sylvain thévoz

27/07/2015

L'amour, les lois du marché

eric roset, www.eric-roset.ch

La Prostitution est un Art, un Humanisme et une Science

–Grisélidis Réal- 

 

Lundi.

 

D’abord je me mets devant le miroir, et me regarde à peine. Avant toute chose je me maquille, me recouvre de poudre, de rouge à lèvre, m’étire les cils.

Après seulement, je retire mon sweat-shirt à capuche. Je garde mon portable avec moi ; les petites touches qui s’allument, c’est beau comme un sapin de Noël. Cela me change les idées, comme quand je passais gamine sur la rivière, sautant d’une pierre à l’autre, ça me distrait et j’en ris. A ceux qui m’appellent, je réponds en tout temps.

Je suis disponible. Je peux laisser sonner aussi quand je suis épuisée.

Je sais être ouverte, je peux me refermer très vite.

Je prends mon sac à main, un faux truc en croco, petit compact sur le fauteuil d’entrée. Je dis au revoir au chat ; vérifie qu’il a bien toutes ses croquettes, un bol de lait froid. Je ferme la porte doucement. Cela sent la soupe, le chou, le saucisson dans la cage d’escalier. Pas un bruit, les voisins sont couchés. Il savent être discrets. Je ne les connais pas. Je pense à mon fils. A ma mère qui s’en occupe quand je suis loin de lui.  

De chez moi au boulevard Helvétique, il y a 200 mètres seulement, mais j’y vais toujours en taxi. J’appelle toujours le même conducteur, je le connais. J’ai toujours son numéro sur moi. Il vient me prendre à heures régulières, me ramène à la maison quand je veux, n’importe quand.

Au quotidien, je suis basket et training. J’aime être décontractée à la ville. Travailler, c’est enfiler un costume, changer de personnalité. Ou plutôt : la mettre en veille. Je ne marche pas dans les rues quand je suis de mise pour le travail. Je ne marche jamais sur mes talons. J’aurai trop peur que l’on me prenne pour une pute.

Tu me vois la journée, la nuit, tu ne me reconnais pas.

Tu me vois la nuit, la journée tu ne me remarques même pas.

 

01MbV9fLCBcqlkIffjOJp71fP93A_91NwSyBOgSOj5A.jpgLa nuit - c’est différent - je dois tout faire pour me faire voir. Je dois te montrer, clairement, qui je suis, pourquoi je suis là, et ce que je négocie. Ma présence, c’est du boulot mon gars.

A 23h rien n'est clair. A 2 ou 3h du matin tout le devient. Le costume fait la différence. Le regard que je lance aussi. Il n’a pas la même nature ici et là. Tu la vois la différence ?   

Pour aller au travail, je ne marche jamais sur les trottoirs. Je les arpente quand je bosse seulement. Certains soirs, je vais au boulevard Helvétique, au boulevard des Tranchées, comme si je montais au front.

Bon, je ne sais rien de ceux qui vont au boulot comme à la guerre ; mais j’imagine qu’ils y vont dans la banalité, emportés par le mouvement général, et basta. De toute façon il n’y a plus de lignes de nos jours.

La guerre est partout, tout le temps, et le fric, il faut aller le chercher. Selon les lois du marché.

Certains soirs, je ne sais pas pourquoi j’y vais. Ça va te choquer, mais peut-être parce que j’aime ça aussi, faut croire. Etre dehors et aimanter ces mecs du regard, les dominer aussi. Mais surtout, j’ai besoin de fric. Comme tout le monde. Selon les lois du marché.  

Ce que je fais, je le fais bien. J’ai développé des compétences, un savoir-faire.  Je sais y faire, je suis habile, je suis rapide, les hommes: les mariés, les coincés, les timides, les fatigués du pouvoir, aiment ça.

Je me suis adaptée aux lois du marché.

J'y excelle même. Pourquoi me jugent-ils?

 

 

Photographies: Tous droits réservés Eric Roset www.eric-roset.ch

10:16 Publié dans Air du temps, Genève | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : prostitution, genève, marché | |  Facebook |  Imprimer | | |

Les commentaires sont fermés.