sylvain thévoz

27/10/2017

La vie comme dérangement

Par le goût du raccommodage, du tissage de la suture, de la couture du ravaudage, par la saveur du sparadrap.

Par le délice du décalage, par la douceur de l'incompréhension, l'intraduisible liaison, ce qui s'élance.

Par le contrat cadre-convention-signature, par le dérangement sans salaire, l'appel sans travail et la grève.

Par le signal de pose, attention : selfie

Par l'arrêt automatomique, les diagnostics à retardement, les mines contraires du matin. Par le refus du pas de choix.

Maintenant on t'enlève l'estomac, Xanaxe-toi.

Par ce que tu prends de rayons X, par ton café de vernis et d'aluminium, par ce qui ne franchit plus le mur hormis hautes ondes et écume.

Par ce que tu dis dans la douve : vous n'aurez pas mes soupirs. Tout le reste abdiqué et cédé au langage.

Si tu lâches ton sac avec ta brosse à dent une seconde, on te la fait sauter. Tout est passager.

Par les alertes qui n'alarment plus, la nourriture qui  . Par les progrès de la médecine, les files d'attente aux urgences. Par le poids du téléphone portable. 

Par ce que ce que l'on croit maîtriser et qui nous dompte, ce que nous devons aux oiseaux et que Wikipédia n'a pas.

Par la tache la souillure. Par l'échange sans la polémique, par le piétinement du troupeau. Par la bauge des bains bulle.

Quelque chose qui s'appelle sincérité.

Par le retard.. Parce qu'il y a encore des alternatives. 

Par la comparaison des fers, l'aménagement des boîtes, la lutte entre les biceps et talons.

Par le léger déraillement dans la langue, le bégaiement complet, le désir d'en être.

Par la vie pour l'esbrouffe: quoi qu'il en coûte, donner le change? Creuser sa tombe dans le vif.

Par le Frambois, le Champ-Dolloriste le HUGyéniste, les archivistes de la Ville. Le besoin du beau.

Par la mercerie classe A, l'amour Crédit Suisse, le ralenti RTSiste, les merguez du Mac Donald's, les orteils en chausson aux pommes,, etcaetera etcaetera... 

 

Par le bouton qui ne s'enfonce pas, la touche qui n'enregistre pas, le retardateur en retard, le détonateur atone.

Par le véhicule qui ne démarre pas, l'amour qui n'amarre pas, le soleil qui n'ensoleille pas, les pochettes sans surprise et les radiateurs blancs en juillet.

Par les choix qui nous échoient, par le banc bancal, la plateforme déformée, le chercheur d'emploi surbooké, le chômeur en fin de joie, le burn-out sans fumée, le patron apathique, la morphine sans effet, la famine de l'excès, la fugueuse au foyer, le nomade immobile, le médecin boulimique, l'inaudible langue des signes. 

Par les identités résistantes et froissées.

Par les déchets qui ne se jettent pas, les ordures que l'on ramène chez soi. La coupure de courant continue, l'épuisement du renouvelable.

Par la mobilité sans douceur, les fusibles sans ressort. Le langage sans objets, les mots sans sujets, les sujets sans désir, l'adresse inconnue.

Par la langue weight watcher's, le discours sans matière grasse ni saveur. 

Par le trading du sujet, le marché des pronoms, le bric-à-brac du verbe, le désir du même, la passion des promus.

Par la vivisection des bêtes, l'enraiement des usines, l'enrouement des chimies, l'éternuement de Simone Weil.

 

Par la prière comme respiration.

La vie comme dérangement.

 

La vie comme dérangement. 

 

 

" La question n'est pas de dire qui l'on est, d'où l'on vient, mais qui l'on sera si l'on s'assemble, ce que l'on pourra si l'on s'y met à plusieurs - ou ce qu'on ne pourra plus, et dont on ne voudra plus." Marielle Macé 

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23/10/2017

Faux prétexte de la séduction, cache-sexe de la domination

La parole refusant la domination est féconde. Et c’est peut-être cela qui retourne les dominants et les ulcère. Qu'une parole qu’ils aient voulu écraser, éteindre et nier, soit aujourd'hui porteuse de lien et de possibles, ça les rend dingue.

Pour les femmes (et les hommes), les milliers de témoignages dénonçant la domination masculine et demandant des comptes, favorisent une prise de conscience de l'étendue des violences sexuelles, de ce qui est généralement banalisé, euphémisé (frotteurs, blagueurs, coureurs, toucheurs, tchatcheurs, etc.,). Ces prises de paroles offrent un point d’appui collectif pour sortir des ambivalences et des ambiguïté. Et par l’écho trouvé au sein d’une communauté, l'opportunité de repenser les rapports de genre. 

En aucune manière la domination sexuelle n'est « normale », en aucune manière « cela n’est rien », ni ne ressort d’une responsabilité individuelle de la personne qui la subit. Cela touche des dizaines des centaines des milliers de milliers de femmes. Cela est dit. On le savait. C’est aujourd'hui clairement et fortement rappelé. Il est désormais plus difficile de prétendre ne pas savoir.

Quand culpabilisation silence et honte, sont encore des moyens d’asseoir les rapports de domination en les individualisant et les psychologisant, parler libère. La reconnaissance permet ainsi une sortie possible de la "petite histoire personnelle" et d'en faire un enjeu politique pour réfléchir collectivement à la sortie du déni.

Bien sûr il y a celles et ceux qui font obstruction. Evitons de plonger dans les latrines des petites phrases extrémistes (Zemmour, Boutin, Bonnant & co) et des rhétoriques complaisantes qui font du harcèlement "une cour amoureuse", pareille à celle des lais et fabliaux du 13e siècle alors que les propos de domination sexuelle sont à des années lumières du badinage des trouvères. [1] Cela nous permettra d'avancer et de sortir de l'ère des bonobos.

 

La séduction a bon dos

Qu’est-ce qui est de la domination, qu’est-ce qui ressort de la séduction ? Lever le nuage de la séduction pour couvrir la retraite de la domination fait penser à une ruse de vieux sioux. La ficelle est pourtant bien grosse. La séduction est aujourd’hui autre que la manière dont elle était vécue (ou subie) il y a 50, 20 ou 10 ans. Celles et ceux qui l'essentialisent en en faisant un intangible nous ramèneraient volontiers à l'âge de pierre pour en vanter les vertus du partage des tâches. C'est anachronique et mensonger.

Il est inconcevable d’imaginer aujourd'hui qu’un seul sexe puisse définir les canons de la séduction ou prétendre qu'elle ressort de tel ou tel ordre, d'une manière unilatérale et non négociée. Puisqu'elle est consciemment ou inconsciemment transmise: par l'éducation, les modèles et les pairs, elle est donc modifiable et négociable. Personne ne peut se l'approprier. Elle est par définition affaire de relation

Les légitimations culturalistes: « on a toujours fait comme ça », ou d’ingénuité « je ne savais pas », voire relativiste « c’est pareil ailleurs », sont des justifications dont se sert le pouvoir dominant pour réduire au silence ce qui le met en cause. Le faux prétexte de la séduction est encore un cache-sexe dont se sert la domination masculine pour s'exhiber en société, alors que, à rapport non-consenti, il s'agit encore d'accaparement, de consommation ou d'appropriation.

Comment se relie-t-on, séduit-on, exprime-t-on son désir ?

Puisque cela est culturellement construit, c'est donc que cela est politique. Le trouble concernant les zones grises (séduction ou abus? séduction pour l'un, violence pour l'autre?) illustre le besoin de négocier et repenser les rapports entre les sexes, et réaliser rapidement un aggiornamento culturel et politique sur comment cela se passe, devrait ou pourrait se passer d'être en relation, puisque c'est de cela qu'il s'agit; en regard de la loi et du droit, certes, mais aussi de la considération pour l'autre et d'une certaine éthique de la relation. Parce que cela n'a jamais été de soi, et que le temps ou l'on pouvait prétendre à l'évidence, à un héritage, aux manuels explicatifs des petits enfants sages ou de la bonne maîtresse de maison est fini

La notion clé pour défaire le noeud gordien demeure le consentement. Et là franchement tout le blabla défensif ou le déni des protecteurs du système de domination masculine prend une autre dimension. On voit le chemin éducatif qu'il faut parcourir[2] et parcourir sans cesse, pour composer des rapports de genre non-maltraitants et plus égalitaires. La campagne de sensibilisation "ça veut dire non", menée en Ville de Genève depuis 2015, faisant la promotion de l’égalité entre femmes et hommes par la lutte contre les violences sexuelles et sexistes, en est un bon exemple.[3]

 

Dominer la domination

On savait. Certains prétendent ne pas savoir.

On voit. Certains disent n’avoir rien vu.

On entend, clairement. Certains affirment que c'est mal dit. 

Certains aimeraient encore continuer comme avant plutôt que d'inventer comment cela sera après.

Le mouvement actuel d’une parole libérée, émancipatrice, permet d'envisager un changement de nos rapports de genre. La domination et les abus ne sont pas que l’affaire de l’un ou de l’autre, de celle qui les subit ou celui qui les fait subir, mais une responsabilité collective de ne plus les tolérer et les faire cesser. Si l’on est individuellement responsable des actes que l’on pose, on est aussi collectivement responsable des actes que d’autres posent, d'autant plus quand ils prétendent être agis en notre nom.

Cette sortie massive du silence fait espérer que les voix refusant la domination d'un sexe sur l'autre soient aujourd’hui estimées à leur juste valeur, et recueillies, afin que plus personne ne puisse dire « je ne savais pas » ou « je trouvais cela normal » sans que d’autres ne se lèvent immédiatement pour en contester ou éclairer le sens.

 

 

[1] http://blog.francetvinfo.fr/ladies-and-gentlemen/a-propos...

[2] https://www.youtube.com/watch?v=oQbei5JGiT8

[3] http://www.ville-ge.ch/caveutdirenon/

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21/10/2017

La domination ne peut prétendre se signer à l’encre sympathique

Elles ont une force tellurique les voix des femmes demandant justice, criant douleur, colère, joie ou soulagement de pouvoir enfin exprimer une vérité intime, fracasser l’injustice.

Parce qu’elles viennent de l’intime, du vécu, elles laissent d’abord sans voix et obligent à entendre profondément ce qui se dit là.

Les voix qui s’expriment nomment les rapports de domination, les attouchements, les abus, les viols, qui se déroulent dans tous les espaces, en tous temps, dans toutes les classes. Elles disent la domination masculine et sa bonhomme assurance. Elles disent l’ambivalence liée à un système banalisant la domination d’un sexe sur l’autre : « je sentais que quelque chose de totalement anormal se passait, mais tout le monde autour de moi prétendait qu’il n’en était rien ». Elles désignent des témoins absents – ou aveugles et/ou muets-, comme si ces derniers avaient préféré regarder ailleurs. Ces voix nomment la violence et la banalité de la domination, qui se déroule sous nos yeux, majoritairement agi par des pères, des frères, des maris, dans un jeu de dupe destructeur.

Elles nomment la sidération et la difficulté de comprendre ce qui se passe quand l’entourage social semble trouver tout à fait normal la blague sexiste, le tripotage « bon enfant », le rabaissement humiliant. Enfin, elles disent ce qui se passe en soi quand les limites intimes, sociales et légales sont flétries, sans que personne ne le relève, et le sentiment crade d’abandon, de culpabilité et d’effritement personnel qui en découle.

Ces mots qui sortent du silence sont bouleversants.

Il n’y a rien à ajouter à leur puissance.

La domination ne peut plus prétendre se signer à l’encre sympathique

Ces voix illustrent le fait que la domination ne peut être circonscrite. Elle ne concerne pas que le harcèlement de rue –certains auraient été heureux de l’assigner à cette place et d’en faire porter la responsabilité aux migrants ou aux précaires.- Le harcèlement de rue n’est qu’une des facettes identifiée d’une domination générale s’exerçant dans tous les domaines de la société. Elle ne concerne pas tel ou tel moment du jour ou de la nuit, telle ou telle partie de la ville. Non, elle est bel est bien générale et généralisée.

Les dizaines, les centaines, les milliers de milliers de femmes qui s’expriment ces jours en témoignent. Elles illustrent le degré de sexisme et la capacité d’auto-aveuglement de notre société ainsi que l’intériorisation de cette domination par les femmes et les hommes.

La force de ces témoignages est de ramener, par la parole, clairement et distinctement ce qui se déroule à bas bruit et son caractère inacceptable. En un mot : de mettre en crise ce système, qui ne peut plus répondre à cette dénonciation en tapant individuellement sur telle ou telle femme accusée d’être : consentante hystérique ou aguicheuse afin de la faire taire, ou tel ou tel homme d'être une tarlouze ou une tafiole s'il s'y soustrait, mais se retrouve acculé par le nombre d'en prendre acte.

La domination forme système et porte une signature sociale. Aujourd’hui, la domination ne peut prétendre se signer à l’encre sympathique. La lumière est tombée. Mais assurément, elle le fera encore, prétendant être inodore, incolore, invisible, et sans souffrance pour quiconque. C’est dans sa nature, c’est là la source de son déni. A nous, individuellement, collectivement, de le refuser.

  

Puissance collective de la parole singulière

Un pan de la chape de silence, du déni, s’est massivement fissuré. Nous assistons à une affirmation de la parole et à l’exercice sa puissance partagée. Alors que le passage à l’acte dominant a pour lui la violence sidérante du geste non-consenti, de rendre muet et stupéfier, il y a une expérience collective de dire qui distingue, soigne, répare. Ce #metoo singulier partagé est désormais l’expression d’une puissance collective. Un lieu de résistance.  

Parler et entendre, ce sont des actes importants. Ils appellent à se positionner, à répondre, et réagir. Le faire sans prendre une voix qui surplombe, qui rajoute du plomb à la vivacité des paroles, c’est aussi une question de sensibilité.

La force qui se dégage aujourd’hui des témoignages de domination provoque une prise de conscience radicale. Elle ramène sur le devant de la scène des non-dit, des sensibilités, des constats de violence et en dresse l’implacable logique, pour en faire un enjeu collectif. En cela, cette expression est politique.

Je suis celle qui est

Dans la lignées des indignations de #JesuisCharlie, #JesuisParis ou Barcelone, quelle sera la suite de ce je suis #moiaussi, de ce je suis je, et pas une chose... et pas ta chose, monsieur, bouleversant?

La sortie massive du silence et l'indignation partagée alimentent les voix réclamant la fin de la culture du viol, de l’impunité et de la domination d’un genre sur l’autre.

Il revient aux femmes aussi bien qu’aux hommes, en tant qu’alliés, de se faire radicalement, inlassablement, individuellement et collectivement, les agents actifs de cette parole libératrice.

 

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15/10/2017

Les 12 propositions du Parlement des Inaudibles

IMG_2930.JPGLe parlement des inaudibles s'est réuni pour la première fois ce week-end à l'occasion des 30 ans de la journée de lutte contre la misère.

Le Parlement des inaudibles était composé de citoyen-ne-s de tout milieu (personnes vivant la précarité au quotidien, membres d'associations et d'institutions sociales, journalistes, élu-e-s, militant-e-s, étudiant-e-s, etc. Avec pour légitimité de prendre la parole et dire haut et fort les parcours dans la précarité et les vécus personnels.

Le Parlement des inaudibles loin de faire de grandes théories, a mis en discussion et en partage des vécus. La parole a été prise par celles et ceux qui sont directement touchés par la précarité. Les échanges ont porté sur trois thèmes vitaux : le logement, le travail, les discriminations. Les 12 propositions suivantes ont été arrêtées. Il semble incroyable qu'en 2017 il faille encore lutter pour leur mise en œuvre. Ces 12 propositions fondamentales ont été adoptées à l’unanimité.  

 

Logement

  1. Personne ne doit dormir à la rue. 2. Sans adresse pas de travail : casser ce cercle vicieux. 3. Dormir en sécurité est un droit vital constitutionnellement garanti. Il doit être appliqué. 4. Transformer les espaces vides et inoccupés en logements habitables.

Travail

  1. Garantir des conditions de vie dignes pour chercher un travail. 2. Pas de travail pas de logement : casser ce cercle vicieux. 3. Stop aux discriminations à l’obtention d’un travail. 4 Démocratiser l’accès aux formations certifiantes et qualifiantes pour obtenir un emploi.

Discriminations

  1. Respect des droits pour toutes et tous, y compris pour les personnes vivant dans la précarité. 2. Garantir l’accès à toutes et à tous au domaine public. 3. Stop au délit de faciès 4. Pas de fouilles intimes dans la rue.

 

FullSizeRender.jpgLa force de ce moment, ce fut aussi celui des témoignages recueillis, partagés. Comme l'a relevé un parlementaire des inaudibles, le manque de conditions dignes ( se loger, se laver, se soigner, se raser) conduit des personnes sans abris à devenir des Hommes précaires, des Hommes de série B ou C.

Il faudrait avoir plus d'accompagnement pour que chacun-e- puisse faire partie de la série A. Mais ce ne sont pas aux personnes qui sont dans la précarité d'apporter les solutions. Il y a une responsabilité sociale, générale. Et beaucoup trop de gens bien se taisent, détournent les yeux, alors que des situations critiques sont glissées sous le tapis des convenances et du conformisme. Tant que les plus précaires ne ferons pas partie des priorités, malheureusement, rien ne changera. Tant que la lutte contre précarité ne sera pas une priorité sociale forte, le fossé continuera de se creuser entre ceux qui vivent la précarité dans leur chaire et les politiques qui s'occupent de beaucoup d'autres choses, parfois importantes, parfois accessoires, très souvent avec un discours décalé par rapport au vécu des citoyen-ne-s. Prendre la parole, sortir du silence, est un moyen de bouger ces lignes. Il n'y a pas de fatalité que la force de la collectivité ne peut remettre en cause.

 

Nous sommes les taches qui pourraient déranger les touristes

 

C’est curieux que l’on parle des gens qui dorment dans la rue dans la Ville où il y a le siège des Nations Unies, où on parle des droits humains. J’ai vécu trois mois au bord du Rhône. C’est difficile quand on cherche du travail. Dormir, c’est un besoin vital, comme manger. Quand toute l’énergie est prise pour chercher un endroit où dormir « correctement », c’est difficile. Après, pour prendre une douche, tu dois prendre un ticket, faire la queue. Tout prend beaucoup plus de temps. Si tu as un appartement, le réveil, prendre une douche et un petit-déjeuner, prend moins de temps que défaire ton abri et ramasser tes affaires pour ne pas être repéré. Nous sommes les taches qui pourraient déranger les touristes. Les touristes ont plus de valeur que nous. L’image de la ville est plus importante que les besoins vitaux des personnes en situation de précarité.

On est pauvres, on a des rêves à réaliser, et beaucoup à donner

Quand le logement n’est pas assuré, on doit toujours changer de place, négocier des chambres, ou des matelas pour pouvoir dormir et ne pas être à la rue. Mais pour l’adresse c’est une autre histoire. Le possible employeur te demande toujours une adresse, si tu donnes une adresse « sociale », l’employeur ne t’accepte pas. Du coup, tu restes dans la misère. Faciliter l’accès à un logement légal et un loyer juste pour les personnes qui cherchent du travail et qui auraient le droit de travailler, ça faciliterait l’intégration à la société genevoise. On est pauvres, on a des rêves à réaliser, et beaucoup à donner. On aimerait juste que le droit au logement et le droit au travail soit respecté.

 

Je rêve de partager des moments simples avec mes enfants

Dans ma vie, j’ai eu besoin de personnes qui étaient là pour m’épauler. Les difficultés étaient si grandes qu’elles m’ont fait oublier mes capacités et mes qualités. Avant, je travaillais, j’arrivais à avoir des petits boulots, je m’en sortais. Ce n’était pas parfait, mais je croyais encore à une vie meilleure. Mais à un moment, ma vie a basculé. J’ai perdu ma famille  et avec elle tous mes repères. J’ai sombré. A un moment, quelqu’un a cru en moi, et grâce à elle, j’ai pu reprendre contact avec mes enfants, le moteur de ma vie. Je remonte une pente. Des fois je ne sais pas si j’arriverais ni où j’arriverais. Je m’accroche à la confiance que ma nouvelle famille me fait même si ma vie est très dure. J’espère qu’un jour mon rêve de partager des moments simples avec mes enfants et de pouvoir travailler comme une personne normale se réalise.

 

Je n’aime pas quand on me met dehors des églises

C’est très difficile de vivre dans la rue. J’aimerai que toutes les personnes qui vivent dans la rue puissent dormir  à l’abri. Pas seulement en hiver. J’aimerai aussi dire à la police : Laissez-nous tranquilles ! Nous ne sommes pas des voleurs ! Ne mettez pas tout le monde dans le même sac ! Je n’aime pas quand, par exemple, je rentre dans une église pour prier ou me reposer, et que des personnes me prennent par le bras et me mettent dehors juste à cause de mon apparence.

 

 

 

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12/10/2017

Ne laisse personne être dans une précarité que toi-même ne supporterais pas

affichex600.pngLe 17 octobre est la journée internationale du refus de la misère. Cette année 2017 marque d'ailleurs le 30e anniversaire de l’Appel à l’action du Père Joseph Wresinski — qui est au fondement du 17 octobre en tant que Journée mondiale du refus de la misère - et de sa reconnaissance par les Nations Unies comme la Journée internationale pour l’élimination de la pauvreté.[1]

 

Construire un monde qui ne laisse personne de côté

Que l'on soit suisse, rom, français, femme, que l'on soit jeune, chrétien ou musulman que l'on soit jeune ou âgé, avec ou sans papier, avec ou sans domicile fixe, personne ne doit être laissé de côté. Et personne, ça veut dire personne. Il serait aberrant d'opposer tel ou tel groupe en euphémisant des formes de violences sociales et de précarité sous prétexte qu'elles touchent plutôt tel groupe que tel autre, tel individu à défaut d'un autre. Les droits fondamentaux ne se négocient pas. Les droits fondamentaux ne se racialisent pas. Et ce qui nous rassemble, et nous fonde dans notre humanité partagée, c'est précisément le refus de la misère et la lutte contre toutes les formes de vulnérabilités et de précarités sociales, sans distinction de nationalité ou d'origine. Cela est incarné dans la règle d'or : fais à autrui ce que tu aimerais qu'il te fasse ou, autrement dit : ne laisse personne être dans une précarité que toi même ne supporterais pas. 

 

Le parlement des inaudibles 

A l’occasion des 30 ans de la Journée mondiale du refus de la misère, le Collectif 17 Octobre organise en Ville de Genève de nombreux événements.[2]  Il y en a un parmi ceux-ci qui a une dimension symbolique et politique particulière.

Le samedi 14 octobre à 14h à la Parfumerie (Chemin de la Gravière 7), la tenue du parlement des inaudibles permettra à chacun-e de s'exprimer et se faire entendre. Comme le rappelle Guillaume le Blanc : Dans notre société, les plus fragiles tendent à devenir invisibles, à disparaître du champ social. Mais une vie devient invisible à partir du moment où elle est inaudible. Il y a donc un enjeu politique à donner une voix aux sans-voix, à instaurer un parlement des inaudibles.  

La tenue du parlement des inaudibles sera précédé d’un repas convivial. Il sera suivi de l'adoption des mesures provenant des voix des citoyen-ne-s que l'on n'entend pas ou trop peut et à qui on ne porte pas suffisamment attention.[3] Si le parlement "officiel" est statistiquement celui des hommes blancs de 50 ans, bourgeois, il se trouve que dans la population des groupes bien plus nombreux ont d'autres voix et d'autres paroles à faire entendre que la dominante. Le Parlement des inaudibles débattra donc à haute voix de trois thèmes fondamentaux : les discriminations, le logement, le travail. Ce parlement discutera et votera les propositions travaillées auparavant en petits groupes. 

La précarité sociale est une violence.[4] Cette violence ne doit pas être glissée loin des regards ou repoussées dans les bois ou sous les ponts par les forces de l'ordre. Ce n'est pas à la force policière qu'il revient de traiter les inégalités sociales. A la violence sociale, il faut répondre par toujours plus d'écoute, de disponibilité, de solidarité, et... de moyens. Comme le rappelle le collectif : Notre société est fière de proclamer que « la force de la communauté se mesure au bien-être du plus faible de ses membres » (préambule de la Constitution Suisse) ? Mais alors, pourquoi lui est-il si difficile de regarder en face et de prendre soin correctement de la précarité sociale qu’elle génère ?

Durant le parlement des inaudibles des témoignage seront partagés. En voilà deux parmi des centaines, parmi des milliers, qu'il nous revient de faire entendre et partager. 

Le témoignage d'Alexandre :

Bonjour, je m'appelle Alexandre, j'ai 30 ans, je suis de nationalité Suisse et Française. Ça fait depuis 2014 que je vis en Suisse. Je n'avais ni papiers français ni papiers suisses. Comme je ne suis pas genevois, je devais attendre 2 ans avant de m'inscrire sur la liste des logements de la ville. Quand j'ai pu enfin m'inscrire, le 1er janvier 2017, on m'a mis sur une liste d'attente de 2 ans de plus. Quand je suis arrivé à Genève, j'ai dormi dans la rue et dans les bunkers de la protection civile. J'ai ensuite été logé par l'hospice général dans un hôtel social. Par la suite, j'ai de nouveau vécu dans la rue. L'Hospice général me demandait de trouver un logement ou un hôtel, mais ils ont refusé de me payer un foyer que j'avais trouvé dans lequel il y avait pourtant des places. Comme je suis marié et que ma femme a un logement, ils ont refusé sous prétexte que je devais habiter avec ma femme. Mais ce n'était pas possible d'habiter avec elle car elle habitait elle-même dans une résidence-hôtel. J'ai donc dormi dans la rue pendant plusieurs mois. Je me suis fait voler mes papiers en dormant dans la rue, j'ai attrapé une pneumonie. Je me faisais expulser par la police et les agents de l'aéroport, je n'avais aucun endroit où aller. A cette saison, les bunkers de la protection civile n'étaient pas ouverts, ils sont ouverts seulement de novembre à avril. Pourtant, durant les autres mois de l'année, on a aussi besoin d'avoir un endroit où dormir. Au mois de novembre, l'Hospice Général nous ont placé, ma femme et moi, dans un hôtel. Ils nous mettaient la pression pour qu'on trouve un logement, en sachant qu'à Genève, c'est très difficile de trouver un logement. Ils nous ont dit qu'ils allaient nous mettre à la rue en février 2017 si on ne trouvait rien. J'étais très stressé et en colère par rapport à cette situation. Heureusement, on a fini par trouver un logement 2 pièces, une chambre et une cuisine. Je suis encore actuellement dans ce joli appartement.

 

Le témoignage de Théo:

Bonjour, je m'appelle Théo, je viens de Roumanie. Je vis à Genève depuis 11 ans. Je suis venu pour la première fois à Genève pour des vacances chez ma tante qui a habité ici pendant plus de 40 ans. Elle travaillait à Meyrin. Ensuite, elle m'a demandé si je pouvais venir habiter avec elle parce qu'elle était malade et qu'elle avait besoin d'aide. J'ai donc quitté la Roumanie et je suis venu m'installer chez elle et je me suis occupé d'elle pendant 7 ans et demie. Après, elle est décédée. Je n'étais pas inscrit sur le bail, alors la régie m'a donné un délai de 3 mois pour quitter l'appartement. J'ai vécu dans la rue pendant 6 mois. Ce n'était pas facile. Ensuite, je suis allé chez un ami qui est malade et qui a besoin que je m'occupe du ménage, des courses, de l'administration, etc., Cela fait 4 ans que je suis chez lui. Sa santé s'est dégradée. Avec mon passeport roumain et mon âge, je n'arrive pas à trouver un travail qui me permette de payer un loyer à Genève, et je ne peux donc pas avoir mon propre studio. Pour moi, un studio, c'est du rêve.

En Roumanie, je travaillais comme installateur chauffage sanitaire pendant 22 ans. Ensuite, je suis venu m'installer à Genève chez ma tante qui était malade. Je pensais que je pourrai trouver du travail et me faire une nouvelle vie ici, en Suisse. Avec mon passeport roumain, un employeur pourrait faire des démarches pour m'engager mais avec mon âge, je n'ai rien trouvé. Je m'occupe de personnes qui ont besoin de moi pour faire les courses, le ménage, l'administration. Je fais du bénévolat pour des associations. J'aime faire quelque chose pour la société, même si la société ne peut pas forcément faire quelque chose pour moi. Je n'aime pas rester inactif. J'aimerais beaucoup trouver un travail.

 

Ami entends-tu la voix du parlement des inaudibles ?

Parlement des inaudibles : samedi 14 octobre à 14h à la Parfumerie (Gravière 7).

Bienvenue à toutes et tous.

 

 

[1]http://www.atd-quartmonde.org/mobilisation2017/30eme-jour...

[2]https://ecr-ge.ch/blog/journee-mondiale-du-refus-de-la-mi...

[3]https://www.radiolac.ch/actualite/la-precarite-a-geneve-parlons-en/

[4]https://www.letemps.ch/suisse/2017/10/11/thibaut-lauer-pa...

07/10/2017

Abolissons la coûteuse et inutile guerre aux pauvres

Ce matin, 5 policiers sont autour d'une personne assise à terre. Cela forme une parfaite ceinture bleue. Enserrée au milieu, la femme assise, on ne la voit presque plus. Cinq, cela fait beaucoup de policiers pour une femme immobile, son sac à demi ouvert devant elle.

Pendant que d'autres vont au boulot, déposent leurs enfants à la crèche, que les cafés sont pleins, que ça court de partout, les policiers ont fait corps autour d'une femme. Ils l'ont littéralement séparée des autre. Elle est contrôlée par deux policières pendant que les trois autres regardent au loin, comme si de là-bas allait venir quelque chose de très important, mais non, rien. Ils ont l'air blasé et faussement concentré, le regard absent de ceux qui aimeraient être ailleurs, mais doivent faire un truc rebutant.

Quel délit a commis cette femme ? Quelque chose de très grave assurément. Peut-être même a-t-elle volé dans le grand magasin d'à-côté, ou pire encore... a-t-elle mendié? Vu le déploiement policier, pas de toute, ce doit être un crime lié à la précarité (autrement dit touchant à la sécurité économique).

Etre assise à 9h du matin devant un grand magasin pendant que les autres courent, cela vous rend immédiatement suspecte, voir coupable. Vous pourrez difficilement prétendre être là par hasard, vous être arrêtée pour souffler, ou avoir eu juste envie de vous poser là quelques minutes, avec votre petite sourire et votre main tendue qui ne se levait certes pas pour remettre votre mèche, non. Faut pas prendre les policiers pour des cons. Il font leur boulot. Mendier est un crime qui doit sévèrement être puni. La scène dure de longues minutes puis la patrouille repart et la laisse assise sur le trottoir. Rien n'a changé.

A une seule différence près : une prune pour mendicité, forme de sanction dure à la hauteur du crime commis, avec amendes progressives et au final des peines de prison pour les contrevenant-e-s à l'injonction de prospérité. [1]

 

En Suisse, on légalise le cannabis, mais la pauvreté reste totalement interdite

Alors que le cannabis devient légal et dispose de ses points de vente en Suisse, rien de tel pour la précarité. Elle doit rester cachée, absente, et les espaces publics en être nettoyés de jour comme de nuit, par l'usage des forces de police. quand les plus précaires auront été bien repoussés sur les marges, dans les parcs, dans les bois, invisibilisés sous les ponts et dans les bosquets, on leur demandera poliment le matin de bien emporter leurs couvertures avec eux et de laisser la place propre derrière eux. Si ce gentleman agreement est respecté, si les pauvres sont dociles et propres, dorment sur le sol loin du centre, ne mendient pas, ne salissent pas, ne hurlent pas, ne se révoltent pas, et se déplacent sans cesse pour qu'on ne les voie pas, alors à ce prix, ils seront, ainsi anonymisés, tolérés, et sinon: c'est la police qui ira au contact.  La pauvreté est supportable chez nous du moment qu'elle ne se fait pas voir.

A Genève, la police s'occupe de la pauvreté - délit en soi rendant immédiatement et suspect et coupable - d'une manière plus étroite que de n'importe quel autre crime.

Devant cette scène où 5 (cinq!) policiers remplissent leur mission d'encercler une femme en situation de précarité, je constate que notre société a des choix politiques étranges. Dépenser tant d'heures de service, de belles compétences policières bien formées, pour acculer une pauvre assise sur un trottoir, c'est dingue.

Un voyageur venu d'un pays lointain, ayant d'autres moeurs et coutumes, ne manquerait pas de se demander ce que cette femme a fait, pour que le police s'occupe d'elle si étroitement, plutôt que de prendre soin, par exemple, de ceux qui mettent en danger des vies dans leur voiture en y téléphonant ou ceux, col blanc, faisant trafic et magouilles diverses de millions.

Si l'on résonne en terme de bonne logique libérale, alors que certaines banques et certains quartiers riches, sont remplis de fraudeurs au fisc qui, serrés, rapporteraient beaucoup d'argent à la société, mener la guerre aux pauvres est un non-sens économique.

C'est en effet un très mauvais investissement que de douiller les pauvres, dirait un vrai libéral. Combien coûte une nuit de prison à laquelle mènent des amendes pour mendicité non payées : 500.-  par jour environ. Quelle intérêt il y a-t-il donc à envoyer en prison un pauvre pour mendicité, qui en ressortira, si c'est possible toutefois, encore plus pauvre et fauché ?  Un seul intérêt et il n'est pas économique ni sécuritaire. Il est politique. C'est un intérêt de classe: criminaliser les pauvres, stigmatiser les plus précaires, et exonérer les criminels en col blanc de tout contrôle.   

Faites donc l'addition. Entre les heures policières, les heures de procès verbal, de jugement, d'établissement de la peine de prison, à combien se chiffre la guerre à un pauvre ? En centaines de milliers de francs pour la collectivité. Pour quels résultats?

- Pour lutter contre une femme assise à terre demandant deux balles aux passants.

Plutôt que de tolérer la chasse aux pauvres, on ferait bien de s'occuper de la guerre à la pauvreté.

A l'occasion de la journée internationale de lutte contre la pauvreté, le 17 octobre, cela sera rappelé à Genève.[2]

 

Et à ceux qui me diront : mais que proposez-vous, je répondrai:

1) Abolir la loi qui interdit la mendicité car à la pauvreté il ne faut pas rajouter la violence étatique.

2) Prendre soin des plus précaires, en établissant des logements d'accueil à l'année et en prévenant toutes formes de paupérisation. Ne surtout pas enfermer des gens qui ont commis pour tout délit celui d'être dans la précarité. 

3) Avec quel argent financer cela ? En faisant la chasse aux délinquants en col blancs et fraudeurs fiscaux, pour remplir les caisses de l'Etat, et en rétablissant des impôts justes sur les grandes entreprises et fortunes. 

 

 

[1]https://www.tdg.ch/geneve/actu-genevoise/amende-mendicite...

[2]https://ecr-ge.ch/blog/journee-mondiale-du-refus-de-la...

 

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www.sylvainthevoz.ch

09:53 Publié dans Air du temps, Genève | Lien permanent | Commentaires (30) | |  Facebook |  Imprimer | | |