sylvain thévoz

29/07/2016

Où va le feu ?

 

Pourquoi a-t-on tant de noms pour nommer les vents

et si peu pour les feux ?

 

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Que désire le feu du bois

Qu'a compris l'eau du feu?

 

  

Dans ces têtes un feu de savane.

Qui prends-tu pour exemple ?

 

 

 

Le sourcier cherche sa baguette

Un verre d'eau est déposé sur la forêt brûlée

Discours larmoyant paroles cassantes  

Le Canadair s'attarde sur les grillades du dimanche

Les caméras sont enfumées.

 

L'encre n'est pas encore sèche 

Ils en remettent pourtant une couche

Avant l'heure de tombée

Que disent les corps sans tête ?

(Be/headed, dans sa double acception: être décapité / être dirigé).

 

Chassez le Pokémon

il revient au galop.

 

Où va le feu qui vient

Et la flamme quand le feu est parti? 

 

La femme mijote dans sa rage

brûle son pot-au-feu 

6 mois au frais

qui menace la forêt? 

 

Un tel texte !

une forêt coupée pour 500 signes

espace compris.

 

Pourquoi les allumettes sont dans la poche 

faites de souffre et de bois pareillement

et allument indistinctement

la cuisinière pour manger et le feu cuisant ?

 

Qui se nourrit d'une seule main

de mie de feu et d'étincelles ? 

 

Pour le feu sauvage sur ta lèvre

le fruit frais d'un baiser

dit le Christ.

 

Dans la cendre ou le doré du pain 

avec l'âcre écoeurement le dégoût 

la pulsion du reviens-y 

...

c'est là je crois que le feu va.

 

 

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27/07/2016

D'où est parti le feu ?

 

D'où est parti le feu?

Quelle pente a-t-il remonté, quel fossé sauté, quelles brindilles l'ont fait pétiller, quel combustible a-t-il trouvé en chemin?

 

D'où est parti le feu?

De l'envie de se réchauffer ou de consumer.

De l'inconscience, de l'ignorance, du désir de nuire ou de la pure folie pyromane?

 

D'où vient la pure folie pyromane ?

Du bois dont elle se chauffe.

 

D'où vient ce bois ?

De feu le désir. 

 

Qui a lancé la cigarette, renversé le bidon, frotté sur les jantes, délaissé les papiers, basculé les poubelles, retourné la brouette, brusqué les cendres, soufflé sur les rubis, omis d'agir après le barbecue, s'est endormi.

Qui a juste pissé à côté, et n'a rien fait ?

 

Tout ce qui est rouge ne brûle pas.

Le coeur de la pastèque, le sirop de grenadine, les sorbets de framboises, sont ignifuges.

Mais l'engrais, l'ammoniaque, et le carbone sont explosifs.

 

Qui s'est moqué des pins et des mélèzes pour construire la route, établir sa villa, la piscine chlorée.

Qui a pompé la source, a fait craquer l'écorce, autorisé le trajet du trax ?

Qui s'est moqué de la forêt, a mis du bitume sur la mousse, de la résine sur ses tartines ?

Qui a dit: je ne tomberai pas dans le panneau, nos grands-pères sont morts, vive le pétrole, le nucléaire et le microprocesseur ?

 

Les abeilles ne pollinisent plus rien

La sécheresse est un signe

Qui se soucie des fourmis?

 

Un incendie est maîtrisé, un autre se prépare.

D'ailleurs ou du dedans.

 

Qu'est-ce qui épuise le feu. Qu'est-ce qui le nourrit. Qu'est-ce qui l'éblouit ?

Une brise. Un souffle. Tes lunettes.

Le trajet d'un orage. Un chien policier. Le silence profond.

 

Qui nettoiera la place, arrosera sous les arbres, nourrira les jeunes pousses?

Qui désherbera, donnera sépulture aux vieux cèdres, éclaircira la clairière, donnera un nom au ruisseau ?

 

Les oiseaux perdent des graines en vol

Les sangliers s'enivrent de nuit

Au printemps les vieux nids se rafistolent

Les racines tordues sont aussi des terriers

Le feu : fruit du travail des hommes

 

Toujours plus de pompiers.

Trop peu de gens pour prendre soin de la forêt.

 

 

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24/07/2016

L'état de présence

IMG_0919.JPGL'état de présence : mettre le pain sur la table, accompagner l'enfant à l'école, refonder le sens de la parole. Appeler l'amie qui ne donnait plus signe de vie. Regarder passer les oiseaux de branche en branche. Faire un tour du quartier, humidifier les plantes. Ecrire cette lettre qui tournait en tête depuis longtemps. Acheter des timbres, une enveloppe. Prendre note que les appareils à cassettes VHS ne seront plus produits, mais que l'on trouve encore des fraises des bois en clairière.  

L’état de présence : aller dans un magasin et ne rien toucher, ni acheter. Non, ne rien saisir, ni vouloir emporter. Ne marcher sur personne, n'en bousculer aucun. Ne plus accumuler. Non. Dire. Renoncer à utiliser les 500 superpoints Coop quand les achats sont doublés. Ne pas regarder son téléphone, même pas réagir aux alertes. Mettre l'appareil en mode avion, contemplation. Se libérer. Quitter la dématérialisation de l’image et le crypté, pour le champ de blé. Aménager l’autel : quelques plumes, une feuille de chêne. Verser dessus l’alcool et le miel. Respirer. Mettre à profit la richesse pour autre chose que l’enrichissement ou le divertissement. Ne pas se suffire de l’eau tiède. Aller directement à la source.     

L’état de présence : Entrer dans un musée, et s’arrêter. Contempler un buste, le premier. Donner à celui qui demande. Toujours, encore, donner. Réduire les écarts, combler l'incompréhension, prendre le temps de reformuler le point de proximité, d’intimité avec soi-même. Ne pas laisser d'espace vide entre les sièges. Oser l’inconnu. Adresser la parole au premier venu, aussi à celui qui part. Faire comprendre par mime, sourires. Porter la parole dans l’espace. Rire, c'est possible oui. De la tête aux pieds. Tressaillir. Travailler pour la communauté, la civilité. Ralentir, ressentir, relire Achille Mbembé.

L’état de présence : baisser le son de la radio, éteindre la télé. Semer les pensées dans le parc, disséminer des œillets de poète au pied du merisier, et sous le hêtre : des marguerites colorées. Ouvrir grandes ses oreilles, comme un lynx ou renard, s'entretenir avec la forêt. Faire un terril de farine, y mêler un œuf et un brin de vanille. Chauffer l’huile dans la poêle... une goutte d’eau pour voir si ça grésille. Découper le moelleux d'un melon, chiffonner la menthe entre le pouce et l’index.

IMG_0914.JPGL’état de présence : marcher sur la corde tendue, traverser le fleuve à la nage. Saisir sa chance quand ils disent quelle folle. Aller plus vite encore, passer la côte, ralentir à l’extrême, tendre l’arc, aller au rythme des songes. Choisir la nudité, être aussi fou qu’un ange. Creuser la voix, faire toujours confiance. Etre trompé, quitter, retrouver. Semer les pièces du puzzle dans les prés. Travailler la machine au changement de rythme et de vitesse. Varier les fréquences.

L’état de présence : retirer les fiches des prises, recharger les batteries. Hors 220 volts, mais au tronc, au roc, au vent et sous la bise. Regarder les blessures, celles qui saignent, ne disent pas leur nom, portées par d’autres et les enfants. Oser la douceur et l’appel. Vivre de l'amour authentique. Ta blessure est la nôtre. Se reconnaître les uns les autres. Se perdre de vue, sentir ce qui résonne. Sortir des logiques partisanes, des guerres de clans et des tranchées. Curieux, éveillé et alerte, approfondir la crête.  

En état de présence, être.

 

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21/07/2016

Chrétienne, hermaphrodite, travailleuse du sexe

index.jpgCroyante et catholique pratiquante mais distante de tous dogmes romains, hermaphrodite et travailleuse du sexe, Claudette Plumey, bouleverse les catégories et touche par sa capacité à forte à assumer qui elle est. Dans La trace, dits et récits d'une hermaphrodite, elle se raconte. Retour sur sa naissance d'abord. Claudette est née au Maroc, à Meknès, avec deux sexes, à une époque et en un lieu où il ne se pratiquait heureusement pas d'opération forcée et de traitements hormonaux sur les enfants nés avec des organes sexuels indéterminés.

Marquées par les souvenirs des bombardements des forces alliées en 1942, la petite Claudette grandit alors dans une ambivalence de genre et avec des expériences sexuelles marquantes. "J'ai commencé à avoir mes premiers orgasmes avec une petite fille qui devait avoir douze ans. Elle s'appelait Mireille et je l'ai toujours dans mon coeur, car c'est avec elle que j'ai ressenti mes premiers émois." 

Vers douze ans, doutes sur son identité: suis-je une fille ou un garçon ? La réponse de sa mère est claire : "tu peux être fille, tu peux être garçon, c'est toi qui choisiras en grandissant". Et l'étonnement. Là où tous sont de l'un ou l'autre sexe, elle est des deux et préserve sa capacité de passer de l'un à l'autre. Le mot jonglage revient sans cesse au cours de ce livre qui mêle souvenirs et temporalités et dont le désir de se montrer dans une vérité nue est touchant. 

 

Jongler et lutter

Et en effet, Claudette depuis toute petite jongle, entre les genres et les amours. Son magnétisme l'a, à ses yeux, destinée aux jeux de l'amour, du désir et de la séduction. Elle découvre tôt les richesses sexuelles de son corps. Liée par amour à une femme, avec un désir de se prouver à elle même qu'elle est bien une femme et peut travailler dans un bordel - car il n'y a pas d'hommes qui y travaillent-  Elle fait le pas à Tanger, et commence, à 15 ans, à travailler au Sphinx, entre maison de passe select et maison d'abattage où "c'était cinq à dix clients toutes les heures. J'en ai eu jusqu'à cent cinquante en un jour. Ils se tenaient en file indienne d'une centaine de mètres devant la maison, dans le couloir, les escaliers, des Marocains, des Africains, des ouvriers."

Claudette raconte sa vie, dans la trace, sans rien cacher, glorifier ou justifier, quitte à choquer, à faire faire des hauts le coeur aux moralistes, aux prétendues féministes en assumant pleinement qui elle est, ce qu'elle a fait et désire, et les luttes qui continuent à la faire avancer. Aujourd'hui, près d'un enfant sur 2000 naît hermaphrodite.[1] Les mentalités ont-elles vraiment évoluées?

Les hauts les bas d'une existence engagée

Elle raconte d'un même mouvement les passes contre des liasses de dollars d'un pays inconnu, les chambres d'hôtel à 6 euros, la médiatisation extrême ou l'anonymat, les réceptions chez les ambassadeurs et son séjour en prison conséquence de sa lutte pour la création du canton du Jura. Elle accueille les récompenses reçues, les coups durs, et toujours les amours, qu'ils soient d'une nuit, d'une semaine ou d'une vie, traits marquants d'une existence menée tambour battant.

Le travail et le sport -Claudette pratique le vélo de compétition-  sont de formidables moteur de vie. Claudette rédige, dans La trace, une sorte de testament, où elle annonce, malgré les 4 cancers contre lesquels elle lutte, ses 5 opérations, un défi supplémentaire : "je vais avoir quatre-vingt ans et je vais m'attaquer au record mondial cycliste de l'heure sur piste dans la catégorie des quatre-vingts à quatre-vingt-quatre ans".

Claudette prépare un reportage sur ce record cycliste avec la participation de sa cancérologue et l'autorisation de l'hôpital d'Annecy afin de redonner espoir aux cancéreux afin de montrer que l'on peut sortir de cette maladie avec beaucoup de courage et de positivité. Elle pense que ce sera son dernier combat...  Ce projet sera monté avec Malika Gaudin-Delrieu, avec qui Claudette avait déjà travaillé sur une touchante série de portraits photos : la vie en rose. [2]

 

Présidente de l'associations ProCoRe (Prostitution Collectif de Réflexion), membre du comité d'Aspasie, présidente de l'ADTS (Association de Défense des Travailleuse du Sexe) : Claudette est une militante engagée depuis de nombreuses années dans la défense des droits humains. Elle lutte pour la reconnaissance du travail du sexe en tant que profession et continue de militer pour que, malgré des papiers qui disent "monsieur", elle puisse continuer de dire: "oui, je suis madame", sans honte, sans peur, et avec fierté. Sa vie est un exemple d'autodétermination et d'affirmation de soi.

 

Le film de Sylvie Cachin : Claudette[3] lui a rendu hommage en 2008. Il est à revoir absolument.

Le livre La trace[4] vient donner un éclairage supplémentaire aux diverses facettes de cette femme fascinante, qui invite à repenser genre, amour et sexualité, et comment ils s'articulent singulièrement pour chaque personne.

Claudette interviendra le 29 septembre prochain en marge du spectacle KKG King Kong Girl, création théâtrale sur la notion d’identité de genre et son ambivalence. [5]

 

[1] http://www.swissinfo.ch/fre/le-combat-des-hermaphrodites-...

[2]  http://www.featureshoot.com/2014/03/malika-gaudin-delrieu...

[3]Claudette, documentaire de Sylvie Cachin, documentaire, 65 mn, 2008, Lunafilm, Suisse.

[4]La trace, dites et récits d'une hermaphrodite, travailleuse du sexe, Claudette Plumey, Christine Delory-Momberger, Téraèdre éditions, Paris, 2016.

[5]https://edu.ge.ch/site/ecoleetculture/activite/kkg-king-k...

 

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20/07/2016

Mollo les rambos !

On a lu avec attention, dans le climat tendu et hystérique qui règne aujourd'hui, les déclarations du magistrat Maudet annonçant des mesures de lutte contre la radicalisation. On a pris bonne note de sa volonté affirmée de cibler les jeunes avant tout, nonobstant le fait que dans les récents événements de Paris, Bruxelles et Nice, il s’agit d’hommes pas si jeunes que cela, plutôt entre 20 et 39 ans, soit… des adultes.[1] Ce ne sont pas les esprits faibles des jeunes qui semblent un facteur déterminant, mais la misère de l'impasse sociale et de parcours d'échec.

Monsieur Maudet affirme que la réponse doit être de deux ordres : policière et sociale.[2] Bien. On se prend alors à espérer que ces deux démarches avancent en parallèle, main dans la main. Malheureusement, cela n'est pas le cas aujourd’hui. A entendre ce qui remonte du terrain, elles sont même plutôt antagonistes. Si les sociaux font un travail de lien et de construction, la paranoïa qui anime la police et sa manière brusque d’intervenir dans l’espace public, nourrie par une volonté de contrôle et une appétence à sur-réagir, jouer les gros bras, envoie un message qui ne peut qu’attiser ce qu’elle prétend combattre.

Le résultat de l’action policière : stigmatiser certains profils, les harceler. Poursuivis pour délit de sale gueule, ils sont alors tentés de se radicaliser. Le résultat de l’hystérie policière ? Rendre sexy une posture de djihadiste de préaux et donner à certains une raison d’exister en jouant, face aux policiers, qui en voient partout, les effrayants djihadistes, rendant ainsi valorisante la posture du barbu. La police nourrit ce qu’elle prétend combattre. A force de surjouer au djihadiste et au flic, la police finira par en créer davantage.  

 

L’hystérie policière est mauvaise conseillère

Un exemple ? Dans un bus, une femme, qui rentre d’un pique-nique dans un parc. A quelques arrêts de chez elle, elle note la montée d'une équipe de contrôleurs. Alors qu’elle leur tend son billet, elle note la présence de plusieurs policiers en tenue d'intervention. La tension devient palpable dans le véhicule. La police interpelle chacun. Le bus roule plus lentement, n'ouvre pas les portes à l'arrêt suivant. Les policiers demandent à voir les contenus des sacs. Un grand policier, tendu, fatigué... poli mais à cran.

 - Madame, est-ce que ce sac est à vous ? Elle a à ses pieds, entre ses jambes, quasi sous sa longue jupe : un cabas papier visiblement quasi vide.

- Oui, c'est le mien

- Peut-on voir son contenu?

- Oui bien sûr...

Pas même agacée, elle le lui tend. Il le fouille et se fige. Quelque chose se modifie dans sa posture : main qui va se poser sur son arme de poing à la ceinture. Car dans le cabas de papier, il y a, outre une plaque à gâteau avec un reste de tarte maison fromage/poireaux (délicieuse, même froide il paraît), un TOUT PETIT COUTEAU DE CUISINE... dont la lame maculée de fromage (serait-ce de l’anthrax ?) montre très visiblement qu'il a servi… à faire de belles parts. Mais voilà, soudain, c'est une arme blanche, et visiblement, la jupe pourrait tendre vers le noir burka.   

Cette femme relativise, explique très calmement qu’elle rentre d'un pique-nique au parc...


-Par ce temps ? A cette heure-ci ?

-Oui, il faisait un peu froid c'est vrai, mais c'était un beau moment. Les enfants étaient ravis...

- Les enfants ? Quels enfants ? Vos enfants ? Et maintenant, ils sont où vos enfants ?

- Non ce ne sont pas les miens...

- ... pas les vôtres, comment ça ?

- ...

 

Le climat de peur généralisé fout les jetons

Les questions fusent, l’interrogatoire sauvage commence. Elle explique, encore et encore, est reprise, interrompue. Elle sent que tout ce qu’elle dit est de plus en plus suspect. Elle fait tout pour rester calme, mais effrayée, elle est placée radicalement sur la défensive.

Elle a juste pris, comme à chaque pique-nique, son couteau à mini lame, à peine de la longueur de sa paume, de ses si petites mains qui n'ont jamais blessé personne. Que cherche la police, qui veut-elle arrêter ? Pas un mot. Aucun policier ne prend la peine d’être pédagogue. Chaque personne est suspecte, voire complice, dans ce bus où la tension monte. Ces citoyens, paisibles il y a peu, deviennent nerveux... contagion de la suspicion, de la peur. Finalement, après un échange en code ridicule avec ses collègues via micro/ oreillette, le rambo cesse son harcèlement envers sa cible par un sermon:

- Madame, on ne doit pas se promener dans l'espace public avec un couteau...

- Mais je..

- Non, on ne doit pas ! Point ! Oui, même dans son panier de pique-nique ! 

A l’arrêt suivant, les rambos descendent, comme si de rien n’était. Et bye. Fin de l’opération de chasse et surveillance... jusqu'au bus suivant. En général, ce genre de manœuvre se termine par la rafle d’un sans papier ou d’un rom, sur lesquels les flics passent ensuite leurs nerfs.  

 

Les tactiques d’intimidation de la police radicalisée

Tout cela a duré quelques minutes, avec une femme sûre d’elle-même, et qui pourtant portera encore, durant de nombreux jours, la marque de cette rencontre avec la police, la racontant plusieurs fois, comme pour l’exorciser.

Le dimanche, quand elle achètera son fromage au marché, elle demandera au vendeur de le lui trancher en portions, par peur d’avoir à le faire elle, l’après-midi, avec son petit couteau au bord du lac. Alors, bien qu'on soit dans un lieu public, le fromager sortira son grand couteau et tranchera le gruyère pendant qu’elle lui racontera l'incident du bus.

Il la servira poliment, mais il s'interrogera certainement lui aussi : Et si cette femme était vraiment dangereuse... il n’y a pas de fumée sans feu n'est-ce pas, ni d’intervention de police sans suspect -jamais-. Et d'ailleurs lui, tenant ce couteau haut levé, n'est-il pas soudain un peu limite aussi…  comme bientôt tous ceux qui manient la pelle, la pioche, les drones ou même les balais dans l'espace public ?

 

Identifier l’ennemi ou l'inventer ?

Cette petite histoire, reproduite des milliers de fois sur des milliers de personnes quotidiennement, montre l’ampleur de la contagion et de la pression psychique. On peut imaginer, dans un climat psychologique difficile, ce que cela donne quand la police en rajoute ;  quand cette police rambo applique sa méthode de gros bras dénués de psychologie sur des profils ciblés en fonction de leur taille ou couleur de peau, jours après jours, comme elle le fait pour les roms ou d’autres catégories précaires de la population, harcelés d’un coin à l’autre de la ville et poussés à bout, parce qu’ils ont un profil terrorisable.

 

Le risque est aussi grand de fabriquer des radicalisés par l’hystérie de la police et la paranoïa ambiante que via des imams illuminés

Le plus grand relais de Daech, ce sont les agents de la peur, ils se comptent en nombre jusqu’aux plus hautes sphères de l’Etat. Au Département de la sécurité que préside Monsieur Maudet, ils ont des strapontins et certains de leurs remèdes sont les pires carburants à la haine.

Comme le rappelle Humanrights.ch, dans l'affaire des 32 bagagistes de Cointrin virés à Noël 2015 par mesures préventives: "Les droits humains prévoient certes des restrictions proportionnées et reposant sur une base légale, mais comment savoir si ces restrictions sont proportionnelles lorsqu’on avance à l’aveugle, sur la base de fichiers tronqués et en acceptant, comme l’a fait Pierre Maudet, qu’il est «pratiquement impossible pour une autorité́ helvétique d’aller contrôler la véracité de l’information à̀ l’étranger»? [3]    

Allez-y mollo les rambos, car avec votre panique contagieuse et votre haute capacité à criminaliser les citoyens qui partagent des gâteaux dans les parcs, mangent du fromage au couteau suisse et tout barbu qui nourrit des pigeons, vous allez pousser à bout une catégorie de la population déjà sur le fil, excédée, harcelée par vos soins, et pour peu qu’un petit événement de vie ne vienne pousser au basculement- un manque de travail, une rupture sociale – vous allez nous fabriquer les bombes humaines dont vous prétendez nous prémunir.

 

Déradicaliser la police

Oui, le magistrat Maudet a raison, la lutte contre la radicalisation nécessite une réponse ferme et respectueuse des droits de tous. Mais il ne faut pas croire que la radicalisation islamique soit la première qui menace nos institutions, nos libertés, et notre sécurité. Aujourd’hui, il est une radicalisation plus perverse, c’est celle des polices et d'une politique de la mise sous pression, dont il faut calmer l’hystérie et l’agitation, si l’on ne veut pas que la main gauche crée le problème que la main droite s’emploiera ensuite à régler.

Certes, cette schizophrénie fait le bonheur du magistrat, se gaussant d’une nouvelle menace sur Genève. Mais calmer par le social ce que la police excite est une drôle et coûteuse politique.

Verrouiller à double tour les prisons comme des cocottes minutes, en y jetant à peu de chose près n'importe qui - des mendiants qui ne paient pas leurs amendes par exemple-, c'est préparer des bombes à retardement.

Ce cauchemar, ponctué par les sirènes hystériques des camions de déminages appelé pour faire sauter les gâteaux du dimanche et les valises quittées des yeux par des voyageurs distraits, servira au final surtout à remplir les hôpitaux psychiatriques de citoyens à bout de nerf et les nouvelles prisons de la République de gueux ratissés dans les opérations de la police genevoise.

Alors, que Maudet envoie en stage ses rambos pour leur apprendre pédagogie et respect envers tous les citoyens qu’ils ne sont pas censés harceler, mais protéger... ou qu'il arrête hypocritement de parler de social.

 

Patricia Vatré, Sylvain Thévoz

 

 

[1] http://labs.letemps.ch/interactive/2015/attentats-paris/

[2] http://www.ge.ch/dse/doc/news/160603_comp_bilan_mesures.pdf

[3] http://www.humanrights.ch/fr/droits-humains-suisse/interieure/protection/securite/affaire-bagagistes-geneve

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15/07/2016

Daech a bon dos

15346466.jpgL'horreur à Nice, et le choc. Les morts, les blessures, et l'horreur. Les corps étendus dans le sillage d'un camion fendant la foule, massacrant tout sur son passage, ouvrant un sillon sanglant. La résolution froide d'un assassin au volant, faisant plus de 80 morts et des dizaines de blessés en urgence absolue. La terreur et l'effroi, un soir de fête et de commémoration nationale, où des familles de toutes origines et religions, des touristes, s'étaient réunis pour contempler le feu d'artifice et fêter au bord de mer la douceur de l'été et des vacances. 

Acte écoeurant, ignoble, lâche, frappant les plus fragiles, les plus exposés, n'importe qui, au hasard, et par cette violence même, faisant résonner dans la tête de chacun,  que cela aurait pu être lui, elle. Non, ce n'est pas le petit Afghan, la petite Soudanaise anonyme et lointaine qui est la victime, mais hier nuit, les Niçois. Et potentiellement, tous ceux qui mettent un maillot de bain l'été et regardent, ou regarderont des feux d'artifice un soir de juillet ou d'août, tous ceux qui se sont déjà baladés un jour sur la promenade des anglais, ou sur la Côte d'Azur, y étaient deux jours ou deux heures avant, et par extension, par empathie, diront spontanément "ça aurait pu être moi, j'aurais pu y être".

Je suis Charlie, je suis Paris, je suis Nice, et la liste continuera. Oui il faudra apprendre à vivre avec l'invivable, avec cette menace là, comme on vit sur une route, avec la perpétuelle menace de l'accident. Et concrètement, la poudre des feux de juillet aura pour toujours un autre goût que celui de l'artifice, et la moiteur des salles de spectacle, aussi celle âcre et panique du Bataclan.     

Si cet acte terroriste terrorise, il atteint sa cible

Alors que la saison touristique commence, que des réservations vont être annulées, cet assassinat de masse fait vaciller, et nous oblige à prendre acte que malgré les déploiements policiers, les cordons de sécurité, les protections de mise, il n'y a pas d'espace totalement sûr, d'espace à l'abri ou protégé, à part peut-être à l'Elysée ou pour les happy-few.

Il semble donc qu'aux inégalités sociales une nouvelle inégalité s'ajoute, celle devant la menace terroriste, qui frappe le peuple, les citoyens, dans ses rassemblements populaires... et épargne les villas de la Côte d'Azur ou les hôtels particuliers.

Attaque à la bombe artisanale et au camion

Les terroristes usent de moyens rudimentaires : un camion, un sac à dos avec une bombe artisanale, et demain peut-être un drone acheté chez Auchan.

L'appareil étatique techno-sécuritaire, caméras de surveillance et mises sur écoute est inopérant pour garantir seul la sécurité. Cela doit nous faire réfléchir au moment où les Suisses vont voter pour une nouvelle loi sur les renseignements qui semble déjà grandement dépassée face aux nouveaux modes opératoires des terroristes.[1]

L'augmentation du sécuritarisme ne résoudra pas la menace terroriste[1]. On peut même penser qu'elle l'aggravera, donnant toujours plus de moyens à un Etat militaro-policier qui ne pacifie pas une société en prélevant sur les moyens nécessaires pour lutter contre les inégalités sociales, l'ignorance et la peur, pour éduquer ou inclure. Les réponses hystériques et sécuritaristes augmentent les  degrés de violence et l'alimentent.[2]

Ce n'est pas autour d'un militaire en arme que l'on rassemble. 

Daech a bon dos     

L'on ne sait rien encore de celui qui a commis cet assassinat de masse de Nice. Un jeune homme tunisien de 31 ans selon les papiers trouvé dans le camion, rien de plus à cette heure. Probablement que l'Etat islamique revendiquera cet attentat, qu'il en soit le commanditaire ou non. Il a tout intérêt à le faire. Mais à l'heure où n'importe quel désespéré ou radicalisé peut se transformer en bombe humaine, pas besoin de Daech pour commettre un assassinat de masse.

Les digues qui contenaient la violence ont cédé. L'urgence est de faire baisser le niveau de la violence, de toutes les violences, terreaux des ruptures sociales et du terrorisme.  

 

Le discours illustrant la vacuité de la réponse militaire

Le chef de l’Etat français avait annoncé dans la journée du 14 juillet le déploiement de conseillers militaires français pour appuyer l’armée irakienne à Mossoul contre l’Etat islamique ainsi que la levée de l'Etat d'urgence, rappelant "qu'en neuf mois, les préfectures ont autorisé 3 500 perquisitions, 400 interpellations et plus de 300 assignations à résidence." Pour quel résultat? Au soir de cette annonce, un homme monte au volant d'un camion et roule sur une foule pacifique.

Alors, si vraiment la France est en guerre, il serait bon de savoir contre qui et contre quoi, et relire Sun Tsu qui rappelle que pour gagner la guerre, il faut connaître ses ennemis.. et se connaître soi même. La France aujourd'hui ne connaît ni l'un ni l'autre. Le tout militaire et sécuritaire démontre son impasse, faisant du peuple son otage.

 

Pourquoi les attentats frappent la France et pas Ottawa?

Daech a bon dos. Ce n'est pas Daech l'ennemi numéro 1. Il serait trop simple et confortable de placer l'ennemi au loin. La France, si elle est en guerre, l'est aussi contre une partie d'elle-même. La tranchée est ouverte sous ses pieds. L'ignorance et la peur, la réponse militaro-policière uniquement ne feront qu'accentuer les périls et les déchirures.

Ce n'est pas au peuple de payer les errements politiques.

 

Si vous connaissez vos ennemis et que vous vous connaissez vous-même, mille batailles ne pourront venir à bout de vous. Si vous ne connaissez pas vos ennemis mais que vous vous connaissez vous-même, vous en perdrez une sur deux. Si vous ne connaissez ni votre ennemi ni vous-même, chacune sera un grand danger. (Sun Tsu, l'art de la guerre). 

 

Rassemblement en mémoire des victimes et en solidarité avec les blessés et les proches de l'attentat de Nice ce vendredi 15 juillet à 19h devant le Consulat général de France, 2 cours des Bastions, Genève.

 

 

[1]http://www.humanrights.ch/fr/droits-humains-suisse/interieure/protection/securite/suisse-loi-renseignement

[2]http://www.liberation.fr/debats/2016/07/15/le-tout-securi...

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06/07/2016

Gouffres et lucidité

Les-lueurs-COUV.jpgDans Les Lueurs, Matthieu Mégevand raconte la traversée d’un tunnel et ce qui a pu, par moment, briller dans celui-ci. Récit d’une maladie survenue à 21 ans et racontée dix ans après, sous forme d’anamnèse, ce travail de mémoire éclaire ce qui a été brutalement plongé dans le tumulte et l’obscurité. Ce récit touche juste par la manière dont il nomme le surgissement de la maladie, en contraste avec la jeunesse et l’insouciance ; et par la volonté, dans l’après-coup, de retrouver scrupuleusement ce qui s’est déroulé. «C’est à moi et à moi seul que je dois demander des comptes : revenir sur ce passé qui n’est même pas si lointain, qui est un passé d’adulte, mais que dix années ont suffi à élaguer, à tordre, à réduire en minuscules lueurs qui miroitent dans les ténèbres de l’oubli».

Sutures de la mémoire
Dans Les lueurs, Matthieu Mégevand ne cesse de travailler son passé. Il interroge les événements et ses émotions d’alors, pondérés par le rabot du temps et de l’oubli. Il réalise une mise à jour et se donne aussi, dix ans après l’événement traumatique, la liberté d’envisager ce qui aurait pu se passer si ... Et si l’annonce de la maladie n’avait pas été un lymphome de hodgkin ou cancer des ganglions, mais une banale grippe? Et si la chimiothérapie n’avait pas eu prise sur la maladie? Et s’il était mort plutôt que demeuré vivant ? Et si rien de tout cela n’était advenu?

Ce faisant, Matthieu Mégevand ouvre des possibilités de bifurcations et souligne l’extrême relativité de l’existence, interrogeant avec beaucoup de sensibilité, ce que vivre est. Sans forcer le trait, sans pathos, mais avec résolution, sobriété, il refait la traversée du tunnel dans l’autre sens, et nous entraîne vers le surgissement des lueurs.

Dire : un acte d’éclaircissement ?
Aidé par des cahiers noirs rédigés alors, ce travail de mémoire permet de réfléchir au statut de «la vérité», aux rôles que chacun joue dans l’existence, et ce que la parole incarne. Matthieu Mégevand ne triche pas. Il se met à poil comme on entre dans un scanner, affirme vouloir écarter tout enjolivement et mensonge. Il n’en rajoute pas... et d’ailleurs à quoi bon, le récit est en soi saisissant. Il s’agit de dire, simplement. Cette minutie et volonté se retrouvent au fil des pages. Par exemple, il ne se rappelle plus de la place que son amie d’alors jouait, ne la voit pas à des moments clés. Il le dit, simplement, nomme les trous, recompose les omissions d’alors. La disparition est création aussi, et le témoignage une possible réappropriation. Sans fards, il décrit son corps, soumis au médical, rendu passif. Ce corps qui acquiesce à tout, passager plutôt qu’acteur, balloté dans une existence dont la durée pourrait s’avérer brutalement réduite à néant.

Les lueurs est un récit saisissant qui révèle la force d’un homme de 31 ans se replaçant devant ce qui a failli l’emporter, ce qu’il en a oublié et retenu, et pourquoi, au final, il se souvient davantage, d’une histoire d’amour naissante, à défaut du jour d’annonce de sa rémission ; d’un livre de Nicolas Bouvier, d’un air de Yann Tiersen et de Lhasa de Sela, plutôt que de la ténacité de l’obscurité. Les lueurs : un hommage à la vie.

 

Matthieu Mégevand,
Les lueurs, récit
Lausanne, L’âge d’homme 2016, 190 p.

 

Ce texte est paru une première fois dans la revue choisir http://www.choisir.ch/arts-philosophie/livres/item/2594-h...

 

 

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www.sylvainthevoz.ch

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