sylvain thévoz

06/03/2015

Chauffe amour, chauffe

Plus de 100'000 visionnements sur Youtube. Je crois que c'est la chanson en latin la plus écoutée de nos jours.


L'orgue hammond et l'esprit

Une chanson que reprennent tout au long de l'année et chaque été des milliers de jeunes et de moins jeunes à Taizé. Ton amour est plus fort qu'un coup de soleil  (Tui amoris Ignem), tube mondial, est chanté par une centaine de frères venus des quatre coins du monde laissant derrière eux famille, richesse, appartenances pour revêtir une robe blanche plutôt queer et vivre l'évangile à Taizé, Bourgogne, France. Ils répètent en boucle presque des chansons lancinantes dans toutes les langues, sur tous les tons, accompagnés seulement d'un petit orgue Hammond et de l'esprit saint. Ils chantent pour les ados et les bonnes soeurs, mais pas que:  pour des dizaines de milliers de personnes aussi qui s'arrêtent quelques heures, quelques jours  à Taizé. Ils chantent pour Dieu, par amour.   

Frère Roger, la gégène et les génuflexions

Mais avant que Taizé devienne une référence, il n'y avait pas vraiment de quoi pousser la chansonnette (sauf sous la gégène). C'est rude et c'est violent. En 1940, Roger Schutz, futur frère Roger, débarque de Suisse et fonde à Taizé une petite communauté, y cache des juifs pourchassés par les collabos français. La Gestapo débarque, Roger se réfugie en Suisse. Il reviendra en Bourgogne à la fin de la guerre, y accueillera des orphelins de guerre et des prisonniers. La communauté, basée sur la prière et le travail grandira en plaçant l'oecuménisme, l'internationalisme, l'accueil des plus jeunes et l'éveil à la foi au coeur de son engagement.

Comment un homme qui vécut toute sa vie dans la générosité et l'amour peut finir assassiné en pleine prière? Il y a quelque chose qui laisse sans voix. 2005, frère Roger est poignardé par une déséquilibrée en pleine prière (accompagné comme toujours seulement d'un petit orgue Hammond et de l'esprit saint).


La foi : work in progress

J'ai découvert Taizé bien après avoir arrêté d'écouter du heavy-metal. J'ai aimé le grand espace de l'église plusieurs fois agrandie où 3000 personnes se serrent dans le silence et le recueillement. J'ai aimé les parois assemblées de bric et de broc, les moquettes seventies qui rappellent que la construction s'est faite par ajouts, à partir de peu, incarnant la foi dans ce qui vient, confiance dans le don. Les paysans donnent du lait, les commerçants du pain. Manger dans des bols en plastique et risquer les puces dans les dortoirs. Bien. Tout là-bas dit la simplicité, la confiance dans ce qui vient, et toujours: le travail en commun. 

Les larmes nettoient

Les chants de Taizé m'ont fait pleurer. Ils ont réussi même là où Patti Smith a échoué. L'orgue Hammond: plus fort que la batterie. Parce qu'ils m'ont pris aux tripes et que j'ai vu les visages des humains recueillis là, les fatigués, les cassés, les recueillis, les adorants, les extatiques. Quand je vois des gens pleurer, de tristesse ou de joie, je pleure aussi, c'est immédiat, humain : animal donc.

Ce que l'on appelle le refrain chez les laïcs, est ici une prière. La répétition lancinante veni sancte spiritus, tui amoris ignem accende, veni sancte spiritus, veni sancte spiritus : une invitation à lâcher le mental. Cette phrase lourde tourne en boucle, lancinante, percutée par de l'allemand, de l'espagnol, de l'anglais, du français, d'autre langues, mais qui toutes disent la même chose:  viens esprit saint viens, chauffe-nous, brûle-nous de ton amour, ici bas ça caille, on claque des dents, mais nos coeurs même durs sont de paille encore et nous sommes de matière inflammable.  

Dans l'église de Taizé, tout le monde est assis à la même enseigne. Les pauvres, les riches, les boiteux, les handicapés. Pas de sièges d'exception, pas de marques, de différences. Tous au sol, et devant le même mur de lumière, entonnant dans toutes les langues des paroles simples, faciles à répéter, qui vont fouiller bas et font d'un mot un monde. 

L'amour au risque des identités 

Le vendredi, la grande croix de bois est mise au sol. Ceux qui souhaitent s'y prosterner se lèvent, s'avancent, pour déposer leur front sur la croix. Non, ça ne se bouscule pas, ne se presse pas, non;  ça chante, attend son tour et chante encore, dans toutes les langues et dans tous les tons, juste et faux aussi, quelle importance? Parce que les larmes coulent, elles nettoient tout.   

Pourquoi je ne laisserai personne dire que ton amour est un feu n'est pas la plus belle chanson du monde? Parce qu'elle a été écrite dans l'amour, et qu'elle place cet amour au-dessus de la connerie des hommes et de leurs violences, au-dessus des divisions et des jugements ; et que cette phrase  : aimons-nous les uns les autres puisque l'amour est de Dieu, me permet de me replacer sans fin devant cet amour qui vient de plus loin et plus profond que nous,  que nous soyons femmes, hommes, musulmans, chrétiens, athées, bouddhistes ou que sais-je.... parce que l'amour rassemble là où les identités divisent.    


Tui amoris ignem :

https://www.youtube.com/watch?v=YkfSQO9aQG8

10:43 Publié dans Air du temps | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : taizé, frère roger, chanson | |  Facebook |  Imprimer | | |

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