sylvain thévoz

28/09/2016

Loin des yeux, loin des heurts ?

J'ai laissé confiant mon vélo à l'arrière-cour d'un bâtiment public. Quand, à 22h, je suis allé le récupérer, la porte du grillage était fermée. J'ai fait tranquille le tour du bâtiment pour le récupérer. Malheur, de l'autre côté aussi : porte verrouillée. Vélo: kidnappé. Rien de dramatique. Rien à faire non plus. L'espace public, ouvert il y avait quelques heures à peine, s'était transformé en petite geôle, sans préavis ou signe avant coureur de privatisation sauvage. 

Cela m'a conduit à réfléchir à ceux qui veulent, en Ville, fermer, par exemple, tous les préaux, les boucler parce que certains y font la fête la nuit. Aujourd'hui, dix préaux sont fermés à la tombée du jour (Necker, Saint-Gervais, Ferdinand-Hodler, Eaux-Vives, Montchoisy, Vollandes, Sécheron, Chateaubriand, La Roseraie et Mail). Alors, ce serait une solution ? Fermer les uns après les autres tous les préaux, en commençant par celui qui est en bas de chez soi, avec pour seul résultat de repousser les problèmes plus loin, chez d'autres, selon le même principe: loin des yeux, loin des heurts.

 

Fermons fermons, le problème ira ailleurs

Après les préaux, réclamer la fermeture des parcs, des terrains de jeux, car il y aura toujours trop d'espaces ouverts dans l'espace public ? Car enfin, ceux qui y passent une partie de la nuit, discutent sur un banc, dérangent. Ils laisseront quelques détritus au sol (à quelques mètres d'une poubelle, ou quelques longueurs. de pas : infâmes provocateurs ou corniauds, ils l'auront évidemment fait exprès, les mal éduqués).

Même si ceux qui salissent, souvent, ne sont pas forcément ceux qui crient le plus fort, il est aisé d'incriminer sans distinction "les pauvres ou les jeunes", c'est selon. Bien entendu, quoi qu'il en soit, la police demandera au matin aux précaires de dégager. Sinon, on verrait combien ils sont à dormir dans les parcs. Mais cela non, on ne veut pas le voir ni savoir... pas en bas de chez soi en tout cas... plus loin ce n'est pas si grave, on peut faire comme si cela n'existait pas. Tant qu'ils demeurent invisible et inaudibles ils peuvent même s'entasser sous les ponts.

Mais qu'ils gardent un matelas et voilà que la police le jette à la benne. Vous ne pouvez pas privatiser l'espace public, leur lancera le magistrat de la sécurité, se permettant lui, au passage, de jeter leurs affaires privées, sac en papier et parfois médicaments aux ordures. Vous ne pouvez privatiser l'espace public... toutefois, je peux vous en exclure : et quand, indésirables, vous serez dans les recoins des bois, des parcs, vous en faire sortir, si je le désire.   

 

Petite histoire de réduction des libertés

On commence donc par les digicodes, on condamne ensuite les cours intérieures, les caves d'immeuble. Et puis, on étend ensuite le système aux préaux. On continue avec les arrières cours des bâtiments publics, tous les espaces vides, on poursuit avec les transports publics, où ceux qui ne peuvent payer de tickets sont amendés, et ensuite enfermés. La liberté de déplacement, qui est pourtant un droit fondamental, est entravée. Cela, pour quels résultats?

Repousser, chasser, déplacer, fermer à tout va, camériser à tous crins, et au final ne jamais résoudre la question centrale : comment créer des lieux adaptés et accessibles pour ceux qui veulent se réunir ou se déplacer mais ont peu ou pas de moyens. Cette question est escamotée.

On préfère déplacer ce que l'on ne veut pas voir en bas de chez soi, repoussant ainsi toujours plus loin, ailleurs, des problématiques que l'on s'ingéniera à ne pas régler, dans une ville où l'espace public se modifie pour devenir un espace pour certains publics, à certaines heures seulement.

 

Les indésirables

Que certains espaces soient publics à temps variables pose quand même question. Et même temporairement ouverts, certaines catégories de la population n'y sont jamais bienvenus. L'espace public n'est plus à tout le monde. Il est fait pour circuler ou commercer avant tout, pas pour être ou y rester (sauf quand on ferme les quais et qu'il est de si bon ton d'y mettre des tables pour mieux apprécier que le reste de l'année on y tousse et que les bagnoles l'ont annexés). Autrement dit, l'espace peut être rendu au public de manière précaire et réversible un jour par an à tout un chacun, mais le reste de l'année, il est privatisable et réservé à l'usage de ceux qui n'y laisseront ni marque ni trace hormis gaz d'échappements).

Loin des yeux, loin des heurts. Je m'en foutais de mon vélo confisqué. Ce dernier m'avait juste fait penser aux hommes et aux femmes qui finissent à Champ-Dollon pour amendes de TPG impayées ou parce que la police les incrimine d'avoir mendié, quand bien même ils étaient juste assis sur un banc.

Car si les vélos, eux, sont libérés au matin, dans ce beau Canton de Genève, on boucle les précaires pour amendes impayées et pour plus longtemps qu'une nuit.

 

 

 

 

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21/09/2016

Lettre à Christoph Tonini, PDG de Tamedia

Monsieur Christoph Tonini,

J'ai appris avec inquiétude et colère que votre groupe Tamedia, plus grand groupe de médias privé de Suisse, chiffre d'affaire de plus d'un milliard, dizaines de millions de bénéfice chaque année[1], avait planifié des réductions de postes dans les journaux de la Tribune de Genève et du 24h, dans le cadre d'une restructuration planifiée de ces deux titres romands.

 
Vous ne pouvez ignorer que ces titres sont d'une grande importance pour la vie citoyenne, démocratique, participative, de notre pays. La liberté et qualité de la presse, principe de base des systèmes démocratique reposant sur la liberté d'expression et la liberté d'opinion, est pareil à l'air que l'on respire.

 

Comment interpréter votre décision de virer des journalistes alors que votre groupe réalise depuis de nombreuses années de confortables bénéfices ?

 

Votre salaire annuel en 2015? 6 millions! Augmentation de 100% en une année! Cela fait de vous l'un des patrons les mieux payés de Suisse. Cette promotion a été obtenue avec la bénédiction de votre conseil d'administration: "On peut se demander si c'était justifié, mais nous nous sentons à l'aise avec ce chiffre, vu qu'il s'agit d'une exception»... vous n'aviez "que" 3 millions de salaire l'année précédente. Qu'en sera-t-il en 2016 ? Vous allez envoyer votre fiche de paie aux employé-e-s virés, pour les remercier d'avoir arrondi vos comptes sur leurs dos ?[2]

 

Votre plan ? Continuer à investir les juteux bénéfices réalisés notamment grâce à vos sites (jobup, ricardo, doodle, etc.,) ailleurs que dans la presse, et soumettre celle-ci au même régime de sur-rentabilité en virant des journalistes. Finalité : toujours plus d'argent pour l'argent.

 

Votre responsabilité, en terme d'accès à l'information, s'arrêterait-elle sur la barrière de rösti ?

 

Par ces coupes, visant uniquement des titres en Suisse romande, vous laissez entendre que la Suisse allemande est soumise à un traitement différenciée.

Pendant que sont dégommés, à la kalachnikov, des journalistes en France, et dans le monde, qu'on loue avec raison, l'importance pour la démocratie de la liberté d'opinion, dans une époque où l'ignorance et la peur nous menacent, vous avez fait des petites listes pour rayer des emplois au nom des courbes de bénéfices et par obéissance aveugle aux taux de rendement maximum.


Par la planification de ces coupes, quand bien même vous vous targuez d'en être l'un des garants, vous incarnez une menace pour la démocratie. Par la manière dont vous menacez les travailleurs et travailleuses, faisant planer parmi ceux-ci le doute sur l'identité de ceux qui seront frappés, vous exercez aussi un jeu malsain. Fragiliser les travailleurs, les mettre en rivalité, espérant probablement qu'ils craqueront, est un jeu sadique.

Mais surtout, c'est une aberration économique de se passer de gens formés, compétents, connaissant le milieu dans lequel ils travaillent, pour un modèle dépassé d'économie virtuelle. La violence a plusieurs visages. Par l'annonce de ces coupes, vous montrez que vous en êtes, ni plus ni moins, l'une des facettes, tout respectable que soit votre CV. Un journal n'est pas un arbre que l'on élague et les gens des branches que l'on coupe. Le tissu économique genevois ne vous remercie pas.

Qu'est-ce qui vous fera reculer ? La pression populaire, politique, votre possible dégât d'image. Ainsi je vous écris, et relaie ci-dessous l'appel lancé par les journalistes à le faire. Puisque vous ne comprenez que le langage de l'intérêt, vous faire entendre qu'il est dans le vôtre de renoncer à ces coupes.

Monsieur Tonini, lâchez plutôt l'un de vos millions, plutôt que de virer des travailleurs genevois!

Ne déclarez pas la guerre à ceux qui écrivent, nous informent et nous renseignent, nous avons besoin d'eux.

 


Sylvain Thévoz

 

 

L’appel à Tamedia

(que vous soutenez, à renvoyer à appel.tamedia@gmail.com)

 

Que restera-t-il de de l’information, culturelle, économique, politique, sportive, dans les cantons de Vaud et de Genève ? Comme nous l’avons appris, Tamedia, propriétaire de 24 Heures et de la Tribune de Genève, prépare une restructuration des deux titres romands, avec à la clé la suppression probable de dizaines d’emplois et une baisse certaine de la qualité de l’information. A terme, c’est la disparition pure et simple des deux titres de presse, relais des activités socio-culturelles et de la vie économique et politique de nos régions, que nous craignons.

 

La Tribune de Genève et 24 Heures se retrouvent aujourd’hui dans une situation difficile. Mais nous savons aussi que TA-Media réalise de consistants bénéfices. Dans ces circonstances, il est du devoir d’un grand groupe tel que le vôtre, en situation de quasi-monopole en Suisse romande, d’y maintenir la qualité de l’information. Et pour cela d’y maintenir l’emploi et de s’engager fermement pour la pérennité de la presse romande.

 

Nom, fonction, domicile :

Votre propre commentaire (si vous le désirez):

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[1]http://www.tdg.ch/economie/tamedia-baisse-22-benefice-net/story/31656108

https://www.letemps.ch/economie/2016/03/15/tamedia-degage...

[2]http://www.24heures.ch/economie/entreprises/Tamedia-a-ben...

 

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www.sylvainthevoz.ch

19/09/2016

Un livre est-il une banane ?

Un livre est-il une banane?

Oui, répond Philippe Nantermod[1], conseiller national PLR, car les deux se consomment... Et il revient à l'acheteur, selon lui, de faire ses libres choix pour se les procurer. Si l'on n'y prend garde, le monde appauvri des libéraux nous ramènera bien vite à l'époque des cavernes... quoique... les Hommes de Cro-Magnon, eux, avaient Lascaux.

La concurrence des grands groupes, les monopoles des diffuseurs, la force du franc suisse, les possibilités d'achat à prix cassé menacent l'existence même des petites librairies. Le marché n'est ni libre ni équitable. Quand certains peuvent négocier des achats de gros, voir court-circuiter les intermédiaires en s'approvisionnant directement chez les producteurs français, négocier les loyers d'immense surfaces commerciales, d'autres, plus petits, vivotent avec des loyers trop hauts et des charges administratives identiques. Le marché ne s'auto-régule pas. Sans mesures spécifiques, et cas particuliers, il désavantage les acteurs de plus petit taille qui n'arrivent pas à suivre sur les volumes des ventes ou les rabais consentis aux grands groupes.

Les librairies locales sont un bien collectif

Les librairies locales font vivre un réseau d'acteurs culturels et/ou économiques locaux : imprimeurs, éditeurs, auteurs. Ils permettent, par l'organisation de lectures publiques, de faire entendre des voix que l'on n'entendrait pas ailleurs, soutiennent la micro édition, l'émergence de nouveaux écrivain-e-s. Ce sont de micros agents culturels qui bénéficient directement aux circuits courts de l'économie locale. Leur garantir des conditions d'existence est une question de politique culturelle, pas uniquement de choix individuels de consommateurs. Et puis, pour le client, avoir le choix d'aller dans des lieux avec un service personnalisé, un-e libraire qui le connaît bien, l'aide à choisir, est un rapport humain important. On se plaint que les jeunes ne lisent pas assez ? Que la langue se perd? Conserver des lieux intéressants, humains, de dialogue, de curiosité et de rencontre, est important pour initier les nouvelles générations aux livres, à ceux qui les font, et ainsi leur présenter des modèles et des métiers de proximité. Pour les aînés: des lieux intergénérationnels, pour les plus petits: des lieux enchanteurs. Et toujours: la possibilité d'y passer gratuitement, d'y flâner, d'y rêver. Non, on n'entre pas de la même manière dans une librairie que dans une banque, il ne s'y passe pas les mêmes interactions sociales.   

Le monde se divise en deux. Ceux qui pensent qu'un Lidl ou une librairie c'est la même chose. Et les autres, qui refusent que tout soit ramené uniquement à la valeur marchande des choses.

 

Vers la fermeture de la librairie du Parnasse?

A Genève, les librairies Forum, Artou, Panchaud et Descombes, la librairie du Musée d'Art et d'Histoire, entre autres, ont dû mettre la clé sous le paillasson ces dernières années. Pas par manque de clients ou de lecteurs, mais bien souvent à cause de loyers excessifs.

En 2012 une très large majorité en Suisse romande a voté pour le prix unique du livre. A Genève, 66% des citoyen-ne-s ont voté pour ! Leur message était clair : nous voulons un prix unique pour des livres moins chers et nous voulons préserver la spécificité du livre comme bien culturel. Nous sommes les 66%, il est indécent que les librairies tombent comme des mouches et que la volonté populaire ne soit pas respectée.

Non, un livre n'est pas une banane. 

Une librairie qui meurt, c'est un fast-food ou un kebab de plus. La diversité culturelle est une force sociale. Préservons-la. Défendons-la.

librairie,culture,marché,social,échanges,création,vivre ensemble,parnasse

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

[1] http://www.rts.ch/play/radio/forum/audio/les-petits-libraires-sont-ils-condamnes?id=8007107

 

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12/09/2016

Fêter l'Aïd-el-Kébir à Genève

IMG_7647.JPGL'Aïd-el-Kébir est la fête la plus importante de l'Islam. Elle marque le commencement de la fête du pèlerinage à la Mecque (hadj) pour trois jours, et rappelle le geste d'Ibrahim d'obéissance à Dieu. Dans le Coran, mais aussi dans la Torah ou l'Ancien testament, Ibrahim-Abraham accepte de sacrifier son fils (Ismaël-Isaac) à Dieu. Toutefois, Dieu, au dernier moment, remplace l'enfant par un mouton. Le mouton servira d'offrande sacrificielle, pas l'enfant. Les trois grands monothéismes récusent le sacrifice humain.

 

L'accueil et le lien

Ce lundi matin, la hall1 de Palexpo se remplit doucement. Il est 7h et des centaines de personnes convergent pour fêter l’Aïd ensemble. Toutes origines, nationalités, professions, sexes et classes sociales sont réunis pour prier. Il est touchant de voir les costumes traditionnels côtoyer les costards serrés, les jeunes en casquettes et les aîné-e-s appuyé-e-s sur leur canne se rassembler épaule contre épaule, pieds contre pieds, pour s'aligner ensemble devant Dieu.

On accède par deux escalators à la hall 1. Et si la sécurité indique aux femmes d'aller d’un côté et aux hommes de l'autre, la plupart montent alors par les escaliers pour ne pas être séparés. Et puis, de toute façon, quand ils repartiront, tous seront ensemble. La foule, compacte, la rencontre et la fête se jouent des prescriptions. Et plus tard encore, après la prière, à Balexert, quand on se retrouvera à la Migros pour le petit-déjeuner, tout le monde sera mélangé, donc… 

 

Fête religieuse, fête sociale

On se salue, on se retrouve, on prend des nouvelles des uns et des autres. Il est touchant de découvrir la force de cette communauté genevoise. Jour de fête! Certains ont déjà prévu une sortie à Yvoire, une ballade au Salève, ou de flâner sur les quais en famille, avant le repas du soir, pour lequel le mouton, a bien sûr été commandé.

Le prêche de l’imam : une condamnation ferme de ceux qui, au nom de l’Islam, commettent des atrocités, et plongent ainsi la communauté dans l’opprobre. Un rappel que pour ceux qui volent, escroquent, se comportent mal avec les autres, la valeur de leur prière devant Dieu est nulle... 

Les anciens se souviennent des fêtes de l’Aïd à la mosquée. Celle-ci était devenue trop petite par rapport à la taille de l'événement. Fêter l'Aïd là-bas était bien plus chaleureux que dans ce hangar anonyme, et avec un supplément d'âme... mais que faire? Une femme se rappelle qu’avec ses deux filles, elle se tenait avec l'une sous elle et l’autre dessus – pas évident pour prier-. 

 

Ne pas longer les murs

Rien de tel aujourd’hui. La hall 1 peut accueillir des milliers de personnes. Ils sont peut-être 3'000 ou 3'500 ce matin. Moitié moins que l'année passée, quand l'Aïd tombait un dimanche. Travail, contraintes, difficulté  de prendre du temps sur les obligations professionnelles... Mais finalement le chiffre importe peu, c’est se retrouver ensemble et se recueillir qui compte. L'accueil est chaleureux, chacun-e rappelle l’importance pour la communauté de ne pas se cacher ou avoir honte, mais se montrer telle que l'on est et d'accueillir ceux qui se rapprochent, afin de mieux s'en faire connaître.

Peut-être faudrait-il envisager une autre mosquée, et pourquoi pas des imams suisses qui connaissent mieux la réalité culturelle d'ici, avec des femmes qui géreraient la mosquée ? A discuter, ici et là, on entend le bouillonnement de la communauté. Les forces progressistes sont bien présentes, et ne demandent qu'à s'exprimer.

 

Genève, sa diversité est sa richesse culturelle

Parlant, rencontrant l'une ou l'autre, on prend conscience que ce sont le dialogue, les liens et ponts construits qui nous rapprochent et permettent de vivre ensemble, avec nos différences, nos points communs et même parfois des désaccords, mais jamais en s'ignorant ou se niant les uns les autres. 

La grandeur de Genève, sa prospérité, c'est de permettre cela, de rejouer chaque jour la rencontre quand chacun ose faire un pas vers l'autre, un petit bout du chemin, et respecter les différences.

La fierté de Genève, c'est l'affirmation confiante d'un avenir commun; affirmation à entretenir et renforcer sans cesse.

Rien de mieux qu'une fête pour se retrouver, être ensemble, mieux se connaître, et créer des liens.

Rien de tel, pour lutter contre la peur, l'ignorance et les préjugés, qu'une fête.

Et l'humaine, l'irréductible dignité de chacun-e d'affirmer qui il est, et en quoi il croit. 

 

 

12:54 Publié dans Genève | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : aïd, aïd-el-kébir, islam, genève, liens, culture, religion, accueil | |  Facebook |  Imprimer | | |

05/09/2016

Burqa de chair

images.jpgEn 2011 paraît le livre posthume de Nelly Arcan (née Isabelle Fortier) Burqa de chair. L’auteure s’est pendue peu de temps avant la sortie de celui-ci. L’auteure québecoise de : Putain (2001), Folle (2004), A ciel ouvert (2007), Paradis clef en main (2009) (posthume lui aussi), en finit avec la vie à trente-quatre ans dans son appartement montréalais (septembre 2009), après plusieurs tentatives qu’elle raconte sans fard (Nelly avait chuté de sa pendaison, était tombée en bas de l’élastique, qui n’avait pas supporté le poids de son corps et se secouait comme un damné). En 2011, Nelly ne se loupe pas et met un point final à une existence intense et douloureuse.[1]  

Burqa de chair est préfacé par Nancy Houston. Elle met en exergue la dimension philosophique d'Arcan, son talent d'écrivaine, et, dans l’accueil de la souffrance, une grandeur qui touche à la mystique. L'écriture percutante d'Arcan dénonce le traitement imposé à son corps et  parle « des images comme des cages, dans un monde où des femmes, de plus en plus nues, de plus en plus photographiées, qui se recouvraient de mensonges, devaient se donner des moyens de plus en plus fantastiques de temps et d’argent, des moyens de douleurs, moyens techniques, médicaux, pour se masquer, substituer à leur corps un uniforme voulu infaillible, imperméable ».

La Burqa de chaire occidentale

Ce qu'écrit Arcan : les femmes occidentales se recouvrent d’une burqa de chair. Acharnement esthétique, opérations, hantise du vieillissement. Sa voix féministe dénonce l’emprise de la domination masculine sur les corps des femmes et la comédie sociale, qui exige à chacun-e de tenir son rôle, se voiler la face, se modeler les seins, pour parvenir à continuer à aller de l'avant sans perdre pieds.Elle l’a vécu, à fond, dans son rapport aux hommes, au sexe, aux medias.

Arcan fait retour sur son enfance, « c’était le bon temps de la beauté non faite de canons, la beauté non imprégnée du sexe des hommes, celui de la facétie, de l’autodérision où l’on se trouve à son aise devant les traits de son visage qui deviendront un jour ingrats ; c’était le temps où ça fait plaisir de s’enlaidir, pour rire ; c’était le temps d’avant la dramatisation du visage où tout est à remodeler, le temps d’avant le temps de l’aimantation, du plus grand sérieux de la capture des hommes. »

Car la vérité de la rencontre avec sa personne, hors canons, hors étalons de beauté, est périlleuse, et l'affirmation de soi risquée, voire mortelle.

Arcan face au pouvoir masculin

Nostalgie du monde de l’enfance, visitation de son rapport à ses parents et irruption de la sexualité, Arcan fait l'inventaire des problèmes de poids, de l’anorexie, de la peau trop graisseuse, puis du désir. Elle revient sur l’humiliation subie lors d’un talk-show en 2007. Putain, autofiction, s’est vendu à des centaines de milliers d’exemplaires, a été nominé pour les prix Médicis et Fémina, elle est quelqu'un, une écrivaine à succès... mais non, elle n'est personne. Devant 2 millions de spectateurs, dans sa belle robe décolletée, elle encaisse les railleries de l'animateur qui la rabroue et l'accule au rang de prostituée. L'homme exerce à plein sa domination masculine, la connerie du dévoilement télévisuel. Elle écrira plus tard : « La haine contenue dans ces questions lui entama le visage, qui s’ouvrit comme un livre où son âme s’était donnée à lire, péché télévisuel entre tous. Etre lue en dehors du jeu, en dehors du théâtre, en dehors du cinéma, revient à être humiliée, à laisser échapper de soi les articulations de la décontenance derrière l’opacité, l’aristocratie du masque social. Elle perdit la face tandis que son décolleté remontait à la surface. »

Nelly Arcan avait raison. Il n'y a pas besoin de tissus pour être sous burqas. Les corsets sont bien serrés, qu'ils soient visibles ou invisible. Et il semble bien "pratique" de désigner les burqas des autres pour passer les siennes sous silences ; de céder à l'hypocrisie, au harcèlement de rue, aux inégalités salariales, aux violences conjugales, à la violence institutionnelle la place que l'on dénie à un bout de tissu censé incarner à lui tout seul l'entier d'une domination.   

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Pour Noël : une nouvelle paire de seins ou un menton qui déchire ?

Durant la période des Fêtes de noël, les chirurgiens plastiques opèrent trois fois plus que le reste de l'année. "Désormais, la chirurgie plastique concurrence le sac Gucci ou les chaussures Manolo sous le sapin. Les redressements de poitrine, les abdominoplasties, les liftings et les lipposucions sont ainsi particulièrement prisées.[2] Alors quoi, le fait de déposer un voile sur sa tête serait le fait de la domination masculine... tandis que celui de se refaire les seins, le nez et les fesses, de se mettre des blocs de silicone dans le corps, celle d'une émancipation joyeuse?

Si nous décidions, ici et maintenant, de faire la chasse aux voiles, ne faudrait-il pas les soulever tous, et identifier ce qui les relie entre eux, plutôt que de faire croire que c'est sous le petit bout de tissu et nulle part ailleurs que se cache la violence et la domination?

 

 

En finir avec tous les pouvoirs masculins dominants

Quand est-ce que, homme, femmes, gros, petites, poilues, pourront s’habiller ou se déshabiller comme ils et elles l’entendent, se voiler ou ne pas se voiler comme elles le désirent, non pas selon des critères politiques, industriels et financiers, tordus d’une majorité masculine visant à asseoir plus fortement domination et profit ?

Arcan avait raison : la burqa de chair est liée à l’impossible défi d’être soi-même dans un monde d'apparence. 

Nous devons en finir avec les pouvoirs masculins dominants.

Ni burqa de chair ni burqa de tissu ou burqa de pensée, mais liberté d’être! 

Alors tous les voiles tomberont d'eux-mêmes... et chacun-e sera libre de porter ou non le sien: de silicone, de flanelle, comme il l'entend et l'a décidé.

 

[1] www.nellyarcan.com

[2] http://www.24heures.ch/suisse/Pour-Noel-les-Alemaniques-s...

 

 

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www.sylvainthevoz.ch

14:26 Publié dans Air du temps, Humeur, Littérature | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : arcan burqa, chirurgie, chair, occident | |  Facebook |  Imprimer | | |