sylvain thévoz

12/05/2015

Abou et les vacances d'été

575459999.jpgOn lui a répété de ne pas bouger, pas respirer, pas crier. Quoi qu’il arrive il n’aurait pas moufté.Une fois dans la valise, Abou a pensé qu’il allait passer les douanes tout droit… pas qu’il pouvait crever.  

Il s’est dit : tout plutôt que les touristes adipeux et arrogants, les touristes qui parlent fort et se foutent de nos gueules quand on prie puis s’angoissent au moment de s’en aller, de peur de rater leur vol.

Il serait mort sans un bruit Abou. Il était préparé à cela. Il s’est mordu les lèvres. Il était disposé à disparaître dans son petit cercueil de cuir de 80 sur 80 cm. On aurait pu le mettre direct à la poubelle ensuite, comme s’il n’avait jamais existé. Avec un peu de terre dessus, et bye bye: bon voyage. 

 

Le cousin Omar, Khalid le fils du voisin sont partis au nord et on ne les a plus revu. Un dans la mer, un en Libye. Pour rien.

Avant, la Suisse prenait des demandes d'asile à l'ambassade. On faisait la queue mais on avait cette espérance. Maintenant c'est fini, ce n'est plus possible. Une votation populaire a tout changé. Il faut traverser pour espérer. Risquer sa peau. Encore.  

 

Les douaniers ont envie de rire subitement. Abou: petit con, comment pensait-il passer ainsi, se jouer d’eux d’une manière aussi naïve ?

Les grands frères d'Abou courent vers la barrière et se jettent dessus pour l’escalader, un et deux et dix, individuellement, puis par groupes, ça c'est du sport.

La plupart sont pris, certains passent. La masse l’emportera toujours sur les drones. Les douaniers pensent au début : les cons, nous avons des tasers, des gaz lacrymogènes, des menottes. Mais impossible d’arrêter une armée de pauvres. Une colonne de désespérés, tu ne la stoppes pas.

— La Méditerranée sera comblée par nos corps. Nos petits frères nous marcheront dessus s’il le faut- disent ceux qui embarquent sur les rafiots, les péniches, s’accrochent aux bidons. Plus rien à perdre. 

Les caravanes sont ciblées dans le désert. Ici, on te tire comme un chien. Seule issue, la mer, la fuite vers le Nord sans voie de retour possible. La mer ou la mort et peut-être les deux. Mieux vaut encore crever dans la mer que d’une balle dans la tête - disent ceux qui n'ont plus de choix-  

Les douaniers rêvent de vacances à Helsinki ou Berlin. Là où la frontière est loin, où il fait frais et gris, où rien n’est sec ni salé. Tiens, pourquoi pas Genève, capitale des droits de l’homme, où l’on ne voit pas toute cette merde des gamins asphyxiés dans des valises, dans les soutes des cargos, où les gens se piétinent pour entrer ou sortir. Découvrir une session des Nations unies, le musée de la Croix-Rouge, participer à un colloque de formation continue sur les droits de l'Homme, contempler enfin une guerre à distance. Et puis : un petit crochet par l’exposition universelle à Milan... ça dépendra du petit futé ou du guide du Routard.

 

En attendant les vacances, ici ça pousse encore et ça transpire. Sous les bâches des camions, dans les double fond des coffres, attachés sur des rafiots afin qu’en cas de panique le navire ne chavire pas. Dans les pirogues de fortune, sur des radeaux de planches mal assemblées, dans les trains d’atterrissage des avions, ça s'entasse.

Abou senior, Abou junior, Abou fœtus dans un container, un bidon, un camion frigorifique, dans un carton de banane, une carcasse de bête, sous le poisson, les crevettes, entre les arêtes, faut que ça entre Abou, ça doit entrer, ça doit passer Abou, et sinon tu essaieras à nouveau.

Et toi, tes vacances cet été ? D'abord prévoir. Ne pas oublier de refaire le passeport. Expiration anticipée. Puis, devant la valise, être sans pitié. Ne pas prendre trop de vêtements, juste l’essentiel. Crème solaire, quelques vêtements de rechange, une paire de tongs, de sandales, c'est bien. On voyage mieux léger.

Peut-être une petite laine quand même, au cas où… les soirées à la mer peuvent être fraîches. Le reste : acheter sur place, c’est bien de faire fonctionner l’économie locale. Eviter les pays instables, choisir la sécurité. Renoncer aux pays trop pauvres, trop musulmans, c’est déprimant.

Toujours rester du bon côté du mur, même loin de chez soi, éviter le ramadan, pas sexy. De la musique dans l’ipod, we are the world, c’est touchant. C’est bien, c'est certain. Nous sommes l’universel, des citoyen-ne-s du monde, pas des douaniers des passeurs, des morts-la-faim, des mendiants. Nous sommes des voyageurs, des explorateurs. Alors: pas besoin d’une valise trop grande, une petite de 80 sur 80 suffira pour les livres et les fringues.

Et si vraiment on a besoin d'une valise, on en achètera une nouvelle en route.

Il y en a plein sur les marchés pour pas cher. C’est parfait pour y ranger les bibelots du souk, les cadeaux-souvenirs. De la valise, on prendra soin de négocier le prix. On est pas des pigeons.  

Faudra pas oublier de négocier sec avec le petit Abou qui voudra la vendre.

 

 

 

http://www.francetvinfo.fr/monde/afrique/un-enfant-ivoirien-de-8-ans-decouvert-dans-une-valise-a-un-poste-frontiere-espagnol_898215.html

 http://www.letemps.ch/Page/Uuid/bd62a8c6-c2f6-11e2-b4cc-25ebe225791f/Ce_que_la_suppression_de_lasile_dans_les_ambassades_va_changer

http://www.lemonde.fr/immigration-et-diversite/article/2015/05/12/l-ordinaire-de-la-brutalite-policiere-contre-les-migrants-filme-a-calais_4631949_1654200.html

http://www.poesieromande.ch/wordpress/?page_id=311

 

 

12:18 Publié dans Air du temps | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : migrations, suisse, europe, vacances, été | |  Facebook |  Imprimer | | |

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