sylvain thévoz

28/01/2018

Eloge du stand

C'est le rituel de toute campagne politique. C'est surtout un incontournable de tout engagement militant. Le principe en est simple : une tente, une table, des tracts et quelques ballons, sur l'espace public. Et surtout: des militant-e-s, venant sur leur temps libre, s'engager pour l'animer. Le stand !

Certains l'aiment à la folie, d'autres un peu moins. Etre plusieurs heures dans la rue, sous une tente, dans les courants d'air et parfois sous la pluie, n'est pas toujours vécu comme l'expérience la plus plaisante qui soit. Et puis, un samedi ou dimanche matin, après une semaine bien chargée, on resterait parfois bien au lit. Pourtant, si cela dépend des charismes, au final, le charme du stand est contagieux, et selon la compagnie qu'on y trouve, très souvent, on y revient.  

Ouverture et accueil

J'aime le stand parce qu'il oblige à être ouvert à qui vient, dans un rapport curieux, gratuit. Cela peut conduire à s'exposer à un lot de plaintes ou un chapelet de récriminations. Bien. Mais cela est toujours une expérience humaine fondamental. On ne choisit pas. On est choisit. On va à la rencontre, et on est reçu... ou pas. C'est une sorte de taï-chi aussi que d'accueillir pour bien dire au-revoir ensuite; se laisser traverser pour tenter de comprendre et apporter des réponses enfin. 

Car l'on est avant tout sur un stand pour entendre, débattre ensuite, et convaincre, parfois. Il n'y a pas de public désigné. Il y a l'ouverture et le hasard, variables selon les quartiers où le stand est déposé. De Champel aux Pâquis, de la Jonction à la Servette, à chacun-e son opinion, ses convictions.

Allant partout, on se rend-compte aussi que, finalement, les enjeux n'y sont pas très différents : sentiment de ne pas être entendu, laissé pour compte, soucis de logement, d'insécurité, manque emploi, le manque et la fragilité, et le besoin de l'exprimer.

 

La rue : lieu démocratique par excellence

Si l'on y réfléchit une seconde, il n'y en a plus beaucoup, dans notre société, de ces lieux gratuits où l'on prend le temps de causer, où une discussion s'engage sur à peu tout et n'importe quoi avec n'importe qui; où on peut choper un-e élu-e ou un membre de parti pour lui demander des comptes, poser ses questions, exprimer un ras-le-bol, partager des histoires personnelles, de voisinage, souvenirs et grandes théories. Non, il n'y en a plus beaucoup de ces espaces où l'on sort du silence, de la rumination, pour le plaisir d'exprimer son point de vue, sans toujours parvenir à se mettre d'accord, évidement, mais où chacun-e se fait entendre.

Sur le stand, on fait un travail civique de base. Par exemple: rappeler les prochaines votations : 4 mars, trois votes en Ville de Genève, deux au niveau fédéral. On éclaire les enjeux, rappelle avec le plus de transparence possible, les risques, les choix: comment les groupes politiques se positionnent.

On rappelle qu'il faut être Suisse et résidant dans le canton pour voter au niveau cantonal et fédéral, mais que les étranger-e-s résidant depuis 8 ans en Suisse peuvent le faire au niveau de la commune. C'est souvent une source d'étonnement pour celles et ceux qui se pensent dénués de tous droits politiques, d'apprendre qu'elles, ils, en ont. Et il y a toujours des pétitions à signer, ce que chacun-e- peut faire, pas même besoin de résider ici, ni d'être majeur, et cela permet de prendre part. Et puis, n'importe qui peut entrer dans un parti politique, chacun-e- y à voix au chapitre. Ce n'est pas une question de nationalité ou de niveau de vie. On le rappelle. On a une fonction basique d'agents sociaux.  

 

L'amour du stand

J'aime le stand, parce qu'il permet de sensibiliser chacun-e aux enjeux communs, de désacraliser le pouvoir politique qui n'appartient pas à quelques un-e-s mais à toutes et tous. On y explique les mécanismes administratifs, rappelle que notre démocratie est accessible, que le pouvoir de voter et d'élire est une arme précieuse, à ne pas laisser s'enrayer.

J'aime le stand, pour la diversité des publics que l'on y rencontre. L'autre jour, une vieille dame, rouleau à pâte caché dans son tintébin, racontait qu'un soir, un homme l'avait attrapé par l'épaule, sans crier gare, elle lui avait abattu le bout de bois sur l'occiput. Eloge de l'autodéfense! Un jeune homme parlait de la police, de son incompréhension que les responsables de la police tant au niveau cantonal que municipal soient à Davos à se royaumer, pendant que la justice inculpait trois policier pour vol et abus à Genève et que le deal était partout. Il trouvait que les responsables politiques devaient être plus assidus à leur tâche. Chacun-e- en prend pour son grade. Au final : des leçons d'humilité. Et l'enrichissement de mille et une rencontres dont il est impossible de rendre compte ici. 

J'aime le stand, parce qu'il expose, oblige, et met en lien des gens qui ne se croiseraient jamais sans cela. Il est, pour un temps limité, un forum à ciel ouvert, où des discussions passionnées s'engagent, tant sur la présence des voitures en ville, le rôle des étrangers à Genève, le niveau des primes d'assurance maladie, le manque d'emplois, les besoins en formations, etc, avec des propos crus et violents parfois, qu'il s'agit d'entendre pour y apporter réponses.

J'aime le stand, parce qu'il fait tomber les préjugés. Une vieille dame écrit sa date de naissance; d'un geste franc elle note 1927 sur la feuille d'initiative. Un jeune homme marque lui 2000 sous la même rubrique. Pour lui, nouvellement majeur, c'est sa première signature, pour elle peut-être une des dernières. Le stand bouleverse les représentations. Des femmes voilées sont suisses, des bougons vous agressent avant de partager des expériences d'une générosité inoubliable, des gars descendent de grosses bagnoles pour signer des initiatives pour la mobilité douce, etc., Les clichés et les stéréotypes volent en éclat, et ça fait du bien. 

J'aime le stand, parce qu'il place chacun-e- d'égal à égal, sur le même pied. Il nous pousse à constater que notre société est composée d'individus aux opinions contradictoires, parfois radicales, parfois basées sur des perceptions inédites, et qu'il est évident que cela n'est ni facile ni ne coule de source de construire une vie commune avec cela; qu'il est même évident que ce processus ne peut-être que conflictuel, ce d'autant plus si les espaces de dialogue et de rencontre ne sont pas élargis. Les bases de ce vivre ensemble doivent sans cesse être reposées et renégociées. 

J'aime le stand, parce qu'il permet, à une toute petite échelle, d'ouvrir ces espaces de dialogue pour construire ensemble une société la plus juste possible. Et puisque l'on ne parviendra jamais à se mettre toujours d'accord, on peut au moins arriver à être le plus clair possible sur les raisons des désaccords, et au-delà des appartenances et des étiquettes de chacun-e-, à réaffirmer le rôle central du dialogue, qui est déjà une manière de faire corps. Si nous perdions ce dialogue, nous perdrions tout.

J'aime le stand, pour ce qu'il est : un lieu d'écoute, de rassemblement aléatoire, de surprises et de possibles. Il est l'antithèse du quant-à-soi, du salon privatif ou VIP, chaque fois différent.

J'aime le stand pour ce qu'il est : un mini-parlement à ciel ouvert, où s'exprime souvent des formes de sagesse populaire dont nous avons toutes et tous à nous inspirer.   

 

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17/01/2018

Ada Marra au Parnasse, et chacun chez soi ?

1294647_f.jpgNous avons la chance d'accueillir à Genève ce jeudi à 19h, Ada Marra, conseillère nationale socialiste, qui sera à la librairie du Parnasse pour présenter son dernier livre : "Tu parles bien français pour une italienne" (Georg éditeur) et en débattre.

Née à Lausanne en 1973, de parents immigrés, ouvrier et ouvrière italiens, arrivés en Suisse au tout début des années 1960, plein de bon sens, d'engagement, ne cédant rien sur l'idéalisme, combattive, Ada Marra signe avec cet ouvrage un livre témoignage et un recueil permettant de réfléchir à ce qu'est l'identité suisse, ce qu'elle recouvre, comment on l'acquière et comment qui la transmet. 

 

"Je m'appelle Ada ou plutôt Addolorata. Ce qui signifie : Marie au pied de la Croix qui voit mourir son fil crucifié... ou endolorie plus simplement". Ainsi s'ouvre l'avant-propos de ce livre, comme pour rappeler que l'identité on la reçoit déjà, toutes et tous, à travers le nom, et que l'identité est nécessairement toujours plurielle, et doit être envisagée comme quelque chose qui se modifie.

Addolorata, c'est Ada, jeune fille assistant au départ de son grand-papa au sud de l'italie, et c'est aussi une conseillère nationale montant à la tribune pour déposer en 2008 l'initiative pour une naturalisation facilitée de la troisième génération, initiative plébiscitée par le peuple suisse en 2017 à plus de 60% et par 19 cantons, obtenant ainsi la double majorité nécessaire au changement de la Constitution. Les petits-enfants d'immigrés pourront désormais devenir suisses plus facilement à partir du 15 février 2018![1] Ada c'est une socialiste vaudoise, et aussi une italienne catholique, et tant d'autres choses encore. Eh quoi on peut donc avoir plusieurs identités, plusieurs influences, tout en étant profondément ancré-e et engagé-e en un lieu? Eh oui. Cela semble pourtant si évident. 

 

Dans ce livre, qui mêle fort joliment politique, histoire et pédagogie, sans oublier les émotions, et ses tripes, Ada Marra parle de son parcours, singulier, mais nécessairement si semblable à d'autres. Il nous fait d'ailleurs penser à celui de femmes faisant la fierté de la Suisse, comme les écrivaines Anne Cuneo[2], Agota Kristof[3], Sandrine Salerno[4], Nuria Gorrite[5], et tant d'autres, femmes naturalisées qui se sont affirmées dans un parcours de déplacement et de service, d'engagement pour une certaine Suisse, maniant le français comme peu d'autres, partageant l'amour des mots et des idées, et celui du débat bien sûr.

 

Plusieurs identités suisses

Comme l'exprime Ada Marra dans ce recueil illustré avec finesse par Denis Kormann: "Je pense qu'il n'y a pas une seule identité suisse (que l'on soit né ou non avec le passeport rouge à croix blanche) et que la définition institutionnelle n'est qu'une photo à un moment donné de rapports de force dans la société". C'est là que porte le combat d'Ada Marra : contre les fondamentalismes et la mise en boîte du "nous" contre "eux" ; des uns contre les autres, des hommes contre les femmes, des suisses contre les étrangers, chacun figé dans des blocs hermétiques qui ne se parlent pas. Ne pas réagir avant que cet atrophisme ne nous tue serait un aveuglement coûteux.  

Ce livre : une ode à la diversité donc, une défense des appartenances multiples, se libérant de devoir se limiter à choisir l'une contre l'autre, plutôt que l'un ET l'autre, mais surtout un combat, celui contre le durcissement de la loi sur la nationalité (LN) entrée en vigueur en 2018 et qui renforce les critères pour accéder à la naturalisation en exigeant de : résider en Suisse depuis 10 ans ; posséder un permis C au moment de la demande ; ne pas être à l'aide sociale ou l'avoir été dans les trois années précédant la demande; passer des tests oraux et écrits par tous les cantons.

 

La peur du pauvre plus que de l'étranger

Ada Marra décortique les inégalités que soulèvent le processus de naturalisation et au final conclut que "le Parlement n'est pas xénophobe. Ce ne sont pas les étranger-e-s qu'il n'aime pas... mais les pauvres ! Par la mise en place d'un véritable favoritisme envers les riches, le Parlement a lié l'obtention de la nationalité à un emploi, à une situation. Les riches peuvent s'acheter un permis B même sans travailler, à coup de 50'000.- Les pauvres (d'emploi, de culture ou de langue) se voient, eux dégager des processus de naturalisations. Est-ce ainsi que nous voulons notre démocratie Suisse? 

 

Se naturaliser : une roulette russe

Le parcours d'acquisition de la nationalité est miné d'inégalités. Ada Marra relève avec justesse le côté aléatoire des décisions en fonction des lieux, des administrations. Les exemples ont été légion ces dernières temps pour montrer combien elle a raison. Les processus kafakaïens, les décisions ubueques[6], ridicules s'ils n'étaient si importants pour les personnes, allant jusqu'à alerter le Président de la confédération Alain Berset, qui s'est fendu récemment d'une lettre à un citoyen recalée après 45 ans de vie en Suisse pour des motifs proprement ahurissants.[7]

 

A Genève : fin de la commission des natu'

A Genève, alors que le conseil municipal vient, ce mardi 17 janvier, de supprimer sa commission des naturalisations qui fonctionnait comme une école à abus ou d'apprentis faiseur de suisse, c'est l'entier du système de naturalisation qui doit être repensé, et la conception que l'on a de l'identité suisse travaillé.

Le livre d'Ada Marra, dans ce débat profond, nous y aide indéniablement, permettant de revoir les idées reçues et combattre les préjugés, en maintenant ouverte la question de savoir ce que devraient être les critères (sont-ils politiques, administratifs?) pour définir qui est Suisse ou non, selon quelles conditions, et avec quelle souplesse cela doit être mis en oeuvre.

A partir de quelle couche est-on de souche? Qu'est-ce que l'intégration? Qu'est-ce qu'être Suisse?  Autant de questions que nous serons heureux de débattre avec Ada Marra, à la librairie du Parnasse, 6 rue de la Terrassière, 1207 Genève, Suisse, ce jeudi 18 janvier à 19h. 

Bienvenue aux gens de tous horizons et de toutes croyances, pour réfléchir ensemble à  ce que sera la Suisse de demain, qui l'habitera et ce que nous aurons choisis de mettre en place pour que tout le monde, quoi qu'il en soit, s'y sente chez soi. 

 

 

[1] https://www.tdg.ch/suisse/naturalisations-facilitees-15-f...

[2]https://fr.wikipedia.org/wiki/Anne_Cuneo

[3]https://fr.wikipedia.org/wiki/Agota_Kristof

[4] https://fr.wikipedia.org/wiki/Sandrine_Salerno

[5]http://www.illustre.ch/magazine/nuria-gorrite-mes-amis-ev...

[6]http://www.20min.ch/ro/news/suisse/story/-Ce-test-de-natu...

[7] https://www.letemps.ch/suisse/2017/12/15/solidarite-dalai...

 

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16:57 Publié dans Air du temps, Genève, Littérature | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : ada marra, suisse, identité, origine, nationalité, littérature | |  Facebook |  Imprimer | | |

14/01/2018

La pesée des intérêts

La moitié d’un pays la moitié d’un mur la moitié d’une orange, la moitié d’une datte, la moitié d’une noix la moitié d’un souffle, d’un grain de sable et du sac de plâtre.

La moitié d’un souvenir la moitié d’une moitié, et le reste pour rien.

La moitié d’un souvenir la moitié du plaisir, la moitié d’un devoir, la moitié de la faim, et d’une demie racine.

La moitié de l’olivier, l’espérance toute entière.

La moitié d’un fusil, la moitié d’un poème, la moitié d’une crosse, d’une clé, la moitié d’une source, d’une frontière et d’un os, la moitié d’un possible, d’un passeport, d'une liberté. Et toute la paix aussi.

La moitié d’une parole, la moitié d’un silence, la moitié d’un regard, la moitié d’un sourire, la moitié d’un poing, d’une course, la masse des bulldozers.

L’entier des haies, des sources, tout le poids du corps et la tête aussi.

La moitié effritée, la moitié retirée, la moitié de la ruine, de la grue, la moitié de la croix, de l’esplanade, la moitié de la prière, de la mosquée, la moitié de la nuit, de la mort, le motif de l’exode, le désir de revenir en arrière. 

La moitié d’une maison, la moitié d’une porte, la moitié d’un sous-sol, d'un savon, l’entier de la prison et la cellule pleine.

La moitié de l’entier, la moitié d’infini, la moitié du divorce, la moitié de la vie, le vol organisé, la vengeance sans objet, la moitié définie. Certains peuvent passer, les autres restent tapis.  

La moitié rassemblée, la moitié des décès, la moitié d’un tunnel, le poème de Darwich commencé  par la fin, la moitié de Hebron, la moitié du tombeau, l’oiseleur sous les cris, la hausse du PIB.

L’entier de Shulladah street, le gaz plein les narines, les fusils sur brioches. La moitié de Gaza, le reste pour la nuit. La moitié du landeau, et l’impasse pour toujours.

La moitié d’un procès, Nethanyahou à la Haye, le respect d’un vote de l’ONU, l’attente d’un miracle, la FIFA dans sa moitié de terrain, pas de jeu pour ceux qui renoncent au fair-play.

La moitié d’une équipe au checkpoint, l’autre moitié à la touche, la force de résistance, la faiblesse d’un poème, la puissance d’un cri, le camion de lait entièrement renversé, juste pour rire.

Le temps d’un poème, le gros Trump à Davos, les bons offices de la Suisse, la patience des morts.

Les pleines pages dans le presse.

Ce qui n'y apparaît jamais. Jamais.

La pesée des intérêts.

 

(Pour Ahed Tamimi)

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