sylvain thévoz

11/05/2015

Abou dans la valise

Sylvain-1.jpgIl a 8 ans, il est ivoirien, il est pressé dans une valise pour passer la frontière.

La femme qui le transporte, elle a 19 ans. Quand elle arrive au poste de frontière de Ceuta elle regarde à droite et à gauche. Elle semble nerveuse.

Elle ne veut pas mettre la valise sur le tapis du scanner. Cela rend les douaniers suspicieux. (Toute la journée ils scrutent, on ne la leur fait pas).

Ils pensent qu’elle transporte de la drogue. Ils l’arrêtent. Ils ouvrent la valise. Peut-être qu’ils sourient un peu, je ne sais pas. Dedans, il y a un jeune gamin, les genoux repliés sous le menton. Il a très chaud ou très froid, ou alors il a peur. En tous les cas, il grelotte.

Il a soif. Il dit : je m’appelle Abou. Il le dit en français, c’est tout. Il ne connaît pas la femme qui le transporte. Il ne connaît pas les visages qui le scrutent. Il ne sait pas lire. Il ne connaît rien de la Bible, du Coran à peine quelques bribes. La religion c’est du vent.

Il connaît le foot, Messi et Tevez. Abou a grandi aux sabots des chameaux. Il a bu l’eau trouble des gourdes de peau. Il répète que son père est en Espagne. Il ne sait pas où. C’est un chiot du désert, un enfant nourri au sable, au lait, aux dates, aux tablettes de chocolat Herschey’s et cannettes d’Isostar; les touristes les abandonnent avec leurs restes, après avoir tripé dans le désert pour se reconnecter spirituellement dans l’immensité du rien.

Les blondes américaines – doubles graisses – parlent fort et suintent sous le soleil. Elles le prennent en photo, lui laissent encore et encore des plaques de chocolat et des marshmallows. Le chocolat, il connaît bien, il aime ça. Elles viennent, elles twittent, elles sourient, elles aiment les couchers de soleil, puis repartent.

Il a 8 ans, il reste là. Il fait partie du décor.

Il les entend dire, les grosses : citoyenne du monde citizen of the world i am je suis, se prendre en photo, selfie bras dessus bras dessous, et chanter presque we are the world avec un regard mièvre bombé de bonté et de charité sur lui.

Elles se prennent pour Madonna, Mère Teresa, Lady Gaga, elles s’ouvrent les chakras au forceps avec leur road-trip sous les étoiles, avec du sable et du sable encore, partout.

Pendant ce temps, les chameliers bavent. Ses oncles ont envie de sauter sur les blondes. Ils s’agrippent à leur corde usée. Mains calleuses sur les selles, autour du cou des animaux, serrent les licous comme la laine.

Il voit les blondes se dandiner sur les dunes de sable. Il a eu peur qu’elles l’adoptent.

Il préfère la valise en cuir usé de 80 cm sur 80 cm et passer sous les radars, dans les scanners, risquer sa peau en soute, que d’être adopté par la grosse qui l’envisage piteusement comme un affamé de Somalie ou d’Erythrée.

Il préfère voyager clandestin que finir dans une banlieue du New-Hampshire ou de Malibu.

C’est fini l’époque de l’esclavagisme. Il s’appelle Abou, joueur de football en devenir et son père l'attend en Europe de l'autre côté de la mer.

Qui l’a mis au monde, qui l’a fourré dans cette valise?

Qui, au péril de sa vie, a voulu le sauver ?

Qui l’a abandonné, Moïse du 21e siècle dans les mains d’une passeuse post-adolescente complètement larguée ?

Qui l’a bouclé là-dedans, sans trou de respiration, sans vivres, parmi les vêtements épars, l’a laissé se faire embarquer par une main fragile, tremblante au moment de passer des portiques, portails, dispositifs de sécurité, casquettes des douaniers, détecteurs thermiques, caméras, chiens, scanners, détecteurs de métaux, de faux papiers, empreintes digitales, passeports biométriques ?

Qui l’a bourré là-dedans et pensé que c’était : LA MOINS MAUVAISE SOLUTION POSSIBLE ?

Il voulait juste une main ferme bien serrée pour l’aider à traverser la route et aller à l’école. Une main bien posée sur la sienne, ou sur sa tête pour la caresser, rien de plus.


Sylvain-1.jpgIl ne voulait pas la valise Abou. 

Il voulait l'école, le football, et écrire.



 

 


http://www.francetvinfo.fr/monde/afrique/un-enfant-ivoirien-de-8-ans-decouvert-dans-une-valise-a-un-poste-frontiere-espagnol_898215.html


http://www.poesieromande.ch/wordpress/?page_id=311






17:09 Publié dans Air du temps | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : migratations, europe, suisse | |  Facebook |  Imprimer | | |

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