sylvain thévoz

13/12/2017

Tu seras une femme mon fils

 

Si tu peux voir détruit l’ouvrage de ta vie

Et sans dire un seul mot te mettre à rebâtir,

Ou perdre tous les jours le gain de ton travail

Sans céder sous l'inégalité salariale et le plafond de verre ;

 

Si tu peux être femme sans renoncer à rien,

Si tu peux être forte sans cesser d’être tendre,

Multitâche, sous-payée, ne pas le prendre pour dû

Te sentant harcelée, ne pas harceler à ton tour,

Toujours lutter et te défendre ;

 

Si tu peux supporter d’entendre tes paroles

Travesties par la presse pour exciter des sots,

Et d’entendre mentir sur toi avocats, politiques et poivrots

Sans mentir toi-même d’un mot ;

 

Si tu peux être libre sans te faire traiter de moins que rien,

Mettre des jupes sans qu'on te mette une main

Devenir qui tu es sous la pression sociale

Défendre tes droits avec force et courage, en gagner de nouveaux;

 

Si tu peux aimer tous tes amies en soeurs,

Sans qu’aucune d’elle ne soit une rivale

Si tu peux résister à toute les violences

Et ne pas devenir aussi destructrice qu'un gars ;

 

Si tu sais méditer, observer et connaitre,

Sans jamais devenir silencieuse ou soumise,

Etre en couple sans subir de coups

Etre seule à 30 ans sans te croire une paria honteuse

Ni penser qu'il faut uniquement être femme pour devenir féministe

Ou maman pour défendre des places de crèche ;

 

Si tu peux être compréhensive sans renoncer aux armes,

Prendre parti sans devenir sexiste

Saisir la parole qu'on te la donne ou pas;

 

Si tu peux obtenir la justice sans avoir toujours à porter plainte

Porter plainte sans qu'on cherche à t'avoir

Si tu peux avorter sans que les prêtres et les pères-la-morale ne l'ouvrent

Voir tes droits respectés sans devoir payer pour;

 

Alors les magistrats, la justice, les hommes et le pouvoir

Constateront qu'il n'y a pas qu'un seul genre sur terre

Et, ce qui vaut mieux que la force et le vit,

Tu seras une femme, mon fils.

 

 

(Librement adapté du poème de Rudyard Kipling ... Si.. tu seras un homme mon fils)

Poème pour l'anthologie bilingue Portugais/ Français réalisée par l'Association Femme Migrante-Suisse en partenariat avec le Projet Solidaire " Etre femme".

 

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www.sylvainthevoz.ch

 

08:38 Publié dans Humeur, Littérature | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : féminisme, littérature, égalité, sexisme, patriarcat, 2017! | |  Facebook |  Imprimer | | |

10/12/2017

Pourquoi voyager, nous avons la littérature

Et si on partait au Japon chérie - Mais je viens de t'acheter un livre de Mishima. Un saut à Prague alors?  -  Parcours la métamorphose de Kafka d'abord, c'est un vrai dépaysement. A quoi bon faire ses valises. Après trois lignes, tu es loin, plus présent que jamais pourtant.

Une petite escapade au Val de Suse ? - Bah, j'ai la parole contraire d'Erri de Luca comme viatique, ça suffit bien. Et si je passais ma journée sur une terrasse au bord de l'eau, pourquoi ne pas bifurquer avant le lac et troquer la promesse des cygnes contre un thé au Sahara, me moquant des saisons ?

La littérature n'est pas le monde ni à la mode me diras-tu. Kafka ne nous dit rien du Prague d'aujourd'hui. Tout va plus vite désormais. Vraiment? Lis Don Quichotte, ne vois-tu pas la vérité de l'Espagne, telle que tu ne la saisiras jamais ailleurs? Même le plus beau jogging du monde, n'égalera pas, au moment du sprint final, l'endurance de Jean Echenoz à Courir. Qui n'a jamais rêvé de faire son jogging avec Zatopek après avoir mangé quelques biscuits secs, des rondelles de saucisson, ne peut pas comprendre. Et qui pourrait prétendre le faire aujourd'hui, autrement qu'en imaginaire, quand l'athlète est six pieds sous terre ?

De la même manière, vas-y pour trouver l'agence de voyage qui te permettra de trouver le champ du tir, lieu du courage politique (pas publié sur facebook), où Guillaume Tell déguille la boscop du dessus de l'occiput de son fils, avant de marcher sur le petit chemin du sous-bois, après avoir googlé l'adresse du bailli Gessler. 

A quoi bon voyager, nous avons la littérature. Elle nous emmène partout, nous fait passer les montagnes, enjamber les fleuves. Passe-moi Bouvier, que je relise encore l'usage du Monde, bascule du Kurdistan en Iran, revisite les chroniques japonaises, retire mes chaussures au soir avant d'entrer dans la pénombre du petit temple shinto, juste avant de faire mes courses à la Migros.

Bref, les douanes peuvent toujours attendre, les passeports jaunir. Je suis allé à Hiroshima, je n'y ai rien vu. J'avais lu Duras avant, c'était foutu. Lire est dangereux.

Tu te dis qu'avec ce con de Trump on ne pourra bientôt plus voyager à Jérusalem? C'est vrai, mais il y aura toujours Mahmoud Darwich pour nous faire percevoir l'odeur des oranges et du café à la cardamone. Si certains n'ont jamais pu ni y entrer ni sortir des territoires occupés, il y aura toujours des passages secrets, des mots ciselés faisant office de pelles et de pioches. Les poètes sont des tunneliers.

Si la violence semble l'emporter, rien n'est perdu, car tout commence par l'exil recommencé, et sous les surfaces. Avec l'espoir qu'un printemps, réel ou imaginaire, jaillisse de l'aile d'une seule hirondelle. Il y a des bombinettes qui se fabriquent avec de l'encre et du papier sur des établis clandestins. La réaction en chaîne dépend de nous. Nous somme les maillons d'une révolution qui vient.  

Mais gare. Puisque la connerie humaine semble l'emporter sur tout. Puisque le dernier voyage sera intérieur. Puisque tout s'accélère. Puisque ça dérape de partout. Puisque ça s'insulte pour un rien, et s'abuse dès que saoul.

Puisque le triangle victime / bourreau / sauveur semble avoir laissé la place à :  victime / bourreau / zappeur, et que le patriarcat recycle tout, le capitalisme se gave de tout, et que les mêmes mécanisme de domination pervers sont à l'oeuvre partout.

Puisque la connerie est par essence centripète, la littérature doit être centrifuge, en permettant de freiner l'élan vers la dispersion, l'éparpillement, invitant à ralentir, à la concentration.

Puisque, avec les livres, nous avons des caisses d'armes en stock. Puisque nous pouvons les ouvrir. Puisque nous avons des milliers d'années de stock de réserve et mille fois plus de matériel pour construire le monde que d'ogives nucléaires pour le détruire.

Certes, s'il suffisait de lire pour être moins con, ça se saurait. Il y a d'ailleurs plein d'abrutis érudits qui lisent plein de bouquins. Il y a BHL, c'est vrai. Mais à tout le moins, par la lecture, je veux espérer qu'ils sont pour un temps inactifs, silencieux et recueillis, comme rentrés en eux-mêmes. L'impact de leur connerie sur les autres, est ainsi moindre, ça les occupe et nous permet de souffler un peu.

Tiens, si on filait un bon bouquin à Trump, l'invitant à la recherche du temps perdu, coupant l'accès à son compte twitter, ça ferait du bien, non? D'ailleurs, que lit Trump, quels sont ses livres de chevet? La Bible et l'art de dealer, écrit par... lui-même. Il avait déclaré : " Vous savez, j'adore lire. En fait, je regarde un livre, je lis un livre, j'essaye de commencer. Chaque fois que je fais une demie page, j'ai un coup de fil qui dit qu'il y a une urgence ou quoi". Ouais, la véritable menace, c'est la dispersion. 

Est-ce que nous avons encore le temps pour lire ?

Et si nous n'avons plus de temps pour lire. Pour quoi est-ce qu'il reste du temps ?

Est-ce qu'il reste encore des pages blanches. Et sinon : par ou reprendre, recommencer, avec quoi tisser, raccommoder, évitant les sempiternelles reprises et l'effet de mode?

Si nous n'avons plus le silence pour nous tenir compagnie, dans quel liquide nous mouvons-nous.

 

A quoi bon voyager nous avons la littérature. Sa générosité et sa force.

Mais ce n'est pas tout, nous avons la musique aussi, comme le chantait Cohen.

Non, pas Albert... Léonard.

 

16:37 Publié dans Littérature | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : litterature, duras. echenoz, cohen, mishima, bouvier, écrire | |  Facebook |  Imprimer | | |

08/12/2017

Un vrai conte de Noël

 

Tu vois ce gamin

Syrien ou Afghan ? Personne ne sait bien

il reste toujours dans son coin, ne fait jamais le malin

caresse son chien, mordille son pouce

apprend lentement le français.

 

Tu vois ce gamin

son père et sa mère bossent pour trois fois rien

le déposent au préau en vitesse avant de sauter dans le bus

direction le turbin

pendant qu’il reste à l’écart à l’école, écrit son nom doucement.

 

Tu vois ce gamin

avec ses grands yeux verts

de qui comprend tout, ne saisit rien

ses oreilles sont taillées bizarres alors on se moque de lui

on l’appelle Spock ou le lapin.

 

Tu vois ce gamin

personne ne lui porte attention

il est pareil à tous ses autres copains

avec l’air de toujours demander de l’air ou de l’affection

l'envie qu’on lui passe la balle pour marquer un goal.

 

Tu vois ce gamin

à l’école la maîtresse lui explique ce qu’est Noël et le petit Jésus

enfant né dans une étable qu’un roi voulait tuer

sa famille menacée de mort déplacée d’un coin à l’autre

dans la rue ça sent les marrons rôtis

la foule dans les magasins se rue, tout brille

des serpents colorés coulent sur sa tête.

 

Tu vois ce gamin

les flics sont venus le chercher dans son lit ce matin

direction l’aéroport et bye-bye

atterrissage forcé à midi à l’autre bout du monde

ni vu ni connu, c’est loin.

 

 

 

 


10:55 Publié dans Air du temps, Genève, Humeur | Lien permanent | Commentaires (4) | |  Facebook |  Imprimer | | |

04/12/2017

Oui j’aime la Nati, le Maggi, Henri Dès, et puis quoi ?

J’ai fait mon école de recrue. Je mange du Toblerone, j’aime skier, et je ne fais pas que du schuss, je sais même godiller. Oui, j’ai appris l’allemand comme première langue nationale à l’école. Je suis fan de la Nati, je peux citer Dürrenmatt, Frisch et Hodler et connais Morgarten, l’histoire de la mère Royaume. Oui, j’ai écouté Henri Dès gamin, etc., Et puis quoi? Quand cessera-t-on de diviser le monde en deux : les natifs et les autres? Séparer ceux qui seraient nés au bled et les autres, comme s'il y avait un critère d'autorité qui enlève à celui qui n'a pas été biberonné à l'ovomaltine depuis tout petit tout regard constructif et positif pour notre société.

L'évolution des taux de natalité de la population suisse - on s’est bien éloigné du taux des années 60, où il y avait encore 2,5 enfants par femme, ou du début du siècle (3.8 enfants par femme)- conduisent à rendre notre société dépendante des migrations pour se renouveler. Aujourd’hui, le taux de natalité seul n’assure plus le remplacement de la population. Et tant mieux. Que l'on soit né ici ou ailleurs, ce qui importe, c'est ce à quoi l'on adhère et ce pour quoi l'on s'engage. Il n'y a pas de rentes de situation. Les mouvements migratoires sont essentiels et une chance pour la Suisse, une ressource vitale pour notre pays. Ils impliquent un brassage des références et des populations. Et c'est tant mieux.

Oui le monde change, c’est inéluctable et cela implique de s'adapter. Le fait d’appartenir à telle ou telle nationalité ou telle ou telle religion ne fait pas d’un autre humain, européen souvent - puisque c’est d'Europe que l'on migre majoritairement en Suisse-, des aliens. Cette classification administrative des humains en catégorie détruit ce qui est et à toujours été la richesse de la Suisse : sa souplesse et sa capacité de mettre ensemble des gens pour travailler à un but commun, et tirer le meilleur de chacun-e.

L’enjeu est donc de savoir comment accompagner les changements et en saisir les opportunités plutôt que de faire de tel détail, de tel ou tel chiffre, un condensé essentiel, pour faire passer des examens de suissitude absurde à telle ou telle personne soupçonnée de ne pas être suffisamment "suisse"... sans bien savoir ce que cela au final représente.

Etre Suisse c'est aussi endosser le fait d'habiter le dernier pays d'Europe qui permet de baffer ses enfants, avoir l'un des taux de violence domestique les plus élevé d'Europe, et des parlementaires fédéraux conservateurs confondant droit de vote et droit de cuissage. Il faut donc assumer que "la suissitude" est aussi, à elle seule, sans besoin de personne, productrice de violences, et d'abus. Selon ce joli tag sur un mur de la ville "étrangers ne nous laissez pas seuls", c'est de l'autre, de l'extérieur, de la confrontation des idées et de l'évolution de notre pays qu'une société plus équitable naîtra et que l'on sortira de la tentation de l'entre-soi fermenté. 

Comment paierons nous les retraites, quels seront les nouveaux emplois du futur? Quel sera enfin le système de soin qui ne nourrira pas les assureurs au dépens des assurés? Comment taxerons-nous les grandes fortunes pour renforcer la redistribution des richesses, lutterons contre le poison de l’optimisation fiscale? Et lutterons-nous contre le banditisme en col blanc des rois de l’évasion fiscale, conserverons des logements accessibles, pour se projeter dans une société ou l'économie des ressources est vitale?

Voilà des enjeux sur lesquels travailler ensemble plutôt que de surfer sur les angoisses de la peur de l'étranger. S'occuper de la couleur de peau de son voisin, de sa religion, n'est pas important, ni ne permettra de renforcer la Suisse solide et solidaire que nous voulons.

Alors oui j’aime le hockey sur glace, le biberli et la petite Arvine, et ne renâcle pas devant une raclette, et alors ? Ce n’est pas cela qui paiera nos retraites. 

Ne me dis pas d'où tu viens, mais plutôt comment tu souhaites t'engager pour le bien commun.

Car c'est cela, avant tout, qui m'intéresse. 

 

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www.sylvainthevoz.ch

15:40 Publié dans Air du temps, Humeur | Lien permanent | Commentaires (11) | Tags : identité, culture, suissitude, migration | |  Facebook |  Imprimer | | |