sylvain thévoz

31/07/2015

Genève, la nuit

ArwmX5efpF4D43iODWRfhV7Rn-SMyHgaGRUDMkwdAUM.jpgVendredi.

J’ai été violée par mon premier mec.

Mon corps ne m’appartient plus. Ce qui est dedans n’est plus à moi. Il n’y a plus rien de protégé. Plus rien à soustraire, plus rien à préserver.

J’en parle toujours comme s’il s’agissait d’une autre. Comme si c’était arrivé à une femme qui est ma meilleure amie. Parfois je regarde les plaques des rues et je les récite, ça m’empêche de trop penser : rue Jean Sénebier, boulevard Helvétique, rue de l’Athénée, rue François d’Ivernois, puis je recommence dans l’autre sens rue François d’Ivernois, Ferdinand Hodler, rue de l’Athénée, boulevard Helvétique, rue Jean Sénebier. Des mecs que des mecs, tout le temps.

J’exige toujours la capote. Les mecs sont des tarés. En baisant, ils essaient de l’enlever, de te mettre sans protection, à nu. Avec un mec derrière moi, je garde toujours un doigt à la base de son sexe, pas qu’il l’enlève. Quand je tourne le dos je regarde par-dessus moi.

A l’intérieur, à l’intérieur de moi je fais des signes de croix.

Dieu est toujours là quand je travaille.  

Dieu est toujours là quand je baise.

 

Je me protège du mieux que je peux.

Toutes les filles te diront ça, mais tu verras, après, pour le fric, pour un soir, parce qu’elles font confiance, parce qu’elles en ont marre, elles vont risquer leur corps et leur santé.

Moi, je mets les choses au clair. Ce sont les lois du marché qui veulent ça. Le tarif, la durée, où on va et comment : tout est posé d’entrée. Je ne laisse rien au hasard.

Je suis douce, ferme, et polie.

Le client est roi. Mais il ne doit jamais me prendre pour une conne.

Je rentre dans sa voiture. C’est son territoire. Quand je suis embarquée, je prie.

 

yycE4FdUubLTNZmN-MtkVM4KO23_o7ILFgX3aT7FEUE.jpgC’est sur le trottoir, exposée, que je me sens le plus en sécurité. Car il y a les collègues qui travaillent, je connais chaque coin du boulevard, la petite rampe qui monte d’un côté, et redescend de l’autre, les balustrades en ferronnerie rouillée où s’adosser. C’est un lieu que j’ai appris à apprivoiser.  Il m’est devenu en quelque sorte familier.

Dire que je l’aime ce serait trop dire, mais je l’ai apprivoisé. Ou peut-être est-ce l'inverse en fait. Je ne sais pas. Genève, la nuit, pour moi, c'est comme cela.

Voilà tout.

 

Photographies: Tous droits réservés Eric Roset www.eric-roset.ch

12:14 Publié dans Genève, Humeur | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : prostitution, genève, nuit | |  Facebook |  Imprimer | | |

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