sylvain thévoz

13/04/2015

Tirabosco: funk the power !

 

th_362ad82be520c4a2c6f4d8fb42218792_wonderland_couv268.pngWonderland, dernier recueil de Tom Tirabosco est le récit d'un enfant timide et renfermé qui dessine. Et quand il dessine, le temps s'arrête et le monde autour de lui n'existe plus.

Wonderland est un recueil sur le temps, la famille et l'origine. Clin d'oeil à la nostalgie, toujours avec, sur la table de chevet, une bibliothèque verte et en tête Goldorak ou Rahan. Récit d'une époque, d'influences et d'un éveil artistique, de ce qui a marqué le gamin d'alors, ce qui l'a écoeuré, soulevé aussi: marqué à vie et entraîné. On se construit avec, on se construit contre aussi. Et ce qui pouvait peut-être sembler insignifiant pour les adultes d'alors, était le fondement d'une vocation pour Tom : dessiner. Les émotions fortes, cela qui demeure. Des détails ? Les débuts, des esquisses.

Wonderland, c'est une bande dessinée en noir et blanc, comme si quelque chose appartenait là à l'intemporel. Comme si des éléments ne vieilliront plus, étant marqué maintenant, dont les couleurs ne peuvent s'estomper. Comme si remontait à la surface quelque chose d'enfoui, de silencieux et de mystérieux, prenant aujourd'hui place et lumière. C'est beau. C'est un récit d'admiration. Pour le père, pour le capitaine Cousteau, pour Stevie Wonder. C'est aussi un carnet intime, pudique, tendre et courageux qui nous est tendu, ouvert.

Tirabosco nous présente sa famille: son frère Michel, handicapé de naissance, sa lutte féroce pour exister; son père italien, réceptionniste d'hôtel, grande gueule, incarnation du père ogresque à la Chessex chantant de l'opéra, peignant dans sa cave, raillant la sensibilité du petit Tom; sa mère travailleuse, aimante, révoltée. Un deuxième frère, Riccardo que l'on voit peu, et qui traverse la bande-dessinée, comme en retrait.

Le recueil ne dit pas tout, évidemment. Il raconte le vécu subjectif de Tom, son regard à distance. Les années ont épuré, travaillé la matière de la mémoire. Il a trouvé un langage pour raconter : les images.   

Wonderland, c'est un travail sur l'angoisse, celle d'être différent, de ne pas y arriver, ne pas être comme les autres, ne pas être reconnu dans le regard du père. C'est le rendu d'une rivalité affective avec le frère : handicapé, courageux, fort, lui, au mental de fer, à qui rien n'est offert. C'est une histoire d'amour pour la famille, qui n'esquive ni les aspérités ni la tendresse. 

C'est une réflexion sur la comparaison, sur la valeur de ce que recèle l'être... et quoi pour l'évaluer? Et quoi pour la jauger; sur les grilles et l'emprisonnement social.. une rage qui trouve sa forme.  

C'est aussi un hommage à l'humour, qui allège et creuse aussi, permet d'approcher, apprivoiser l'insoutenable, de s'y tenir à flot, et d'exprimer le plus brisé. Peut-être que oui, on peut rire de ce que l'on a traversé, de ce que l'on porte en soi. Peut-être est-ce alors à ce moment qu'on l'a intégré... sinon ce serait pure moquerie ou cynisme. Wonderland est dédicacé à Cabu, Wolinski, Charb, Tignous et Honoré, tombés à Charlie Hebdo durant le bouclage de l'album. C'est, on l'aura compris, un recueil qui rend hommage à ceux qui ont construit l'artiste Tirabosco : Titien, le Caravage, Mondrian, les hannetons, Mickey, Donald, les baleines, le père, la mère, le frère, les arbres, "la jeune fille aveugle" de John Everett Millais, Peter Pan, l'île aux pirates, Mowgli, Blanche-Neige, Bambi et Merlin, etc... à un univers où "la réalité" et les modèles artistiques et culturels se mélangent.       

C'est enfin un travail sur l'injustice. Un monde envisagé avec le coeur d'un enfant, sa révolte contre ceux qui confisquent la terre, tuent les bêtes, renvoient les travailleurs au chômage. C'est un recueil levé radicalement contre toute brutalité, économique, physique; contre l'injustice, l'avidité et l'égoïsme. C'est une anarchie funk, un amour échevelé, qui raconte une époque passée, celle d'un temps où le monde semblait infini, avec un puissant désir de jouir et d'en vivre.

Wonderland : anarchie funk, poétique et nostalgique, qui dresse contre le monde "tel qu'il est" celui du sensible, du poétique et d'une forme d'amour profond pour la vie avec course de bobsleigh sur des pneus, grimpette dans les arbres pour se goinfrer de cerises - noyaux sur la mère Groslard dont le mari est flic- et lapins dessinés pour freiner les voitures sur la route ... funk the power ! Toujours.     

Ce recueil est une déclaration d'amour, à une famille, à la terre, aux bêtes et à ce que l'on pourrait nommer la culture, tout ce qui fait de nous autre chose que des machines comptables, mais des êtres d'humour, de sensibilité et d'intuition, de jeux et d'émotion.

Wonderland : une anarchie funk ? Oui. Avec quelque chose de doré et de doux qui coule dans nos veines et que Tirabosco a libéré : un appel à aimer et se laisser aimer.

...

et Funk the power, pour toujours. 



Tom Tirabosco, Wonderland, éditions Atrabile, 2015.


Tom Tirabosco dédicacera Wonderland

Le samedi 18 avril 15h-18h30  Papiers Gras. 1place de l'île. Genève.

www.papiers-gras.com

Le mercredi 22 avril 17h30 Librairie du boulevard, 34 rue de Carouge.

www.librairieduboulevard.ch

 

 

 

15:03 Publié dans Genève | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : tirabosco, wonderland, bande-dessinée, atrabile | |  Facebook |  Imprimer | | |

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