sylvain thévoz

27/09/2018

La poésie (ne) sauvera (pas) le monde

ca62b4a1-3b2c-44e6-ba45-5dfecb4c96b5.JPGJe ne sais pas si vous l'avez vue, mais depuis quelques semaines il y a cette inscription dans la rade : la poésie sauvera le monde. Depuis les bains des Pâquis, on la voit inversée, et depuis le pont du Mont-blanc, on ne la remarque pratiquement pas.

Peut-être parce qu'il faut être immergé, avoir de l'eau jusqu'au cou, pour l'avoir droit devant les yeux en n'ayant rien que les yeux hors de l'eau, pour pouvoir la lire vraiment.

La poésie sauvera le monde ne s'adresse pas aux terriens, mais aux discrets aux absents, à ceux que l'on ne croise plus sur facebook.  Elle s'adresse avant tout aux truites, aux nageurs en détresse, aux bateaux échoués, aux monstres des profondeurs. A ceux qui remontent en un éclair à la surface avant de se couler à nouveau dans les profondeurs. Aux disparus et aux mutiques. 

La poésie sauvera le monde s'adresse à ceux qui boivent la tasse. Et qui a bu boira, c'est vieux comme le monde. Tant  que l'on se croit sur la terre ferme, que l'on ne s'est pas emberlificotés les pied dans les algues, noué le coeur au écailles des brochets, on s'en moque un peu. Tant que l'on a pas bu le calice jusqu'à la lie, éclusé ses overdoses, on peut se penser quitte de la poésie, et s'en tirer très bien sans elle. C'est humain.

Les poumons gonflés comme une éponge, le coeur ratatiné par le diabète et confit par le cholésterol, répéter : jusqu'ici tout va bien, jusqu'ici tout va bien... ne venez pas m'emmerder avec votre littérature.

La poésie sauvera le monde. On dirait une phrase biblique, messianique ou de série B américaine. Un brin désuète, une phrase utopique, avec des enluminures et des licornes dessus, devenue presque illisible, à force d'être lue sans avoir l'âme déglinguée d'un mystique ou les mains noires et innocentes d'un repris de justice.

Qui veut croire encore au salut unique ? Et si quoi que ce soit ressemble encore au salut dans ce monde, qui ne l'échangerait pas contre un ticket de rento ou une partie de cartes ? Qui, avec son hypothèque sur la tête, son bracelet électronique à la patte, poussé au bord du précipice, ne demanderait pas comme dernière faveur un tendre steak plutôt qu'un poème amoureux de Pablo Neruda ? Qui plutôt que la grâce ne demanderait pas de pouvoir participer aux soldes, relancer la roue? 

Est-ce qu'elle parle aux traders, aux pressés du trafic, aux impatients du bus 10 cette phrase: La poésie sauvera le monde? Non. Mais peut-être aux cygnes et aux chiens.

Rien ne sauvera le monde, diront les cyniques. D'ailleurs le monde ne mérite plus d'être sauvé ricaneront-ils après s'en être bien gavés. Il est foutu. Au tas de fumier Ronsard. A la benne Pavese. La poésie de Pasolini, Antoine Emaz ou René Char a décoté devant les excités du numérique et la vitesse des addicts du clic qui passent d'un site de cul à celui de l'Equipe sans même lever un sourcil. La poésie n'a pas échappé à la consommation de masse. Baudelaire se royaume aux caisses du Prisunic. Rien ne sauvera le monde, diront les cyniques. D'ailleurs : qui croit encore que quoi que ce soit puisse sauver le monde ? Allez: qui lève la main, qui se jette à l'eau ?

Les chefs d'état font des mimiques, la technologie accélère la chute. L'histoire fait des fausses routes. Aucun médecin ne maîtrise plus la méthode de Heimlich... quand l'électricité sera coupée à quoi serviront les scanners et la résonance magnétique?

J'ai un cancer : la poésie me sauvera ?

Je suis foutu, la poésie me sauvera?

Hors de la poésie, point de salut ? Je crois plus en rien. Vous dites?

Quand vos enfants crieront : eh vieux cons, c'est vous qui avez coulé tout ce béton et rendu la planète pire qu'une rôtisserie, vous leur lirez Virgile ? Quand les gamins, hamburgers entre les dents, demanderont des comptes en hurlant : c'est vous qui vous êtes envoyés en l'air au moins 10 fois par an pour nous condamner aux mini-drones en plastique, vous leur murmurerez, comme Dante dans la Divine comédie : Nul effet provenant de la raison ne peut durer toujours, parce que les désirs des hommes changent suivant les influences du ciel? Mmmmh?

Et alors qu'une étincelle sera sur le point de tout embraser. Pendant que les derniers se presseront encore aux pompes à essences pour remplir de pétrole les réservoirs des bagnoles, alors que plus personne ne regrettera le feu d'artifice dans la rade, parce que quelque chose de bien plus grand de bien plus cataclysmique et cosmique se préparera, alors quelques fous seulement resteront sur terre.

Tous les gens sains d'esprit, sachant proche l'embrasement général se déverseront dans la rade et faisant des gestes dérisoires de grenouille, ces gestes de naufragés un peu vains et pareils à ceux que faisaient les humains ayant essayé quelques années auparavant de franchir la Méditerranée sur des canots de fortune en criant dans le vide. Alors tous répéteront, comme des dingues, des possédés, un mantra face au panneau émergé alors que le feu ne cessera de brûler et l'eau de monter :  la poésie sauvera le monde : la poésie sauvera le monde la poésie sauvera le monde La poésie sauvera le monde... avant de faire glouglou ou pschit.

 

La poésie a échoué.

Le secret pour voyager d'une façon agréable consiste à savoir poliment écouter les mensonges des autres et à les croire le plus possibles.

Dostoeïvski est le dernier qui puisse encore quelque chose pour nous.

 

http://www.ville-ge.ch/culture/poesie

 

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www.sylvainthevoz.ch

17:13 Publié dans Humeur | Lien permanent | Commentaires (6) | |  Facebook |  Imprimer | | |

Commentaires

Les goulags (camps de vacances pour communistes heureux!) non plus ne sauveront pas le monde!

Écrit par : Dominique Degoumois | 27/09/2018

« Un jour nous comprendrons que la poésie n’était pas un genre littéraire mal vieilli mais une affaire vitale, la dernière chance de respirer dans le bloc du réel.»

Écrit par : Huber | 28/09/2018

Si la poésie ne sauvera pas le monde elle fera beaucoup moins de dégâts que le Parti Socialiste qui mène le monde à sa faillite !

Écrit par : Yvan Descloux-Rouiller | 01/10/2018

....vous non plus.

Écrit par : mark-o | 02/10/2018

La poésie sauvera le monde…?

Affirmation ambigüe, à mon avis. S’il s’agit d’avoir une véritable réflexion sur son interprétation, il faut d’entrée de jeu bannir les réponses stupides de crétins imbus d’eux mêmes. On ne fait pas avancer la réflexion avec des slogans et des lieux communs trouvés dans les supermarchés de la pensée métaphysique.

De quel monde s’agit-il ici et maintenant ? Un monde composé d’êtres humains agissant dans un environnement qui sont régis par les règles et les lois d’un système politique précis : le capitalisme.
Alors, non la poésie ne sert pas à sauver ce système inique qui mène l’humanité à sa perte, un système qui a fait largement son temps et qui, historiquement parlant se survit, nous entraînant toujours plus vers le chaos et la barbarie.

Non, la poésie ne sauvera pas ce monde en perdition, la poésie n’existe pas pour sauver ce monde.
La poésie peut aider l’humanité à se sauver de ce monde, et même à le transformer à le révolutionner. Pour paraphraser un grand poète révolutionnaire, André Breton, qui déclarait en 1935 « changer la vie » comme le prônait Rimbaud et « transformer le monde » comme l’affirmait Marx, ces deux mots d’ordre pour nous (les surréalistes) ne font qu’un. Marx qui a aussi écrit : il ne s’agit plus d’interpréter le monde (philosophie) mais de le transformer (action révolutionnaire).

La poésie, indéfinissable par définition, peut contribuer au renversement des normes et des logiques sans se laisser domestiquer (poésie engagée…pouah !), sa raison d’exister est liée à l’humanité agissante vers son émancipation.

Non, la poésie et ceux qui se considèrent comme des poètes et non pas des littérateurs, n’ont pas d’autre alternative que d’aider l’humanité à renverser le désordre des choses. Non pas comme un substitut à la « politique » mais comme une flamme qui laisse entrevoir des fulgurances de notre avenir incertain.


Albert Anor

Écrit par : Albert Anor | 03/10/2018

La parole et le sens des mots ont une grande importance autant pour qui que ce soit et surtout pour les écrivains et les poètes. N est il pas vrai que l être humain est le seul, hélas, doué de manier la parole et le langage, à en donnant raison ou tort à ce qu il dit ou écrit...

Albert Camus disait:

--Quand l Homme ne peut plus ou ne veut plus changer les choses du monde, il change le sens des mots.

--Quand on commence à céder sur le vrai sens des mots, on cédera sur tout après.

Bien à Vous.
Charles 05

Écrit par : Charles 05 | 03/10/2018

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