sylvain thévoz

21/08/2018

Fais-moi la bise ou je te déchois de ta nationalité

La Ville de Lausanne a donc décidé de refuser la nationalité suisse à un couple pour "bigoterie".[1] Il y aurait eu refus de serrage de mains, et pire encore, refus de parler avec des personnes de sexes opposés. Je mets ici le conditionnel, car cette version est celle du magistrat PLR Hildbrand, homme blanc droit dans ses bottes ayant mené cette affaire avec deux autres élu.e.s.

Nous n'avons pas la version du couple soumis à l'enquête. Aucun.e journaliste n'est allé leur demander pourquoi ils ont agit de telle ou telle manière. Il serait pourtant intéressant de les entendre. En attendant, l'Europe entière regarde vers la Suisse se demandant si la proximité avec la France commence à contaminer nos esprits et nous faire perdre le sens des valeurs ancestrales de notre pays: accueil, paix confessionnelle, liberté individuelle, respect des différences.[2][3]

 

Une commission des naturalisation de sinistre mémoire

Je dis cela, parce que vu, de Genève, où la commissions des naturalisations en Ville a laissé de sinistres souvenirs : des élu.e.s allaient chez les gens contrôler leur suissitude, et en profitaient pour faire, pour certain.e.s, des remarques grivoises, racistes, sexistes, avec parfois même des avances sexuelles; où le racisme ordinaire et intrusif pouvait se donner à plein dans des relations dissymétriques. Cette commission a été supprimé avec soulagement. 

A n'importe quelle personne normalement constituée, voyant débarquer chez elle un.e de ces élu.e.s, j'aurai recommandé la prudence, le silence, la fuite, ou l'appel à la police, comme meilleures réponses à apporter au "questionnaire". Mais quel.le candidat.e à la nationalité, connaîtra suffisamment ses droits ou sera assez sûr qu'ils seront respectés sans qu'il se voit sanctionné, pour appeler la police quand un.e élu.e débarque chez lui ? J'ai entendu les récits de stress et de panique de celles et ceux soumis à la question des commissions de naturalisation, pour savoir que tout simplement certain.e.s ne savent plus comment se comporter, ni traiter avec le pouvoir qu'ils ont en face d'eux.

Comme rappelait il y a dix ans la commissions fédérale contre le racisme : "Les procédures de naturalisation actuelles comportent le risque que les décisions soient influencées par des stéréotypes ou des idées xénophobes, voire racistes. Plus les organes de décision découlent de la démocratie directe, plus les décisions sont politiques et plus le risque d’arbitraire et de discrimination est grand." Cela n'a pas changé. La cour des comptes a fait un audit de la commission des naturalisations en Ville de Genève et un rendu un rapport sans concessions : "Les faiblesses relevées notamment au niveau de l’impact de l’organisation communale, des délais et des durées de traitement, ou encore de l’inefficience des processus communaux mis en place en matière de traitement des dossiers de naturalisation entraînent des risques financiers, opérationnels et de contrôle."[4]

 

Je demeure donc naturellement suspicieux quand trois élus font un rapport pour bigoterie en 2018, car cela rappelle plutôt les procès en sorcellerie du 15e siècle qu'une société moderne du 21e. 

 

Ce que l'on a a vu en Ville de Genève a conduit à la suppression de la commission des naturalisations. On ne peut que recommander à toute commune soucieuse du droit et de l'égalité d'en faire de même et d'éviter que des élus se rendent au domicile pour contraindre ou soumettre à la question des individus. Ils n'en ont toute simplement pas les compétences.  On ne s'improvise pas psychologue ou médecin, pourquoi s'improviserait-on faiseur de suisse ?  

L'attribution de nationalité est aujourd'hui une roulette russe soumise à l'arbitraire plutôt qu'à des critères objectifs. Ce sont les pauvres et les migrant.e.s, et les croyant.e.s et plutôt musulmans qu'évangéliques, qui casquent. Les examinateurs reproduisant simplement des stéréotypes sociaux, un racisme moyen, et les obsessions du moment.  

Les ploutocrates ayant fait fortune en bafouant les droits humains n'ont aucuns soucis à obtenir la nationalité suisse. A-t-on déjà vu un millionnaire se faire refuser le passeport rouge à croix blanche? Non. Car notre nationalité ne s'obtient pas, elle se paie. Et ceux qui ont le plus de moyens ont le plus de chance de l'avoir.  

 

Le pouvoir de la question 

Evidemment, lorsqu'un élu a le pouvoir de donner ou non une nationalité,  la pression est maximale, donc le stress, donc la peur. Ce stress explique certains comportements. Pourquoi le refus de serrer une main serait-il obligatoirement vu comme un refus de "valeurs suisses", et pas comme une marque de respect ou de pudeur par exemple ? On peut saluer de la tête. On peut mettre la main sur le coeur. On peut s'incliner. Il y a mille façons de saluer.

De la même manière que l'on s'offusque lorsque des demandes de naturalisations n'aboutissent pas parce que la personne soumise à la question ne sait pas nommer trois noms de fromage à pâte molle où le nom d'une obscure rivière des Grisons ou les couleurs d'un drapeau communal, n'est-ce pas tout aussi absurde de refuser la nationalité par manque d'appétence physique ? [5]

 

Désormais si le serrage de main est une composante obligatoire de notre société on comprends mieux pourquoi des mecs, quand une fille ne leur répond pas ou pire leur disent non, se sentent autorisé à leur péter la gueule. 

Car, finalement, c'est le même machisme qui s'exerce, celui de la contrainte et de l'obligation de répondre, au nom de la "culture", qui devient alors plutôt le cache sexe de la domination. La sanction punitive qui s'exerce quand il y a refus de s'y soumettre étant un signe d'abus de pouvoir. Je ne savais pas que l'obligation de toucher était une valeur suisse. Et le consentement, on en fait quoi ? C'est quoi l'étape suivante: si tu me fais pas la bise, je te déchois de ta nationalité ?  

Pour revenir à Lausanne, et à ce blocage pour des raisons encore à éclaircir d'une accession à la nationalité d'un couple, et pour conclure : J'aimerai  que l'on parle de la vie de ce couple, savoir si ces gens, par leur comportement, leurs actions quotidiennes, leur travail ou leur regard sur le monde, l'éducation qu'ils donnent à leurs enfants, s'ils en ont, sont des gens vivant en paix, contribuant à leur échelle à une société respectueuse des différences. Et un mot, s'ils n'emmerdent personne. Cela me semblerait être la meilleure preuve du respect de nos coutumes (certes, elles tendent à se perdre, vu la place grandissante que la connerie prend désormais chez nous).

Personnellement, que madame me fasse la bise ou non quand je la croiserai à la Migros, et que monsieur se pinte le vendredi soir comme un "suisse moyen" n'est ni nécessaire ni souhaitable.

Quand je les croiserai, c'est d'un clin d'oeil complice que je les saluerai avec plaisir, murmurant certes vive la Suisse, mais surtout vivent les gens qui n'emmerdent pas trop leurs voisins. 

 

 

[1]https://www.letemps.ch/suisse/lausanne-refuse-naturali...

[2]https://www.la-croix.com/Religion/Islam/En-Suisse-refus-s...

[3]https://www.theguardian.com/world/2018/aug/18/muslim-coup...

[4]http://www.ekr.admin.ch/pdf/Einbuergerung_F_version_web69...

[5] https://www.letemps.ch/suisse/faiseurs-suisses-sevissent-...

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16/08/2018

Le sexisme n'est pas un produit d'importation

Suite à la terrifiante agression de 5 femmes à Genève, des partis politiques de droite et d'extrême droite veulent amalgamer violence sexiste et étrangers. Ils essaient de vendre que le sexisme pourrait être limité à la rue et circonscrit à de hordes sauvages en rut, qui viendraient de l'extérieur. Rien n'est plus faux. En Suisse deux femmes sont tuées chaque mois par leur conjoint ou ex conjoint. Au total, une femme sur cinq a été victime de violences (physiques, sexuelles) au cours de son existence.[1] Les faits le démontrent. Le sexisme et les violences de genre sont largement répandues et touchent toutes les catégories sociales, professions, qu'elles que soient l'origine et la nationalité de leurs auteurs.

Le sexisme n'est pas un produit d'importation. Il se fabrique dans notre pays. Il est estampillé swiss made et se cultive dans ce pays depuis des générations, se transmettant avec le naturel de l'air que l'on partage. 

 

Ayant fait toutes mes classes à Lausanne, effectué mon service militaire à Savatan comme mitrailleur de montagne, joué au football jusqu'aux espoirs du Lausanne sports, je peux témoigner qu'au vestiaire, à la caserne, dans les réfectoires, les bonnes valeurs suisses qui m'ont été transmises, celles bien de chez nous, étaient celles du sexisme, de la domination masculine, de l'injure décomplexée, et du virilisme mal placé.

Pas besoin d'avoir fait une longue migration pour être persuadé qu'en tant qu'homme on est le centre de l'univers, car on y est éduqué. Il m'a suffit de suivre une scolarité normale, faire des études standard, et passer mes week-end dans le gros de Vaud et dans des camps de sport alpins pour devenir un bon petit mâle sexiste, bien dans la norme.  

Moi, Sylvain T, mâle helvète 

Les modèles que j'ai eu (à quelques notables exceptions près): du caporal à l'entraîneur de football au joueur professionnel de football doté d'une femme potiche sexy à ses bras, m'ont appris principalement à m'alcooliser en groupe, être initiée au royaume du porno, aux joutes de celui qui à la plus longue et se rit du plus faible... etc.,

Mon père, médecin, fils de paysan de la Broye n'a pas été ce que l'on peut appeler un gentleman avec les femmes et encore moins avec la sienne. Il était reconnu en société et a mené une carrière remarquable. L'homme à la maison montrait parfois un autre visage.

J'ai été éduqué dans un monde où le masculin était dominant, parlait fort, prenait une place maximale, devait être capable d'imposer sa puissance ou la faire subir. J'en ai été imprégné, naturellement. Je parle d'un temps que les moins de 20 ans ne peuvent pas connaître. Mais quand je regarde autour de moi, je ne crois pas qu'il ait encore fondamentalement changé. Considérant le sexisme, on est encore à l'âge de pierre en Suisse. Et le plus grand risque vient de l'intérieur de notre caverne, pas de l'extérieur. 

Dévoilons ce sexisme que l'on ne saurait voir

Certains et certaines, notamment la présidente des femmes PDC Suisse, Babette Sigg, des leaders de l'UDC, aimeraient nous faire croire que la menace vient de l'extérieur, qu'elle est le fait de l'étranger et de migrant.[3]

Ce serait si "confortable" de protéger notre caverne patriarcale et penser que la menace vient d'ailleurs. Mais cette façon de penser revient à prolonger la durée de vie du patriarcat, maintenir un sexisme caché, et laisse entendre que le sexisme peut être circonscris à certains groupes exogènes.

Or, ce que les faits et l'affaire Weinstein, ou Dominique Strauss-Kahn parmi tant d'autres, ont mis en exergue, c'est plutôt que le sexisme touche tous les milieux. Bien souvent, les femmes étrangères sont victimes de violences de la part de bons petits mâles, suisses ou autres. Une violence institutionnelle s'exerce alors avec férocité sur ces femmes victimes de violences conjugales (crainte de porter plainte, obstacle au renouvellement du titre de séjour en cas de séparation, etc).[3]

 

Le couple : risque mortel

Le milieu le plus à risque est... le couple. La première question d'un.e docteur.e recevant une femme en en consultation devrait être : êtes vous en couple, comment cela se passe-t-il ? Avez-vous subi des violences durant les 6 derniers mois? Plutôt que de passer à côté des vrais enjeux en faisant comme s'ils se déroulaient ailleurs. La menace vient du conjoint, du voisin, de l'homme testostéroné et souvent alcoolisé, pas du passant dans la rue. Certain.e.s peuvent laisser la peur les envahir et les regarder du coin de l'oeil en serrant leurs poings ou leur son sac à main, mais croire que c'est là que se trouve le lieu du danger serait une erreur fatale. 

Etre en couple, pour une femme, est mille fois plus risqué que de sortir seule le soir dans la rue. Cela devrait nous alerter et inviter à adapter notre système en conséquence, même si nos mythes romantiques et autres odes à la vie privée en prendront un coup. Les violences de couple sont le fléau de notre société.

 

Que faire ?
Certain.e.s politicien.ne.s annoncent de nouvelles lois pour lutter contre le sexisme. Peut-être que cela peut-être utile, ou pas. Mais ce qu'il faut avant tout, et rapidement, c'est sortir de notre caverne et changer profondément les mentalités, les manière de se comporter et d'agir. C'est dans les têtes, dans les comportements, et dans les discours que le sexisme doit être dénoncé et éradiqué. C'est là que les violences se préparent, se tolèrent et se banalisent. 

Que faire ? Femmes comme hommes, augmenter la vigilance collective envers nos proches, nos voisin.ne.s, et nos sensibilités aux signaux d'alerte. Pas besoin d'attendre les bleus et les coups pour détecter, alerter, et se mobiliser collectivement, tout corps professionnels confondus : médecins, travailleurs sociaux, juges, infirmiers, politiciens, policiers, etc.,

Le sexisme n'est pas un produit d'importation. Il se fabrique et se cultive en Suisse avec méticulosité depuis la nuit des temps, alimentant et préparant le chemin de la violence psychologique, verbale, physique.

La violence sexiste est largement répandue aujourd'hui, est très largement banalisée encore.

Il est temps de faire ensemble, hommes et femmes, un ménage de fond dans notre caverne.

 

[1] https://www.rts.ch/play/radio/vacarme/audio/les-echos-de-...

[2]https://www.rts.ch/info/suisse/9778144-bisbilles-politiqu...

[3]https://odae-romand.ch/projet/femmes-etrangeres-victimes-de-violences-conjugales/

 

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08/08/2018

L'anonyme et le génocide du parc La Grange

IMG_4319.jpgTa connerie est sans limite, toi, qui a fait deux croix ciblées sur deux visages de survivants du génocide du Rwanda au parc Lagrange, Genève, en ce mois d'août. 

Mais elle montre aussi, à revers, et malgré toi, toute la beauté et la force de ces photos, et le profond travail de Lana Mesic, qui nous oblige à réfléchir à la violence, au pardon et aux raisons profondes de ceux-ci.

 

 

Tu es passé devant cette photo et as choisi de l'attaquer en faisant deux croix noires sur deux visages noirs. Tu n'as sûrement pas compris qu'il s'agissait là d'un bourreau et d'une victime, que ces deux-là, plus de 20 ans après le génocide du Rwanda, nous donnaient, par leur geste et leur présence, par le fait d'avoir accepté de se retrouver ensemble, une incroyable et troublante leçon de vie.

 

Des croix, au Rwanda, il y en a eu environ 800'000 entre avril et juillet 1994, mais tu l'ignorais peut-être. Tu as pensé qu'il fallait ajouter les deux tiennes. Ou alors tu n'as pensé à rien. Hannah Arendt a beaucoup parlé de la banalité du mal. Le mal qui peut être à la fois banal et extrême, alors que seul le bien est radical... mais tout ça pour toi c'est peut-être comme du chinois quand tu tiens, puissant, ton petit feutre dans ta petite main.

 

Avant ce travail, l'artiste Lana Mesic dit qu'elle n'avait jamais touché la main d'assassins. Par cette série de photos,  elle montre les survivant.e.s et les agresseurs, côte à côte, s'embrassant, buvant ensemble, l'un debout, l'autre assis. Par ses photographies, elle rend compte de la proximité tissé avec celles et ceux qu'elle a choisi d'immortaliser. Elle nous permet de réfléchir à ce que signifie vivre côte à côte, après un génocide, avec les bourreaux de ses proches, avec ceux qui ont attenté à votre vie, et toujours avec les morts qui bien que morts, continuent d'être présents, et de peupler les mémoires.

Tu es passé à côté de ces portraits et tu as fait deux croix sur deux visages. Je me répète peut-être, mais je n'arrive pas à comprendre pourquoi. Par racisme, bêtise, ennui, volonté de nuire, méchanceté, inconscience? Plutôt que de chercher sans réponse les raisons stupides qui t'ont mené, je constate que malgré toi tu as réalisé une sorte de nouvelle oeuvre.

Oui. Malgré ta bêtise nihiliste, tu as crée une sorte d'égalité forcée entre le bourreau et la victime d'hier, qui se retrouvent encore presque davantage unis, soumis à ta même brutale stupidité. Ils deviennent des égaux, et toi seul, en intervenant, tu te distingues. Tu montres que le mal n'est jamais fixé sur une seule figure, mais qu'il la dépasse sans cesse, que ses racines sont si nombreuses et anonymes, qu'elles sont partout. Toi aussi, l'anonyme, tu joues ton rôle. 

Peut-être, certains diront que ce n'est rien. Juste deux croix noires sur une affiche rouge. Qu'il y a beaucoup de petites nuisances urbaines, petits tags et déchets divers, et qu'il ne faut pas monter sur ses grands chevaux pour si peu. Peut-être, oui, il y en aura ici pour dire cela et invoquer le hasard et demander de banaliser toute cela, hausser les épaules et regarder ailleurs.   

Moi, je n'y crois pas. Il y avait beaucoup d'affiches à griffonner. Pourquoi celle-là?

Que tu t'arrêtes pour biffer deux visages, dans un parc paisible d'un lieu de paix, montes bien haut ton bras, peut-être à la verticale pour, presque sur la pointe de tes pieds, être bien certain de barrer ces visages, comme pour les supprimer, cela ne devrait pas laisser indifférent. 

Je me demande si je te connais, si tu habites le quartier, es l'un de mes voisins.

Je me demande ce que j'aurais fait si je t'avais vu faire.

Comment je t'aurais traité. 

Et s'il y a eu des témoins, s'ils se sont tu ou ont essayé de t'interpeller.

Toi, passant anonyme, et sans visage.  

 

 

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https://www.lanamesic.com/work

 

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06/08/2018

Genève, été 2050

Les plus ancien.ne.s ont quitté la ville. Comme chaque année désormais, c’est la transhumance; le déplacement vers les montagnes dès le mois de février pour y trouver un peu d’air frais, afin d'échapper à la fournaise.

Genève, été 2050. On l'appelle désormais l'Addis-Abeba des Alpes. On tuerait pour une oasis. Plus un chat dans ce qui était une ville lacustre. Plus de chats du tout. On s'écharperait si par bonheur on tombait sur une boîte de whiskas. Plus d'eau du tout. Si on rencontrait un CEO de Nestlé, on lui ferait la peau. Désormais, tout est cramé. Les bureaux vides et les immeubles délabrés font penser à une exposition d'art paléolithique. Ceux qui sont restés vivent dans les caves, des tunnels CFF ou d'anciennes canalisations hydrauliques. Ils sortent prendre l'air entre 3 et 4 heures du matin. Plus besoin de briquet pour s'allumer une clope, ça s'enflamme tout seul en tirant une bouffée.   

Au tournant du 20e siècle, un Suisse sur cinq mourait des suites de la tuberculose. Pour contrer et prévenir la maladie, on avait construit des sanatoriums. On y envoyait les malades prendre air et soleil. En 2050: les plus fortuné.e.s montent en altitude se réfugier dans des grottes. Les terres basses sont devenues invivables. On fait du skate dans d'anciens barrages.  Joli le loop sur la Grande-Dixence. 

Le lac Léman est à sec dès le mois de février. Il se remplit à peine durant le court "hiver" (de fin novembre à décembre). Quelques gouilles ici et là, à peine de quoi ramasser quelques algues ou grenouilles. Le reste du temps, on le traverse à pied. Point positif: plus personne ne se dispute le nom "lac Léman " ou "lac de Genève" on l'appelle le petit désert du Lavaux. Les petites chamailleries locales ont été égalisé sous le souffle du sirocco.

Les enfants ventilent le sable gris de ce qui était auparavant un lac, pour chercher des objets du temps béni où il y avait encore une vie: une rame, une bouée, fragment de maillots de bain ou bris de lunette. Personne n'aurait pensé que ce lieu devienne si vite un lieu de fouille archéologique.

Genève, été 2050, 60 degrés Celsius.

Un bon petit foehn nous rafraîchirait. On l'espère comme avant on craignait la bise. On raconte des contes de glaciers et sorbets pour faire rêver et dormir les enfants.  

Ceux qui ont pu partir sont montés vers le nord, essayant de rejoindre la Suède la Norvège. Rapidement les frontières se sont closes. Les routes d’immigration sont bloquées. Pas de migrations climatiques pour ceux qui ont fermé leur frontières durant des décennies. Essaie maintenant de passer le détroit de Béring à la nage pour voir. Tu aurais mieux fait de ne pas louper tes cours d'aqua-gym aux Eaux-vives. 

Les Suisses ne peuvent plus que monter en altitude pour y construire une vie à l’année. Les glaciers ont fondu depuis belle lurette. Les rivières d’altitude ressemblent à des serpentins défraîchis d'après fête. On creuse des tunnels dans la roche, réhabilite d’anciennes routes romaines. Le tunnel du Gotthard est un immense dortoir. On vit sous terre comme des troglodytes. On suçote le peu d’eau qui sourd du granit comme de l'eau bénite. 

Plus de bêtes pour nous aider. Incapable de leur fournir du fourrage ou de l'ombre. Les reptiles sont rétifs à l'élevage. La présence de varans dans les Alpes amène un petit plus en terme de protéines, mais vas-y pour les chasser à la fronde. sinon c'est pissenlit et patates douces tous les jours, avec un petit complément de larves et d'araignées quand c'est jour de fête.

 

La technologie nous a bien niqué 

Elle devait pourtant nous protéger de tout, et nous assurer même contre nous-même. C'était notre nouvelle divinité. Notre précieuse. On lui avait fait de jolis autels, renoncé par avance à toute plainte possible en signant chartes, accords d'usage ici et ici et encore là, tout partout comme il fallait. S'engageant même à ne pas croquer dans son i-phone en cas de pénurie de blé.  

La technologie pour le profit est ruine de l'âme.

Plus d’électricité hydraulique. Plus d’électricité nucléaire, par incapacité à refroidir les réacteurs…. soit on arrêtait tout, soit tout fondait. Du solaire partout. La terre comme une plaque chauffante. Et nous dans des trous.

Genève 2050? Un bourg de plaine. Durant le mois d’hiver les plus téméraires y maintiennent ouvert l'aéroport en œuvrant à des températures dépassant les 60 degrés comme les liquidateurs le faisaient sur le toit de Tchernobyl. Ils sacrifient leur vie pour rendre viable une vie après la leur. Ils dégrafent le bitume, replantent des arbres, luttent contre tout ce qui a contribué à faire d’un lieu tempéré et agréable un enfer sur terre. Pour une fleur plantée, il y en a dix qui tombent. Pour un peu de terreau arrosé, dix poumons remplis de poussière. Mais ce n'est qu'ainsi que l'on regagnera du terrain. C'est le prix à payer. 

L’aéroport a été responsable durant des décennies d’émissions de particules fines. Les traînées blanches des avions contribuaient au réchauffement de l’atmosphère. Aujourd'hui, il n'y a plus de portance dans l'air. Seuls les plus petits drones se posent et décollent encore. Les autres tomberaient comme des pierres. Des gens de Suède et Norvège viennent quelques jours, amener un peu de vivre  et surtout de l'iode dans les Alpes, C'est le retour du crétinisme. Pas sûr qu'on y survive cette fois.     

Genève, 2050? On regarde des images de l'an 2000. On aurait des larmes dans les yeux si elles ne s'évaporaient pas tout de suite. Des avions striant partout le ciel et des bienheureux les regardants passer.  On pense à eux comme aux inconscients qui regardaient les essais nucléaires à Mururoa en tongs et chemise à fleur. Il y avait de beaux grands prix de Formule 1 pour que les sponsors puissent vendre leur merde, des voitures sur toute les routes pour être sûr que ça chauffe bien, mais la clim' était toujours en option, on pouvait payer.  

On se demande pourquoi nos ancêtres ont été aussi cons en mettant du bitume partout, bétonnant jusqu'aux falaises. On suçote des racines. Zinal a atteint le demi-million d'habitant-e-s. Zermatt est une mégapole. Les montagnes débordent. On finira par se battre pour le sommet du Cervin afin d'y dormir tranquille. La gestion des déchets est un grand problème. J'y reviendrai peut-être dans un prochain texte, si j'en ai le temps.

En attendant on flotte dans des hamacs suspendus sur le vide. Le prochain cycle de glaciations arrivera vers l'an dix mille et l'on se dit, bien sûr, que ça pourrait être pire. C'est dans notre nature de créer la catastrophe et de toujours penser qu'elle en frappera d'autres. 

D'ici là, nos enfants devront bien apprendre à vivre sans la clim'

 

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01/08/2018

Pourquoi fêter le 1e août?


722607F4-E693-4781-98B3-E1D69F0E3E42.jpegSi le 1e août peut être fêté, c'est pour rendre hommage à toutes celles et ceux qui par leur présence, leur énergie, leur travail, leur folie, ont contribué à l'élaboration d'un territoire où la liberté de parole est défendue, et à côté de la liberté d'entreprendre celle de ne pas se faire détruire par ceux qui entendent la libre entreprise comme le droit de s'approprier les biens et l'air du voisin.

 

Si le 1e août peut être fêté, c'est pour rendre hommage aux binationaux, aux apatrides, aux retraité.e.s aux oiseaux rares, aux borgnes et aux cyclothymiques, aux migrant.e.s et mineurs, aux enfants et aux fleurs, à toutes celles et ceux qui font que la Suisse fait plus qu'exister, mais qu'elle vit, avec une humanité diverse, métissée. 

 

Si le 1e août peut être fêté, c'est pour rendre hommage à celles et ceux qui passent quelques jours ou quelques années, y travaillent ou contemplent, offrant le meilleur de leur vie avant d’être parfois mis dehors comme des chiffonniers par des lois iniques, ou de partir d’eux-mêmes ailleurs, la planche leur ayant été savonnée. Si le 1e août peut être fêté c'est parce que nous avons l'espoir de changer les lois, et soutenir ceux qui entendent par liberté d’association non pas le pouvoir des lobbyistes et affidés, mais celui de l’engagement citoyen.  

 

Si le 1e août peut être fêté, c’est pour celles et ceux qui ont quitté un temps famille et enfants pour contribuer au bien être de notre société, s'y sont sentis assez de force, pour y rester. Nous leur devons reconnaissance et respect. Si le 1e août peut être fêté, c'est pour celles et ceux qui se sont occupés des ancien.ne.s, des enfants, des silencieux et des tristes.

Dit-on d’un humain qu’il est humain de 1e de 2ème ou 3ème génération? Non. On s’en fout. Et un passeport ne conditionnera jamais la valeur de quiconque. Ceux qui s’appuient dessus pour se valoriser ou en exclure d’autre sont davantage à plaindre qu’autre chose. ‘Y’en a point comme nous’ étant le comble de l’obscurantisme et du communautarisme.  

Si le 1e août peut être fêté, c’est pour tous les autres jours de l’année, pour les féministes et les colleurs d'affiches, ceux qui bondissent encore de leur siège, les anarchistes, les doux rêveurs, les empêcheuses de tourner en rond, les funambules, les insomniaques, les éditeurs, tous les chercheurs et chercheuses de possibles. 

Si le 1e août peut être fêté, c'est pour Agota Kristof, Georges Haldas et l'Ovomaltine, Max Frisch, Thomas Hirschhorn, Griselids Réal, Aloïse Corbaz, Maurice Bavaud, Niklaus Meienberg, Ruth Dreifuss et l'Eiger, Ella Maillard, Giacometti et Tinguely, Shaqiri et les faux monnayeurs, ceux qui ne font des plis, celles qui parlent fort et toujours davantage.

Nous leur devons quelque chose de fondamental : de continuer à vivre au lieu d'exister bêtement en ânonnant par atavisme le refrain éculé d'un cantique, mais de continuer à débattre et poser des critiques pour renforcer la Suisse de demain. 

Nous leur devons quelque chose de fondamental: de conchier le nationalisme berceau de toutes les étroitesses et préférences endogamiques, de reconnaître dans l’autre, dans tout autre, un égal de soi et même davantage :un supérieur, car il nous sort de l’esprit de cocon et confort, nous enseigne le relativisme, et que la chance de vivre dans ce pays s’accompagne d’une responsabilité : celle d'en être de simple récipiendaires et donc transmetteur.

Aux gens bien nés : le hasard de la naissance aurait pu vous envoyer ailleurs, au fond de la Méditerannée aussi.

Si le 1e août peut être fêté, c'est pour ne pas ressortir jusqu'à la nausée les vieux mythes fondateurs éculés, il y a suffisamment d'héroïnes et de héros modernes engagé.e.s au quotidien pour se passer d'une histoire militaire ou de légendes fantasmées. 

 

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La Suisse existe, comment vit-elle?

La Suisse existe, comment vit-elle ? Ses frontières sont solides, son franc suisse fait front, son espace aérien est bien défini, et son histoire peuplée de mythes avantageux qu'on exhibe une fois par an. Elle a tout ce qu'il faut : drapeau, lampions, langues nationales, représentation à l'ONU, son millionnaire au tennis, une équipe de football qui ne fait (presque) plus honte.

La Suisse existe, comment vit-elle ? Comment, jour après jour, démontre-t-elle qu'elle est plus qu'une somme économique, un assemblage politique ingénieux, et existe sur davantage que ses axiomes éprouvés, capitaliste et néo-protestants: dis-moi ce que tu consommes, je te dirai qui tu es; dis-moi ce que tu thésaurises, tu montreras ce que tu vaux, et arrive à dépasser les inégalités sociales qui placent dans notre pays 600'000 citoyen.ne.s en situation de pauvreté?

 
Je suisse-je donc je suis
Vous pouvez être rassuré.e.s, arrêtez de cogner sur celles et ceux : l'artiste Ben, la socialiste Ada Marra, et d'autres qui, avec une pointe d'humour et de provocation, soulèvent malicieusement le voile crispé de l'angoisse existentielle: suisse-je, donc je suisse? Chaque éruption de haine ou réaction paniquée ne fait que renforcer la pertinence piquante de leur propos: mais oui, la Suisse existe, pas besoin de sauter sur son valium. Ses vaches sont bien gardées, et Johann Schneider-Ammann a toujours le mot pour "rire".
 
Le niveau d'inquiétude identitaire et la forme de panique nationale ayant pris devant trois joueurs de foot mimant le symbole d'un volatile au mondial, se jugeant assez libre pour rappeler leurs multiples origines, prête à sourire. Il laisse toutefois percevoir, lorsque l'on retire du formol patriotique et du bric-à-brac composite des figures tutélaires fantasmées en voie de décomposition, que nos nouveaux héros sont plus métissés, créatifs et incontrôlables. Cela déplaît à certain.e.s. Dommage. Cela demandera un petit temps pour se mettre à jour, mais on y arrivera.
 
Pour paraphraser La Fontaine, selon que vous soyez puissants ou misérables, jeune ou vieux, suisse ou pas, les lois du marché vous rendront corvéables à merci. Vos droits seront plus ou moins respectés. En Suisse, 2% des plus riches possèdent autant que les 98% restants. Dans un pays où l'on est habitué à dire pardon avant de toucher quiconque, de rester à sa place et accepter son sort avant d'imaginer le changer; où malgré quatre langues nationales, une seule permet l'échange: l'anglais; et où les rapports de classes sont puissants et le vieillissement de la population un vecteur d'accroissement des inégalités ; où le sexisme, le racisme et l'homophobie sont profondément enracinés, voire érigés en modèle ici et là, où les campagnes ont encore un poids dément par rapport aux villes et imposent certains archaïsmes comme des normes nationale, autant que de regarder vers 1291 on devrait viser 2040. Un jour Shaqiri remplacera Guillaume Tell, et Lara Gut prendra le pas sur le général Guisan. C'est en route.
 
La Suisse se vit comme une forteresse dans la forteresse Europe. Or il n'y a pas de forteresse dans l'histoire qui n'aie tenu sans s'effondrer. Jusqu'à quand pourrons-nous nier les besoins et situations d'urgence des populations que les changements climatiques et les situations politiques mettent en danger de mort et obligent à se mettre en mouvement pour franchir la Méditerranée, au péril de leur vie. Bilan : plusieurs milliers de morts chaque année, une traversée toujours plus périlleuse et incertaine. Surtout, une fermeture des frontières voulues par les pays européens coinçant les migrant.e.s dans des espaces inhospitaliers et violents, les exposant à la torture, l'exploitation et la mort. S'étant mis en route vers ce qu'ils imaginaient des pays libres et accueillant, ils en sont rejetés. S'ils parviennent à s'y accrocher, ils y demeurent, marginalisés et relégués, sans possibilité de retour. Il ne faut pas imaginer Guillaume Tell en vacances au bord de la mer mais sur un canot pneumatique, s'efforçant de sauver son fils au risque de la noyade.
 
En 1918 la grève nationale exigeait que les femmes puissent voter et être élues (pour cela, il faudra attendre 1971), revendiquait la réduction de la semaine de travail à 48 heures, soit 6 journées de 8h), l'instauration d'une protection pour les travailleurs et travailleuses âgé.e.s et invalides, et proposait un impôt sur la fortune des gros contribuables pour éponger la dette publique. Il y a 100 ans, ce mouvement décisif plaçait la Suisse sur les rails d'un développement social luttant contre les injustices. Ce mouvement s'est poursuivi. Nous sommes les hériter.e.s des luttes du passé. Rien n'est tombé du ciel ni sans efforts. Hommage ici à celles et ceux qui ont construit les pans sociaux de ce pays et ont lutté pour y établir nos droits. Autant que 1291, nous fêtons aujourd'hui 1918.
 
A nous d'écrire la suite...

 

 

13:24 Publié dans Air du temps, Genève | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : fête nationale, suisse | |  Facebook |  Imprimer | | |