutant de près, de loin encore, rien ne semblait mériter particulièrement cet avertissement.

Ou alors étais-ce ce nu là (j'y retournais) ou éventuellement cette scène de pendaison -croquis large et aux silhouettes estompées-, ou alors ce tableau de Modigliani, qui sait? - vraiment?- Un regard si trouble et transparent, certains en sentiraient-ils le sol vaciller sous leurs pieds? Mais bon, en regard de ce qui déroule sur les écrans au quotidien, cela semblait pourtant bon enfant.

Pourquoi cet avertissement ? Un mouvement de protection pour les âmes sensibles ? Certes les musées accueillent tous les publics. Il n'y a pas de limite d'âge pour aller voir un Picasso ou un Dali. Faudrait-il? 

Les tableaux n'ont pas changé depuis le début du siècle, mais la société qui les regarde, oui. Si les tableaux ne sont pas devenus plus bouleversants, ou qu'ils le sont toujours autant, les publics qui s'y frottent ont-ils de nouvelles allergies? On ne regarde définitivement plus la mise à mort d'un saint du IVe siècle en 2018 comme on le faisait en 1800, ni ne le commente pareillement.

 

Le bouleversement de l'art, deviendrait quelque chose dont il faudrait en quelque sorte se prémunir. Le moindre symbole, coup de pinceau, pouvant déclencher une crise suivie d'un emballement sur les réseaux sociaux. La prévenance institutionnelle s'impose.

Peut-être alors, à l'avenir, avant toute exposition, des affichettes rappelleront le danger de l'art, son potentiel choquant, offensant; comme sur les couvercles en plastique contenant du café chaud. Attention Art : contenant brûlant. Watch out  : Andy Warhol : Handle with care !   

A la manière de ces cartes de restaurant qui invitent avec diplomatie le client à annoncer ses possibles allergies (gluten, noix, fruits, etc) aux serveurs qui se feront un plaisir de répondre à toute question, il y aura peut-être bientôt, à l'entrée des musées une liste à cocher des possibles artistes suscitant allergie ou urticaires. Si vous ne supportez pas Egon Schiele ou Basquiat, mettez une croix, le staff vous indiquera le chemin le plus sûr pour les éviter. Supportez-vous Pollock ? Vous reprendrez bien une dose de Soulages, et si cela vous pèse sur le moral, il y a une cellule psy à disposition au premier étage.

Peut-être faudra-t-il signer un certificat médical prouvant que l'on est prêt à encaisser le choc avant d'aller se confronter à un tableau de Frida Kahlo ... la direction déclinant toute responsabilité en cas de trouble émotionnel. 

N'est-ce pourtant pas le rôle de l'art, que de nous soumettre à des hauts le coeur, nous renverser, faire vivre des expériences aussi fondamentales et profondes que celle de la fascination, l'effroi, la subjugation?

Voir une oeuvre d'art était auparavant un événement sacré, qui ébranlait d'office l'être. C'est devenu un acte suave de consommation. Le client ne doit pas en être affecté. 

Au panneau d'information succède donc désormais le panneau de prévention. Manière de se protéger, de se couvrir ou d'éviter la confrontation pour les institutions culturelles. Ou manière perverse d'aguicher la curiosité, aiguiser l'appétit du visiteur, paternelle aide de proposer un accompagnement. Mais ce sont des chocs bruts que nous voulons, que nous cherchons !

 

Que reste-t-il de la subversion de l'art en période d'allergies ?

- Malgré les panneaux d'avertissement ? Tout. L'art est une allergie dont on se prémunit difficilement et dont on ne guérit pas.

Quel type d'art doit être annoncé comme bouleversant, qui décide où mettre les avertissements?

- Je ne sais pas. Mais je reprendrais volontiers une petite contemplation de Louise Bourgeois, la baffe d'une lecture d'un conte de Grimm, mille fois préférable à toute soupe préventive ou bouillon d'un service de communication briefé par son département juridique.

Je suis retourné à ce panneau invitant à faire appel au staff en cas de bouleversement. J'y ai cherché une signature, parce que cela était génial, une incroyable création, écho parfait à l'esprit du temps. Mais il n'y en avait pas. Personne n'avait signé. Aucune griffe. Aucun artiste derrière.

 

J'avais pourtant reçu le coup.

Et de cela avait besoin de parler. 

 

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22/10/2018

La religion qui ne dit pas son nom

Certains pensent encore que la religion est l’opium du peuple. Ils n'ont jamais dû prendre le bus le matin et voir la série de visages courbés sur leurs téléphones, possédés comme des déments, rire tout seuls ou jouer à des jeux répétitifs et niais, l’air content. La religion, en regard de la technologie, c'était un bonbon pour la gorge. 

Je me rappelle très bien d’une conférence où Blaise Matthey patron de la FER, en mode grand pape avait levé bien haut son i-phone et louait la technicité de ce jouet affirmant que c’était là rien de moins qu'une perfection de l’humanité, son progrès ultime. On aurait dit qu'il tenait une relique du Christ ou une hostie sainte, rien de moins. C'était Moïse sur la montagne ayant reçu les tables de la loi. L'illumination. 

Sauf que son jouet crée de l’addiction à tout de bras et que dans le sillage de l’intelligence artificielle se trouve la connerie mercantile de l’aliénation et son métallique jus financier. De manière aussi certaine que derrière les chalutiers qui rejettent des carcasses de poissons se trouvent des requins ou sur les décharges publics des rapaces, dans les mines africaines où des multinationales swiss made extraient les précieux métaux, se répand le sang des ouvriers spoliés et exploités. 

 

Pénétrer les cerveaux 

En marchant dans la rue, au bout de la rue du Rhône, j'ai été arrêté devant la vitrine d'une grande banque. Des écrans de 2 mètres sur 1 balancent en continu des petits films (public cible : les enfants, d'ailleurs l'écran est à peu près à hauteur de leurs yeux) avec des personnages joyeux et bêtes mettant des noisettes plus grandes qu'eux dans un panier en souriant, se tapant dans les mains dans ce qui est censé être la plus belle des harmonies. 

En voilà une magnifique éducation au capitalisme sauvage et suave. A l'arrêt de bus, l'air de rien, direct dans les yeux et dans les cerveaux des enfants. Même pas besoin d'allumer un écran, c'est dans la rue directement, dans l'espace public dans les petits cerveaux que ça rentre comme dans du beurre et fait tout son effet.  Pendant ce temps, à l'autre bout de la ville, on emmerde une librairie qui a des bacs à livre pour empiétement sur l'espace public...   

La nouvelle grand messe, c’est la technologie, et la divinité du capitalisme l'utilise avec avidité. Tous à plat ventre. Tous à quatre pattes. Elle a ses prêtres et ses papes. Ils répètent blockchain comme d’autres avant le pater noster et placent des écrans surpixellisés à tous les coins de rue comme avant on y plantait des croix ou des madones. De l’intelligence artificielle à la connerie mercantile : où comment chérir ce qui nous asservit et en redemander en payant le prix fort.

La vacuité de la réflexion sur le sens que l’on veut donner à ces outils n’a d’égal que notre incapacité à se rappeler que l’outil doit être mis au service de l’humain, pas l’inverse. Elle fait de son public cible des ouailles plus soumis et bêlants que des convertis à la sainte trinité. Doigts tendus, ça clique à fond pour accepter n'importe quel cookies et valider des contrats numériques que personne ne lit d'ailleurs, puisque ces textes s'étirent sur un menu déroulant, long comme un jour sans pain, dans une langue plus incompréhensible que le latin. 

Le capitalisme impose de plus en plus sa novlangue spiritualisante. Récemment dans la Tribune de Genève un banquier se déversait sur le supplément d'âme qu'il fallait insuffler à son institution pour en assurer la bonne marche. Suivait un gloubi-boulga ésotérique sur l'esprit, la communion, charabia digne des plus obédientes et rigides sectes religieuses.

En lisant les revues économiques spécialisées, on croit lire un récit de prophéties ou l'apocalypse. Vous avez remarqué, plus le capitalisme devient brutal et violent, plus il lui faut se parer d'atours joyeux annonçant l'Eden sur terre ou la cohabitation sereine à tous les étages de la tour de Babel, et évacuer les rapports de force et de domination. 

Certains ont pensé bon de faire une loi sur la laïcité, car disent-ils, l'Etat entretient des rapports avec les communautés religieuses et il faut les réguler. Ils retardent de quelques siècles dans leur volonté de séparer l'Etat de ce qui pourrait lui nuire. Ce que l'on appelle la religion n'est pas une menace, c'est une idéologie, comme tant d'autres. 

Par contre, ce qui s'appelle capitalisme, et qui n'assume même plus d'être une idéologie pour se prétendre être devenu l'air que l'on respire, s'est dématérialisé au point de se retrouver être la plus nocive des religions : celle qui n'a même plus besoin de dire son nom. La vraie menace.

On peut désormais pointer du doigt un voile, un crucifix ou invoquer la loi afin de bannir une kippa pour trouble à l'ordre public. La belle affaire. La belle excuse. Et surtout le bon prétexte. Pendant ce temps, les affaires continuent. Les marchands du temple ont trouvé leur bouc émissaire. La religion qui ne dit pas son nom va elle pouvoir continuer à faire ses affaires avec la bénédiction de l'Etat.

On n'a pas beaucoup évolué en terme de croyances depuis le Moyen-âge. Simplement muté. Les habits des grands prêtres ont changé, guère plus. Les princes qui s'acoquinaient avec le clergé au XVIIe vont désormais au moyen-orient. Les trajets ne se font plus en fiacre mais en jet, ils font pourtant toujours les mêmes courbettes. 

 

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17/10/2018

Une bibliothèque, pour quoi faire ?

Sur un pan de mur, j’ai entassé des cageots, fixé ceux-ci à la paroi avec de petites pièces de métal. J'ai rassemblé les camarades de route, les auteur.e.s aimé.e.s, les découvertes d’un instant, ceux qui promettent une évasion, de nouveaux horizons. Les offerts, les prêtés, un volé même -mais je ne pourrai même plus dire exactement en quelle circonstance-, ça remonte à bien longtemps. Certains transbahutés plusieurs fois, ayant subi les déménagements comme des divorces, passé des frontières, fait quelques allers retours. D'autres encore mis en pension comme on laisse un chat chez un ami cher, quand on pense qu'il y sera mieux que chez soi : mieux nourri, mieux soigné, un peu pour s'en débarrasser - eh oui certains font cela-.

J'ai recueilli des livres blessés comme on accueille des bêtes. J'en ai sauvé des boîtes d'échange entre voisins, par pitié avant que ne vienne la pluie, ou par refus des bennes à ordures, des collectes de papier. Des pas jolis, des mal écrits, mais parfois à la SPA c'est le pire matou qui vous fait de l'œil, et même avec une oreille en compote et son incontinence, et sans que vous sachiez très bien pourquoi c'est LUI ou c'est ELLE que vous recueillez. Il en va de même des livres. Bien évidemment un coach ou un connard expert en marketing vous déconseillera toujours de faire cela. 

Pourquoi construire une bibliothèque? De la même manière que l'on commence un pont ou une cathédrale. Pierre à pierre. Livres à livres. Et si vous me dites : est-ce que notre humanité a encore besoin de pont, de cathédrale ou de bibliothèque? Je préfère ne pas répondre. Je crois que poser la question, c'est montrer combien l'on est déjà mal barrés.

Les livres là : pas bien classés, pas du tout rangés,  un tout petit peu répertoriés quand même : ici la sociologie, là la politique, les romans dans cette zone. Pas d’ordre alphabétique. Pas d’étayage par taille, pas même de regroupement par auteur. La verticale d'abord, puis l'horizontale pour caser les derniers. Certain.e.s auteur.e.s se baladent aux quatre coins des cageots, d’autres forment des couples dans les coins des planches. Angot s’accole à Baldwin, Tsetaieva s’acoquine avec Sylvia Plath. Et pour moi Tirabosco ne doit jamais être loin de Joe Sacco. Pasolini est toujours avec Erri de luca. Il est évident que Chalamov est un cas à part, il côtoie le code pénal et des livres sur les ours. Allez savoir pourquoi.

Je n’ose plus trop les déranger. Je les laisse ensemble, se reposer tranquilles. Parfois même je mets un autre livre devant eux pour leur offrir un surplus d’intimité, paravent pudique pour les laisser préparer leurs actions secrète ou conciliabules privés. Je les imagine conversant tranquillement, préparant quelque sabotage ou lignes de fuite. Deleuze n'est jamais trop loin et avec lui vient Spinoza.

On ne fait pas une bibliothèque, c'est la bibliothèque qui vous fait ou vous défait pour paraphraser Bouvier, et si l'habit ne fait pas toujours le capucin, assurément on connait un bon bout de la personne que l'on a en face de soi quand on découvre ses livres, lesquels elle conserve et empile, comment.

Certains diront peut-être : à quoi bon une bibliothèque, tu as des tablettes maintenant, tu peux mettre ta bibliothèque dans un carré phosphorescent ou même dans un nuage. Tu peux dématérialiser Marx, atomiser Einstein, faire léviter Mahomet. Mais... l'odeur du papier, le plaisir de feuilleter un livre, ou le donner, ça la tablette ne le permet pas. Se passer d'électricité non plus, ou mettre des fleurs à sécher entre deux chapitres, écorner des pages, écrire dans la marge, laisser des miettes ou du sable dedans. Une odeur. Un parfum.  


A un moment donné, les cageots ont débordé. Les plus hauts ont même commencé à dangereusement pencher, se décollant du mur au risque de l'avalanche. J'ai monté en urgence une deuxième bibliothèque dans la cuisine  : uniquement des romans; et hop dans la chambre à coucher : la poésie. Maintenant, les livres sont partout. Il faudra construire une nouvelle bibliothèque sur un autre mur. Virer le canapé.  

Pourquoi construire une bibliothèque ? Par plaisir de mesurer les planches et tracer sur celles-ci avec un gros et gras crayon anthracite quelques chiffres et lignes avant coupes, puis saucissonner le bois et le clouter pour offrir un refuge aux ermites, aux lunatiques, aux poètes qui ne doivent jamais être mis dans les caves, dans les bennes ou au pilon, car aujourd’hui plus que jamais, on a besoin d’eux. Surtout quand des connards d'extrême droite attaquent à coup de bouche d'égout la vitrine de la librairie du Boulevard. 

Pourquoi construire une bibliothèque ? Pour faire vivre les libraires, les auteur.e.s, faire barrage aux fachos, reculer l'obscurantisme, gripper la machine technocratique. Parce que si l'on manque de temps pour penser, pris dans nos trépidations épileptiques, certains y ont passé une vie. Nous sommes assis sur des trésors. Ce sont nos guides et balises pour demain. Pourquoi construire une bibliothèque? Pour maintenir vivante la petite flamme de l'intelligence, se la passer d'une bouche à l'oreille en chuchotant puisque des ténèbres bruyants semblent s'annoncer sur nous.  

Une bibliothèque pour quoi faire ? Pour la construire d'abord, en buvant une bière bien fraîche avec mon ami Paul en lui demandant ce qu'il pense du dernier livre de Maylis de Kerangal,  l'entendre parler de Saviano ou Wazem…. et prendre du temps avec lui, avec les renégats et les poètes obscurs, ouvrir ensemble des caisses à merveille comme on le fait de matériel de contrebande ou de survie en des temps incertains et obscurs.  

 

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12/10/2018

Toujours plus intelligent après qu'avant ?

Cela vous est-il déjà arrivé ? Sûrement. Une prise de parole, un choix à faire et, dans l'après coup, le sentiment que cela aurait pu tourner autrement, qu'il aurait été possible de rendre plus précise ou plus vive l'interpellation, ou juste d'éviter de se prendre les pieds dans le tapis, voire d'éviter la chute de quelqu'un. 

On est toujours plus intelligent après qu'avant, c'est en effet ce que dit le dicton, et que l'on se répète parfois comme un mantra, un lot de consolation, une manière de s'encourager à... ne pas se décourager, effacer une amertume ou une déception. 

Toute action, ou inaction, prise de parole ou bouche cousue, reste pourtant un exercice d'humilité et d'engagement. On réalise bien vite que le monde réel est bien éloigné du monde idéal et que si l'on ne fait pas d'omelettes sans casser d'oeufs, il arrive aussi souvent que des oeufs se brisent dans le panier sans même faire d'omelette, et qu'il n'y a pour cela ni culpabilité ni regrets à avoir. C'est la vie, alea jacta est et inch allah, ou à Dieu vat, et elle nous dépasse totalement.  

Ce petit texte pour dire donc pédale douce sur les exigences finissant par actionner la broyeuse à humain, conduisant certains à vouloir tout contrôler et régenter, ou d'autres à ne plus rien risquer du tout, voire à tout subir. Pédale douce donc sur les mortifications et les jugements, les attentes irréalisables et le perfectionnisme conduisant à l'inaction ou aux espaces anxiogènes des tableaux  statistiques, aux sentiments de toute puissance ou d'extrêmes vulnérabilités, à la violence: contre soi ou d'autres. Tolérance zéro, risque zéro, compréhension zéro: risque maximal de scier des existences. 

On est toujours plus intelligent après qu'avant. Vraiment? Pourtant si l'expérience nous enseignait vraiment, il faudrait lui accorder beaucoup plus d'attention, enseigner la sagesse et consulter les anciens, et leur donner beaucoup plus de temps et de place, plutôt que d'aller, en mode vision tunnel, vers une accélération constante dans l'abêtissement.   

Il arrive aussi souvent que l'on soit plus intelligent avant qu'après. Les enfants, par exemple: regardez-les bien et vous constatez que l'on a d'évidence beaucoup à apprendre d'eux. Dans de nombreux domaines, ils nous enseignent et nous apprennent l'essentiel de la vie. On gagnerait peut-être aussi à être un brin plus idéaliste qu'intelligent, ici et maintenant.

Avec le temps va tout s'en va. Peut-être notre volonté de persister dans la durée est-il un facteur d'abêtissement. Avec le passage du temps, le risque augmenterait de devenir un vieux con. Bon, certains diront peut-être que soit l'on est con soit on ne l'est pas, et que le temps ne fait rien à l'affaire, le temps ne distinguant au final que les jeunes cons des vieux cons. Peut-être. On ne serait alors intelligent ni avant ni après.   

Plutôt que de dire : on ne m'y reprendra plus, ne devrait-on pas dire : j'y retournerai avec plaisir. Puisqu'il est impossible de tout maîtriser, et parce que la chance, le hasard  jouent un rôle décisif, puisque ce qui s'est passé devait se dérouler et que les facteurs d'influence sont multiples, ne serait-il pas important de l'accepter? Sans regrets. Sans dicton. Sans coupable. C'est là l'idée du fatum, du destin. Une certaine idée anti-individualiste et peut-être stoïque ou spirituelle voulant que le centre de gravité de l'existence ne réside pas seulement dans ce que l'individu peut faire ou non, ni ne dépend totalement de lui ou d'elle. La vie n'étant pas une courbe linéaire et progressive visant par une sorte d'automatisme à accumuler de l'expérience ou du capital pour se prémunir de l'accident, de l'erreur, mais bien une existence fractionnée, vulnérable, exposée, et donc nécessairement friable et totalement dépendante de celle des autres.  

Peut-être donc nous faudrait-il surtout, plutôt que de vouloir être plus intelligents après qu'avant, oeuvrer à être plus amoureux, tendres, collectifs et prévenants avant qu'après ; et en un mot plus humains et collectivement solidaires, afin d'éviter de devoir se résoudre à être toujours plus ou moins intelligent tout seul, dans l'angoisse de ne jamais l'être assez.  

 

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09/10/2018

Ce qui fait peur...


Ce qui fait peur: 

La camionnette blanche montant deux roues sur le trottoir.

Un pétard, un sac plastique claqué dans les doigts

Tout ce qui fait Bang ou Paf désormais

Et surtout ce qui ne fait plus de bruit et disparaît dans la nuit.

 

Ce qui fait peur: 

la craie la cendre les os et le sel

tout ce qui a le goût de la moelle ou du miel

Un fût de bière vide à changer. Un frein à main dur à tirer. 

Une poignée de main qui se refuse. 

Un regard croisé trop insistant ou fuyant 

Tout ce qui ne se résume pas à la norme

à l’artificialité du mimétisme ou du cadre.

 

Ce qui fait peur : 

Les lieux de culture sans personne

Les cultes de la personnalité sans limite 

Etre approché dans la rue. Que plus personne ne se retourne sur elle

La hausse des primes d’assurance maladie.

Foirer dans son tri. 

 

Ce qui fait peur :

La présentation des gestes qui sauvent avant le décollage de l’avion.

L'absence de présentation de gestes qui sauvent par les hôtesses.

Le lait caillé. L’évier bouché. Cette douleur sous le coude. 

Trop de sourires à la douane. 

 

Ce qui fait peur : 

Tous les gestes qui sauvent quand il n’y a plus personne à sauver.

Le naufrage de l’Aquarius.

La propriété privée défendues par des haies.

Jouer en se chamaillant comme si on avait trois planètes et cinq vies.

 

Ce qui fait peur:

Les policiers dans la rue. 

L'état de s,iège, les robots, les abris et les caves 

Un petit chien sans collier. Un gros chien sans petit maître.

L’oiseau bleu dans un sac papier.

 

Ce qui fait peur: 

Une paille avec un palmier translucide, ou pire une sirène au bout. 

Retrouver un numéro de téléphone

Ne plus se souvenir de qui c’etait. 

 

Ce qui fait peur:

La perte de son i-phone. L'oubli des codes. L'absence de marques au sol. 

Le wifi qui fléchit, le manque de mémoire vive.

L’article manquant au catalogue la rupture de stock

La fonte de la chaîne du froid 

Les soldes à 50% sans acheteur.

Le crédit sans débiteur.

 

Ce qui fait peur:

La viande découpées sous vide.

Les cerises de Bulgarie.

L'usine d’incinération à l’arrêt

L’hésitation entre la déglutition ou la sieste

chez ceux qui portent la cravate, la culotte ou la corde au cou.

 

Ce qui fait peur: 

Quitter Facebook pour toujours à jamais

y revenir 1h après.

La disparition de l'humour et du jeu 

La mort des abeilles et du feu 

Les photos instagram de son ex, un bouton d’acné sur les fesses.

 

Ce qui fait peur:

Fumer davantage d’herbe que de tabac 

Prendre des patchs de nicotine paraît que c’est tendance 

Mâcher son chewing-gum des molaires, ronger ses ongles aux canines.

Croire que le sorbitol est un corticoïde

Naviguer sur doctissimo pour se doper avant une course populaire. 

Perdre son boulot. Manger des pruneaux. 

Chercher un boulot : le perdre à nouveau

Economiser chaque mouvement et chaque mot. 

 

Ce qui fait peur 

Aller chez le médecin. Attendre un diagnostic.

Recevoir un diagnostic. Ne plus aller chez le médecin

En Afrique les enfants meurent encore de dysenterie. 

 

Dresser des listes de ce qui fait plaisir 

Arriver au bas de la liste

Recommencer encore 

Sans envies et sans peurs.

 

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