sylvain thévoz

13/03/2015

Ueli Maurer et son petit chocolat chaud

 

C’est un grand jardin et dans ce grand jardin il y a des orangers et des oliviers. Le jardin descend en pente douce jusqu’à la source, de couleur verte émeraude et charbon sur ses bords. Les chevriers y amènent leurs chèvres noires, leurs sabots glissent sur la pierre et les clochettes dorées comme des soleils tintent au milieu du thym joyeusement piétiné.

 

Les bêtes s’ébrouent, bondissent, s’affrontent parfois cornes contre cornes. Le ciel est invariablement bleu et le vent atone. Non, du vent, il n’y en a pas, jamais. Des enfants jouent là, ils font des bulles de savon noir et frottent des cailloux les uns contre les autres pour produire de petites étincelles orangées. Ils prennent un peu de paille la ramassent dans leur paume et l’enflamment. Parfois ils ramassent des cailloux et les lancent.

 

Ils rient en se soufflant de la fumée les uns sur les autres, tournent autour du petit feu. Les femmes lavent leur linge juste à côté. Elles sont courbées, frottent sur la pierre des draps, des nappes, des pantalons de couleur très grands. Elles chantent parfois, une chanson du village que tu ne comprends pas.

 

Elles chantent encore plus fort parfois, et leurs mouvements se font plus lents, leurs mains se crispent sur les anses des bidons, bleus pour le savon noir, blancs pour le linge sale et des paniers d’osier pour la linge propre. Un âne harnaché à une charrette de bois attend, patient. Et dans le ciel : formes grises qui passent en bourdonnant.    

 

Les hommes se réunissent dans la salle du village. Ils fument doucement, se prennent l'avant bras lorsqu'ils rient. Une radio est allumée à longueur de journée. Elle diffuse, dans une langue que tu ne comprends pas, les nouvelles quotidiennes, parfois de la musique aussi. Les yeux des hommes s’embrument très vite, comme quand vient la pluie, ou quand les jeeps apparaissent sur la colline. Ils prétextent alors une poussière dans les yeux et détournent la tête, ou alors ils serrent les poings, forts.

 

Certains, parmi ceux qui ont des visages durs comme des pierres manient les armes. Ils ont tranché la gorge de mouton et savent comment faire jouer des mouvements de culasse. Ils peuvent aussi soudain se mettre à pleurer, là, pour une chanson pour un poème ou pour un conte ancien, presque anodin, racontant comment les figues sont apparues sur cette terre :  graines tombées des cheveux d’une femme qui se lavait à la source avec le lait des chèvres. En s’endormant, elle avait laissé glisser sa tête proche du terrier d’une bête dont les habitants préfèrent ne jamais le nom. La bête dont les habitants préfèrent ne jamais dire le nom a donné les figues aux habitant-e-s du village et le blé, les olives.


Les figues sont belles, elles sont grasses et très lourdes. Les femmes quand elles les mangent regardent les hommes d’une autre manière, et se penchent en avant. Les hommes aussi regardent alors les femmes d’une autre façon. Ils fument doucement et leurs pieds font au sol des cercles, comme des animaux qui grattent le sol, des chiens sauvages quand ils tournent sur eux-mêmes, balayant le sol de leur queue.  

 

Les enfants ont dessiné à la craie des arbres sur la pierre, des oiseaux, en rose en blanc et rouge pastel. Une vieille affiche pour du bouillon Knorr énonce   « once upon a time » :  il était une fois, dans le village, mettant en image une grande bassine en cuivre, une vieille dame toute blanche dont la soupe est comme une histoire que l’on se raconte et que chacun voudrait partager.

Alice au pays des merveilles a visité ce paysage, et  Bambi, et Lady Gaga ? Non. Jamais. Depuis longtemps: plus rien. Il y a des braises qui brasillent sous la casserole. Toujours un cône de terre cuite sous lequel mijote un agneau, un pain chaud et large sur la plaque de fonte brûlante. En hiver, le pain brûle les doigts et les lèvres, embaume les maisons basses. Il est bon alors de le tremper chaud dans l'huile d'olive. En été, pareil : même pain, même chaleur, une pâte de pois chiche qui colle un peu au palais, de la menthe fraîche.   

 

Un tout petit peu plus loin, il y a les barbelés un tout petit peu plus loin encore les tracteurs cassés, et encore un tout petit peu plus loin des hommes casqués. Un tout petit peu plus loin encore un chef de chantier et des plans déposés sur la table. Un tout petit peu plus loin des trax américains qui comme des béliers vont taper les oliviers et briser-fendre-casser les troncs.

Et si une femme se met devant, ils lui roulent dessus pour l'écraser (Rachel Corrie). Et si une femme essaie de les arrêter : ils la tuent. Un tout petit peu plus loin il y a des grands pans de parois de béton que des grues jaunes comme des citrons soulèvent dans le ciel et déposent au milieu des champs dans un nuage de poussière. Un tout petit peu plus loin, il y a la tour centrale à côté du puits condamné et des caméras dessus, un tout petit peu plus loin encore une autre tour, d’autre caméras dessus, et encore une tour, et encore des caméras, et encore une tour, et etc…. là où il y avait avant des oliviers.

 

On entend  du village les morceaux de béton que des hommes habillés de vert soudent et clac fer tendu qui les ceint et clac ces hommes fixent les morceaux de béton entre eux, et clac ils serrent et clac serrent, jusqu’à ce qu’il n’y ait plus de lumière qui puisse passer, non rien. Jusqu’à ce que fer et béton soient collés comme les lèvres des vieux lorsqu'ils ont expiré, ou lorsque des enfants, dans les manifestations, se prennent une balle dans le front clac clac clac.  

 

Depuis le village on entend ce bruit des morceaux de béton que l’on encastre. Certains enfants croient que la terre tremble ils commencent à pleurer. Mais c'est leur cœur qui tape plus fort, c’est leur cœur qui tape plus fort…. et leurs mains qui se serrent, tu vois.


Et plus loin il y a ceux qui ne se salissent pas les mains, et plus loin il y a ceux qui vendent les bulldozers blindés, et plus loin ceux qui achètent des armes, et plus loin encore ceux qui viennent ici en vacances juste de l'autre côté du mur, pour aller se bronzer, et plus loin encore il y a Ueli Maurer, que la honte soit sur nous et sur notre pays qui abrite les conventions de Genève, qui boit un chocolat chaud loin des barbelé des murs et des gamins avec le coeur qui bat à rompre. Il dit : 400 millions pour vos drones efficaces, je suis prêt à payer, comme cela la Suisse sera bien gardée, bien protégée et nos civils correctement surveillés.   

 

Il boit son chocolat chaud, il saigne un petit peu du nez. 



http://www.rts.ch/emissions/temps-present/5722547-bientot-un-tueur-dans-le-ciel-suisse.html

11:00 Publié dans Air du temps | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : drones, ueli maurer, suisse, conventions de genève | |  Facebook |  Imprimer | | |

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