sylvain thévoz

01/06/2015

La perfection est de ce monde (presque)

pascale favre,présent presque parfait,art&fiction,art contemporain,créationIl s'agit de comprendre si on crée, pas de brouiller les pistes.

Présent presque parfait est une histoire de vie collée à l'art ou plutôt un récit artistique où se mêle fiction et autobiographie.

Pascale Favre y raconte une adolescence allemande dans les années 1980-1990, l'émergence d'une conscience, d'une pratique artistique et politique. Elle fait parler un jeune homme, mais c'est bien une femme d'une quarantaine d'années qui l'interpelle et place cet adolescent face à nous. Les doutes, les interrogations, les désirs du jeune homme sont déployés. Présent presque parfait, écrit au passé, est en quelque sorte prémonitoire. Ce passé, sans cesse réinventé: creuset du travail de  l'artiste.

Il faut imaginer Sisyphe heureux écrivait Camus. Il faut imaginer aussi Sisyphe, artiste, aux arts déco. Création ? Creuse ! Encore, sans cesse!

Et d'où parles-tu camarade? De plusieurs lieux répondrait peut-être Pascale Favre... et plusieurs temps.

Le texte est composé de blocs où l'on chemine avec l'ado sensible, éveillé, curieux. Il s'y intercale -comme des tiroirs ouverts-, d'autres blocs où se glissent les mots d'une autre. Pascale Favre entame là un dialogue à plusieurs niveaux, classant la mémoire, la déposant par couches, l'amplifiant, par un procédé ingénieux de construction littéraire.

Strates et couches imbriquées, comme dans une fouille archéologique, où ce qui est révélé du passé est un nouvel agencement.

Ce présent presque parfait est une fascinante construction, création - concaténation?- (et l'on s'étonne à peine quand on découvre que l'auteure a été architecte d'intérieur). Le présent dure-t-il depuis toujours? Aura-t-il vraiment une fin? Qu'est-ce que l'histoire? La grande, la petite ? Ces lignes architecturales (des fondations recouvertes par de nouveaux étages) sont intimement liées, prennent de l'ampleur en s'appuyant les unes sur les autres.

Ce présent presque parfait est un cheminement fascinant dans l'Allemagne post nazie et pour partie soviétique. On y croise Joseph Beuyz, Baselitz, Markus Lüpertz, la cicatrice du mur, la rage du punk, l'expérimentation artistique, corporelle, la découverte artistique, Godard, Wim Wenders, John Cage, les bals communistes, les Levis 501, du schnaps, la mode démodée, et les friches industrielles.

Pascale Favre nous ouvre à l'art et à l'intime, au politique et à l'individuel, au collectif et à l'anarchie créatrice, démontre qu'un pan révolu(tionnaire?) s'écrit au présent.

Ma priorité était de chercher une liberté individuelle, artistique et politique à travers un contexte collectif. L'art était pour moi la meilleur manière d'exprimer cette pensée

Elle ouvre à l'intime, au quotidien, par questions, confidences : Dès que tu rentres en relation intime avec quelqu'un, ça laisse des traces, ça s'inscrit dans notre mémoire, dans notre corps. Elle l'abouche au politique : Il ne manquait que les cacahuètes. Comme des cochons et des singes, voilà comment on avait pensé accueillir les Allemands communistes. Il fallait bien leur montrer la gloire du capitalisme même si celle-ci se camouflait dans la liesse provoquée par la Réunification. 

Ruptures. On passe de souvenirs de la Bande à Baader à un gars faisant un bad trip sur l'île d'Ibiza, terminant sa course en asile psychiatrique; de bains nudistes au départ nocturne sur l'autoroute pour Paris, puis zig-zag entre Cologne, Berlin et Francfort. Considérations économiques sur la production de l'art. L'artiste nous interpelle directement. Elle nous confronte par petites touches : toi qui lis régulièrement des livres sur l'art de la mémoire, est-ce que tu as une technique pour effacer certaines choses?

Trois passages du livre sont d'une force cinématographique. Un premier où le jeune homme rentre dans un terrain d'exercice de l'armée américaine, déboule sur un champ de tir face à une armée en carton; l'autre lorsqu'il est surpris dans la rue par une troupe de japonais qui le flashent, et enfin face à un jury d'art. A chaque fois l'extrême distance et dénuement de l'individu face au pouvoir du groupe,  dévisagé par un groupe factice, anonyme, ou expert.

Pascale Favre nous ouvre ses tiroirs / sa mémoire - mais elle les fabrique!-, et se place, dans la matérialité du livre même, devant une masse. Une artiste devant un groupe. Et nous, lecteurs, devant elle, comment l'envisager ? - seul à seul?-

Chaque homme est un artiste affirmait Joseph Beuys. Et la femme? Pascale Favre interroge sa place, la creuse, en mélangeant les genres, les temps, par la musique, l'écriture, dans un style ciselé, gourmand et maîtrisé.

Présent presque parfait: presque perfection du monde.  

 

 

 

 

Présent presque parfait, Pascale Favre, art&fiction, 96p. 2014. 

 

http://www.pascalefavre.ch

http://www.artfiction.ch

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