sylvain thévoz

30/07/2015

Amène des fleurs, s’il te plaît

prostitution,genèveJeudi.

Tu vois l’homme qui tourne là-haut depuis toute à l’heure ? C’est un voleur, un dingue peut-être, ou les deux. Ici, on est environnées d'hommes comme ça.

Je ne sais jamais à qui j'ai affaire, sur qui je vais tomber. Me mettre là, sur la route c’est risquer ma vie, ma peau. Quoi que je fasse, c’est ce qui peut arriver.

Un dingue peut planter sa voiture devant moi et me tirer dessus, sans que je n’ai pu bouger ni eu le temps de comprendre ce qui m’arrivait. Sans que je n’ai rien dit ni fait d’autre que de venir travailler là ; me mettre sur ce bout de route, de trottoir.

Je risque tout le temps de me faire planter, trouer.

Mais je suis croyante, je prie. Si les saints m’abandonnaient, je n’aurais plus aucune protection. Je pourrais mourir ce soir, dans une heure. Tu viendrais, et je ne serais plus là.

A l’hôpital ou à la morgue, amène des fleurs, s’il te plaît.   

Pas d’alcool, pas de drogues. Mon corps, c’est ma fabrication. Je suis une athlète. Je place mes protections en amont. Quand j’arrive, je suis bien préparée. Même à moins cinq degrés, je dois travailler; avoir l’air jolie, ou à tout du moins mutine, selon les lois du marché.

Il faut plaire au client, quel qu’il soit, pour qu’il revienne. Laid ou pas, lavé ou non. Quand tu as tes réguliers, c’est mieux. Ce sont les lois du marché qui veulent ça.

Je ne monte pas avec des personnes que je ne sens pas. J’ai des règles, un code de conduite. Je regarde bien comment la voiture tourne, la gueule du mec, d’où il vient, ses plaques minéralogiques. J’apprends de mon passé. Il y a des mecs, je n’irai plus jamais avec eux, d’autres je m’y risque en disant : prudence, fais gaffe là. Mais parfois, quand faut y aller faut y aller...

 

(La cabane est ouverte aux quatre vents. Les volets tapent et les carreaux sont cassés. Le canapé rouge penche d’un côté, et au milieu il y  a de petits vêtements d’enfant éparpillés.)

 

prostitution,genèveDes filles sont déposées en rase campagne. Elles reviennent en marchant sur leurs talons durant des kilomètres. D’autres sont amenées dans des baraques lointaines avec quatre mecs qui les attendent pour les violer à l’arrivée, ici, à Genève.

Une amie s’est fait prendre par quatre tarés. Elle a dû se faire recoudre de partout. Fils et aiguilles dans la chaire perforée. On ne l’a plus jamais revue. Dents, nez cassées, poignets tordus. Elle n’est plus revenue travailler. Cela ne m’est jamais arrivé encore. C’est la chance ou un compte à rebours enclenché. Je ne sais pas.

Du moment que tu t'embarques, tu risques tes os, ta peau, ta cage thoracique. Ce sont les lois du marché.

Ce qui te bousille aussi, ce sont les dingueries des mecs. Tu dois être bien sûre de ce que tu veux faire ou pas, ce que tu acceptes ou refuses.

Si tu ne sais pas jusqu’où tu veux aller, tu finis par dériver.  

 

Photographies: Tous droits réservés Eric Roset www.eric-roset.ch

09:40 Publié dans Genève | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : prostitution, genève | |  Facebook |  Imprimer | | |

Les commentaires sont fermés.