sylvain thévoz

25/12/2015

Jésus à Champ-Dollon

Lève-toi, prends le petit enfant et sa mère, fuis en Egypte et restes y jusqu'à ce que je te parle, car Hérode va rechercher le petit enfant pour le faire mourir. (Matthieu 2,10)

Ainsi commence la vie de Jésus selon l'évangile, par une fuite dans la nuit loin de la terreur et d'un empereur voulant le supprimer... puis le retour de cet enfant sur la terre qui l'a vu naître lorsque cet empereur meurt.

Que l'on ait retenu de Noël les cadeaux, les rois mages et la fête de l'abondance, une trace de la joie et de l'allégresse est une chose, mais pourquoi escamoter la dimension politique, marginale et menacée de la naissance de Jésus ? La précarité de sa naissance, qui place d'entrée son existence sous le signe de miracles successifs (comme un petit enfant qui survivrait au naufrage d'une embarcation en Méditerranée).

Cadeau de Noël

Je réfléchissais à cela dans un train pour rejoindre mes parents dans un petit village vaudois. A Gland, le long de la voie ferrée et des baraquements : une trentaine de migrants assis attendaient le train ou n'attendaient rien, ils étaient là.

Dans le wagon, de mon côté, deux vieux, mari et femme, qui regardaient ces hommes comme si tout à coup ce qu'ils voyaient parfois à la télévision avaient rejoint leur réalité, sans qu'il ne me soit possible de savoir ce qu'ils en pensaient vraiment.

Au jour de Noël, à travers le petit écran d'une vitre de verre feuilletée, deux réalités instantanées, croisement fugace. Une question me vient alors : comment les rapprocher, les mettre en lien, ces deux mondes-là? Alors que ni la langue, ni l'histoire, ne les rapproche, et que pourtant ils sont appelés à vivre ensemble, cohabiter, partager les mêmes gares, les mêmes trains, les mêmes nourritures?   

Après quelques minutes d'arrêt, le train est reparti. Les deux anciens, avec leur panier de victuailles et leur sac "île de la Réunion" dans une direction. Les migrants immobiles, demeurant le long des voies ferrées.

C'était mon cadeau de Noël.

Seuls ceux qui ne veulent pas comprendre ne comprendront pas.

 

Jésus étranger à la prétendue "Civilisation judéo-chrétienne"

Je crois Jésus, réfugié politique, étranger à ceux qui parlent de la société judéo-chrétienne, des "valeurs chrétiennes", voulant les travestir et circonscrire à un territoire, une aire géographique, les instrumentalisant pour rejeter tout ce qui ébranle et conteste leurs certitudes et conforts.

Je crois à Jésus, réfugié politique, va-nu pied, migrant, dépossédé, ami des humbles, des doux et opprimés; de sa naissance à sa mort, pourchassé, prisonnier, condamné puis mis à mort, traçant un chemin de Noël à Pâques, sur l'arc d'une trajectoire radicalement étrangère à tout discours sur la prétendue "société judéo-chrétienne" légitimant en fait une société fermée, anti-évangélique et anti-chrétienne.

Je crois à Jésus, assis au bord d'un quai à Gland, prêt à accueillir celui qui descendra du train, dans l'ouverture, toujours.

Je crois à Jésus, bébé emmené dans les bras d'une femme, passant une frontière à Vallorbe ou au Tessin.

Je crois à Jésus, sorti quelque part de Syrie par son père qui s'est levé, pour fuir la mort et répondre à la vie.

Je crois aujourd'hui Jésus, musulman, chrétien, juif ou athée. 

Je crois à Jésus, adolescent, Dieu incarné, désigné du statut de non entrée en matière (NEM), souriant le long d'une voie ferrée.

Je crois à Jésus arrivant à Genève Ville de refuge et dormant sous les ponts, avec les roms déplacés d'une rue à l'autre par les bâtons tactiques.

Je crois Jésus à Champ-Dollon.

 

 

Joyeux Noël. 

 

 

 

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12:58 Publié dans Air du temps, Genève, Humeur | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : noël | |  Facebook |  Imprimer | | |

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